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Full text of "Recueil curieux de pièces originales, rares ou inédites, en prose et en vers, sur le costume et les revolutions de la mode en France, pour servir d'appendice aux Costumes historiques de la France;"

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RECUEIL CURIEUX 



PIÈCES ORIGINALES 



Paris.— Imp. lyACOun et Comp., rue Soufflet, 16. 



RECUEIL CURIEUX 

DE 

PIÈCES ORIGINALES 

RARES OU INÉDITES 

En Prose et eu Vers 

SUR LE COSTUME ET LES REVOLUTIONS DE L\ MODE EN FRANCE 



POUR SERVIR d'appendice 



COSTUMES HISTORIQUES DE LA FRANCE 



PAR 



Le Bibliophile JACOB 

(Paul Lacroix) 



PARIS 

ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, 

Rue de Vaugirard, 82. 



PREMIERE PARTIE. 



LOIS SOMPTUAIRES 



A. 



LOIS SOMPTUAIRES. 



129/t (PHILIPPE-LE-BEL). 

Ordonnance contre le luxe. 

Premièrement. Nulle bourgeoise n'aura char. 

Item. Nul bourgois ne bourgoise , ne portera vair, ne 
gris, ne ermines, et se délivreront de ceux que ils ont, de 
Pâques prochaines en un an. 11 ne porteront, ne pourront 
porter or , ne pierres précieuses , ne couronnes d'or , ne 
d'argent. 

Item. Nul clerc, se il n'est prélat, ou establis en per- 
sonnage, ou en dignité, ne pourra porter vair, ne gris, et 
ermines, faits en leurs chapperons tant seulement. 

Item. Li duc , li comte , li baron de six mille livres de 
terre, ou de plus, pourront faire quatre robes par an et non 
plus, et les femmes autant. 

Item. Nuls chevaliers ne donra à nuls de ses compa- 
gnons, que deux paires de robes par an. 

Item. Tous prélats auront tant seulement deux paiz'es de 
robes par an. 

Item. Tous chevaliers n'auront que deux paires de ro- 
bes tant seulement, ne par don, ne par achat, ne par autre 
manière. 



4 RECUEIL CURIEUX. 

Item. Chevaliers, qui aura trois mille livres de terre, 
ou plus, ou li bannerets, pourra avoir trois paires de robes 
par an, et non plus, et sera l'une de ces trois robes pour 
esté. 

Nuls prélats ne donraà ses compaignons, que une paire 
de robe l'an, et deux chappes. 

Nuls escuiers n'aura que deux paires de robes , par don 
ne par achat, ne en nulle autre manière. 
Garçons n'auront qu'une paire de robe l'an. 
Nulle damoiselle, si elle n'est chastellaine , ou dame de 
deux mille livres de terre, n'aura qu'une paire de robe 
par an. 

Nuls bourgois, ne bourgoise, ne escuier, ne clerc, se 
il n'est en prelation , ou en personaige , ou en greigneur 
estât, n'aura torche de cire. 

Nuls ne donra au grand mangier, que deux mes, et un 
potage au lard, sans fraude. Et, au petit mengier, un mes et 
un entremés. Et, se il est jeûne, il pourra donner deux pota- 
ges aux harens, et deux mes , ou trois mes , et un potage. 
Et ne mettra en une escuelle, que une manière de char, une 
pièce tant seulement , ou une manière de poisson , ne ne 
sera autre fraude. Et sera comptée toute grosse char pour 
mes, et n'entendons pas que fromage soit mes, se il n'est 
en paste, ou cuit en yaue. 

II est ordoné, pour déclarer ce que dessus est dit des ro- 
bes, que nuls prélats, ou barons tant soient grans, en 
puisse avoir robe, pour son corps, de plus de vingt et cinq 
sols tournois l'aune de Paris. 
Les femmes de barons à ce feur. 
Li comte et li baron ne pourront donner robes à leurs 
compaignons, de plus de dix-huit sols l'aune de Paris. 

Li bannerets et li chastelain ne pourront avoir robes, 
pour leur corps, de plus de dix-huit sols tournois l'aune de 
Paris, et leurs femmes à ce fcur. Et pour leurs compai- 
gnons, de quinze sols l'aune de Paris. 



LOIS SOMPTUAIRES. 5 

Les escuiers , fils de barons , bannerets et chastelain 
ne pourront avoir robes de plus grand prix de quinze sols 
tournois de Paris. 

Prélats, comtes, barons, banerets et chastelain ne don- 
ront robes à leurs escuiers, de plus de sept sols ou de six 
sols l'aune de Paris. 

Les autres escuiers qui ne sont de mesnage , et se ves- 
tent de leur propre, ne pourront faire robe de plus de dix 
sols tonrnois l'aune. 

Clers qui sont en dignitez, ou en personaiges , ne pour- 
ront faire robes, pour leurs corps, de plus de seize sols tour- 
nois l'aune de Paris, et, pour les compaignons, de douze 
sols tournois l'aune. 

Clercs qui ne sont en dignitez , ne personnages, fils de 
comtes, barons, bannerets ou chastelins, ne pourront faire 
robe de leur corps, de plus de seize sols l'aune, et, pour 
leurs compagnons ou pour leurs maistres, de dix ou douze 
sols tournois tout au plus l'aune. 

Les autres clercs, qui font robe du leur, ne pourront faire 
robe pour leur corps , de plus de douze sols six deniers 
l'aune, Et, s'il est chanoine d'église cathédrale, il pourra 
faire robe de quinze sols tournois l'aune, et non plus. 

Bourgeois qui auront la value de deux mille livres tour- 
nois, et au-dessus, ne pourront faire robe de plus de douze 
sols six deniers tournois l'aune de Paris. 

Et leurs femmes, de seize sols au plus. 

Les bourgois de moins de value ne pourront faire de 
robe de plus de dix sols tournois l'aune, et pour leurs fem- 
mes, de douze sols au plus. 

Et sont ces ordonnances commandées à garder , aux 
ducs, aux comtes, aux barons, aux prélats, aux clercs, et 
à toutes manières de gens du royaume, qui sont en la foy, 
sur celle foy qu'ils sont tenus. En telle manière que li ducs, 
li comtes , li bers , li prélats , qui fera contre ceste ordo- 
nance, paiera cent livres tournois pour paine. Et sont tenus 



6 RECUEIL CURIEUX. 

à faire garder cest establissement à leurs sujets , en quel- 
que estât qu'ils soient, et en telle manière que, si aucun 
banneret fait encontre, il payera cinquante livres tournois, 
et li chevalier ou vavasseur, vingt cinq livres tournois, et 
les doiens, et les arcediacres, les prieurs, et les autres clercs 
qui ont dignité, ou personaige, soient de siècle , soient de 
religion, quiconque sera encontre, il paiera cent sols, aussi 
comme l'autre ; et les amendes de toute manière de gens 
lays, qui pour cette achoison de cest establissement seront 
levées, seront aux seigneurs, en qui terre, ou en qui sei- 
gneurie li fourfait seront fait, soient li seigneur clerc , ou 
lays, et les amendes des clercs, en quelque estât que il 
soient, seront à leurs prélats, ou à leur souverain. Et en 
telle manière, que cil, par qui li fourfait vendra à la con- 
noissance du seigneur, aura le tiers de l'amende. Et se il 
avenoit qu'aucun clercs ou lais , de quelque condition que 
il fust, accusez que il eust fait contre cette ordonance, et il 
s'en vouloit purgier par son serment , en la manière que 
chascun a accoustumé à jurer, il en seront creus, et seront 
quittes de la peine. Et se purgera chascun , soit clercs ou 
lays, qui de cest chose se voudra purgier. Ce fut fait et or- 
donné à Paris l'an de grâce 1294. 

Sic reperitur in quodam parvo libro CamerseCompotorum 
pro tranquille statu regni. 



1350 (JEAN). 
Extrait de l'ordonnance concernant la police du Royaume. 

TITRE XXXIV. — DES COUTURIERS. 

Les tailleurs et cousturiers de robbes ne prendront et 
n'auront, pour faire et tailler robbes de la commune et 
ancienne guise, desurcot, cotte et chaperon , que cinq 



LOIS SOMPTUAIRES. 7 

sols , et non plus , et si le chaperon est double , six sols : 
et, pour la façon d'une cloche double, trois sols, et la sangle 
à l'advenant ; et, pour la façon d'une housse, deux sols, et, 
de la façon d'une housse longue et à chaperon, trois sols, 
et non plus : et des robbes à femme , si comme elles seront. 
Et qui voudra avoir robbes déguisées, autres que la com- 
mune et ancienne guise , il en prendra le meilleur marché 
qu'il pourra. Et s'ils font le contraire, ils l'amenderont, 
comme dessus. 

Les cousturiers qui feront les robbes-linges , prendront 
et auront de la façon d'une robbe-iingeàhomme, d'œuvre 
commune, huit deniers : et de la chemise à femme, 
d'œuvre commune, quatre deniers, et non plus, et des 
autres œuvres de linge, à la value. Et qui fera le contraire, 
il l'amendera, et de rappeller comme dessus. 

TITRE XXXV. — DES PELLETIERS ET FOUREURS DE 
ROBBES. 

Les pelletiers, pour fourer robbes de neuf de vaïr, ou 
d'agneau, prendront et auront, pour fourer surcot et chappe- 
rons de robbes faites à la commune et ancienne guise, 
deux sols. Et, pour fourer une housse, ou cloche et chap- 
peron, trois sols, et non plus : et des robes à femme., à 
la value , si comme elles seront. Et qui voudra fourer la 
robbe autrement qu'à la commune et ancienne guise, 
comme de trop longues manches, ou de les faire herminer, 
prenne le marché meilleur qu'avoir il en pourra. Et qui 
fera le contraire , il l'amendera. 

TITRE XXXVL — des cnAUSSETiERS. 

Les chaussetiers ne prendront, n'auront, pour la façon 
d'une paire de chausses à homme, que six deniers, et à 
femmes et enfants, quatre deniers, et non plus. 

Ceux qui les appareillent, ne prendront pour mettre un 



8 RECUEIL CURIEUX. 

avant-pied en une chausse , que deux deniers , et s'ils sont 
neufs, que trois deniers, et s'ils sont de leur drap, que 
quatre deniers, et non plus : et, pour mettre une pièce es 
avant-pieds, ou de coudre la chausse, deux deniers. Et 
s'ils font le contraire , ils l'amenderont. 

TITRE XXXVII. — DES TONDEURS DE DRAPS. 

Les tondeurs de draps ne prendront, n'auront, pour re- 
tondre une aune de roy, que quatre deniers, et d'un 
marbre, ou d'autres draps de vingt aunes, que quatre de- 
niers pour aune; et d'un drap de vingtquatre aunes, que cinq 
deniers pour aune : d'une escarlate, que douze deniers de 
l'aune ; et si elle est tondue à l'envers, que dix-huit deniers 
de l'aune, et non plus, et des gros draps pour valets et 
laboureurs, trois deniers de l'aulne. Et si plus ils en 
prennent , ils F amenderont , comme dessus. 



17 octobre 1367 (CHARLES V). 

Lettres du Roi, par lesqtielles il confirme un règlement touchant 
les habillements de femmes de Montjiellier. 

CAROLUS, Dei gratia, Francorum rex, universis, etc. 
Ex parte dilectorum nostrorum consulum et habitantium 
villœ Montispcssulani , Nobis excitit significatum , quod 
cùm per certa privilégia eisdem et communitati ejusdem 
villœconcessa, per Nosetprsedecessores nostros confirmata, 
ipsi significantcs se et xij probos homines electos ad con- 
sulendum communitatem praedictam, habeant potestatem 
statucndi, distringcndi et corrigendi in villa antedictâ, et 
super habitantibus ejusdem, ca omnia qua3 eisdem utilia 
et opportuna visa fuerint pro communitate pra-dictâ; dic- 
toque privilegio seu libertate dicii significantes usi et gra- 



LOIS SOMPTUAIRES. 9 

visi fuerint à retroactis temporibus hue uscjue ; dictique 
consiiles moderni, populo ejusdem villae seu majori et sa- 
niori parte ipsius, ad sonum campanse more solito coa- 
dunato, ac de consilio, voluntate, et asseusu ipsorum sic 
coadunatorum particulariter et divisim , pensatis utilitate 
et honore communitatis et habitaniium villae preedictse, ut 
pompa quorumdam ejusdem villse et dissolubilis status at- 
que gestus vestium et ornatuum Deo odibiles desererentur, 
ut omnes habitantes ejusdem villae, sub habitu humili et 
corde humido, Deo placere valeant, certas fecerunt Ordi- 
nationes in modum qui sequitur. 

i (1) Primo. Quod nulla mulier maritata audeat portare 
aliquod genus perlarum, vel margaritarum, aut lapidum 
pretiosorum, nisi saltem in bursis et in zonis, et id genus 
jam factis, et in annulis qui in manibus portantur. 

(2) Item. Quôd nullus vir vel mulier audeat portare, in 
mochis vel pendentibus manicarum, aliquam pellem vel 
foleraturam, erminorum, vel alterius pellis, vel panni ci- 
rici, reversa tam. 

(3) Item. Quôd nulla dictarum mulierum audeat por- 
tare in vestibus suis, circa pedes, vel alibi, aliquod perfi- 
lum pellis, vel panni cirici vel lanei, autaliudquodcumque, 
vel brodaduras, ramatgia, vel alia operagia quœcumque. 

(4) Item. Quod nulla ipsarum mulierum audeat portare 
vestes vel capucia panni aurei vel cirici, aut camelotorum. 

(5) Item. Quod nulla ipsorum audeat portare, in suis 
mantellis vel aliis vestibus, aliquas foleraturas pannorum 
fratorum, vel de camocato ; foleraturas tamen sindonis, vel 
casacam in ipsis mantellis vel vestibus, licet eis portare, 
ut antiquitùs est consuetum. 

(6) Item. Quod nulla ipsorum audeat portare, in suis 
capuciis vel vechis, aut aliàs in vestibus suis, aliquod ge- 
nus rubannorum aureorum vel argenteorum, aut broda- 
duras aliquas. 

(7) Item. Quod nulla ipsorum audeat portare mantellos 

A. 2 



10 RECUEIL CURIEUX. 

apertos à lateribus, quia videntur esse viri ; ipsos tamen à 
parte aiite, in medio personœ, aiite per longum, possurxt 
portare apertos. 

(8) Item. Quod nuUa ipsarum audeat portare aliquam 
frapaturam in suis capuciis, vechis vel caragiis capuciorum, 
aut manicis vestium suarum, aut in pannis profundis ves- 
tium suarum vel aliis partibus ipsarum vestium. 

(9) Item. Quod non audeant portare mochas et manicas 
pendentes, latiores triorum digitorum, vel majoris latitu- 
dinis, qua fit unum barium, vel unum erminum. 

(10) Item. Quod nuUa ipsarum, ab inde in antea, audeat 
facere vel ponere , aut fieri vel poni facere in suis man- 
tellis aliquam foleraturam variorum, clarorum vel escura- 
torum. Antiquas tamen foleraturas, quas nunc habent, pos- 
sint aperfechare et de novo foleraturas, variorum minuto- 
rum,sicut antiquitùs fieri solebat, in dictis mantellis eis 
liceat habere. 

(11) Item, Quod nulla ipsarum audeat portare aliquam 
hopelandam vel chopam. 

(12) Item. Quod nulla domicella audeat portare ali- 
quod paramentum cum perlis vel margaritis aut lapidibus 
preciosis ; in capite tamen possit portare unum redondellum, 
vel parectum, cum perlis vel margaritis. 

(13) Item. Quod nullus vir audeat portare aliquam ves- 
tem, velimponerebreviorem quàmsubtusgenua, necillam 
vel vestem aliam, de cirico. 

(14) Item. Quod nullus vir vel mulier audeat portare, 
in suis cstivalibus sotularibus vel botinis, punctas dictas de 
polaina. 

(15) Item. Quod quilibet juxtà sui conditionem et fa- 
cultatcs habeat moderare statum suum et ejus uxoris et 
familiso ; nam si quis contrarium fecerit, taillabitur per nos 
dictos consulcs et successores nostros, et in talliis villse 
augmontabitur juxtà cxigentiam status et pompœ in quibus 
quilibet rcperietur. 



LOIS SOMPTUAIRES. Il 

(16) Item. Quod nullus peliperius, sabaterius, saiior, 
juponarius, argenterius, vel quisvis alius aiideat facere 
aliqua ornamenta pro habitatoribus dictcB villœ, contra 
formam dictarum Ordination um; quod si quis contrarium 
fecerit, punietur acriterin personâ et bonis, absque gratiâ 

aliquali. 

Dilectus quoque et fidelis noster Episcopus Magalo- 
nensis, in ciijus diœcesi dicta villa sunatur, seu ejus vica- 
rius in spiritualibus, dictas Ordinationes approbaverit, in 
quantum in eo est ; et contra rebelles et inobcdientes sen- 
tentiam excommunicationis tulerit, et una cùm... Summus 
Pontifex easdem Ordinationes auctoritate apostolicà appro- 
baverit, ac omnes studentes et clerici et alise ecclesiasticae 
personse ibi degentes, in et sub dictis Ordinationibus com- 
prehendi voluerint, sicut dicunt, nobis humiliter suppli- 
cantes gratiam nosti'am super haec elargiri, ne dictœ Ordi- 
nationes careant viribus, nec divisio fiat in prœdictis inter 
eos aliqualis. Notum facimus quod nos attendentes dictas 
Ordinationes, prout superiiis continentur, in quantum in 
Nobis est, et jurisdictioni nostrse ac juri superioritatis et 
ressorti non prcejudicam, ratas et gratas habentes, eas et 
ea in eis contenta de gratiâ speciali et auctoritate regiâ 
approbamus, laudamus, etc., et tenore praesentium con- 
firmamus, et ipsas Ordinationes per quoslibet habitantes 
ejusdem villœ, cujuscumque seu flatûs existant, teneri et 
observari, etc. , volumus et jubemus. Quocircà SenescaUo 
Bellicadri, rectorique et judicibus ordinario et parvi sigilli 
Montispessu/ani, et Gubernatori et Bajii/o Moutispessii- 
lani, etc. , quatenus dictas Ordinationes teneri et observari 
faciant, etc. In cujus rei teslimonium, sigillum nostrum 
prsRsentibus litteris duximus apponendum. Dalum Pari- 
siis, XVII octob. anno Domini M. CGC. LXVII et regni 
nostri ly. Per rcgem, Yvo. 



12 RECUEIL CURIEUX. 

Vers 145U (CHARLES VII), 

Deffenses de non porter, en habitz, draps d'or, d'argent, veloux 
ou satin cramoisi/. 

« Il est à noter que, après que le roy Charles septiesme 
de ce nom eut glorieuses victoires contre les anciens enne- 
mys de son royaulme, il en voulut louer glorifier et regra- 
cier Dieu le Créateur, cognoissant que c'estoit par Tinfluence 
de sa divine pitié et miséricorde. Et délibéra d'oresenavant 
se gouverner par bons conseils de gens saiges et expéri- 
mentez craignant et aymant Dieu le Créateur et le bien 
de la chose publique. Et lors fut remonstré au dit seigneur, 
que de toutes les nations de la terre habitable n'y avoit 
point de si defformée, variable, oultrageuse, excessive ne 
inconstante en vestemens et habitz que la nation françoise, 
et que, par le moyen des habitz, on ne congnoist Testât et 
vaccation des gens, soient princes, nobles hommes, bour- 
geois, marchans ou gens de mestier, parce que l'on tolle- 
roit à ung chascun se vestir et habiller à son plaisir, fust 
homme ou femme, soit de drap ou d'or, ou d'argent, de 
soye ou de layne, sans avoir esgard à son extraction ne à 
son estât et vaccation, et, à ccste cause, plusieurs bonnes 
maisons en ont esté mises à destruction et povreté par les 
boubans oultrageux des ditz François, qui est grandement 
ou dommage de la chose publique, h la quelle il appartient 
selon droict que les subgectz d'icelle demeurent et soyent 
riches. Pour y pourvenir le dict seigneur fut en plusieurs 
lieux conseillé faire deffences, sur certaines et grans peines, 
de ne vendre drap d'or, d'argent, ne de soye comme ve- 
loux satin cramoisy, à personnes quelzconqucs, sinon aux 
princes et gens du sang royal ; et aussi aux gens d'église, 
pour faire aornemens. Et h toutes manières de gens demou- 
rans en France, autres que les dessus ditz, est deffendu de 



LOIS SOMPTUAIRES. 13 

porter les ditz draps d'or, d'argent, veloux ou satin cra- 
moisy en vestemens ou habitz, sur peine de confiscation des 
ditz habitz et de soixante livres parisis d'amende. Et, au 
surplus, seroit ordonné que de par le dit seigneur seroient 
pourtraitz et baillez certains patrons et formes de veste- 
mens et habitz que l'on porteroit chacun selon son estât, 
avecques deffences de non excéder les dictes formes et pa- 
trons, sur les dictes peines, et de quelle maison il soit, il 
fault porter le patron de son estât, alias il auroit confusion 
et rien certain, » 



17décemb. 1485 (CHARLES VIII). 

De la réformation des habits de drap d'or et d'argent et de soye 

et autres. 

CHARLES, par la grâce de Dieu roy de France, à tous 
ceux que ces présentes lettres verront , Salut. Comme la 
chose publique de nostre royaume soit fort endommagée 
à l'occasion des grans frais et despenses que plusieurs de 
nostre royaume font en habillemens trop pompeux, et 
trop somptueux, non conuenables à leur estât : parquoy 
et aussi que tels abus sont desplaisans à Dieu nostre créa- 
teur, fust ia pieça par noz prédécesseurs défendu et pro- 
hibé de porter vestemens et habillemens de drap d'or, 
d'argent et de soye dont grand desordre s'en est ensuyvi, 
et griefve foule à nostre peuple : et plus pourroit estre, si 
prompte prouision n'y estoit donnée. 

Sçavoir faisons , que Nous, desirans remettre les choses 
en bon ordre, et faire garder les bonnes ordonnances de 
nosdits progeniteurs, et eu sur ce l'aduis des princes de nos- 
tre sang, et gens de nostre grand Conseil : auons par edict 
perpétuel défendu et prohibé, défendons et prohibons gé- 
néralement à tous nos suiets, que doresnauant ils n'ayent 
à porter aucuns draps d'or d'argent et de soye en robbes , 



1/j. RECUEIL CURIEUX. 

OU doublures, en peine de perdre lesdits habillemens, et 
de l'amender arbitrairement enuers nous. Sauf et reserué 
les nobles, viuans noblement, nais extraits de bonne et an- 
cienne noblesse, non faisant chose dérogeant à icelle, aus- 
quels nous auons permis et permettons qu'ils se puissent 
vestir et habiller de draps de soye, souz la modification cy 
après déclarée : c'est à sçauoir, que les chevaliers tenans 
deux mille liures de reuenu par an , pourront porter tous 
draps de soye, de quelque sorte qu'ils soyent. Et les es- 
cuyers ayans semblablement deux mille liures de rente 
chacun an, draps de damas satin figuré, mais non point 
veloux , tant cramoysi qu'autre figuré , à la peine que 
dessus. 

Si donnons en mandement au prevost de Paris et tous 
noz baillifs , et seneschaux , etc. Donné à Melun , le dix- 
septiesme iour de décembre , l'an de grâce mil quatre 
cens quatre vingts et cinq : et de nostre règne le troi- 
siesme. 

Ainsi signé, par le Roy, 

Parent. 



1532 (FRANÇOIS 1"). 

Prohibitions aux gens des finances, ne porter draps de soye, faire 
dons par mariage excedans la dixiesme partie de leurs biens, 
que leurs offices seront baillez à gens fondez en patrimoine , et 
de la forme et reigle qu'ils doyuent tenir à leurs receptcs . 

FRANÇOIS, etc. Sçauoir faisons, que Nous, desirans 
de tout noslre cœur punir et corriger les gros larrecins , 
abus, faussctez, desguisemens, exactions et pilleries, qui 
ont cours en nostre royaume , mcsmement durant les 
guerres, entre aucuns de ceux qui auoient l'administration 
et maniement de noz finances en toutes qualitez et estats, 
dont sont procédez plusieurs grands maux , à nostre grand 



I.OIS SOMPTUAIRES. 15 

interest et dommage , et de noz subjets : à ceste cause, 
eussions commis et députez certains personnages à nous 
agréables , sçauans, expérimentez et feables, pour informer 
et enquérir desdits larrecins, faussetez, maluersations , 
exactions, et desguisemens , et procéder à rencontre de 
ceux qu'ils trouueront coulpables , selon l'exigence des cas, 
et qu'ils l'auroient derseruy, en autorisant leurs iugemens, 
et voulant qu'ils fussent de tel effect , efficace et vertu , 
comme les arrêts de noz cours de Parlement , en laquelle 
commission ils ont procédé , ainsi que leur auions mandé. 
Quoy faisant , ont condamné plusieurs , et des principaux 
de noz finances , les uns à estre pendus et estranglez , les 
autres à priuation de leurs offices, y prinssent exemple, se 
corrigeassent , et deussent autrement viure. Ce neantmoins 
nous entendons par les plaintes et doléances , qui de tous 
costez chacun iour viennent à nostre cognoissance, qu'ils 
font pis que parauant , aueuglez d'auarice et cupidité , et 
desia inueterez en leurs maluersations , en manière qu'ils 
ne s'en peuuent abstenir; lesquelles choses aduiennent, à 
causes desdits estats , qu'eux, leurs femmes, enfants et 
seruiteurs portent , tant en habillemens , fourreures, chaî- 
nes , bagues , multitude de chenaux et seruiteurs , que pour 
leur mangeaille, bastimens, dons qu'ils donnent à leurs 
filles, et acquisitions, de trop plus que leur patrimoine et 
les gages et biens-faits qu'ils ont de Nous, ne le peuuent 
supporter, et, pour l'entretenir, sont contraints de mal- 
uerser. 

D'auantage , plusieurs mal fondez en biens achètent à 
grosses sommes de deniers leurs offices , la pluspart des- 
quels empruntent la finance à gros interest , et se rem- 
boursent sur lesdites pilleries, exactions, et maluersa- 
tions : tellement que ne voyons, pour le présent, d'autre 
remède , pour mettre fin esdites pilleries , si n'est d'ag- 
grauer la peine de ceux qui delinqueront, et aussi de leur 
défendre la superfluité des despens qu'ils font : et que 



16 RECUEIL CURIEUX. 

nous doresnauaiit baillons les offices de noz finances à gens 
fondez en patrimoine , de bonne conscience, et bien re- 
nommez, sans prendre d'eux aucune recompense : à l'occa- 
sion de quoy auons fait et statué les Ordonnances qui 
s'ensuyuent. 

Premièrement , auons ordonné et ordonnons, que, par 
cy après, nuls ayans office , estât , charge , commission et 
maniement de noz finances , en quelque estât , qualité ou 
condition que ce soit , ne pareillement leurs femmes et 
enfants n'ayent à porter draps de soye de quelque sorte ou 
qualité qu'ils soyent, en robbes, pourpoints, cottes, sayes, 
et harnois de chenaux , ou de mules : ny aussi fourreures 
de martres subelines , ou de pays , loups ceruiers ou ge- 
nettes noires ou autres, ny aucunes bordures , encores 
qu'elles fussent assises sur drap, chaines d'or pesans plus 
de dix escus , ne bagues et pierres excedans trente escus. 
Toutesfois, n'entendons esditessoy es comprendre lessarges, 
taffetas et camelots , soit de soye , ou autres , les ostades et 
samis qui ne sont de soye. Et ce, sur peine de priuation 
de leurs offices, desquels en ce cas les priuons dès à pré- 
sent , comme dès lors , et, sans autres Lettres, les déclarons 
vacans et impetrables. En quoy ne seront comprins ceux 
qui de leur ancien patrimoine auront de quoy porter plus 
gros estât , dont prendront dispense de nous , afin de co- 
gnoistre les personnages, et leur permettre ce que verrons 
qu'ils pourront entretenir. 



8 décemb. 15/i3 (FRANÇOIS I"). 

Défenses à tous les suicts du Roy ne forler drap d'or, d'argent, 
de soye, ne bordures, exceptez les Enfans de France. 

FRANÇOIS, par la grâce de Dieu Roy de France, à 
tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut, Ayant 



LOIS SOMPTUAIRES. 1? 

mis en considération Texcessiue et superflue despense qui 
se fait de présent en cestuy nostre royaume , à cause des 
habillemens tant de drap d'or, d'argent, pourfileures, 
passemens, brodures d'or et d'argent , qui se portent par 
plusieurs personnes : au moyen de quoy grandes sommes 
de deniers se tirent de cestuy nostre royaume par les es- 
trangers , qui après en secourent et aident noz ennemis, 
comme nous sommes aduertis. Voulant à ce pourvoir et re- 
médier, tant pour oster à noz suiets l'occasion de eux con- 
sommer en frais inutiles, qu'ausdits estrangers le moyen 
d'eux enrichir de la graisse de nostre royaume, ne d'en 
pouuoir aider ausdits ennemis. — 1 — Pour ces causes, 
et autres bonnes et grandes considérations à ce nous 
mouuans, auons par le conseil et aduis de plusieurs princes 
de nostre sang et autres bons et grans personnages estanz 
lez nous, et par la délibération des gens de nostre Conseil 
priué, dit, statué, et ordonné, disons , statuons et ordon- 
nons, et par ces présentes inhibé et défendu, inhibons et 
défendons très expressément à tous princes , seigneurs, 
gentilshommes , et autres hommes nos suiets , de quelque 
estât et qualité qu'ils soyent, sans exception de personne 
( fors de noz treschers et tresamez enfans les Dauphin et 
duc d'Orléans) que doresnauant ils n'ayent à porter, ne 
euxvestir ny habiller d'aucun drap d'or, drap d'argent, 
toile d'or ny d'argent, pourfiUeures, broderies, passemens 
d'or ne d'argent, veloux ne soyes barrez d'or ne d'argent, 
soit en robbes, sayes, pourpoints, chausses, bordures d'ha- 
billemens, ny autrement, en quelque sorte et manière que 
ce soit, sinon sur les harndis. Et ce, sur peine de mille es- 
cus d'or sol d'amende , de confiscation des dits habille- 
mens, et d'estre punis comme infracteurs et transgresseurs 
de noz ordonnances. — 2 — Et, à fin que ceux qui ont ia 
plusieurs habillemens des dites sortes, ayent temps pour les 
user, et qu'ils ne leur demeurent du tout inutiles, leur 
auons donné terme et delay de trois mois , à compter du 

A. o 



18 RECUEIL CURIEUX. 

iour et date de ces dites présentes , durant lesquels ils les 
pourront porter, et en disposer, ainsi que bon leur sem- 
blera : après lequel temps passé, voulons nostre présente 
ordonnance auoir lieu et sortir son effect. 

Si donnons en mandement, par ces mesmes présentes, à 
noz amez et féaux , etc. Donné à Fontainebleau , le huic- 
tiesme de décembre, l'an de grâce mil cinq cens quarante 
trois : et de nostre règne le vingneufiesme. Et signé sur le 

repli, 

Par le Roy, 

De l'Aubespine. 

Registrata, audito Procuratore generali Régis, hoc re- 
quirente , Parisiis in Parlamento , décima octaua die de- 
cembris, anno Domini millésime quingentesimo quadra- 
gesimo tertio. 

Ainsi signé, 

Berruyer. 



19 mai 1547 (HENRI II). 

Défense et 'prohibition à tous de ne porter aucuns draps, 
toilles d'or et d'argent , pourfilleures , passemens , brodures, 
orfeureries; cordons, canelilles, et plusieurs autres sortes men- 
tionnées en l'edict, sur peine de mille escus, et de confiscation 
des habillemens. 

HENRY, par la grâce de Dieu Roy de France, à noz 
amez et féaux les gens de nos cours de Parlement, et à 
tous nos baillifs, seneschaux, preuosts et autres justiciers 
et officiers qu'il appartiendra. Salut et dilection. Sçauoir 
faisons que Nous, considcrans la grande et superflue des- 
pense, du tout inutile, qui s'est faite iusques icy par les gen- 
tilshommes et autres personnes de nostre royaume, en ha- 



LOIS SOMPTIAIRES. 19 

billemens de draps d'or et d'argent, pourfillez, passementez, 
et brodez, où il s'en va et consume tout ou une grande partie 
de leur bien et substance, au lieu de ce qu'ils le deuroyent 
employer au seruice de Nous et de la chose publique en 
temps d'affaires, ou bien pour leurs nécessitez et particu- 
liers négoces. Pour à quoy obuier et faire cesser telles su- 
perfluitez, furent sur ce faites du temps du feu Roy nostre 
très honoré seigneur et père certaines défenses expresses, 
lesquelles comme tresutiles et nécessaires pour les causes 
dessus déclarées, et autres bonnes et iustes considérations 
qui à ce nous meuuent, nous voulons estre réitérées : et en 
ce faisant, auons, par ces présentes, de noz certaine science, 
pleine puissance et authorité royal , ordonné , prohibé et 
défendu, ordonnons, prohibons et défendons à toutes per- 
sonnes de noz royaume, pays, terres et seigneuries, soyent 
hommes ou femmes de quelque estât , qualité ou condition 
qu'ils soyent, reserué les princesses, dames et damoiselles 
estant de la Royne nostre très chère et tresamée compagne, 
et de nostre treschere et tresamée sœur, que doresnauant 
ils n'ayent à porter sur eux, en habillemens, ny autre orne- 
ment, aucuns draps, ne toille d'or et d'argent, porfiUeures, 
passements, brodures, orfeureries, cordons, canetilles, ve- 
loux, satins ou taffetas barrez d'or ou d'argent, ny autres 
telles superfluitez , quelles qu'elles soyent, sinon sur har- 
nois, sur peine de mille escus d'or soleil d'amende, à nous 
à appliquer, et confiscation desdits habillements, et d'estre 
punis comme infracteurs et transgresseurs de noz ordon- 
nances, et défenses, que nous vous mandons et commandons 
et expressément enioignons, par ces dites présentes, faire de 
poinct en poinct inuiolablemcnt, souz les peines cy dessus 
indictes, entretenir, garder et obseruer, publier et signifier 
par tous les lieux et endroits de voz bailliages, preuostez, 
seneschaucées, pouuoirs et iuridictions que besoin sera : Et 
enioignons à noz aduocats et procureurs en voz dictes iuri- 
dictions tenir la main, et eux employer à l'obseruation et 



20 RECUEIL CURIEUX. 

entretenement de noz dites prohibitions et défenses sur le 
deu de leur office et serment qu'ils ont à Nous : car tel est 
nostre plaisir. Et pource que de ces présentes on pourra 
auoir affaire en plusieurs et diuers lieux, nous voulons qu'au 
vidimus d'icelles, fait souz scel royal , foy soit adioutée 
comme à ce présent original. Donné à Saint-Germain en 
Laye, le dixneufiesme iour de may, l'an de grâce mil cinq 
cens quarante sept : et de nostre règne le premier. Ainsi 
signé, par le Roy, Clausse, 

Publié à Paris, le vingt uniesme de may, mil cinq cens 
quarante-sept. 



12 juin. 1549 (Henri II). 

Jteratiue prohibition de ne porter habillemens de drap d'or, d'ar- 
gent, et de soye, auec déclaration des personnes exceptez et non 
comprins en la défense et peine de V ordonnance. 

HENRY, par la grâce de Dieu Roy de France, à tous 
ceux qui ces présentes lettres verront , Salut. Comme dès 
nostre nouuel adueuement à la couronne, considérant les 
grandes et excessiues despenses, du tout inutiles et super- 
flues, qui se faisoyent aux accoustrements que portoyent 
hommes et femmes, sans aucune discrétion ne différence 
de leurs qualitez : Nous, ensuyuant les défenses qui du temps 
du feu Roy nostre très honoré seigneur et père auoyent 
sur ce autresfois esté faites, eussions prohibé et défendu à 
toutes personnes de nos royaume , pays , terres et seigneu- 
ries, de ne porter sur eux, en habillemens, ne autres orne- 
mens, aucuns draps, ne toilles d'or et d'argent, pourfilleu- 
res, passemens, brodures, orfcureries, cordons, canetilles, 
veloux, satins ou taffetas barrez d'or où d'argent, souz les 
peines .sur ce indictes : et combien que lesdites ordonnances 



LOIS SOMPTUAIRES. 21 

et défenses ayent esté publiées partout où besoin estoit, de 
sorte que nul n'en ait peu prendre aucune cause d'igno- 
rance ; si est-ce que de présent elles sont mal obseruées, 
et comme quasi contemnées : et non seulement continuent, 
mais encore augmentent de iour en autre telles excessiues 
superfluitez d'habillemens et accoustremens, entre gentils- 
hommes, dames et damoiselles, gens d'Eglise et de justice, 
et autres hommes et femmes de tous estats ; lesquels par 
ce moyen on ne peut choisir ne discerner les uns d'auec 
les autres : et s'en va en cela une grande partie de leur 
bien et substance, au lieu de ce que lesdits gentilshommes 
le deuroyent employer au seruice de nous ; et de la chose 
publique en temps d'affaires, ou bien pour leurs nécessitez 
ou particuliers négoces, et les autres, à l'entretenement 
de leurs ménages et familles, obseruant l'honnesteté et 
modestie, selon les estats et vacations oii ils sont ap- 
peliez. 

1. — Pour ce, est-il, que Nous, ayans depuis mis en con- 
sidération ce qu'il nous a semblé deuoir estre considéré en 
ceste partie , eu sur ce aduis et délibérations auec aucuns 
princes et seigneurs de nostre sang, et autres notables 
personnages de nostre Conseil priué estant lez nous, auons 
de rechef comme chose très requise , nécessaire et conue- 
nable pour l'utilité publique, ordonné, prohibé, et défendu, 
ordonnons, prohibons et défendons très expressément, par 
ces présentes, de noz certaine science, pleine puissance et 
authorité royal, à toutes personnes de nostre dit royaume, 
pays , terres et seigneuries , hommes et femmes , de quel 
estât ou condition qu'ils soyent, que doresnauant ils n' ayent 
à porter sur eux, en habillemensne autres ornemens, aucuns 
draps ne toilles d'or et d'argent, pourfilleures, broderies, 
passemens, emboutissemens, orfeureries, cordons, cane- 
tilles, veloux, satins ou taflctas barrez, meslez, couuerts , 
ou trassez d'or et d'argent, ne autres telles superfluités. 

2. — Si ce n'est premièrement quant à l'orf eurerie , 



22 IIECUEIL CURIEUX. 

en boutons ou fers, seulement sur les decoupeures des 
manches des robbes, et sur les sayes au-deuant du corps, 
et des fentes, et pareillement aux manches desdits sayes 
qui seront découpez et non ailleurs. Et quant ausdites bro- 
deries, passemens et emboutissemens, ils se pourront por- 
ter de soye, et non d'autre estoffe et matière, aux bords 
et bordures des accoustremens, seulement de la largeur de 
quatre doigts : sans ce qu'on en puisse mettre sur les plis, 
n'aux corps d'iceux accoustremens , soyent robbes ou 
sayes. 

3. — Et, à fin qu'il demeure aux princes et princesses 
(comme il est très raisonnable) quelque différence en leurs 
accoustremens, Nous voulons et leurs permettons porter 
en robbes tous draps de soye rouge cramoisy, sans que 
nuls autres hommes et femmes soyent si osez ne hardis 
d'en porter, sinon les gentilshommes, en pourpoint et en 
haut de chausses, et les dames et damoiselles en cottes et 
en manches. Et aussi, à fin que les filles estans nourries es 
maisons de nostre treschere et tresamée compagne la Royne 
et de nos trescheres et tresamées fille et sœur Marguerite 
de France, ayent accoustremens différons des autres. Nous 
voulons qu'elles puissent porter, en robbes, veloux de cou- 
leur autre que rouge cramoisy. En défendant à celles qui 
sont au service des princesses ou dames, de ne porter en 
robbe autre veloux que noir ou tanné, leur laissant neant- 
moins en autres draps de soye les couleurs non défendues. 

h. — Et quant aux femmes des gens de nostre iustice et 
autres demeurans es villes de nostre royaume, Nous leur 
auons à tous expressément défendu et défendons de porter 
aucunes robbes de velours ny d'autres draps, de soye de 
couleur, leur pertnettant seulement (comme dit est) les 
porter en cottes et manchons. Et ne porteront les gens 
d'église robbe de veloux, s'ils ne sont princes. 

5. — En défendant aussi à tous qui ne sont gentils- 
hommes , ou qui ne sont gens de guerre en nostre soulde , 



LOIS SOMPTUAIllES. 23 

ne porter soye sur soye : c'est à sçauoir, s'ils ont un saye 
de veloux ou d'autre drap de soye, ils ne pourront auoir la 
robbe de soye, et ainsi consequemment de leurs autres 
habillemens : aussi, ne porteront bonnets ne souliers de ve- 
loux , ne fourreaux de mesmes à leurs espées : exceptant 
et reseruant quant à ce tous ceux qui sont ordinaires au- 
près de nostre personne et de nostre Conseil priué, qui 
iront accoustrez et habillez selon et ainsi qu'ils ont accous- 
tumé. 

6. — Et pour ce que, par nos dites premières défenses, 
estoit reserué de porter sur harnois toutes sortes d'accous- 
tremenscy dessus prohibez et défendus, Nous, en modifiant 
cette licence, déclarons par ces dites présentes, que, sur les 
dits harnois de gens de guerre et caparassons de chenaux, 
ne se portera drap ne toille d'or et d'argent traict ne tissu, 
si n' estoit pour une fois en acte notable, comme à une ba- 
taille et iournée assignée. Mais bien se portera broderie ou 
tailleure d'or ou d'argent ou soye, en bord de quatre doigts 
et enrichissement de croix. 

7. — Et doresnauant ne seront les pages, soit de prin- 
ces, seigneurs, gentilshommes ou autres, habillez que de 
drap seulement auec vn iect , ou bande de broderie de 
soye ou veloux , si bon semble à leur maistre. 

8. — Et, outre, défendons pareillement à tous artisans 
mechaniques, paisans, gens de labeur et valets, s'ils ne 
sont aux princes, de ne porter pourpoints de soye, ne 
chausses bandées ne bouffées de soye. Et, pour ce qu'une 
partie de la superfluité de l'usage de soye est prouenuë du 
grand nombre des bourgeoises qui se sont faites damoi- 
selles de iour à autre, Nous auons fait et faisons défenses, 
comme dessus, ausdites bourgeoises, que, doresnauant pour 
l'aduenir elles n'ayent à changer estât, si leurs maris ne 
sont gentilshommes. -.^ Si donnons en mandement, par ces 
présentes , à noz amez et féaux les gens de noz cours de 
Parlement , et à tous noz baillifs , seneschaux , preuosts et 



24 RECUEIL CURIEUX. 

autres noz justiciers et officiers qu'il appartiendra , que 
nosdites ordonnances , prohibitions et défenses , ils facent 
publier et signifier par tous les lieux et endroits de leurs 
ressors , destroits et iurisdictions que besoin sera , et icelles 
de poinct en poinct entretenir, garder et obseruer inuio- 
lablement, sous peine, à ceux qui dedans huict iours après 
la publication de ces dites présentes seront trouuez trans- 
gesseurs et violateurs , de confiscation des habits et 
accoustremens qu'on trouuera sur eux contre nosdites or- 
donnances et défenses, de mille escus d'or soleil d'amende, 
à Nous à appliquer, et à tenir prison iusques à payement. 
Lesquelles peines nous voulons estres exécutées et obser- 
uéessur iesditstransgresseurs, reaumentet défait, nonob- 
stant oppositions ou appellations quelconques, et sans pre- 
iudices d'icelles , pour lesquelles ne voulons estre différé. 
En enioignant très expressément à noz aduocats et procu- 
reurs généraux en nos dits Parlemens , et à leurs substituts 
esdits bailliages, seneschaucées et iurisdictions, sur ce tenir 
la main et faire les poursuites et instances, en tel cas re- 
quises, pour le deu de leurs estats et offices et serment 
qu'ils ont à Nous , en certifiant par eux de six mois en six 
mois les gens de nostre Conseil priué des diligences et de- 
uoir qui se feront à l'obseruation et entretenement de nos 
dites ordonnances, prohibitions et défenses, à fin que selon 
cela il y soit pourueu ainsi qu'il appartiendra : car tel est 
nostre plaisir. Donné à Paris, le douziesme leur de juillet, 
l'an de grâce mil cinq cens quarante neuf : et de nostre 
règne le troisiesme. 

Ainsi signé, sur le repli, par le Roy, 

Du Thier, 

Lecta , publicata et registrata , audito et requirente 
Procuralore generali régis. Actum Parisiis in Parlamcnto, 
decimaquarla die Augusti, anno Domini millesiino quin- 
gentesimo quadragesimo nono. Sic signatum, 

Du TiLLET. 



LOIS SOMPTL AIRES. 25 

EXTRAIGT DES REGISTRES DU PARLEMENT. 

La Cour advertie que, contre la teneur de l'edict n'a- 
gueres publié en icelle, sur la reformation des habillemens 
de soye, et portant inionction dedans huictaine après la- 
dite publication à toutes personnes de laisser la super- 
fluité : neantmoins plusieurs bourgeoises, souz couleur de 
ladite huictaine , dedans icelle faisoyent tailler et préparer 
habillemens et estât de damoyselles , cuidans frustrer l'in- 
tention d'iceluy edict. Pour à ce obuier, et à ce que tel 
abus cesse , a ordonné et ordonne au preuost de Paris ou 
son lieutenant, faire publier promptement, par les lieux et 
endroits de ceste ville que besoing sera, qu'il est défendu 
à toutes bourgeoises et autres femmes de la ville , preuosté 
et vicomte de Paris , non estans damoyselles , de prendre, 
porter et charger de nouuel estât de damoyselles, de- 
dans ladite huictaine, par iceluy edict, depuis la publication 
d'iceluy, ny doresnauant, sur les peines contenues en 
iceluy edict , et d'amende arbitraire , esquelles elles sont 
des à présent encourues en cas de contrauention : et, outre, 
d'eux enquérir diligemment et procéder contre les person- 
nes qui seront trouuées auoir contreuenu audit edict et 
présente ordonnance , ainsi qu'il appartiendra par raison. 
Fait en Parlement, le dixseptiesme iour d'aoust, l'an mil 
cinq cens quarante neuf. 

Du TiLLET. 

Publié à Paris, le dixseptiesme d'aoust, mil cinq cens 
quarante neuf. Publié le vingt troisiesme de may, mil cinq 
cens cinquante, par les carrefours de la ville de Paris. 



A. 



26 RECUEIL CURIEUX. 

17 oct. 1550 (HENRI II). 

Doutes enuoyez cm Roy far la Cour, sur Vinterfretation de V or- 
donnance de l'an 1549, sur la reformation des hahillemens. 

Si les brodures d'orfeurerie que portent les femmes sur 
la teste, et les chaisnes d'or qu'elles portent en ceintures 
et bordures , sont comprises et défendues souz ces mots 
d'orfeurerie ? 

1. — Le Roy n'entend que lesdites dorures, brodures , 
chaisnes , patenostres et autres espèces de bagues soyent 
comprises en l'edict. 

Si, sur ce mot de passement, les bandes de veloux qui 
sont sur les habits, et ailleurs qu'aux bords, sont comprises 
et défendues ? 

2. — Le Roy n'entend qu'il y ait bandes , sinon aux 
fentes et bords des robbes. 

Si les petis enfans, de l'aage de dix ans et au dessouz, 
sont compris en l'edict, soit pour les coiffures, robbes ou 
autres habillemens ? 

3. — L'edict s'entend autant pour les petis que pour les 
grans. 

Si le tanné en soye est défendu et compris souz les 
robbes de couleur ? 

II. — Ledit tanné n'est point défendu. 

S'il sera permis aux gens d'église, qui ne sont gentils- 
hommes, de porter soye sur soye ? 

5. — Les euesques , abbez et premières dignitez des 
églises cathédrales et collégiales, pourront porter soye 
sur soye? 

Si, sur ces mots gentilshommes, les gens de justice et 
robbe longue, qui sont gentilshommes, sont comprins. Et 
en ce plaira considérer que, souz ombre de ce, l'edict n'est 
point gardé : car chacun se dit gentilhomme. Et si les 
offices de conseiller de la cour, secrétaire du Roy et autres 



LOIS SOMPTUAIRES. 27 

annoblissent les personnes, quant àrobseruance del'edict, 
ores qu'ils soyent d'ailleurs nobles? 

6. — Le Roy entend que les gens de robbe longue, qui 
sont gentilshommes, puissent porter soye, et en user, ainsi 
que les autres gentilshommes, horsmis es lieux esquels 
est défendu à noz officiers de justice porter robbe de soye. 
Veut aussi que les secrétaires de luy , de la maison et cou- 
ronne de France, en puissent porter, comme nobles et non 
comprins audit edict. 

Si, souz ces mots bonnets de veloux, les chappeaux et 
calottes de veloux sont comprins? 

7. — Ledit seigneur entend que les chappeaux de ve- 
loux sont comprins audit edict. 

Si les domestiques de la maison du Roy, qui ne sont 
actuellement seruans, et qui sont hors leur quartier, sont 
comprins en l'exécution de l'edict? 

8. — Lesdits domestiques iouyront de l'exemption de 
l'edict, en seruice et autrement. 

Si souz ces mots de mechaniques sont comprins les mar- 
chans vendans en détail, et les principaux mestiers de Paris, 
comme orfeures, apothicaires et autres : et si les femmes 
des mechaniques porteront soye en leurs bordures et ail- 
leurs ? 

9. — Tous marchans vendans en détail et gens de mes- 
tier sont comprins audit edict : mais bien pourront leurs 
femmes porter soye en doublures , bords et manchons. 

DE PAR LE ROY. 

Noz amez et féaux. Nous auons veu les articles des diffi- 
cultez, par vous enuoyées à nostre trescher et féal chance- 
lier, sur aucuns poincts contenus en l'edict prohibitif de 
porter draps de soye : sur lesquels et en la marge d'iceux , 



28 RECUEIL CURIEUX. 

Nous auons fait escrire et apostiller l'interprétation d'iceux 
poincts, telle que nous voulons estre suyuie en l'obseruation 
d'yceluy edict , et présentement les vous renuoyons : vou- 
lant et vous mandant iceux faire entretenir , ensuiure et 
obseruer selon ladite interprétation , et aduertir les substi- 
tuts de nostre procureur es sièges du ressort de nostre Par- 
lement de Paris, pour obuier aux doutes qui s'en pourront 
sur ce faire ausdits sièges. Fait à Folembray, le dixsep- 
tiesme iour d'octobre, mil cinq cens quarante neuf. 
Signé, Henry. Et au dessouz, De l'Aubespine. 



EXTRAICT DES REGISTRES DU PARLEMENT. 

Apres auoir veu par la Cour les lettres du Roy données 
à Bolongne le xxiij de ce mois, signé, Henry, et plus bas, 
Du Thier : et en obtempérant au contenu en icelles, ladite 
Cour a ordonné et enioinct au preuost de Paris ou ses lieu- 
tenans, de faire incontinent et de rechef publier, à son de 
trompe et cry public, par tous les carrefours et autres lieux 
insignes de la preuosté et vicomte de Paris, l'edict, et 
ordonnances cy devant faites par le Roy , et publiées en 
ladite Cour le xiiij iour d'aoust dernier passé, contenans re- 
formation de la superfluité des habillemens de soye , selon 
les interprétations depuis faites par ledit seigneur, faire 
garder , entretenir et obseruer le contenu en icelles ordon- 
nances, inuiolablemcnt sans enfraindre, souz les peines con- 
tenues en icelles. Fait en Parlement, le vingtquatriesme 
iour de may , mil cinq cens cinquante. Ainsi signé , 

Berruyer. 

Défendons à tous manans et habitans de noz villes, toutes 
sortes de dorures sur plomb, fer ou bois, et l'usage des 
perfums apportez despays estrangeset hors nostre royaume, 



LOIS SOMPTUAIRES. 29 

à peine d'amende arbitraire , et de confiscation de la mar- 
chandise. 



22 avril 1561 (CHARLES IX). 

Règlement stir la modestie que dotjuent garder es habits totis les 
suiets du Roy, tant de la noblesse, du clergé, que du feuple, 
auec défenses aux marchans de vendre drap de soye à crédit à 
quelques -personnes que ce soyent. 

CHARLES, par la grâce de Dieu roy de France, à tous 
ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. Par les plain- 
tes, doléances et remonstrances que nous ont fait noz 
suiets, es Estats dernièrement tenus par Nous en nostre ville 
d'Orléans, Nous auons cogneu que l'une des causes qui 
apportent l'appauurissement de noz peuple et suiets, pro- 
cède des despenses superflues qui se font es habits , tant 
d'hommes comme de femmes, et de ce qu'ils se compo- 
sent, en telles superfluitez, à imiter l'un l'autre ; qu'il s'en 
trouue peu qui veuillent avoir esgard à leurs estats , qua- 
litez, facultez et pouuoirs, et se mesurer à la raison : auec 
cela, grand'partie de ceux qui portent lesdits habits les sur- 
achetent, d'autant qu'ils ne les payent comptant, et, pour 
le payement d'iceux, sont après leurs biens saisis : qui leur 
apportent doubles frais. Lesquelles superfluitez et trop 
frequens usages de draps de soye font d'auantage que 
pour l'achet d'iceux plusieurs grandes sommes de deniers 
se transportent hors nostre royaume : et si apportent des 
simuliez, inimitiez et enuies entre nosdits suiets, qui nous 
ont esdits Estats fait humblement supplier et requérir vou- 
loir refréner tels luxes, démesurées et desreiglées volontez, 
et sur ce pouruoir, ainsi qu'il est plus que requis, pour le 
bien, repos et soulagement du public. Sçauoir faisons, 
que Nous, desirans oster à nos suiets l'occasion desdites 



30 PiECUEIL CURIEUX. 

despenses superflues, et après auoir mise la chose en déli- 
bération de laRoyne nostre très honorée dame et mère, de 
nostre trescher et tresamé oncle le roy de Nauarre , des 
princes de nostre sang et autres grans et notables person- 
nages de nostre Conseil priué, et que le tout a esté par eux 
bien et meurement consulté et digéré, auons par leur advis 
dit, déclaré et ordonné , et par la teneur de ces présentes, 
disons, déclarons et ordonnons ce qui s'ensuit, à sça- 
uoir : 

1. — Que tous gens d'église se vestiront doresnauant 
d'habits modestes , decens et conuenans à leur profession, 
sans qu'ils puissent porter aucun drap de soye , soit en 
robbes, sayes, pourpoints ou chausses, ny lesdites chaus- 
ses aucunement découpées : et si porteront les sayes 
longs. 

2. — Les cardinaux porteront toutes soyes, et toutes 
fois discrettement, et sans aucune superfluité ny enrichis- 
sement. 

3. — Et les archevesques et evesques, en robbes de taf- 
fetas et damas pour le plus, et veloux et satin plein en pour- 
points et souttanes. 

[i. — Tous noz suiets, de quelque estât, dignité et qua- 
lité qu'ils soyent, sans exception de personne , fors de noz 
treschers et tresamez frères , sœurs et tantes , nostre tres- 
cher et tresamé oncle le roi de Nauarre , les princes et 
princesses , et ceulx qui portent tiltres de ducs , ne pour- 
ront doresnauant se vestir et habiller d'aucun drap et toille 
d'or et d'argent , user de pourfilleures , broderies , passe- 
mens, franges, tortils, canetilles, recamures, veloux, ou 
soyes, barrées d'or ou d'argent, soit en robbes, sayes, 
pourpoints, chausses, ou autres habillemens, en quelque 
sorte ou manière que ce soit : ce que nous leur auons in- 
hibé et défendu, inhibons et défendons : et ce, sur peine de 
mille escus d'amende, applicable moitié à nous, et l'autre 
aux pauures du lieu. 



LOIS SOMPTUAIRES. 31 

5. — Défendons, en outre, à nosdits suiets, soyent hom- 
mes, femmes, ou leurs enfans, d'user, es habillemens qu'ils 
porteront, soit qu'ils soyent desoye, ou non, d'aucunes 
bandes de broderies, picqueures ou emboutissemens de 
soye, passemens, franges, tortils ou canetilles , bords ou 
bandes de quelque soye que ce soit, dont leurs habillemens 
ou partie d'iceux puissent estre couuerts ou enrichis : si ce 
n'est seulement un bord de veloux ou de soye , de la lar- 
geur d'un doigt, ou, pour le plus, deux bords, chenettes ou 
arrierepoints au bord de leurs habillemens : et ce, sur peine 
de deux cens liures parisis d'amende pour chacune fois, 
moitié applicable aux panures, et l'autre au dénonciateur, 
sans aucune remission. 

6. — Permettons aux dames et damoiselles de maison, 
qui résident aux champs et hors noz villes , s'habiller de 
robbes et cottes de draps de soye de toutes couleurs, selon 
leur estât et qualité , pourueu toutesfois que ce soit sans 
aucun enrichissement. 

7. — Et quant à celles qui sont à la suite de nostre dite 
sœur, et des princesses et dames, elles pourront porter les 
habillemens qu'elles ont de présent , de quelque soye ou 
façon qu'ils soyent enrichis, et ce, iusques à un an prochai- 
nement venant, à commencer du premier iour de juillet 
prochain, et lors seulement qu'elles seront à nostre suite, 
et non ailleurs : et sans que pendant ledit temps leur soit 
loisible faire faire aucuns nouueaux habillemens d'autre 
sorte et façon que ceux qu'auons permis aux dames et da- 
moiselles qui résident hors noz villes : ce que nous leur 
auons inhibé et défendu, inhibons et défendons, sur les 
mesmes peines que dessus. 

8. — Et défendons en semblable aux vefues l'usage de 
toutes soyes, horsmis de sarge et camelot de soye, taftetas, 
damas, satin et veloux plein : quant à celles de maison, 
demeurans aux champs et hors noz villes, sans aucun en- 



32 RECUEIL CURIEUX. 

richissement iiy autre bord que celuy qui sera mis pour 
arrester la cousture. 

9. — Défendons, en outre, à tous seigneurs, gentilshom- 
mes et autres personnes, de quelque qualité qu'ils soyent, 
de ne faire porter à leurs pages aucuns draps de soye, bro- 
deries, bandes de veloux, n' autres enrichissemens de soye, 
soit en pourpoints, chausses, sayes, manteaux, collets, 
n' autres habillemens ; encores que ce fussent les nostres, 
ceux de nosdits frères et sœurs, et des princes, princesses, 
et ducs. 

10. — Et quant aux presidens, maistres des requestes et 
conseillers de nos Cours souueraines et grand Conseil, gens 
de noz Comptes , et tous autres officiers et ministres de 
nostre iustice ( si ce n'est, quant ausdits maistres des re- 
questes, ceux qui seront à nostre suite) et généralement 
tous autres noz officiers, suiets, habitans et residans es vil- 
les de noz royaume et pays de nostre obéissance, ne pour- 
ront porter, esdites villes, soye en bonnets, souliers, et 
fourreaux d'espees, ny semblablement aucuns habillemens 
de soye : si ce n'est, quant aux hommes, pourpoints et sayes, 
et les femmes et filles, douant de cottes, manchons et dou- 
bleuresde manches de leurs robbes, et toutes fois, sans au- 
cun enrichissement. 

11. — Ne pourront aussi lesdites femmes porter dorures 
à la teste, de quelque sorte qu'elles soyent, sinon la pre- 
mière année qu'elles seront mariées. Et seront les chais- 
nes, carcans et bracelets qu'ils porteront, sans aucun es- 
mail, et ce, sur peine de deux cens liures parisis d'amende 
pour chacune fois, de laquelle auons dès à présent donné 
moitié aux panures, et l'autre au dénonciateur, sans que 
noz juges la puissent modérer. 

12. — Défendons aussi, sur pareille peine, aux thresoriers 
de France, généraux de noz finances, noz notaires, secré- 
taires, officiers comptables et autres noz officiers, quels 
qu'ils soyent, l'usage de soye en robbes, chappeaux, bon- 



LOIS SOMPTUATRES. 33 

nets et souliers: excepté, quant ausdictsthresoriers de France 
et generaulx de noz finances, notaires et secrétaires, ceux 
qui seront à nostre suite tant seulement : tous lesquels toutes 
fois ne pourront user d'aucuns enrichissemens en leurs ha- 
bits, selon que dessus est dit. 

13. — Et, pour le regard des artisans, gens de mestier, 
seruiteurs et laquais, auons défendu l'usage de toutes soyes, 
en quelques habits qu'ils puissent porter , et mesmes en 
doubleures de chausses, sur peine, quant ausdits artizans et 
gens de mestier, de cinquante liures tournois d'amende ap- 
plicable aux panures : et, pour le regard des seruiteurs et 
laquais, de prison et confiscation d'habits. Enioignons à 
tous maistres de ne permettre que leurs seruiteurs et la- 
quais contreuiennent, en quelque sorte que ce soit, à cette 
ordonnance, sur peine d'en respondre ciuilement. 

14. — Défendons, en outre, à tous tailleurs, brodeurs et 
chaussetiers, tant de nostre suite que demeurans aux villes 
ou ailleurs, de ne faire ou prendre à faire aucuns habille- 
mens, et autres choses cy dessus défendues : sur peine, là 
où ils seront trouuez contreuenir à nostre présente ordon- 
nance, d'estre condamnez en la somme de deux cens liures 
parisis d'amende applicable comme dessus , pour la pre- 
mière fois, et pour la seconde, d'une autre amende au dou- 
ble de la première et du fouet. 

15. — Et considérant qu'il y a beaucoup de personnes 
qui ont quantité d'habillemens couuerts et enrichis de soye 
en bords , passemens ou autres choses , lesquels leur de- 
meureroyent inutils, leur auons permis et permettons, que 
durant le temps et terme de trois mois prochainement ve- 
nans, à commencer du iour et datte de la publication de ces 
présentes, ils les puissent porter et user, pourueu que les 
dits enrichissemens ne soyent d'or ou d'argent. 

16. — Et d'autant que la facilité de porter draps de 
soye a donné l'une des principales occasions d'entier en tel- 
les superfluitez d'habits , enioignons à tous juges denier 

A 5 



34 RECUEIL CURIEUX. 

toute action aux marchans, qui, depuis la publication de ces 
dites présentes, vendront draps de soyc à crédit à quelques 
personnes que ce soyent. Et, au cas que lesdits marchans, 
leurs facteurs ou seruiteurs feront cy après quelques ventes, 
en fraude de ceste ordonnance, desguiseront les cedules ou 
obligations faites pour vente de marchandise de draps de 
soye, les auons dès à présent cassées et icelles déclarées 
nulles : defendans expressément à tous juges receuoir les- 
dits marchans à en faire aucune poursuite. 

17. — Sont exceptez et reseruez de ceste nostre présente 
ordonnance les iours que ferons nostre entrée en la ville de 
Reims , celuy de nostre sacre , et celuy de nostre entrée 
que nous espérons faire en nostre ville de Paris : esquels 
trois iours seulement Nous permettons l'usage de toutes 
sortes d'habits : sans qu'aucuns en puissent faire faire de 
nouueaux, de la qualité cy dessus prohibée , sur peine de 
confiscation d'iceux, et aux tailleurs qui les feront, de la 
peine que dessus. 

Si donnons en mandement, par ces présentes, à noz amez 
et féaux les gens tenans noz Cours, etc. Donné à Fontaine- 
bleau, le xxij iour d'auril, l'an de grâce mil cinq cens 
soixante et un, après Pasques : et de nostre règne, le pre- 
mier. Ainsi signé, Charles. Et sur le repli, par le Roy 
estant en son Conseil, Bourdin. Et scellé de cire iaune sur 
double queue. 

Veues par la Cour (les chambres assemblées) les lettres 
patentes du Roy , données à Fontainebleau le 22 iour 
d'auril dernier passé , signées, Charles, et sur le repli, 
BouRDiN , contenant défenses de porter habits de soye , et 
autre règlement sur les habits : les conclusions du procu- 
reur gênerai du Roy, et la matière mise en délibération : 
la Cour a ordonné que lesdites lettres seront leuës et enre- 
gistrées en icelle : à la charge que tous prélats et person- 
nes ecclésiastiques, do ({uclque dignité et prééminence 
qu'ils soyent, seront tenus garder et obserucr les saincts 



LOIS SOMPTLAIAES. 35 

décrets et conciles , concernans leurs habits : et que tous 
officiers du Roy et leurs femmes, ensemble toutes autres 
personnes, de quelque qualité et condition qu ils soyent, 
seront comprins en la généralité desdites lettres, et tenues 
icelle garder et obseruer : hors mis et exceptez les princes, 
ducs, cheualiers de l'Ordre, marquiz, comtes, barons et 
leurs femmes. 

Fait en Parlement, le cinquiesme iour de septembre, 
l'an 1561. 



17 janvier 1563 (CHARLES IX). 

Ordonnance dv Roy svr le reiglement des vsaiges de draps , 
toilles, irnssements et broderies d'or, d'argent et soye, et aul- 
tres habillements superflus. 

CHARLES, par la grâce de Dieu roy de France, à tous 
ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. Comme peu 
après la tenue des Estats en nostre ville d'Orléans , ayant 
cogneu, par les plainctes , doléances et remonstrances à 
Nous faictes esdits Estats par nos subiects, que l'une des 
causes qui apportoit appauurissement à nos peuple et sub- 
iects, procedoit des dépenses superflues qui se font es habits, 
tant d'hommes que femmes, sans aucune mesure ne 
esgard aux estats , qualitez , facultez , et moyens que chas- 
cun en peult auoir : oultre que grande partie de ceulx 
qui portent lesdicts habits somptueux et superflus , les su- 
racheptent, d'autant qu'ils ne les payent comptant: et, pour 
le payement d'iceulx, sont apresleurs biens vendus, qui leur 
apporte double fraiz. Et dauantage, par le trop fréquent 
usage de tous drs^ps de soye indifféremment , adulent que 
pour les achepter et faire venir de dehors nos royaume et 
pays, grandes sommes de deniers s'en tirent et transportent 
hors iceulx : et si apporte ledict usage des simuliez , ini- 



36 RECUEIL CURIEUX. 

mitiez et envies entre nosdicts subiects. A la requeste et 
supplication desquels à Nous faictes esdits Estats , à fin de 
refréner tels luxes, démesurées et dereiglées volontez, et 
pour oster à nosdicts subiects toute occasion desdictes dé- 
penses superflues, Nous aurions, tost après iceulx Estats 
tenus, et dés le vingtdeuxiesme iour d'auril mil cinq cens 
soixante un après Pasques, faict là dessus certains bons 
articles d'ordonnance : laquelle, au moyen des troubles in- 
continent après suruenus , est demourée sans exécution. 
Quoy que ce soit, tant s'en fault qu'elle soit practiquée ne 
obseruée aucunement: qu'au contraire il se voit la despense 
etsuperfluité desdicts habits estre de beaucoup augmentée, 
mesmes aux façons et enrichissements des grosses chausses, 
qui sont de tel coust, et dont un chascun sans mesure ne 
discrétion veult ordinairement user, qu'il nous a semblé , 
pour le bien et soulagement de nosdicts subiects , estre très 
nécessaire y pouruoir et remédier, et, en renouuelant et 
amplifiant nostre dicte ordonnance inexecutée, comme 
dict est , déclarer là dessus nostre intention. 

Sçavoir faisons qu'après auoir decemeurement consulté 
et délibéré auec la Roine nostre très honorée dame et mère, 
les princes de nostre sang , et autres grands et notables 
personnages de nostre Conseil priué : avons, par leur aduis, 
et en reprenant les mesmes termes et poincts d'icelle nostre 
dicte ordonnance, dict, déclaré et ordonné, et par la teneur 
de ces présentes , disons , déclarons et ordonnons ce qui 
s'ensuit : à sçauoir. 

Que tous gens d'église se vestiront doresnauant d'habits 
modestes, decens et conuenans à leur profession, sans qu'ils 
puissent porter aucuns draps desoye, soit cnrobbes, sayes, 
pourpoints, ou chausses, ny lesdictes chausses aucunement 
decouppees : et si porteront les sayes longs. 

Les cardinaulx porteront toutes soyes , et toutefois dis- 
crettemcnt , et sans aucune supcrfluité ne enrichissement. 

Et les archeuesques et eucsques, en robbes, taffetas et 



LOIS SOMPTUAIRES. 37 

damas pour le plus , et velours et satin plein en pourpoints 
et souttanes. 

Tous nos autres subiects , de quelque estât , dignité et 
qualité qu'ils soyent , sans exception de personne , fors de 
nos treschers et tresamez frères, sœur et tantes, les princes 
et princesses, et ceulx qui portent tiltre de ducs , ne pour- 
ront doresnauant se vestir et habiller d'aucun drap detoille 
d'or ou d'argent, user de pourfileures, broderies, passe- 
ments, franges, tortils, canetilles, recamures, velours, 
soyes, ou toilles barrées d'or ou d'argent , soit en robbes, 
sayes, pourpoincts, chausses, ou autres habillements , en 
quelque sorte ou manière que ce soit : ce que nous leur 
auons inhibé et défendu, inhibons et défendons, et ce, sur 
peine de mille escus d'amende , applicable partie à Nous , 
autre partie aux panures du lieu, et autre au dénonciateur. 

Défendons, en oultre, à nosdicts subiects , soyent hom- 
mes, femmes ou leurs enfans, d'user, es habillements qu'ils 
porteront, soit qu'ils soyent de soye, ou non, d'aucunes ban- 
des de broderie , piqueures ou emboutissements de soye , 
passements, franges, tortils ou canetilles, bords ou bandes 
de quelque soye que ce soit , dont leurs habillements, ou 
partie d'iceulx , puissent estre couuerts ou enrichis : si ce 
n'est seulement un bord de velours ou de soye , de la lar- 
geur d'un doigt, ou, pour le plus, deux bords ou arriere- 
poincts au bord de leurs habillements : de sorte que la 
façon , tant pour lesdicts hommes que femmes , ne reuienne 
à plus de soixante sols pour chascune pièce d'habillements. 
Et ce, pourobuier à la despense qui se faict es façons des- 
dicts habillements, qui excède tellement la matière et 
l'estoffe, qu'au lieu d'y faire quelque espargne , suyuant 
nostre intention , il s'en fait plus grande superfluité qu'au- 
parauant : Et ce, sur peine de deux cens liures parisis 
d'amende pour chascune fois, moitié applicable aux pan- 
ures, et l'autre au dénonciateur, sans aucune remission. 

Permettons aux dames et damoiselles de maison, qui re- 



38 RECUEIL CURIEUX. 

sident aux champs et hors nos villes , se habiller de robbes 
et cottes de draps de soye de toutes couleurs , selon leur 
estât et qualité : pourueu toutefois que ce soit sans aucun 
enrichissement. 

Et quant à celles qui sont à la suyte et en Testât de nostre 
dicte dame et mère , et de nostre dicte sœur, elles pourront 
porter les habillements que bon leur semblera, lorsqu'elles se- 
ront à nostre suyte, ou de nos dictes mère et sœur : et hors 
de là, garderont la présente ordonnance , sur les mesmes 
peines. 

Défendons en semblable aux vefues l'usage de toutes 
soyes, si ce n'est à celles qui seront à la dicte suyte 
d'icelles nos dites mère et sœur, et à celles de maison de- 
mourantes aux champs et hors les villes , qui pourront 
porter seulement serge et camelot de soye, taffetas, damas, 
satin , et velours plein : et toutesfois sans aucun enrichis- 
sement ne aultre bord , que celuy qui sera mis pour ar- 
rester la cousture. 

Défendons, en oultre, à toutes femmes de porter vertu- 
galles ayants plus d'une aulne ou aulne et demie de tour. 

Pareillement défendons, à tous seigneurs, gentilshommes 
et autres personnes , de quelque qualité qu'ils soyent , de 
ne faire porter à leurs pages aucuns draps de soye , bro- 
deries , bandes de velours, ne autres enrichissements de 
soye, soit en pourpoincts, chausses, sayes, manteaux, 
collets , ne autre habillements : horsmis les nostre^ ceulx 
de nos dictes mère, frères et sœur, et des princes , prin- 
cesses et ducs. 

Et quant aux presidens n'estans de nostre Conseil privé, 
maistres des requestes, conseillers de nos Cours souueraines 
et grand Conseil, gens de nos Comptes, et tous ministres de 
nostre justice (si ce n'est, quant ausdicts maistres des re- 
questes, lorsqu'ils seront à notre suyte), et généralement 
tous nos officiers, subicts, liabitans et résidents es villes de 
nos royaume et pays de notre obéissance : ne pourront 



LOIS SOMPTUAIRES. 39 

porter, es dictes villes, soyes en bonnets, chappeaux, sou- 
liers et fourreaux d'espées, ny semblablement aucuns ha- 
billemens de soye : si ce n'est, quant aux hommes, pour- 
poincts et sayes : et les femmes et filles damoiselles , taf- 
fetas et samy de soye, tant seulement en robbes, et non au- 
tre sorte de soye, quelle qu'elle soit, pour lesdictes robbes. 
Bien pourront, en deuantde cottes, manchons et doubleures 
de manches de leurs robbes, porter toutes soyes, et de toutes 
couleurs, excepté le cramoisy: ettoutesfois, sans aucun en- 
richissement, ne qu'ils puissent faire doubler entièrement 
lesdictes robbes de velours , satin , ou autre sorte de draps 
de soye : ne semblablement les hommes leurs robbes, leurs 
cappes , ou manteaux , si ce n'est du lay ou demy lay de 
velours, satin, ou autre sorte de draps de soye, par les 
deuant des dictes robbes et cappes, et de trois doigts tout 
autour, si bon leur semble. 

Ne pourront aussi les damoiselles porter dorures à la 
teste, de quelque sorte qu'elles soycnt , sinon la première 
année qu'elles seront mariées : bien pourront porter ches- 
nes, carquans et bracelets, pourueu qu'ils soyent sans au- 
cun esmail : Et ce, sur peine de deux cens liures parisis 
d'amende pour chascune fois : la moitié de laquelle auons 
desapresent donnée aux panures, et l'autre au dénoncia- 
teur, sans que nos juges la puissent modérer. 

Les femmes de nos marchans, et autres de moyen estât, 
ne pourront porter des perles, ne aussi doreures, qu'en pa- 
tenostres et bracelets, sous les mesmes peines. 

Défendons aussi , sur pareille peine , aux thesoriers de 
France, generaulx de nos finances, nos notaires et secré- 
taires , officiers comptables , et autres noz officiers quels 
qu'ils soyent, l'usaige de soye en robbes, chappeaux, bon- 
nets, et souliers : excepté, quant ausdicts trésoriers de 
France et generaulx de nos finances , notaires et secré- 
taires, ceulx qui seront à nostre suyte tant seulement. 
Tous lesquels toutesfois ne pourront user d'aucun enri- 



40 RECUEIL CURIEUX. 

chissement en leurs habits, selon que dessus est dict. 

Et quant aux artisans, gens de mestier, seruiteurs et 
laquais, auons défendu l'usage de toutes soyes, en quelques 
habits qu'ils puissent porter, et mesmes en doubleures de 
chausses : sur peine, quant ausdicts artisans et gens de 
mestier, de cinquante liures tournois d'amende, applicable 
aux panures. 

Et , pour le regard des seruiteurs et laquais , de prison 
et confiscation d'habits. Enioignons à tous maistres de ne 
permettre que leurs seruiteurs et laquais contreuiennent, 
en quelque sorte que ce soit, à ceste ordonnance : sur peine 
d'en respondre ciuilement : Et mesme de faire faire façon 
en leurs habillements, qui excède vingt sols pour chascun 
desdicts habillements. 

Défendons, en oultre, à tous tailleurs, brodeurs et chaus- 
setiers, tant de nostre suy te , que demourans aux villes , 
ou ailleurs, de ne faire ou prendre à faire aucuns des ha- 
billements ou autres choses cy dessus défendues : sur 
peine, là où ils seront trouuez contreuenir à nostre pré- 
sente ordonnance, d'estre condamnez en la somme de deux 
cens liures parisis d'amende, applicable comme dessus pour 
la première fois : et pour la seconde, d'une autre amende 
au double de la première, et du fouet. 

11 est inhibé et défendu, sous les mesmes peines, ausdicts 
tailleurs et chaussetiers , de faire doresnauant , et à tous nos 
subiects, de quelque qualité qu'ils soyent, de porter haults de 
chausses embourrez ny enflez de crins de chenal, coston , 
bourre ou laine : et n'y mettre dedans que la doubleure, et 
le taffetas , satin et velours simplement , sans broderie ne 
recamure. Et pareillement, de ne faire pochettes ausdictes 
chausses, les quelles n'auront doresnauant que deux tiers 
de tour pour le plus : sous peine, pour ceulx qui les por- 
teront, de deux cents liures d'amende pour chascune fois, 
et de confiscation desdictes chausses. Quant à cculx de 
nostre suytc, aux archers du preuost, et portiers de 



LOIS ÎSOMPTU AIRES. /|1 

nostre hostel : et quant à cculx des villes , aux sergents 
de nostre iustice , voulons et entendons que ceste présente 
nostre ordonnance ait lieu quinze iours après la publication 
d'icelle. 

Et d'autant que la facilité de porter draps de soye a 
donné l'une des principales occasions d'entrer en telles su- 
perfluitez d'habits : enioignons à tous juges denier toute 
action aux marchans, qui depuis la publication de cesdites 
présentes vendront draps de soye à crédit, à quelques 
personnes que ce soyent. Et, au cas que lesdicts marchans, 
leurs facteurs ou seruiteurs feront cy après quelques ventes, 
en fraulde de ceste ordonnance , et desguiseront les ce- 
duUes ou obligations faictes pour vente de marchandises 
de draps de soye, les auons des à présent cassées, et icelles 
déclarons nulles : défendant très expressément à tous ju- 
ges receuoir lesdits marchans à en faire aucune poursuyte. 

Si donnons en mandement, par ces présentes, à nos amez 
et feaulx les gens tenans nos cours de Parlement, baillifs, 
seneschaulx , preuosts , juges , ou leurs lieutenants , et à 
chascun d'eulx, si comme à luy appartiendra, que ceste 
nostre présente ordonnance ils facent lire, publier, et en- 
registrer, entretiennent, gardent et obseruent, et facent 
entretenir, garder et obseruer inuiolablement, et sans en- 
fraindre : et contre les transgresseurs d'icelle procèdent 
par les peines dessusdictes, sans aucune modération , ne 
user en cela, par nosdicts juges, d'aucun desguisement, dis- 
simulation, conniuence ou longueur, en quelque sorte que 
ce soit : sur peine de deux cens liures parisis d'amende, 
applicable comme dessus, et de suspension de leurs offices 
pour la première fois : et pour la seconde, d'autre plus 
grande. Esquelles amendes et suspensions Nous les auons 
en ce cas, deslors comme à présent, déclarez estre encourus. 
Car tel est nostre plaisir. En tesmoing de quoy. Nous auons 
faict mettre nostre seel à cesdictes présentes. Donné à 
Paris, le dixseptiesme iour de januier, l'an de grâce mil 

A 



42 RECUEIL CURIEUX, 

cinq cens soixante trois, et de nostre règne le quatriesme. 

Ainsi signé, Charles. 
Et sur le reply, par le Boy estant en son Conseil, 

ROBERTET. 

Et scellé en double queue de cire iaulne. 



21 janvier 1563 (CHARLES IX). 

Défense d'enrichir les habillemens, d'aucuns boutons, plaques, 
grands fers ou esguillettes d'or et d'orfeurerie : et prohibition 
du transport hors du roijaume, des laines qui ne sont mises en 
œuure. 

CHARLES, par la grâce de Dieu Roy de France, à noz 
amez et féaux les gens tenans noz cours de Parlement, bail- 
lifs, seneschaux, preuosts, juges, ou leurs lieutenants, et à 
chacun d'eux, si comme à luy appartiendra, Salut et dilec- 
tion. Pource que par inaduertance il a esté obmis, en nostre 
ordonnance sur le règlement des usages des draps, toilles, 
passements, et broderies d'or, d'argent et soye, et autres 
habillemens superflus, à plein déclarez par icelle, de faire 
mention des boutons, plaques ou aiguillettes d'or, auec ou 
sans esmail, que ne voulons estre permis porter à noz suiets, 
pour en estre l'usage de non moindre despense et super- 
fluité que les autres choses que nous auons défendues et 
reprimées par nostre dite ordonnance. 

1. — A ceste cause, voulans à ce pouruoir, et à fin de 
tant plus ester toute occasion à noz peuple et suiets de 
despendre en ces choses inutiles et superflues : Nous auons 
dit, déclaré et ordonné, disons, déclarons et ordonnons, 
voulons et nous plaist, qu'il ne sera permis, ains inhibons 
et défendons très expressément à tous noz suiets, soyent 
hommes, femmes ou leurs cnfans, ausquels l'usage desdits 



LOIS SOMPTUAIRES, /|3 

draps, toilles, passemens et broderies d'or et d'argent, et 
de soye, est défendu par nostredite ordonnance, de porter, 
user, couurir, n'enrichir leurs liabillemens d'aucuns boutons, 
plaques, grans fers ou esguillettes, petites chaisnes d'or, 
ne autre espèce d'orfeurerie, auec ou sans esmail, de quel- 
que sorte que ce soit : sinon, pour les hommes, en boutons 
pour fermer les sayes et les fentes de cappes, et aussi en 
garniture de bonnets : et quant aux damoyselles, en chaisnes, 
carquans et brasselets : et les autres femmes de villes, en 
patenostres et brasselets, comme il est porté par nostre dite 
ordonnance. Et ce, sur les mesmes peines, et d'amende ap- 
plicable, ainsi qu'il est contenu par nostre dite ordonnance. 

2. — Et, en outre, d'autant que par le fréquent trans- 
port et enleuement qui se fait en nostre royaume des laines 
qui y croissent et abondent en assez bonne quantité, pour 
estre transportées hors iceluy, auant que d'estre mises en 
œuure : la manufacture des draps et sarges, qui s'y souloit 
faire, se voit quasi anéantie et hors d'usage : Nous, pour à 
ce remédier, et à fm de faire plus facilement reprendre 
cours à ladite manufacture de draps et sarges en nostre 
dit royaume, auons très expressément inhibé et défendu à 
toutes personnes, de quelque estât, qualité ou condition 
qu'ils soyent, noz suiets ou autres, de transporter ne faire 
sortir doresnauant hors iceluy nostre dit royaume et pays 
de nostre obéissance, pour estre portées en quelques au- 
tres pays n' endroits que ce soyent, aucunes laines, sans estre 
mises en œuure, sur peine de confiscation d'icelles, et de 
deux cens liures applicables moitié à Nous, et moitié aux 
dénonciateurs, contre ceux qui se trouueront transporter et 
sortir lesdites laines. 

Si vous mandons, commettons et enioignons que le con- 
tenu cy dessus vous obseruez, etc. Donné à Paris, le vingt- 
uniesme iour de januier, l'an de grâce mil cinq cens 
soixante trois : et de nostre règne, le quatriesme. Ainsi signé, 
par le Roy en son Conseil. Robertet. 



llll IlECUEIL CURlEUXo 

Janvier 1563 (CHARLES IX). 

Ordonnance du Roy scr le tavx et imposition des soyes, flore ts et 
fillozelles entrants dans son Royaume, oiiltre tout autre ga- 
belle cy deuant ordonnée. 

CHARLES, par la grâce de Dieu Roy de France, à tous 
presens et aduenir, Salut. H nous a esté en nostre Conseil 
priué remonstré , que en nostre ville de Lyon il entre par 
chascun an grand nombre de balles de plusieurs sortes de 
soyes, de pays estranges, tortes, fiUates, tramées, non Al- 
lées , et autres ouurées et autres manufacturées en fil et 
tramées , à sçauoir accoustrées et prestes à mettre en ou- 
uraige à faire draps de soye , et autres tortes et à couldre. 
Et que silesdictes soyes estoyent accoustrées et manufactu- 
rées en cestuy nostre royaume , auec ce que l'argent des 
façons demoureroit, grand nombre de gens seroyent à ce 
appliquez, qui en viuroyent, et s'en feroitle pays beaucoup 
meilleur. Oultre , qu'en accoustrant lesdictes soyes , en 
sortiroit la fillozelle, dont viendroit grande commodité et 
profict, non seulement aux manœuures, mais à Nous. Ce 
qui seroit aussi cause d'y ramener et faire retourner plu- 
sieurs ouuriers qui s'en sont allez, durant les troubles, en di- 
uers pays, où ils ont monstre, entre autres choses, à faire 
la soye à couldre, que auparauant l'on venoit quérir et re- 
couurer par deçà. Joinct que c'est chose toute certaine que 
les teinctures y sont meilleures qu'en nulle autre part : 
Pour laquelle occasion, beaucoup de teintures se y sont venus 
habituer : parle moyen de quoy, se vend beaucoup de galles 
et autres marchandises ausdictes teinctures. Parquoy, si c'es- 
toit nostre plaisir d'accroistre et augmenter en cestuy nostre 
royaume les arts de préparer ladicte soye , la teindre, et 
les mestiers qui en dépendent, Nous et nostre dict peuple en 
tirerions grands proficts et commoditcz , et si seroit cela 
cause que ceux qui y font venir desdictes soyes teincles et 



LOIS SOMPTUAIRES, 45 

mettent icelles parmy des balles de toutes marchandises , 
mesmes esdictes fillozelles, pour frauder notre gabelle, ne 
le pourroyent plus faire : auec ce, que ladicte gabelle en 
seroit meilleure, en y mettant quelque petite augmentation. 

Nous, pour ces causes, après auoir eu sur ce l'aduis des 
gens de nostre dict Conseil, auons résolu et arresté , et de 
faict statué et ordonné, statuons et ordonnons, par ces pré- 
sentes , que doresnauant ne pourront entrer en nostre dict 
royaume soyes, ne doubles soyes, fortes, fillates, tramées, 
non fillées, ne aucune sorte de soyes accoustrées et manu- 
facturées teinctes, fors soyes gregiées et escreues : sinon, 
en nous payant dix sols pour chascune liure , oultre toute 
autre gabelle cy douant ordonnée , qui est de deux escus 
pour balle : sur peine de confiscation , non seulement d'i- 
celles, mais des marchandises où elles seroyent trouuées 
cachées, et autres balles et marchandises marquées de 
mesme marque par lesdites balles , oii seroit la fraude, et 
appartenant à mesme patron. 

Et pour ce que par cy douant n'a encores esté imposé 
gabelle sur les florets et fillozelles teincts qu'on amené en 
nostre dict royaume; Nous disons oultre et ordonnons, qu'il 
sera prins et payé quatre sols tournois pour liure desdicts 
florets et fillozelles creus et manufacturez, et aussi teincts, 
qui entreront en nostre dict royaume» Et le tout receu par 
les receueurs de nos douannes , sans que l'on puisse faire 
entrer desdictes soyes et fillozelles par les voyes de Flan- 
dres, Mascon, Ghaalon, Diion, ne autres lieux et endroicts 
que ce soit, sinon par nostre dicte ville de Lyon : sur mesme 
peine de confiscation d'icelles, et de toutes autres marchan- 
dises, en la sorte que dessus est dict. 

Et des faultes et maluersations qui en ce se commettront, 
la cognoissance en premier ressort en appartiendra aux 
maistresdenos ports ou leurs lieutenants, ausquels, partant 
que besoin est ou seroit, la leur auons par ces présentes attri- 
buée et attribuons, pourestre en ce par eux procédé, selon et 



46 RECUEIL CURIEUX. 

en ensuyuant les edicts de leur création et establissement. 

Si donnons en mandement à nos amez et seaux les gens de 
nos cours de Parlement , de nos Comptes , trésoriers de 
France, et generaulx de nos finances , et à tous nos bail- 
lifs, seneschaulx, preuosts, maistres desdicts ports, et au- 
tres nos justiciers, officiers ou leurs lieutenants , et à clias- 
cun d'eux , si comme à luy appartiendra , que le contenu 
en ces dictes présentes ils facent respectiuement lire , pu- 
blier et enregistrer, entretenir, garder etobseruer, en con- 
traignant à ce faire, souffrir et obéir, et faisant contraindre 
tous ceulx qu'il appartiendra, et qui pour ce seront à con- 
traindre, par toutes voyes et manières de ues et raisonnables, 
nonobstant oppositions ou appellations quelsconques, pour 
lesquelles, etsanspreiudiced'icelles, ne voulons estre différé. 

Et pour ce que de ces dictes présentes l'on pourra auoir 
affaire en plusieurs et diuers lieux, Nous voulons que au vi- 
dimusd'icelles, collationné par l'un de nos amez etfeaulx 
notaires et secrétaires, ou soubsseel royal, foy soit adious- 
tée comme au présent original : auquel, à fin que ce soit 
chose ferme et stable à tousiours, Nous auons faict mettre 
nostre seel à ces dictes présentes. Sauf en autres choses 
nostredroictetTautruyen toutes. Donné à Paris, au mois 
de januier, l'an de grâce mil cinq cens soixante trois, et de 
nostre règne le quatriesme. Ainsi signé, sous le reply , 

CHARLES. 

Et sur le reply, par le Roy en son Conseil, Robertet. 

Lecta, publicata et registrata, audito Procuratore gene- 
rali Régis, in quantum tangit domanium, Parisiis, in Par- 
lamento, vicesimâ nonâdie februarij, anno Domini millé- 
sime quingentesimo sexagcsimo tertio. 

Sic signatum , Du Tilleï. 

Lecta similiter, publicata et registrata, audito Procura- 
tore generali Régis , in caméra rationum regiarum , deci- 
mâoctauâ die martij, anno supradicto. De Baugy. 



LOIS SOMPIUAIRES. [il 

10 février 1563 (CHARLES IX). 

Interprétation et ampUatlon de l'article onziesme de l'ordonnance 
du n janvier 1563. 

CHARLES, par la grâce de Dieu Roy de France, à nos 
amez et féaux les gens tenans noz cours de Parlement, Sa- 
lut. Par l'ordonnance que nous auons fait expédier le dix- 
septiesme iour de janvier dernier passé, pour oster à noz 
suiets toutes occasions de despense superflue en leurs habille- 
mens : Nous auons, entre autres choses, permis aux femmes 
et filles de noz officiers, qui seront damoyselles, l'usage de 
taffetas et sami de soye, tant seulement en robbes : ayans 
dés lors entendu que leurs maris (de la splendeur desquels 
elles reluysent) eussent semblable permission : mais, pource 
qu'il n'en a esté faite aucune mention en ladite ordonnance, 
laquelle nous semble plustost leur oster de pouuoir porter 
ledit taffetas en robbes, que de leur permettre : Nous, en 
amplifiant et interprétant nostre dite ordonnance, auons dit 
et déclaré, disons et déclarons, que nostre vouloir et in- 
tention est que nosdits officiers, de la qualité qui s'ensuyent, 
à sçauoir lespresidens, maistres des requestes et conseillers 
de noz Cours souueraines, les presidens et maistres des 
Comptes ordinaires en noz chambres des Comptes, les pre- 
sidens et généraux des Aides, les thresoriers de France, et 
généraux de noz finances, noz notaires et secrétaires, thre- 
soriers de nostre espargne, et de l'ordinaire et extraordi- 
naire de noz guerres, et de nostre maison, pource qu'ils 
sont ordinairement à la suite de nostre personne, puissent 
porter ledit taffetas et sami de soye, en robbes, et non autre 
sorte de soye, quelle qu'elle soit : pourucu, quant aux offi- 
ciers denosdites Cours souueraines, que ce soit en noz cours 
de Parlement : tout ainsi qu'ils eussent fait et peu faire, 
si leur eust esté permis par nostre dite ordonnance. 
Si voulons et vous mandons que, du contenu en ces pre- 



48 KECUEIL CURIEUX. 

sentes, vous faites, souffrez et laissez iouyr et user nosdits 
officiers, dessus nommez, pleinement et paisiblement, se- 
lon et ainsi que dessus est dit : cessanset faisans cesser tous 
troubles et empeschemens au contraire : car tel est nostre 
plaisir. Donné à Fontainebleau, le dixiesme de feurier, l'an 
de grâce mil cinq cens soixante trois : et de nostre règne, 
le quatriesme. Ainsi signé, par le Roy en son Conseil, 

BOURDIN. 

Lecta, publicataetregistrata, auditoconsentienteetrequi- 
rente Procuratore generali Régis, Parisiis in Parlamento, 
vicesimâoctauâ die februarij, anno Domini millésime quin- 
gentesimo sexagesimotertio. Sic signatum, Du Tillet. 



23 avril 1573 (CHARLES IX). 

Arrest delà court de Parlement, et lettres patentes du Rotj, prohi- 
bitiues à toutes personnes de porter sur eux, en habillemens 
n' autres ornemens, aucuns draps, ne toiles d'or et d'argent, 
profileures, broderies, passements, emboutissemens, orfaurerie, 
cordons, canetilles, velours, satins ou taffetas, barrez, meslez, 
couuerts ou trassez d'or ou d'argent, n autres telles superfluitez . 
Et aussi de porter soye sur soye ( excepté ceux qiiil a pieu à 
Sa Majesté en reseruer ] Auec défenses aux bourgeoises de 
changer leur estât. 

Du jeudy vingt troisiesme iour d'auril, mil cinq cens 
soixante et treize. 

Sur les lettres patentes données à Paris le xv^ iour de 
feurier dernier, par lesquelles et pour les causes et consi- 
dérations contenues en icelles, le Roy, en renouuellant et 
réitérant l'ordonnance du feu Roy îlenry, a derechef et 
d'abondant prohibé et défendu, à toutes personnes de son 
royaume, pays, terres, et seigneuries de son obéissance, 
hommes, femmes et en fan s, au dcssoubz del'aage de dix ans, 
de quelque estât ou condition qu'ils soyent, que doresna- 



LOIS SOMPTUAIRES. 49 

uant ils n'ayent à porter sur eux en habillemens, n' autres 
ornemens, aucuns draps, ne toille d'or et d'argent, profil- 
leures, broderies, passemens, emboutissemens, orfaurerie, 
cordons, canetilles, velours, satins ou taffetas, barrez, 
meslez, couuerts, ou trassez d'or ou d'argent, n'autres 
telles superfluitez. Et aussi de porter soye sur soye, excep- 
tez ceux qu'il a pieu à Sa Maiesté en reseruer. Avec défenses 
aux bourgeoises de changer leur estât, ainsi qu'il est plus 
à plein contenu esdites lettres patentes, après qu'elles ont 
esté iudiciairement leûes et publiées, et que Bigot, pour le 
procureur général du Roy, a dit qu'ils y ont baillé leur 
conclusion, à laquelle ils persistent. 

La Court a ordonné et ordonne que, sur le reply des 
lettres patentes présentement leûes, seront mis ces mots : 
« Leuës, publiées et enregistrées, oy sur ce le procureur 
général du Roy, ainsi que il est contenu au registre. Et ne 
courra le temps que du premier iour de juing prochaine- 
ment venant. » 

Ensuit la teneur desdites lettres patentes. 

CHARLES, par la grâce de Dieu Roy de France, à tous 
ceux qui ces présentes lettres verront. Salut. Les feuz Roys, 
nos prédécesseurs, ont de tout leur pouuoir, pendant leur 
règne, trauaillé et cherché les moyens d' ester le luxe et 
superfluité qui estoit es habillemens de leurs suiets, et à 
ceste fin fait et réitéré souuentefois plusieurs belles ordon- 
nances : spécialement le feu roy Henry, nostre très honoré 
seigneur et père, de très louable mémoire, que Dieu ab- 
solue : et Nous consecutiuement, à son imitation, sur les 
plainctes qui nous furent faites aux Estats tenus à Orléans, 
au commencement de nostre aduenement à ceste couronne. 
A l'obseruation de toutes lesquelles nos subiects de tous 
sexes, aages et qualitez, combien qu'ils en receussent le 
premier et plus euident profit, se sont neantmoins trouuez si 
peu enclins et mal affectionnez, aue nous sommes contraints 
A. ' 7 



50 IIECUEIL CURIEUX. 

de dire, avec extresme desplaisir, qu'au lieu d'obéissance, 
il ne s'y est veu que mespris et contemnement : s' estant la 
superfluité et excessiueté esdits habilleniens, soit en draps 
d'or, argent, soyes, passemens, et autres enrichissemens, 
si desbordement accreuë, qu'il y a peu ou point de différence 
entre nos subiets, et ne les sçauroit-on discerner et choisir 
les uns d'auec les autres, y consommant indifféremment la 
meilleure partie de leur bien et substance : au lieu de ce 
que les gentilshommes ladeuroientreseruer pour l'employer 
au seruice de Nous et de la chose publique, aux occasions 
qui se peuuent présenter : et les autres, à l'entretenement 
de leurs mesnages et familles, gardans chacun modestie, 
selon les estats, charges et vacations où ils sont appeliez, 
pour obuier aux simultez, inimitiez et enuies que cela ap- 
porte parmy eux. 

Outre l'apparence euidente, que le trop fréquent et com- 
mun usage desdits draps d'or, d'argent et soye, est cause 
que il se tire de noslredict royaume et se transporte hors 
iceluy grandes sommes de deniers, dont par ce moyen il 
se trouue fort espuisé, et nosdits subiets tellement desnuez 
et appauuris, que si le cours du mal, que nous preuoyons 
en aduenir, n'estoit d'heure arresté, il seroit mal aisé et 
quasi impossible d'y remédier, ayant prins racine plus 
auant. 

A quoy desirans pouruoir, ainsi que il est plus que né- 
cessaire et conuenable pour l'utilité publique, et refréner 
tels luxes et superfluitez, procédez des démesurées et de- 
reiglées volontez de nosdits suiets, et leur en os ter toute 
occasion : 

Sçauoir faisons, qu'en renouuellant et réitérant l'ordon- 
nance de nostredit feu seigneur et père, le Roy Henry, qui 
est celle de toutes les autros précédentes, à laquelle nous desi- 
rons que nos suiets se conforment et arrestent : après auoir de 
ce nieurement consulté et délibéré auec la royne nostre 
très honorée dame et mère, les princes de nostre sang, et 



LOTS SOMPTLAIRES. 51 

antres grands et notables personnages de notre Conseil 
priué, auons, par leur aduis, et en reprenant les niesmes 
poincts et termes d'icelle ordonnance, de rechef et d'a- 
bondant, ordonné, prohibé et défendu, ordonnons, prohi- 
bons et défendons par ces présentes, de noz certaine 
science, pleine puissance et auctorité royale, à toutes per- 
sonnes de nostredit royaume , pais , terres et seigneuries 
de nostre obéissance, hommes, femmes et enfans, au des- 
souz de l'aage de dix ans, de quelque estât, qualité ou 
condition qu'ils soyent, que doresnauant ils n'ayent à por- 
ter sur eux, en habillemens, n'autres ornemens , aucuns 
draps ne toille d'or et d'argent, profilleures, broderies, 
passemens, emboutissemens, orfaureries, cordons, cane- 
tilles, velours, satins ou taffetas, barrez, meslez, couuerts 
ou trassez d'or ou d'argent, ne autres telles superfluitez, 
si ce n'est premièrement, quant à l'orfaurerie, en boutons 
ou fers seulement sur les decouppures des manches des 
robbes, et sur les sayes au deuant du corps et des fentes, 
et pareillement aux manches desdits sayes, qui seront de- 
couppces, et non ailleurs. Et quant aux dites broderies, 
passemens, et emboutissemens, ils se pourront porter de 
soye, et non d'autre estoffe et matière, aux fentes et bords 
des accoustremens seulement, et de la largeur de quatre 
doigts, sans que l'on en puisse mettre sur les plis, au corps 
ny ailleurs d'iceux accoustremens, soyent robbes ou sayes. 

Défendons aux femmes damoyselles de porter brodures, 
carquans, serreteste, chaines et ceintures de perles et 
pierreries : bien leur permettons-nous de porter dorures, 
brodures et chaines d'or sans esmail. 

Et, à fin qu'il demeure aux princes et princesses, comme 
il est très raisonnable, quelque différence en leurs accous- 
tremens, Nous voulons et leur permettons porter en rob- 
bes tous draps de soyes rouges cramoisis, sans que nuls 
autres hommes, femmes et enfans, au dessous dudit aage 
de dix ans, soyent si osez ne hardis d'en porter, sinon les 



52 RECUEIL CURIEUX. 

gentilshommes, en pourpoincts, et en nauts de chausses : et 
les dames et damoiselles, en cottes et en manches. 

Et aussi, à fin que les filles estant nourries es maisons 
de la royne nostre très honorée dame et mère, de la royne 
nostre très chère et très améo compagne et espouse, de 
nostre très chère et très amee sœur la royne de Nauarre, 
ayent accoustremens differens des autres, Nous voulons 
qu'elles puissent porter, en robbes, velours de couleur, autre 
toutefois que rouge cramoisy. En défendant à celles qui 
sont au seruice des princesses ou dames, de ne porter en 
robbes autre velours que noir ou tanné, leur laissant neant- 
moins en autres draps de soye ledit tanné, et les autres 
couleurs non défendues. 

Et quant aux femmes des gens de notre justice, et autres 
demeurans es villes de nostre royaume, nous leur auons à 
toutes expressément défendu et défendons de porter au- 
cunes robbes de velours, ny d'autre drap de soye de cou- 
leur, leur permettant seulement (comme dit est) , les por- 
ter en cottes et mancherons. 

Etneporterontlesgens d'Eglise robbes de velours, s'ils ne 
sontprmces. Bien pourront leseuesques, abbez, et ceux qui 
tiennent les premières dignitez des églises cathedraleset col- 
légiales, porter soye sur soye. En défendant aussi à tous 
qui ne sont gentilshommes, ou qui ne sont gens de guerre 
à nostre solde, de porter soye sur soye, c'est à sçauoir: 
s'ils ont un saye de velours, ou d'autre drap de soye, ils 
ne pourront auoir la robbe de soye : et ainsi consequem- 
ment de leurs autres habillemens. 

Aussi ne porteront chappeaux , bonnets , souliers, ne 
fourreaux d'cspées, do velours, exceptant et reseruant , 
quant à ce, tous ceux qui sont ordinaires auprès de nostre 
personne et de nostre Conseil priué, qui iront accoustrez 
et habillez scion et ainsi qu'ils ont accoustumé. — - Enten- 
dons aussi que les gens de robbe longue , qui sont gentils- 
hommes, puissent porter soye, et en user ainsi que les au- 



LOIS SOMPTUAIRES. 53 

très gentilshommes, horsmis es lieux esquels est défendu 
à nos officiers de justice. — Voulons pareillement que nos 
notaires et secrétaires, de la maison et couronne de France, 
en puissent porter comme nobles. 

Les gens de guerre ne porteront, sur les harnois et cap- 
parassonsde chenaux, drap ne toille d'or ou d'argent traict 
ne tissu, n'estoit pour une fois en acte notable, comme en 
une bataille et iournée assignée. Mais bien se pourra porter 
broderies ou tailleures d'or ou d'argent, ou soye, en bord 
de quatre doigts , et enrichissement de croix. Et dores- 
nauant ne seront les pages (soyent de princes, seigneurs, 
gentilshommes, ou autres) habillez que de drap seulement, 
auec un gect ou bande de broderie, de soye ou velours, si 
bon semble à leur maistre. 

Et, outre, défendons à tous marchans vendans endestail, 
artisans, gens de mestier, paysans, gens de labeur, et var- 
lets, s'ils ne sont aux princes, de porter pourpoincts de 
soye, ne chausses bandées ne bouffantes de soye. Bien pour- 
ront les femmes desdits marchans, artisans, et gens de 
mestier, porter soye en doublure, bords et mancherons. — 
Et pource qu'une partie de la superfluité de l'usage de soye, 
est prouenué du grand nombre de bourgeoises, qui sont 
faictes damoiselles de iour en autre, nous auons faict et 
faisons défenses, comme dessus, ausdictes bourgeoises, 
que doresenauant pour l'aduenir ils ne ayent à changer 
leur estât, si leurs marys ne sont gentilshommes. 

Si donnons en mandement, par ces présentes, à noz amez 
et féaux les gens de nos courts de parlemens, et cà tous nos 
baillifs, seneschaux, preuosts, et à tous autres nos justi- 
ciers et officiers que il appartiendra, que nosdictes ordon- 
nances, prohibitions et défenses ils facent publier et signifier, 
par tous les lieux et endroicts, de leurs ressorts, destroits, 
et jurisdictions que besoin sera, et icelles de point en point 
entretenir, garder et obseruer inuiolablement, soubs peine, 
h ceux qui dedans huicl jours après la publication de ces 



54 RECUEIL CURIEUX. 

dictes présentes seront trouuez transgresseurs et violateurs, 
de confiscation des habits et accoustremens que l'on trouuera 
sur eux, contre nosdites ordonnances etdefences, et de mille 
escus d'or sol, d'amende, applicable partie à Nous, partie 
aux pauures du lieu, et l'autre au dénonciateur, et à tenir 
prison jusques à plein payement : lesquelles peines Nous vou- 
lons estre exécutées et obseruées sur lesdicts transgres- 
seurs, reaument et de fait, nonobstant oppositions ou ap- 
pellations quelsconques, et sans préjudice d'icelles, pour 
lesquelles ne voulons estre différé. 

En enioignant tresexpressement à nos aduocats et pro- 
cureurs généraux de nosdicts parlemens, et à leurs substi- 
tuts esdicts bailliages, seneschaussées et jurisdictions, sur 
ce tenir la main et faire les poursuites et instances en tel cas 
requises, pour le deu de leurs estats et offices, et serment 
qu'ils ont à Nous : en certifiant par eux de six mois en six 
mois les gens de nostre Conseil priué des diligences et deuoir 
qui se feront à Tobseruation et entretenement de nosdictes 
ordonnances, prohibitions et défenses, à fm que selon cela 
il y soit pourueu ainsi qu'il appartiendra. Car tel est nostre 
plaisir. — Kt pourceque de ces présentes l'on pourra auoir 
affaire en plusieurs et divers lieux. Nous voulons qu'au vi- 
dimus d'icelles deuêment collationné, foy soit adioustée 
comme au présent original. 

Donné à Paris, le quinziesme iour de feurier, l'an de 
grâce mil cinq cens soixante et treize, et de nostre règne le 
treiziesme. Ainsi signé, 

Par le Roy estant en son Conseil, 

Brulart. 
Et scellé, sur double queue, du grand seau de cireiaune. 



LOIS SOMPTUMRES. 55 

2 janvier iblli (CHARLES IX). 

Lettres patentes du Roy à Messieurs de la cour de Parlement, leur 
enioignant tresexpressement de faire garder et obstruer de 
poinct en poinct l'ordonnance faite par Sa Majesté pour ré- 
primer la superjluité de ses suiets en leurs habits et accoustre- 
mens. 

CHARLES, par la grâce de Dieu roi de France, à noz 
amez et féaux conseillers les gens tenans nostre cour de 
Parlement à Paris, Salut et dilection. Estimans coupper 
chemin etdesraciner du tout le luxe et superfluité qui estoit 
es liabillemens de noz suiets , Nous aurions dés le quin- 
zicsme iour defeurier dernier passé, à Tirnitation des feus 
Roys nos prédécesseurs, fait expédier l'ordonnance cy at- 
tachée, souz le contreseel de nostre chancellerie. Et com- 
bien qu'elle soit encore si fresche et récente, que l'on ne la 
puisse ignorer , si est-ce que nosdits suiets en ont iusques 
cy tenu si peu de compte, que, au lieu de Fobseruer, ils con- 
tinuent, et sont plus desbordez que iamais , en la super- 
fluité de leursdits habiUemens : de manière qu'il ne se 
voit, pour ce regard, que mespris et contemnement. Toutes- 
fois à fin que par cy après ils ne puissent nullement douter 
de nostre intention à cet endroit, ains prennent garde de 
plus près à s'en rendre obseruateurs , qu'ils n'ont fait par 
le passé, s'ils ne veulent encourir es peines y contenues, sans 
espérer grâce ou modération aucune ; Nous auons aduisé 
de faire encore, ceste fois pour toutes, réitérer nostredite 
ordonnance. Et, à ces causes, vous mandons et tresexpres- 
sement enioigiions , que vous ayez à la faire de rechef et 
d'abondant lire et publier partout ou besoin sera ; enregis- 
trer es registres de nostredite Cour, entretenir, garder et 
obseruer inuiolablement de poinct en |)oinct, selon la forme 
et teneur : procédant et faisant procéder, contre ceux qui 
l'enfraindront et y contreuiendront, huit iours après ladite 



56 RECUEIL CURIEUX. 

publication que nous leur limitons pour toutes préfixions et 
délais, par confiscation des habits et accoustremens que l'on 
trouuerasureux contre nostre dite ordonnance, et de mille 
escus d'or sol d'amende, applicable partie à Nous, partie 
auxpauuresdulieu, etl'autre aux dénonciateurs : etce,par 
emprisonnement de leurs personnes, iusques à plein paye- 
ment : lesquelles peines Nous voulons estre exécutées reau- 
ment et de fait sur lesdits infracteurs et transgresseurs, non- 
obstant oppositions ou appellations quelconques, et sans 
preiudice d'icelles pour lesquelles ne voulons estre difi'eré. 
Enioignant tresexpressement à noz aduocats et procureurs 
généraux y tenir la main et faire les poursuites et diligen- 
ces, en tel cas requises pour le deu de leurs charges et of- 
fices et serment qu'ils ont à Nous. Certifiant par eux de six 
mois en six mois les gens de nostre Conseil priué du deuoir 
qu'ils y auront fait : à fin que selon cela il y soit par Nous 
pourueu, comme il appartiendra par raison. Cartel est nos- 
tre plaisir. De ce faire vous auons donné et donnons plein 
pouuoir , authorité , commission et mandement spécial. 
Mandons et commandons à tous noz justiciers , officiers et 
suiets, que à vous en ce faisant soit obey , prestent et donnent 
conseil, confort, aide, et prisons, si mestier est et requis 
en sont. Donné à Sainct Germain en Laye , le second iour 
de janvier, l'an de grâce mil cinq cens soixante quatorze, 
et de nostre règne le quatorziesme ; signé, par le Roy, 

PiNART. 

Et scellées, en simple queue de cire iaune, du grand seel. 

Leuës, publiées et registrées, ouy et ce requérant le pro- 
cureur gênerai du Roy, et comme il est contenu au registre 
fait sur la vérification de semblables lettres, et en celuy de 
ce iour. AParis, en Parlement, le vingt uniesme iour de jan- 
vier, l'an mil cinq cens soixante quatorze. 

Signé, Du Tillet. 



LOJS SOMPTUAIRES. 57 

Leuës, publiées à son de trompe et cry public, par les car- 
refours de la ville et fauxbourgs de Paris , lieux et places 
accoustumez à faire cris et publications, par moy Pasquier 
Rossignol, crieur juréduRoy es villes, preuosté, et vicomte 
de Paris, accompagné de Michel Noiret , trompette iuré 
dudit seigneur esdits lieux, et de deux autres trompettes ; 
le XXI iour de januier , l'an mil cinq cens soixante qua- 
torze. Signé , RossiGiNOL. 



Juillet 1576 (HENRI III j. 

Déclaration du Roy sur le faict et reformation des habits, auec 
défenses aux non nobles d'vsurper le filtre de noblesse, et à 
leurs femmes de porter l'habit de damoy selles, sur les peines y 
y contenues. 

HENRY, par la grâce de Dieu, roi de France et de Polo- 
gne, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. 
Comme, pour donner ordre àl'excessiue et inutile despense 
que font les gentilshommes, et autres personnes de nostre 
royaume, en habillemens de draps d'or, d'argent , pourfi- 
lure, passemens et bordures , esquelles ils consomment la 
plus grande partie de leurs biens et substances, noz pré- 
décesseurs ayent faii plusieurs belles et sainctes ordon- 
nances, mesmes nostre feu ayeul, de bonne mémoire, en 
Tan mil cinq cens quarante trois : et nostre feu père , en 
l'an mil cinq cens quarante sept et quarante neuf : et feu 
nostre frère, en l'an mil cinq cens soixante un et soixante 
trois : par lesquelles toutes personnes tant nobles que non 
nobles estoient reiglez de leurs habits et accoustremens 
qu'ils doyuent porter selon leurs qualitez et conditions; 
auec défense ausdites personnes non nobles d'usurper les 
habits des gentilshommes et faire leurs femmes damoy- 
selles, et se parer d'atour de veloux et autres habillemens 
A. 8 



58 ' RECUEIL CURIEUX. 

de damoyselles : toutesfois, le cours de guerres ciuiles et 
malices da temps ont peruerty ce bel ordre, ia estably en 
ce royaume ; et chacun a usurpé selon sa volonté et plaisir 
les habillemens tels que bon luy a semblé : en sorte que 
les simples gentilshonnues se monstrent chacun iour autant 
superbement parez, comme s'ils estoient ducs ou barons, et 
les roturiers et commun populaire font telle despense de 
leurs habits, qu'ils sont contraincts de suruendre leurs 
marchandises : dont procède en partie la grande cherté 
des viures et autres marchandises nécessaires à l'usage de 
l'homme : et n'y a à présent aucune distinction entre les ro- 
turiers et les nobles, soit pour le regard de leurs person- 
nes, ou de leurs femmes. Lequel desordre engendre une 
confusion telle, que l'on ne peut discerner les unsd'auecles 
autres : à quoy il est besoin remédier , et par bonne or- 
donnance policer toutes choses, selon qu'il a esté bien et 
deuêment statué et ordonné. Nous, pour ces causes et au- 
tres considérations, à ce nous mouuans , auons déclaré et 
déclarons, que nostre vouloir et intention est, que les or- 
donnances faites par nos prédécesseurs Fioys sur le fait et 
reformation des habits, soyent gardées et obseruées, sur les 
peines de mille escus portées par lesdites ordonnances. 
Lesquelles voulons, à ceste fin, mesmes ladite ordonnance 
de nostre dit feu sieur et père , de ladite année mil cinq 
cens quarante neuf, cy attachée souz nostre contreseel, estre 
de rechef publiée en tous endroicts où besoin sera, mesmes 
à son de trompe et cry public, par les carrefours de nostre 
ville de Paris et autres villes de ce royaume. Auec dé- 
fenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition 
qu'ils soyent, d'y contreuenir directement ou indirecte- 
ment , souz les peines portées par icelles : lesquelles auons 
déclaré et déclarons encourues contre ceux qui y contreuien- 
dront , sans autre déclaration que ces présentes , et sans 
qu'aucun juge puisse modérer les peines portées par icelles. 
Défendant très expressément à toutes personnes, roturiers, 



LOIS SOMPTUAIRES, 59 

non nobles, ou qui n'auront esté anoblis, de prendre et 
usurper le tiltre de noblesse, soit en leurs qualitez ou en 
habillements. Ce que nous leur auons inhibé et défendu , 
inhibons et défendons : et mesmes aux femmes desdits non 
nobles de porter l'habit et accoustrement de damoyselle et 
atour de veloux : lesquels nous leur enioignons de laisser, 
dedans quinze iours après la publication des présentes. 
Comme aussi à toutes personnes de ne prendre et usurper 
le titre d'officier de nostre maison , s'ils ne sont actuelle- 
ment seruans, ou résidons en leurs maisons à moitié gages, 
sur peine d'encourir les amendes cy dessus déclarées : le 
tiers d'icelles applicable à JNous, l'autre tiers au dénoncia- 
teur, l'autre tiers aureceueur, par Nous commis à faire la 
recepte des deniers desdites amendes : enioignant à noz 
aduocats et procureurs de faire lire et publier les présen- 
tes, et lesdites ordonnances cy attachées, en tous les sièges 
et bailliages de ce royaume, et eux employer à l'obserua- 
tion d'icelles, selon le deu de leurs offices. 

Si donnons en mandement à noz amez et féaux les gens 
de noz cours de Parlement, baillifs , seneschaux, preuosts 
ou leurs lieutenans, et à chacun d'eux, si comme à luy ap- 
partiendra, que ceste présente nostre déclaration et lesdites 
ordonnances de nostre feu sieur et père, et frère, ils facent 
lire, publier, et enregistrer, garder et obseruer , et facent 
entretenir, garder et obseruer inuiolablement, et contre les 
transgresseurs d'icelles procéder par les susdites peines. 
Car tel est nostre plaisir. En tesmoing dequoy, Nous auons 
fait mettre nostre seel à cesdites présentes. Donné à Paris, 
au mois de juillet , l'an de grâce mil cinq cens soixante 
seize : et de nostre règne le troisiesme. 

Signé, HENRY. 

Et sur le reply, par le Roy estant en son Conseil, 

Brulart. 



60 RECUEIL CURIEUX, 

Et seellé du grand seel de cire iaune. 

Et sur le mesme reply est escript : 

Leuës, publiées et enregistrées , ouy et ce requérant le 
procureur gênerai du Roy. Et est enioint au preuost de 
Paris, et à tous les baillifs et seneschaux de ce ressort, de 
les faire publier et registrer, en leurs iurisdictions, etestroi- 
tement garder selon les modifications faites par la Cour, et 
ainsi qu'il est porté par le registre. A Paris, en Parlement 
le vingt deuxiesme iour de décembre , Tan mil cinq cens 
soixante seize. De Hevez. 

Et sur le dos est aussi escrit ce qui s'ensuit : 

Leuës et publiées à son de trompe et cry public, par les 
carrefours de ceste ville de Paris , places et lieux accous- 
tumez à faire cris et publications : auec l'ordonnance du 
feu roy Henry, du douziesme juillet, mil cinq cens quarante 
neuf, cy attachée: parmoyPasquier Rossignol, crieuriuré 
du Roy nostre sire , es ville , preuosté et vicomte de Paris , 
accompagné de Philippe Noiret, commis de Michel iNoiret, 
trompette iuré dudit seigneur esdits lieux , le vingt qua- 
triesme iour de décembre, mil cinq cens septante six : ac- 
compagnez de trois autres trompettes. Rossignol. 



24 mars 1583 (HENRI III). 

Ordonnance dv Roy pour le règlement et re formation de la disso- 
lution et superfluité qui es habillemens, et ornemens d'iceux : et 
de la punition de ceux qui contreuiendront à ladicte ordonnance. 

HENRY, par la grâce de Dieu, Roy de France et de 
Polongue ; à tous ceux qui ces présentes lettres verront , 
Salut. Feux nos prédécesseurs Roys, de louable et heureuse 



LOIS SOMPTUAIRES. 61 

mémoire, considerans combien le luxe et superfluitez d'ha- 
bits et ornemens apporte de détriment et ruine à un Estât : 
pour mettre quelque bon ordre, règlement et reformation à 
la dissolution qui estoit de leur temps, ilsauroient cy deuant, 
sur ce, fait plusieurs bonnes, sainctes et louables ordon- 
nances. Mais, soit que les troubles et guerres ciuiles pas- 
sées, qui ont apporté confusion en toutes choses, ou que la 
négligence en ait esté caiise: elles ont esté (comme il s'est 
veu depuis quelques années) et sont encores auiourd'huy 
si mal practiquées et obseruées, qu'il ne s'est jamais veu, 
de mémoire d'homme, un tel excez et licentieux desborde- 
ment esdits habits et autres ornemens, qu'il est à présent. 
De là vient, que toutes sortes d'estoffes enchérissent de 
iour à autre, Tor et l'argent se transportent en giande 
quantité hors cestuy nostre royaume, nos subiects se dé- 
truisent et appauurissent , et (qui pis est, et dont nous 
portons le plus de desplaisir) Dieu y est grandement oifensé, 
et la modestie s'en va presque du tout esteinte : tellement 
que malaisément peut-on recognoistre auiourd'huy les qua- 
litez et con'itions des personnes, pour le peu de différence 
qui est es estoffes, valeur et sumptuosité de leurs veste- 
mens. Pour à quoy remédier, et donner quelque bon ordre, 
reigle et reformation, au bien, profit et commodité de tous 
nos subiects : après auoir de ce conféré auec la Royne 
nostre très honorée dame et mère, aucuns princes de nostre 
sang, et autres princes, seigneurs, et gens de nostre Con- 
seil d' Estât estans lez Nous, et selon leur aduis : auons dit, 
statué et ordonné, disons, statuons et ordonnons ce qui 
s'ensuit. 

I. — Premièrement, que doresenauant nuls, soit hom- 
mes , femmes ou enfans, de quelque qualité ou condition 
qu'ils soyent, n'ayent à porter sur eux, en habillements 
ny autres ornemens , aucuns draps ny toiles d'or ou d'ar- 
gent , profileures , broderies , passemens , emboutisse- 
mens, cordons, canetilles, veloux, satin, taffetas, crespes. 



62 RECUEIL CURIEUX. 

gazes, toiles et linges, barrez, meslez, coiiuerts ou trassez 
d'or ou d'argent : si ce n'est en crespes faits d'or ou d'ar- 
gent, seruans à coiffures de ciiapperons de veloux aux dames 
et damoiselles, comme il est accoustumé. et en bourses à 
mettre ouurage ou argent, et demy-ceincts d'argent d'or- 
fauerie pour les femmes. 

II. — Que les plus riclies habillemens, qui se porteront, 
soyent de veloux, satin , damas, taffetas , et autres estoffes 
de soye, simplement, sans aucun enrichissement, sinon de 
doublures, qui se pourront faire desdites estoffes de soye , 
pleine ou veloutée, figurées ou ouurées, comme elles se 
font sur le mestier : et y aura seulement autour desdits 
habillemens un bord d'icelles estoffes , ou d'autre soye au- 
tour, et aux fentes des boutonnières, et bandes de chausses, 
que l'on pourra aussi faire d'un passement à chacune 
bande , et doubler icelles chausses aussi desdictes estoffes 
de soye. Défendant, par ce moyen, à tous nosdicts subiects, 
soit hommes, femmes ou leurs enfans , d'user sur les ha- 
billemens qu'ils porteront, d'aucunes bandes de broderie, 
picqueures, ou emboutissemens, passemens, franges, houp- 
pes, tortils ou canetilles, bords ou bandes, de quelque soye 
que ce soit, chesnettes ou arrière-poincts, dont leurs ha- 
billemens ou partie d'iceux puissent estre couuerts ou 
enrichis, si ce n'est, comme dessus est dict. Et les habille- 
mens qui ne seront d'estoffe de soye, comme camelots, 
draps, serges, et autres estoffes de laine et poil, se pour- 
ront chamarrer ou bander de passemens , cordons , ou es- 
toffes de soye : sans toutesfois mettre bord sur bord, ou 
bande sur bande de soye, mais un simple arrière-poinct 
pour les coudre. Le tout, sur peine de cinquante escus sol 
d'amende, pour la première fois : cent escus pour la se- 
conde fois : et deux cens escus, pour la troisième fois : 
moictié applicable aux panures, et l'autre moitié au dénon- 
ciateur, sans aucune remission, auec confiscation de l'ha- 
billement, moictié aussi audict dénonciateur, et l'autre 



LOIS SOAIPTUAIRES. 63 

moitié aux sergens : auxquels il est défendu, sur peine de 
punition corporelle, d'user d'aucune insolence à l'exécu- 
tion du présent article. 

m. — Mais, à fin qu'il demeure aux princes et prin- 
cesses , et aux ducs et duchesses , et aussi aux femmes des 
officiers de la couronne , et des chefs des maisons , qui 
portent les ermines mouschetées (comme il est très raison- 
nable), quelque différence en leurs accoustremens : Nous 
leur permettons porter et se parer de perles et pierreries, 
comme bon leur semblera. 

IV. Lesdits princes , ducs , et officiers de la couronne , 
et aussi lesdits chefs des maisons, qui portent les ermines 
mouschetées , pourront porter perles et pierreries à leurs 
bonnets et chappeaux , en chaines et boutonneures de 
deuant et des manches, et aussi sur les capichons des 
capes , et hauts des manches de leurs capots , robbes , ou 
robbons, et pareillement sur les ailerons de pourpoints, 
collets , sayes , iuppes , ou cazaques. 

V. — Est aussi permis aux cheualiers, seigneurs, gen- 
tilshommes, et personnes de qualité, de porter chesnes au 
col, boutons, et fers d'or deuant et sur capichons de capes, 
et pareillement sur lesdits ailerons de pourpoints, collets, 
sayes, iuppes, cazaques, capots, robbes et robbons : le tout 
sans aucun esmail : et aussi porter une enseigne de pier- 
rerieou d'orfauerie, esmailléeounon esmaillée, au bonnet 
ou chapeau, et des pierreries en anneaux dedans les 
doigts. 

VI. — Est pareillement permis aux princes, seigneurs, 
cheualiers , gentilshommes , capitaines et autres personnes 
de qualité , de pouuoir porter des gardes et poignées d'es- 
pées ou dagues, fers et ceintures , et espérons dorez ou 
argentez : et faire aussi dorer ou argenter les corselets , 
cuirasses, morions et harnois , rudaches, et toutes autres 
sortes d'armes. 

VIT. — Entendons que les commandeurs , cheiialiei's et 



64 RECUEIL CURIEUX. 

officiers de nos Ordres, portent continuellement à leur col 
leur croix, ordres d'or esmaillées, et leurs croix brodées 
d'orfauerie sur leurs vestemens , et pareillement leurs col- 
liers, habillemens et manteaux desdits ordres, aux cha- 
pitres, cérémonies et assemblées. 

Vlll. — Permettons aussi aux dames et filles damoi- 
selles, estans à la Royne nostre très honorée dame et mère, 
et à la Royne nostre très chère et très amée compagne , et 
aussi à nostre treschere et tresamée s(eur la Royne de 
Nauarre , et pareillement aux autres dames et damoiselles 
de maison : comme aussi aux femmes de ceux qui ont cest 
honneur d'estrede nostre Conseil, et aux filles de toutes les 
dessus dictes dames , pendant qu'elles seront filles : de 
porter perles et pierreries, en or esmaillé ou non es- 
maillé, en accoustremens de teste, pendans d'oreille, car- 
quans, poinçons, bagues, chesnes, brasselets, cottoires 
et ceintures , patenostres et chappelets , fers et boutons 
deuant leurs robbes et manteaux , et aussi aux ailerons et 
fentes de leurs manches, une rangée seulement, et sans 
aucunes chamarrures. 

IX, — Et pour le regard des femmes demourans en nos 
villes, bourgs et autres lieux : Nous entendons, que les 
damoiselles, qui sont femmes des présidons, maistres des 
requestes, et conseillers de nos Courts souueraines, et 
grand Conseil, des présidons et officiers des chambres de 
nos Comptes, Courts des aydes , de nos aduocats et pro- 
cureurs généraux de nos Courts souueraines, baillifs et 
seneschaux secretah'es de la maison et couronne de France, 
thresoriers de nostre espargne , thresoriers généraux de 
France, présidons presidiaux , lieutenans principaux des 
baillifs et seneschaux de nos prouinces , ensemble de nos 
officiers domestiques , de ceux de la Royne nostre tresho-- 
noréc dame et mère , de nostre treschere et tresamée 
compagne, de nostre trescher et tresamé frère le duc 
d'Anjou, et de nostre treschere et tresamée sœur la Royne 



LOIS SOMPTUAIRES. 65 

de Nauarre , et leurs filles pendant qu'elles seront filles , 
estans damoisellës : puissent porter, sur leurs chapperons 
et coiffures , des brodures , un serreteste , et un carquan au 
col , de pierreries ou de perles : une bague , et des aneaux 
aussi de pierreries, en or esmaillé ou non esmaillé, et pa- 
reillement des chesnes, brasselets et ceinctures, pate- 
nostres et chappelets, fers et boutons d'or deuant leurs 
robbes et manteaux , et aussi aux ailerons de leurs man- 
ches, une rangée seulement, et sans aucune chamarrure : 
toutesfois, sans aucun esmail , perles ny pierreries , si ce 
n'est en Heures à pendre deuant, qu'elles pourront porter à 
couuertures d'or esmaillé ou non esmaillé , et y ayant seu- 
lement cinq pièces de pierreries. 

X. — Et quant aux autres damoisellës, elles pourront 
porter brodures d'or sur leurs chapperons et coiffures, en- 
semble une chesne à leur col , et des brasselets d'or : et aussi 
des marques d'or à leurs patenostres et chappelets, le tout 
sans aucun esmail. Leur estant aussi permis porter, pendant 
deuantelles, des Heures à couuercle d'or esmaillé ou non es- 
maillé , y ayant pour le plus quatre pièces de pierreries 
aux quatre coings de chacun costé sur la couuerture des- 
dictes Heures , ou une bague et pomme d'or esmaillée : et 
de porter aussi à leurs doigts des aneaux et pierreries en or 
esmaillé ou non esmaillé. 

XI. — Et quant aux femmes à chapperon de drap, elles 
ne pourront porter qu'une chesne d'or au col , des pate- 
nostres ou chappelets , ou dixains , marquez de marques 
d'or, non esmaillé , et une pomme ou liure garny de pier- 
reries , iusques au nombre de quatre pièces seulement , 
comme cy devant est dict, et des aneaux aux doigts, de 
pierreries, en or esmaillé ou non esmaillé. 

XII. — Défendons, sur peine de semblable somme de 
cinquante escus d'amende pour la première fois , de cent 
escus pour la seconde, et deux cens pour la troisiesme, ap- 
plicables comme dessus, l'usage de toute sorte de gez, es- 

A. 9 



66 RECUEIL CURIEUX. 

mail ou verre, en broderie ou bandes et enrichissement 
d'habillemens : mais bien permettons-nous aux femmes et 
filles , d'en mettre à leurs accoustremens déteste, en porter, 
et aussi de crystal en chesnes , cottoires, pendansd' oreille, 
carquans , et des boutons, fers, esguillettes et nœuds, sur 
le hault des manches de leurs robbes , et en manchons à 
vestir, pièces de deuant ou pourpoincts, qui se portent 
auec robbes ou manteaux : et aux manches desdictes robbes 
ou manteaux , qui seront fendues et ouuertes , de boutons , 
fers, esguillettes ou nœuds, une rangée seulement: et pa- 
reillement aux corps et fentes d'icelles robbes par le 
deuant , aussi une rangée seulement. 

XIII — Défendons aussi, sur icelles mesmes peines, ap- 
pliquables comme dessus , l'usage des longues housses de 
veloux sur chenaux pour hommes, si ce n'est aux princes et 
ducs , officiers de la couronne , et aux chefs des maisons, 
qui portent les ermines mouschetées. 

XIIII — Défendons pareillement, que les pages, soit de 
princes, seigneurs, gentilshommes , ou autres nos subiets, 
soyent habillez d'autre estoffe que de drap ou estamet, 
auec un bord de veloux, ou d'autre soye seulement, ny aussi 
les lacquais : excepté les nostres, ceux de la Royne nostre 
treshonorée dame et mère, de nostre treschere et tresamée 
la Royne nostre compagne , de nos treschers et tresamez 
frère et beaufrere , les duc d'Anjou et roy de Nauarre, et 
aussi de nostre treschere et tresamée sœur la Royne de 
Nauarre, et de nos bienamées sœur et niepce les princesses 
de Nauarre et de Lorraine , qui pourront estre habillez de 
veloux , ou autres draps de soye , sans aucun enrichisse- 
ment qu'un simple bord. 

Si donnons en mandement à nos amez et féaux conseil- 
lers les gens tenans nos courts de Parlement, et à tous nos 
baillifs et seneschaux , preuosts , et autres nos justiciers, 
que nos présentes ordonnances , prohibitions et défenses 
ils facent publier et signifier, par tous les lieux et endroits 



LOIS SOMPTUAIRES. 67 

de leurs ressorts, destroicts et iurisdictions que besoin sera, 
et icelles de point en point entretenir , garder et obseruer 
inuiolablement, sur peine à ceux, qui dedans huict iours 
après la publication de ces dictes présentes en seront trou- 
vez transgresseurs et violateurs, de confiscation des ha- 
bits et accoustremens qu'on trouuera sur eux, contre la te- 
neur d'icelles, et de la dicte somme de cinquante escus 
pour la première fois, de cent pour la deuxiesme , et de 
deux cens pour la troisiesme, d'amende appliquable comme 
dessus, et à tenir prison iusques en fin de payement. Les- 
quelles peines Nous voulons estre exécutées et obseruées 
sur lesdits transgresseurs, reaument et de faict, nonobstant 
oppositions ou appellations quelsconques, pour lesquelles 
ne voulons estre différé. En enjoignant très expressément 
à nos aduocats et procureurs généraux en nos dits parle- 
mens, et leurs substituts esdits bailliages, seneschaulcées 
et iurisdictions, sur ce tenir la main, et faire les poursuy- 
tes et instances, en tel cas requises pour le deu de leurs 
estats et offices, et sermons qu'ils ont à nous. En certifiant 
par eux, de six mois en six mois, les gens de nostre Conseil 
d' estât, des diligences et deuoirs qu'ils feront à l'obserua- 
tion et entretenement de cesdictes présentes ordonnances , 
prohibitions et défenses : à fin que selon cela il y soit 
pourueu, ainsi qu'il appartiendra. Car tel est nostre 
plaisir. 

Donné à Paris, le vingtquatriesme iour de mars, l'an de 
grâce mil cinq cens quatrevingts et trois , et de nostre rè- 
gne le neufiesme. Signé, HENRY. 

Par le Roy estant en son Conseil, 

PiNART. 

Et scellées de cire iaulne en simple queue du grand 
seau. 

Leuës , publiées , et registrées , oy et ce requérant le 
procureur gênerai du Roy : et enjoinct au preuost de Pa- 



68 RECUEIL CURIEUX. 

ris , baillifs et seneschaux de ce ressort , et leurs lieute- 
nans, les faire garder et exécuter. A Paris, en Parlement, 
le vingtneufiesme jour de mars, l'an mil cinq cens quatre- 
vingts trois. Signé, Du Tillet. 

La présente ordonnance a esté leuë et publiée a son de 
trompe et cry public, par les carrefours de ceste ville de 
Paris et faulxbourgs d'icelle, lieux et places accoustumez 
à faire cris et publications, par moy Thomas Lauuergnat, 
crieur iuré du Roy es ville, preuosté et vicomte de Paris : 
accompagné de Philippes Noyret, commis de Michel Noyret, 
trompette dudit seigneur esdits lieux, et de deux autres 
trompettes : le mercredy sixiesme iour d'auril, l'an mil 
cinq cens quatrevingts et trois. 

T. Lauvergnat. 



EXTRAICT DES REGISTRES DE PARLEMENT. 

Ce iour, sur ce que le procureur gênerai du Roy a dict à 
la Court, auoir commandement dudict seigneur, faire enten- 
dre que, sur l'edict par luy faict pour reprimer le luxe des 
habillemens, il y auoit quelques articles qui estoient am- 
bigus et douteux : par le moyen desquels les sergens en 
abusoient : sur lesquels il auoit faict apostiller la décla- 
ration de sa volonté, pour après enioindre au preuost de 
Paris ou son lieutenant de faire garder. Lecture faicte 
dudict edict sur l'impression , auec les apostilles sur les 
articles second et douziesme d'iceluy edict : la matière mise 
en délibération, ladicte Court a arresté et ordonné, que les 
apostilles et adiection faictes sur lesdits second et dou- 
ziesme articles seront adioustez en l'impression dudit 
edict, pour cstre enuoyé au preuost de Paris ou son lieute- 
nant, à fin de le faire garder et obseruer, et aux sergens 
d'y obeyr, sans en abuser. Faict en Parlement, le vingt- 
uniesme iour d'auril, l'an mil cinq cens quatrevingts trois. 

Signé, DEIÏEVEZ. 



LOIS SOMPTUAIRES. 69 

DE PAR LE ROY. 

Nostre amé et féal, combien que, par l'ordonnance et 
reformation par Nous faicte au mois de mars dernier pour 
le faict des habillemens , nous vous ayons tresexpresse- 
ment commandé la faire garder et obseruer : toutesfois, à 
ce que nous voyons , il n'est du tout satisfaict à nostre 
intention, ains seulement par aucuns, se voyant beaucoup 
de contrauentions à nostre ordonnance es villes et autres 
lieux de vostre ressort. Ayant, pour ceste cause, aduisé de 
vous renuoyer l'exemplaire de nostre dicte ordonnance, 
laquelle Nous voulons et vous mandons tresexpressément 
icelle faire derechef publier à son de trompe et cry public, 
par toutes les villes, bourgs, lieux et villages de vostre dict 
ressort, à fin que personne n'en puisse prétendre cause 
d'ignorance. Vous mandant aussi, sur tant que desirez nous 
obeyr et complaire, la faire garder et obseruer soigneuse- 
ment, comme il vous est mandé par icelle : sur peine de 
Nous en prendre à vous, et de Nous en respondre en vostre 
propre et priué nom. Et , à fin que ce puisse estre sans 
excuse. Nous voulons que vous bailliez certification de la 
réception de la présente. Car tel est nostre plaisir. Donné 
à Coinfii-l' Abbaye, le quatriesme iour de juin, mil cinq cens 
quatre vingts trois. Signé, , HENRY. 

Et au dessoubs, Pinart. 

Leu et publié à son de trompe et cry public, par les 
carrefours de ceste ville et faulxbourgs de Paris, et reïteré 
aussi la publication de ladicte ordonnance, par moy 
Thomas Lauuergnat, crieur iuré du Roy es ville, preuosté, 
et vicomte de Paris : accompagné de Philippes Noiret, 
commis de Michel Noiret, trompette iuré dudict sieur esdits 
lieux, et de deux autres trompettes, le mardy quatorziesme 
iour de juin, l'an mil cinq cens quatrevingts trois. 

T. Lauvergnat. 



70 RECUEIL CURIEUX 

DE PAR LE ROY 

ET MONSIEUR LE PREUOST DE PARIS, OU SON LIEUTENANT CIUIL. 

Sur la requeste faicte par le procureur du Roy au Chas- 
telet de Paris : et en exécutant l'edict faict par le Roy sur le 
règlement des soyes et habillemens : auons faict et faisons 
défenses à toutes personnes de mestier, qui ouurent et be- 
songnent de leurs mains, tenans bouticques en ceste ville, 
de ne porter veloux, satin, ne taffetas, soit en pourpoincts, 
chausses, iuppes, doubleure de collets de manteau, dou- 
bleure de chappeaux : ne passement de soye, soit en bandes 
ou dessus manteaux, pourpoinct ne chausses : sur peine de 
confiscation des habillemens de pareille estoffe, et sur les- 
quels seront trouuez lesdicts passement ou veloux, et de 
plus grande amende s'il y eschet. — Sont pareillement faic- 
tes défenses à toutes personnes de ne porter aucunes perles, 
passemens d'or ou d'argent, en broderie, ne autrement, 
en quelque façon que ce soit, sur lesdictes peines. Enioi- 
gnant aux commissaires dudit Chastelet de faire garder et 
obseruer la présente ordonnance, sur peine de s'en prendre 
à eux. Faict et ordonné en la police tenue au parc ciuil 
dudict Chastelet, par noble homme et sage, maistre An- 
thoine Seguier, conseiller du Roy, et lieutenant de ladite 
preuosté, le lundy quatorziesme iour de nouembre, mil 
cinq cens quatrevingts et trois. Ainsi signé, 

Drouart. 

Le Natier. 

Leuë et publiée la présente ordonnance, à son de trompe 
et cry public, par les carrefours de ceste ville et fauxbourgs 
de Paris, es lieux accoustumez et inaccoustumez à faire crys 
et publications, par moy Jean Fouchier, sergent à verge 
au Chastelet de Paris, commis de Thomas Lauuergnat, 
cryeur iuré du Roy es ville, preuosté et vicomte de Paris, 



LOIS SOMPTUAIRES. 71 

accompagné de Philippes Noyret, commis de Michel Noy- 
ret, trompette iuré dudict seigneur esdits lieux, et de deux 
autres trompettes, le mardy quinziesme iour de nouembre, 
mil cinq cens quatrevingts troys. 

Signé, FoucHiER. 



Novembre 1606 (HENRI IV). 

Edict dv Roy portant deffences de porter sur les habits aucuns 
draps, ne toille d'or ou d'argent. 

HENRY, par la grâce de Dieu, Roy de France et de 
Navarre, à tous presens et aduenir. Salut. Par nos lettres 
patentes en forme d'edict, du mois de juillet mil six cens 
un, en ensuyuant plusieurs bonnes et sainctes ordonnances 
des Roys nos prédécesseurs, sur le luxe ou la despence 
inutille qui se fait es habits et accoustremens , et que les 
guerres passées auoient permis, entre autres desordres et 
confusions, à la ruine de la pluspart de nos subjeis: Nous 
aurions bien expressément défendu l'usage, esdits habits et 
accoustremens, de tous draps de toilles d'or ou d'argent, 
clinquans, porfileures, broderies, passemens, boutons, em- 
boutissemens, cordons, canetilles, velous, satin et taffetas, 
barrez, meslez, couuerts ou trassez d'or ou d'argent. Et 
à tous marchans passementiers , et autres artizans , d'en 
faire pour cest effect : comme aussi à tous chaussetiers, 
pourpointiers , tailleurs d'habits d'hommes et femmes, et 
cordonniers, d'en employer, sur les peines portées par nos- 
dites lettres et deffences. Mais, comme l'obseruation des 
meilleures loix s'oublie et anéantit, si elles ne sont souuent 
réitérées et publiées : trois ou quatre ans n'ont peu passer, 
que plusieurs de nos subjets ne se soient de rechef licentiez 
et laissez emporter à ceste vaine et inutille despence. Pour 
à quoy remédier, Nous auons estimé qu'il estoit nécessaire 



72 RECUEIL CURIEUX. 

de renouueller nosdites deffences, et faire exécuter les peines 
y contenues contre les infracteurs d'icelles, afin de les faire 
plus exactement garder et obseruer, et que par là nosdits 
subjects recognoissent le soing que (comme père commun 
de tous) Nous auons tousiours eu et aurons de leur bien et 
repos, et de les voir mesnager et espargner leur reuenu, 
beaucoup plus utile et profitable à leurs enfans et succes- 
seurs, que l'exemple de l'employer si mal, et souuent à la 
ruïne et dissipation des meilleures maisons. A ces causes, 
de l'aduis et délibération de nostre Conseil , et de noslre 
certaine science, plaine puissance et authorité royale, Nous 
auons de nouueau et d'abondant prohibé et défendu, pro- 
hibons et défendons, par cestuy nostre edict perpétuel et 
irreuocable , à toutes personnes généralement et indiffé- 
remment quelsconques de nos royaumes, païs, terres et sei- 
gneuries de nostre obéissance, de quelque sexe, estât, qua- 
lité et condition qu'ils soient, de porter doresnauant après 
le premier lourde mars de l'an prochain, que l'on comptera 
mil six cens sept, sur eux, en leurs habits et accoustremens, 
aucuns draps ne toilles d'or ou d'argent, clinquans, porfi- 
leures, broderies, passements, boutons, emboutissemens , 
cordons, canetilles, velous, satin, ou taffetas, barrez, mes- 
lez, couuerts ou trassez d'or ou d'argent. Et à tous mar- 
chans passemantiers et autres artizans, d'en vendre ne faire 
pour cest usage. Ensemble à tous chaussetiers, pourpoin- 
tiers, tailleurs d'habitsd'hommes et femmes, et cordonniers, 
d'en employer, sur peine, aux transgresseurs et violateurs 
des présentes, après ledit premier iour de mars prochain, 
de confiscation desdits habits, estoffes, et ouurages cy 
dessus, et de quinze cens liures d'amende : le tout appli- 
cable, comme il est porté par nosdites premières deffences : 
assauoir, un tiers à Nous, un tiers aux hospitaux et panures 
des lieux où se feront lesdites condamnations , et l'autre 
tiers au dénonciateur, et à tenir prison iusques à plain 
payement. Lesquelles peines. Nous voulons pareillement 



LOIS SOMPTUAIRES. 73 

estre exécutées reaument et de fait : nonobstant oppositions 
ou appellations quelsconques, et sans preiudice d'icelles, 
et sans que lesdites peines et amendes puissent estre mo- 
dérées par nos juges , pour quelque cause , occasion , ou 
considération que ce soit. Si donnons en mandement, à 
nos amez et féaux conseillers les gens tenans nos cours de 
Parlement , et à tous nos baillifs , seneschaux , preuosts , 
juges et autres nos justiciers et officiers qu'il appartiendra, 
que nosdites inhibitions et deffences ils facent lire, publier, 
et enregistrer, par tous les lieux et endroits de leurs res- 
sorts, iurisdictions et destroicts, et icelles de point en point 
entretenir, garder et obseruer inuiolablement. Enioignant 
très expressément à nos aduocats et procureurs généraux 
de nosdits parlemens, et à leurs substituts en chascun de 
nosdits bailliages, seneschaussées, preuostez et autres ju- 
risdictions, tenir la main à ladite exécution, et faire toutes 
les poursuittes et instances pour ce requises et nécessaires : 
à nos receueurs des amendes, de faire recepte actuelle en 
leurs comptes, de toutes celles qui nous seront pour ce 
subject adiugées : et aux gouverneurs desdits hospitaux, et 
maistres des bureaux des panures, d'en employer les deniers 
à la nourriture et entretenement desdits panures, en leurs 
loyautez et consciences. Car tel est nostre plaisir. Et, pource 
que de cesdites présentes l'on pourra auoir affaire en plu- 
sieurs et diuers lieux. Nous voulons qu'au vidimus d'icelles 
deuement collationné foy soit adioustée comme au présent 
original, auquel, entesmoing de ce. Nous auons fait mettre 
nostre seel. Donné en nos déserts de Fontainebleau , au 
mois de nouembre, l'an de grâce mil six cens six : et de 
nostre reigne le dixhuitiesme. 



Et sur le reply, par le Roy, 



Signé, HENRY. 
De Lomenie, 



Et à costé , Visa. 

A. 1 



7ii RECUEIL CURIEUX. 

Et seellé du grand seau en cire verd , sur lacs de soye 
rouge et verd. 

Plus, escrit sur ledit reply : 

Leu, publié et registre, ouy et requérant le procureur 
gênerai du Roy. A Paris, en parlement, le neufiesme jan- 
uier mil six cens sept. 

Signé, Du Tillet. 



8 Février 1620 (LOUIS XIII). 

Ordonnance du Roy povr reprimer le Ivxe et svperfluité qui se void 
es habits de ses subjets, et ornemens d'iceux. 

LOUIS, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Na- 
uarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. 
Bien souuent les desordres du siècle, et des causes qu'on n'a 
peu preuoir, font enfraindre des loix qui , iujées iustes en leur 
promulgation, estoient en l'obseruation utiles au gênerai 
et aux particuliers de l'Estat. Telles ordonnances ne doi- 
uent iamais estre censées enfraintes, bien que par l'inob- 
seruance et la nécessité du temps les contreuenans n'ayent 
esté punis ; faute, à la vérité, commise par la tolérance 
et par l'impunité, que le grand nombre des contreuenans a 
plustost obtenu, qu'aucune autre raison qui deust estre 
considérable. Mais cela ne doit empescher le Prince, qui 
est l'image de la vraye Sapience, preuoyant les maux qui 
s'en pourroient ensuivre, qu'il ne renouuelle ses loix : et, 
au contraire, iugeant des choses, non par les effets que pro- 
duisent les causes, mais par la cognoissance d'elles-mêmes 
en leurs propres origines, qu'il ne preuienne ces inconue- 
niens. Les défenses, qui par tant de fois ont esté publiées de 
porter or, argent, en clinquans, passemens, porfilleure, 
toiles et estofes, broderie de soye, bandes de Milan ou con- 



LOIS SOMPTUAIRES. 75 

trefaites, sont de ce nombre, et la désobéissance appuyée 
sur le seul luxe, ne peut ny ne doit estre tolérée. Et, pource 
que de ce mal la nécessité s'en suit, par les ruines qu'ne 
folle despense apporte, qui est suiuie de plusieurs autres 
qui l'excusent sur elle mesme ; il est bien raisonnable de 
couper la racine à tant de maux, et ne se contenter de dé- 
fendre de nouueau les choses prohibées, ains y adiouster 
tout ce qui peut estre de mesme nature, et qui n'en est dif- 
férent que par le nom qu'on luy impose. Pour ces causes 
et autres, à ce Nousmouuans, de l'aduis denostre Conseil, 
où estoient les princes, ducs, pairs, officiers de nostre cou- 
ronne, et plusieurs des principaux seigneurs d'iceluy, et 
de nostre certaine science, pleine puissance et authorité 
Royale, Nous auons dit et ordonné , disons et ordonnons 
par ces présentes, signées de nostre main, voulons et Nous 
plaist que les défenses cy-deuant faites sur le port desdits 
clinquans, passemens, broderie, porfilleure, toiles et autres 
estoffes d'or et d'argent, broderie de soye, passemens de 
Milan ou contrefaits, soient de nouueau publiées et obser- 
uées, sur les peines y contenues. Et, afin que par moyens 
subtils et desguisemens nostre intention ne soit enfrainte. 
Nous auons aussi défendu tous passemens, cordons, nœuds 
et autres choses semblables, qui seront cy après cousues en 
forme de broderie, soye passée et points nouez, et géné- 
ralement tout ce qui est broderie et brodé. Et, bien 
que telle défense deust auoir lieu dès à présent, comme ja 
faite, si est-ce que le but pour lequel nous le renouuellons, 
estant pour esuiter à la despense en laquelle se consomme 
nostre noblesse. Nous leur auons permis d'user les habille- 
mensja faits, iusques au iour et feste de Pasques. Lequel 
iour passé, Nous voulons et ordonnons estre procédé contre 
les contreuenans, selon la teneur et rigueur de nos ordon- 
nances. Si donnons en mandement à nos amez et féaux 
conseillers les gents tenans nos cours de Parlement et à 
tous nos baillifs, seneschaux, preuosts, juges et autres nos 



76 RECUEIL CURIEUX. 

justiciers et officiers qu'il appartiendra, que ces présentes 
ilsfacent lire, publier et registrer, par tous les lieux et en- 
droits de leurs ressorts, iurisdictions et destroits : et icelles 
depoinct en poinct entretenir, garder et observuer inuiolable- 
rnent. Car tel est nostre plaisir. Et, pour ce que de ces dites 
présentes l'on pourra auoir affaire en plusieurs et diuers 
lieux, Nous voulons qu'au vidimus d'icelles deûement col- 
lationnées, foy soit adjoustée comme au présent original, 
auquel, en tesmoin de ce, Nous auons fait mettre nostre 
seel. Donné à Paris, le huitième iour de feurier, l'an de 
grâce 1620, et de nostre règne le dixième. Signé, LOUIS. 

Et sur le reply, par le Roy, 

De Lomenie. 

Etseellée, sur double queue, du grand seel, de cire iaulne. 

Leues, publiées et registrées, ouy et ce requérant le pro- 
cureur gênerai du Roy, et ordonné que coppies collation- 
nées seront envoyées aux bailliages et seneschaussées, pour 
y estre lueues, publiées, registrées et exécutées selon leur 
forme et teneur, à la diligence des substituts du procureur 
gênerai du Roy, ausquels est enioint, à peine d'en res- 
pondre en leur nom, certifier auoir ce fait au mois. A. Paris, 
en Parlement, le 16 mars 1620. 

Signé, VoYsiN. 



Janvier 1629 (LOUIS XIII). 

Extrait de l'Ordonnance sur les plaintes et doléances au Roy , faites 
par les députez des Etats de son Royaume, convoquez et assem- 
blez en la ville de Paris en Vannée 1614, et les Avis donnez à 
Sa Majesté par les Assemblées des Notables tenues à Rouen en 
l'année 1617 et à Paris, en 1629 ; et imblié à Paris, au mois 
de janvier 1629. 

Cette ordonnance est divisée en 461 articles ; l'article 133 
est ainsi conçu : 



LOIS SOMPTUAIRES, 77 

Défendons toute broderie de toile et fil, et ymitation de 
broderie, rebordement de filets en toile et découpure de 
rabats, collets, manchettes, sur quintins et autres linges, et 
tous points-coupez, dentelles et passemens et autres ou- 
vrages de fil aux fuzeaux, pour hommes ou pour femmes, 
en quelque sorte et manière que ce puisse estre, et défendons 
tout autre ornement sur les collets, manchettes et autres 
linges, fors que des passemens, points-coupez, et dentelles 
manufacturées dans ce royaume, non excedans au plus cher 
la valeur de trois livres l'aune, tout ensemble bande et pas- 
sement, sans fraude: à peine de confiscation des dits collest 
et des chaines, colliers, chapeaux et manteaux, qui se trou- 
veront sur les personnes contrevenantes à ces présentes, 
de quelque sorte et valeur qu'ilz puissent être : ensemble 
des caresses et chevaux sur lesquels se trouveront, et de 
mille livres d'amende. Desquelles confiscations Nous adju- 
geons dès à présent la moitié à ceux qui feront les saisies 
des dites choses contrevenantes, et l'autre moitié aux hôpi- 
taux, etc. 



12 décembre 1633 (LOUIS XIII). 

Déclaration du Roy, portant défenses de porter aucunes décou- 
pures, broderies de fil, soye, capiton, or ou argent, passemens, 
dentelles, poinct-coupez , entretoiles et autres enrichissemens, 
manufacturez tant dedans que dehors le Royaume; et à tous 
marchands lingers, de trafiquer desdits ouurages, ny les exposer 
en vente. 

LOUIS, par la grâce de Dieu Roy de France et de 
Nauarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront. 
Salut. Les ordonnances des Roys nos prédécesseurs et les 
nostres, publiées contre le luxe et les superfluitez, comme 
elles ont ressenty, ainsi que toutes les autres parties de la 



78 RECUEIL CURIEUX. 

police, les elfects des guerres ciuiles qui ont à diuerses 
reprises trauaillé nostre royaume, aussi sont-elles demeu- 
rées sans aucune exécution : la licence, née dans la confu- 
sion de la guerre, a esté suiuie du luxe, qui a pris un tel 
accroissement par la conniuence des magistrats, qu'il est 
pour réduire ce royaume à une langueur mortelle : car 
c'est un moyen très-certain et ordinaire pour transporter 
l'or et l'argent hors de nostre royaume, les estrangers four- 
nissant volontiers à nos subjets auec grand auantage la 
cause de leur ruine, par le débit qu'ils leur font des choses 
du tout inutiles à la vie, dont tres-sagement ils n'usent pas 
eux-mesmes. D'oii vient qu'aucuns de nos subjets, pour 
ester ce profit aux estrangers, et remédier, ce leur semble, 
à ce desordre, ont voulu, tant ils sont ingénieux à la ruine 
du public, imiter et contrefaire ces marchandises, leur 
imposant neantmoins un prix aussi excessif, comme si elles 
estoient apportées de dehors; ce qui augmente le mal, le 
rendant plus facile et plus commode. D'ailleurs, une grande 
partie de nos subjects, par exemple ou par un vain désir de 
paroistre, s'engagent tellement à la despense de ces mar- 
chandises superflues, que la ruine des meilleures familles 
semble ineuitable, et s'ostent le moyen de nous seruir, s'il 
suruenoit quelque occasion de les employer. Ne pouuans 
donc plus supporter, sans une manifeste diminution de 
nostre authorité, un si grand mespris de nos ordonnances ; 
et voulans preuenir la ruine qui menace nos subjets de 
toutes sortes de qualitez, par les grandes despenses où la 
vanité les oblige, Nous estimons deuoir opposer de nouueaux 
remèdes à ce mal, qui s'est insensiblement accumulé dans 
le corps de l' Estât, et de faire les loix, non à la vérité pro- 
portionnées à cette effrénée licence, à laquelle, auec l'aide 
de Dieu, nous espérons peu à peu de mettre ordre, mais 
tel qu'une partie du mal, (jui presse le plus, sera reprimée. 
Avons, del'aduisde nostre Conseil, auquel cette matière a 
esté mise en délibération, et de nostre certaine science, 



LOIS SOMPTUAIRES. 79 

pleine puissance et authorité royale, fait et faisons très- 
expresses inhibitions et défenses à tous nos subjets, de 
quelque qualité et condition qu'ils soient, d'appliquer et 
porter doresnauant , à commencer huictaine après la pu- 
blication du présent edict, en leurs chemises, collets, 
manchettes, coëffes et autres linges, aucunes découpures, 
broderies de fil d'or ou d'argent, passemens, dentelles, . 
poinct-coupez, manifacturez tant dedans que dehors nostre 
royaume, fors les passemens qui seront faits en nostre dit 
royaume, iusques au prix et valeur de neuf liures chacune 
aulne, desquels nous leur permettons l'usage, et ce, sur 
peine, à rencontre des contreuenans, de confiscation desdits 
linges et ouurages, et, en outre, de quinze cens liures d'a- 
mende, applicables le tiers aux dénonciateurs, les deux 
autres tiers au principal hospital de la ville où les jugemens 
et sentences seront rendues. Et, d'autant que les marchands 
lingers ont esté ceux qui ont donné occasion au luxe et 
despenses excessiues qui se sont faites par nos subjets en 
l'usage desdits ouurages, par le moyen du trafic qu'ils en 
ont fait auec les estrangers, y estans attirez par le grand 
gain qu'ils faisoient en ce commerce; afin d'en retrancher 
entièrement la cause, avons pareillement fait tres-expresses 
inhibitions et défenses à tous marchands lingers et autres 
de nos subjets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, 
de trafiquer desdits ouurages et marchandises, ci-dessus 
défendues, tant dedans que dehors nostre royaume, ny les 
exposer en vente à nosdits subjets, après le temps cy-dessus 
porté, et ce, à peine contre chacun des contreuenans, de 
confiscation de tous lesdits ouurages et marchandises, et 
de trois mille liures d'amende, le tiers applicable aux dé- 
nonciateurs, et les deux autres tiers à l'hospital principal 
des lieux où ils seront demeurans etdomicihez, et, en outre, 
d'estre déclarez incapables de pouuoir exercer aucun trafic 
ny commerce, sans que, pour quelque cause et occasion que 
ce soit, ils puissent à l'aduenir estre restablis ;i exercer le- 



80 RECUEIL CURIEUX. 

dit commerce. Et, afin que lesdits marchands ne prennent 
occasion de continuer ledit trafic, supposant que ce sont 
marchandises qu'ils auoient auant nostre présent edict, 
voulons et ordonnons que, quinzaine après la publication 
d'iceluy, ils se transportent es greffes des justices ordi- 
naires des lieux où ils seront demeurans et domiciliez, pour 
là affermer et déclarer la quantité qu'ils ont par deuers eux 
desdites marchandises, dont ils laisseront un inuentaire 
signé d'eux, sur lequel lesdits juges ou autres, par eux 
commis, pourront faire la visite desdits ouurages, en pré- 
sence des maistres et gardes de la marchandise, sans que 
pour ce lesdits juges ny autres puissent, pour raison de 
ladite visite, prendre n'y exiger aucun salaire. Voulons et 
entendons que les sentences et jugemens de confiscation et 
amendes, qui seront rendus à l'encontredescontreuenans, 
soient exécutez, nonobstant oppositions et appellations 
quelconques. 

Si donnons en mandement à nos amez et féaux conseil- 
lers les gens tenans nos cours de Parlements, baillifs, se- 
neschaux, juges ou leurs lieutenans, et à tous nos autres 
justiciers et officiers qu'il appartiendra, que ces présentes 
ils facent lire, publier, registrer, exécuter, garder et ob- 
seruer inuiolablement, selon leur forme et teneur ; enjoi- 
gnons à nos procureurs généraux, leurs substituts presens 
et à venir, y tenir la main, et faire toutes les diligences re- 
quises et nécessaires pour ladite exécution, sur peine de 
Nous respondre des contrauentions, en leurs propres et 
priuez noms : car tel est nostre plaisir. En tesmoin de quoy. 
Nous auons fait mettre nostre secl à ccsdites présentes. 
Donné à Sainct Germain en Laye, le dixhuictieme iour de 
nouembre, l'an de grâce mil six cens trente trois, et de 
nostre règne le vingtquatrieme. Signé, Louis, et sur le 
reply, par le Roy, 

De LOMENIE, 



LOIS SOMPTUAIRES. 81 

Et seellée , sur double queue, du grand seau de cire iaune. 

Et ehcor àcosté estescrit : 

Leuês, publiées et registrées, oûy et ce requérant le 
procureur gênerai du Roy, pour estre exécutées, gardées 
et obseruées selon leur forme et teneur, aux charges et con- 
ditions portées par l'arrest et registre du septième de ce 
mois, et copies collationnées aux originaux d'icelles, en- 
voyées aux bailliages et seneschaussées de ce ressort, pour 
y estre pareillement leuës, publiées, registrées, gardées et 
obseruées, à la diligence des substituts dudit procureur 
gênerai, auxquels enioint d'y tenir la main, et certifier la 
Cour auoir ce fait au mois. A Paris, en Parlement, le dou- 
zième décembre mil six cens trente trois. 

Signé, DU TiLLET. 



EXTRAICT DES REGISTRES DE PARLEMENT. 

Veu par la Cour, les Grand' Chambre, Tournelle et de 
l'Edict assemblées, les lettres patentes en forme d'edict 
données à Sainct Germain en Laye le dixhuictieme iour de 
nouembre mil six cens trente trois, signées Louis, et sur le 
reply, par le Roy, de Lomenib, et scellées en double queue 
du grand seau de cire iaune, par lesquelles et pour les 
causes y contenues, ledit seigneur fait tres-expresses in- 
hibitions et défenses à tous ses subjets, de quelque qualité 
et condition qu'ils soient , de porter doresnauant , à com- 
mencer huictaine après la publication desdites lettres, en 
leurs chemises, collets, manchettes, coiffes et autres linges, 
aucunes découpures, broderies de fil d'or ou d'argent, pas- 
semens, dentelles, poincts-coupez, manufacturez tant de- 
dans que dehors le royaume, fors les passemens qui seront 
faits en sondit royaume , iusques à la valeur de neuf liures 
chacune aulne, et à tous marchands lingers, de trafiquer 
desdits ouurages, ny les exposer en vente, sous les peines 

A il 



82 IIECUEIL CURIEUX. 

y contenues, suiuant et ainsi qu'il est plus amplement porté 
par les dites lettres. Conclusions du procureur gênerai du 
Hoy, la matière mise en délibération : Ladite Cour a or- 
donné et ordonne, que lesdites lettres seront leuës, publiées, 
registrées, et copies d'icelles enuoyées aux bailliages et se- 
neschaussées de ce ressort, pour y estre pareillement leuës, 
publiées, registrées, gardées et obseruées selon leur forme 
et teneur. Et, à ce que fraude ne soit faite à l'exécution 
d'icelles : Ladite Cour, en conséquence desdites lettres, a 
fait et fait inhibitions et défenses , à toutes personnes, de 
porter, en leurs chemises, camisoles, coiffes, collets, soit à 
fraizes ou rabats, manchettes, mouchoirs tant de col qu'au- 
tres, bas à botter et autres linges, aucunes découpures, 
broderies de fil, soye, capiton, or ou argent, ny mettre sur 
iceux aucune dentelle, passemens, poinct-coupez et autres 
enrichissemens, manufacturez tant dedans que dehors le 
royaume, fors les passemens qui seront faits dans le royaume, 
iusques à la valeur de neuf liures l'aulne seulement; et sans 
que l'on puisse coudre ny appliquer deux ou plusieurs pas- 
sements ou entretoiles ensemble, ny que l'on puisse porter 
sur le col ou ailleurs plus d'une pièce qui soit garnie dudit 
passement, soit fraizes, rabats, manchettes, mouchoirs, 
tour de^col ou autre, ny qui ait plus d'ouurage que le tour 
d'icelle, le tout sur les peinçs portées par lesdites lettres, 
enjoint aux officiers de tenir la main à l'exécution desdites 
lettres, et ce qui sera par eux ordonné, exécuté, nonobstant 
oppositions ou appellations quelconques, et sans préjudice 
d'icelles. Faict en Parlement, le septième décembre mil six 
cens trente trois. ^^igné, du Tillet» 

16 avril 16U (LOUIS Xlll). 

Déclaration du Boy, portant règlement ijeneral sur lare formation 

(les habits. 

LOULS, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Na- 



LOIS SOMPTUAÏBES. 83 

uarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. 
Nostre extrême affection vers nos subjets nous donnant vn 
désir continuel d'exécuter tant de bons desseins mention- 
nez en nostre Déclaration du 17 ioar de januier dernier, 
vérifiée en nostre cour de Parlement le dix-huictième du- 
ditmois, Nous auons résolu de pouruoir présentement (ainsi 
qu'auec la grâce de Dieu, Nous ferons ensuite à tout le 
reste) à ce qui regarde le luxe des habits, lequel est monté 
iusques à un tel excès, que mesmes les riches en ressen- 
tent de l'incommodité et les autres sont quelquefois con- 
traints de recourir à de mauuais moyens, pour soutenir 
une si grande et si vaine despense : l'imitation, en sembla- 
bles desordres, estant un mal si contagieux, que la cous- 
tume autorise, en peu de temps, les superfluitez que chacun 
blasme dans leur naissance : et force les plus sages, de 
suiure auec regret, un abus introduit par le dérèglement 
de l'esprit de quelques particuliers, et deuenu public par 
la trop grande facilité, auec laquelle on se laisse aller à 
leur mauuais exemple. A quoy l'authorité absolue du souue- 
rain, estant seulecapable d'apporter remède, en reprimant, 
par la crainte des loix, ce mal que l'usage rend comme 
nécessaire à ceux mesmes qui l'improuuent le plus. Nous 
voulons y pouruoir de telle sorte, qu'il ne puisse renaistre 
à l'aduenir : et par un soin digne d'un prince qui n'estime 
point de tiltre plus glorieux, queceluy de Père de son peu- 
ple , procurer du soulagement à infinies personnes, en les 
empeschant d'employer leursbiensà des despenses inutiles. 
A ces causes, del'aduis de nostre Conseil, et de nostre pleine 
puissance et authorité royale, auons statué et ordonné, sta- 
tuons et ordonnons ce qui ensuit : 

PREMIÈREMENT. 

Défendons à tous nos subjets, de quelque âge, qualité et 
condition qu'ils soient, de porter, enhabillemens ou autres 
ornemens, comme baudriers, ceintures, pendans-d'espées. 



84 RECUEIL CURIEUX. 

cordons de chapeaux, eguillettes , jartieres, écharpes, 
nœuds et rubans, aucuns draps ny toiles d'or et d'argent 
fin ou faux, porfilleures, broderies de perles ou pierreries, 
boutons d'or ou d'argent d'orpheuerie : ny pareillement, 
passemens, franges, emboutissemens, cordons, canetilles, 
boutons, velours, satin, taffetas ou autres estoffes de soye, 
crespe, gaze, toiles et linges, barrez, meslez, couuerts ou 
passez d'or ou d'argent fin ou faux, comme dit est, ou 
choses équipolentes qui puissent seruir sur les personnes, 
en quelque sorte et manière que ce soit, sur peine de con- 
fiscation desdites choses, et de quinze cents liures d'amende, 
les deux tiers applicables à l'hospital principal des villes 
où les contrauentions seront faites, et l'autre tiers auec les 
choses confisquées, moitié au dénonciateur, et l'autre aux 
commissaires, sergens et archers qui les auront arrestez. 

II. 
Voulons que les plus riches et somptueux habillemens 
soient de velours, satin, taffetas et autres estoffes de soye 
seulement, sans aucun enrichissement, que de deux bandes 
de broderie de soye, ou de deux passemens : lesquels 
passemens ou bandes de broderie ne pourront estre plus 
larges que d'un doigt chacune, ny estre appliquées, sur les 
habits des hommes, qu'à l'entour du collet et bas de leurs 
manteaux, et sur le long et canon de leurs chausses, cous- 
tures des manches, haut de manches, au milieu du dos, et 
le long des boutons et boutonnières, et aux extremitez des 
basques des pourpoints. 

m. 

Et quant aux habits des femmes, filles et enfans, lesdits 
galons ou passemens, ou bandes de broderie cy-dessus, 
seront seulement appliquées à l'entour du bas etdeuant des 
robes et juppes, et sur le milieu des manches, autour des 
basques et corps de robes et juppes. 

IV. 

Défendant, par ce moyen, à tous nosdits subiets, d'user, 



LOIS SOMPTUAIKES. 85 

en leurs habillemens qu'ils porteront , tous autres orne- 
mens, comme passemens de Milan ou autre de satin brodé ; 
ensemble toutes broderies , piqueures, cmboutissemens , 
chamarures de passemens, boutons, houpes, tortils, cane- 
tilles, chaisnettes, arrière-points, cordons, nœuds et autres 
choses semblables, qui pourront estre cousues en forme de 
broderie, et dont les habillemens ou partie d'iceux puis- 
sent estre couuerts et enrichis : à peine, comme dit est, de 
confiscation desdits habits et ornemens, et de quinze cens 
liures d'amende, applicables les deux tiers à l'hospital du 
lieu oii les contrauentions seront faites, et l'autre tiers, 
auec les habillemens et ornemens, moitié au dénonciateur, 
l'autre moitié aux commissaires, archers et sergens qui les 
auront pris. 

V. 

Défendons pareillement à tous nos subiets, de quelque 
qualité et condition qu'ils soient, de faire porter à l'adue- 
nir aucuns habits de soye à leurs pages, laquais et cochers, 
que nous voulons estre vestus de laine, sans aucune bande 
de velours ny broderie, mais auec deux galons sur les 
coustures et extremitez de leurs habits seulement. 

VI. 

Défendons, en outre, à tous tailleurs, brodeurs, pourpoin- 
tiers, chausse tiers, et autres ouuriers, tant de nostre suite, 
que demeurans aux villes, ou ailleurs, de faire ou faire 
faire aucuns habillemens et autres choses cy dessus dé- 
fendues, sur peine, s'ils sont trouuez contreuenans à nostre 
présente ordonnance, d'estre déclarez infâmes, priuez de 
l'exercice de leur mestier, sans espérance d'y pouuoir ren- 
trer, et de trois cens liures d'amende, applicables comme 
dessus. 

VIL 

N'entendons neantmoins comprendre, aux défenses de 
porter aucun ornement d'or ou d'argent d'orpheueries, les 
gardes d'espées et le bout des fourreaux, les boucles des 



86 RECITEIL CURIEUX. 

ceintures, pendans d'espées, baudriers et cordons de cha- 
peaux : toutes lesquelles choses pourront estre d'or ou d'ar- 
gent. 

VIll. 

Défendons, en outre, à tous carossiers , de faire vendre 
ny débiter, du iour de la publication des présentes, aucuns 
carosses, litières, brodez d'or, d'argent ou de soye, en 
quelque façon et manière que ce soit , ny chaniarrez de 
passemens d'or ou d'argent, de passemens de Milan, satin 
brodé ou passemens veloutez : ny pareillement faire dou- 
bler, d'aucune estoffe de soye, les bottes, mantelets, cus- 
todes, bouts et goutieres desdits carosses : ny mesme 
faire dorer les bois desdits carosses et litières: à peine, 
contre les carossiers et autres ouuriers contreuenans , de 
cinq cens liures d'amende, de confiscation de la marchan- 
dise et ouurage , et d'estre déclarez infâmes, bannis pour 
cinq ans du ressort des Parlemens ou les contrauentions 
seront faites, sans qu'ils puissent iamais exercer aucun 
mestier : lesdits cinq cens liures d'amende et choses con- 
fisquées, applicables comme dit est cy-dessus. 

Si donnons en mandement, à nos amez et féaux conseil- 
lers les gens tenans nos cours de Parlemens, et à tous nos 
baillifs, seneschaux , preuosts et autres nos justiciers, que 
nostre présente ordonnance ils facentlire, publier et regis- 
trer par tous les lieux et endroits de leurs ressorts, iurisdic- 
tions et destroits, et icelle de poinct en poinct entretenir, 
garder et obseruer inuiolablement : sur peine à ceux , qui 
dans quinzaine , après la publication de ces présentes , se- 
ront trouuez y avoir contreuenu, de confiscation d'habits et 
de quinze cens liures d'amende, applicables comme dit est 
cy-dessus. Lesquelles peines nous voulons estre exécutées, 
nonobstant oppositions ou appellations quelconques, et 
pour lesquelles ne voulons estre différé , et sans préjudice 
d'icelles, mandons en outre aux procureurs généraux de 
nos Parlemens et leurs substituts, de faire obseruer et tenir 



LOIS SOMPTUAIRES. 87 

la main à l'exécution de ces présentes , faisant toutes les 
poursuites et réquisitions nécessaires , en sorte qu'il n'y 
soit contreuenu en aucune forme et manière que ce soit ; 
car tel est nostre plaisir. Donné à Sainct-Germain enLaye, 
le seizième iour d'auril , l'an de grâce mil six cens trente- 
quatre et de nostre règne le vingt-quatrième. Signé, Louis. 
Et plus bas, par le Roy, de Lomenie, et scellée du 
grand seau de cire iaune sur double queue. 

Et au dessous est écrit : 

Leuës, publiées, registrées, ouy et ce requérant le pro- 
cureur gênerai du Roy , pour estre exécutées , gardées et 
obseruées selon leur forme et teneur : et que copies coUa- 
tionnées aux originaux d'icelles seront enuoyées aux bail- 
lages et seneschaussées de ce ressort, pour y estre pareil- 
lement leuës , publiées , registrées , gardées et obseruées à 
la diligence des substituts dudit procureur gênerai, aus- 
quels enioint d y tenir la main, et en certifier la Gourauoir 
ce fait au mois. A Paris, en Parlement, le neufieme may mil 
six cens trente-c[uatre. 

Signé , DU TiLLET. 



16/1/1-1677 (LOUIS XIV). 

Ordonnances contre le luxe et la superfuité des habits. 

I. 

LOUIS, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Na- 
varre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. 
Comme il n'y a point de cause plus certaine de la ruine 
d'un Etat, que l'excès d'un luxe déréglé, qui, par la sub- 
version des familles particulières, attire nécessairement 
celle du public : aussi, ne voulons-nous rien obmettre de 
tout ce qui peut témoigner le désir que Nous avons de pré- 
venir ce mal, et d'en préserver notre royaume par de bonnes 



88 RECUEIL CURIEUX. 

et sévères loix. En qiioy Nous nous sommes d'autant plus 
confirmez, que ce seroit en vain que nous travaillerions à 
soutenir par les armes la gloire et la grandeur de cet Etat, 
si cependant nous souffrions qu'il fut affoibli par le dérè- 
glement de ceux qui ne gardent aucune mesure en leurs 
vaines et excessives dépenses. Outre que c'est chose digne 
de notre soin de ne permettre point qu'au milieu des néces- 
sitez publiques, et pendant que la pluspart de nos sujets 
sont incommodez par les impôts et les subsides extraordi- 
naires, les autres fassent montre de leurs richesses, et les 
employent avec profusion en des superfluitez et des vanitez 
inutiles ; au lieu qu'ils les pourroient plus utilement faire 
servir au public et les reserver pour le secours de leur pa- 
trie. Pour arrêter donc le cours de ce desordre, et apporter 
des remèdes à ce mal, avant qu'il se soit fortifié par la 
licence et par le temps; Nous avons considéré que les dé- 
penses 011 le public est plus intéressé, se font aux habits, 
oii l'on employé les étoffes et les passemens d'or et d'ar- 
gent, et aux ouvrages de fil qui viennent des païs étran- 
gers ; de sorte qu'outre le transport de nos monnoyes em- 
ployées à l'achapt de telles étoffes, il se consume encore 
dans notre royaume une grande quantité d'or et d'argent 
que l'on convertit en de semblables ouvrages, dont il n*en 
revient au public aucune utilité, mais, au contraire, un très 
notable préjudice, qui est encore augmenté par l'abus de 
quelques marchands, qui fondent les monnoyes pour les 
faire entrer dans les manufactures. C'est pourquoy, avant 
que le mal soit plus fort que les remèdes, et pour conserver 
les richesses dans notre royaume, en empêchant la dissi- 
pation des biens de nos sujets, Nous ne desirons pas seule- 
ment de renouveller les edits qui ont été ci-devant faits 
contre le luxe, mais encore par la rigueur que nous y ap- 
portons. Nous en voulons procurer l'exacte observation. A 
ces causes, sçavoir faisons, qu'après avoir mis cette affaire 
en délibération en notre Conseil; de l'avis de la Reine ré- 



LOIS SOJll'TUAlRES. 89 

gente notre très honorée danie et mère, et de notre cer- 
taine science, pleine puissance et autorité royale, Nous 
avons statué et ordonné , statuons et ordonnons, par ces 
présentes, ce qui ensuit : 

Premièrement. — Faisons très expresses inhibitions et 
défenses à tous nos sujets, de quelque qualité et condition 
qu'ils soient, de porter es habits ou ornemens, comme 
cordons, baudriers, ceintures, porte-épées, aiguillettes, 
écharpes, jarretières, nœuds, rubans, tissus, ou tels autres 
ornemens qui puissent être, aucunes étoffes d'or et d'ar- 
gent, ou barrées, ou mêlées d'or ou d'argent fin ou faux, 
à peine de confiscation desdites étoffes, habits et orne- 
mens, et de quinze cens livres d'amende, applicable le 
tiers à l'hôpital des lieux, l'autre tiers aux filles de la 
Magdeleine établies à Paris, et l'autre tiers aux officiers 
qui auront fait les captures. 

11. — Comme pareillement défendons de mettre, sur les- 
dits habits ou autres ornemens, aucunes piqueures, embou- 
tissemens, chamarrures de passemens, boutons, houppes, 
chainettes, porfilures, canetilles, paillettes, nœuds de soye 
ou d'or ou d'argent, fin ou faux, trait ou filé, ou de gez, ou 
autre chose semblable, qui pourront être cousues et appli- 
quées en forme de broderie, et dont les habits et autres 
ornemens puissent être couverts et enrichis. 

III. — Défendons aussi de faire appliquer, sur lesdits 
habits ou autres ornemens, aucunes pierreries, perles, bou- 
tons d'or ou d'argent simple ou doré, cuivre ou laton doré 
ou émaillé, et telle autre façon d'orfèvrerie, telle qu'elle 
puisse être. 

IV. — Voulons que les plus riches et somptueux habille- 
mens soient de velours, satin, talïetas et autres étoffes de 
soye, sans autre enrichissement que deux passemens ou 
dentelle de soye, de deux doigts au plus, ou d'une bande de 
broderie, de largeur d'un pouce : lesquelles dentelles ou 
bandes de broderie seront appliquées sur les étoffes des 

A. 1-2 



90 RECUEIL CURIEUX. 

habits, sans aucune étoffe entre deux ; sçavoir : sur les ha- 
bits des hommes, deux à l'entour de leur collet et au bas 
de leurs manteaux, et sur le long et canons de leurs chausses, 
ouvertures des manches, haut des manches, au milieu du 
dos et le long des boutons et boutonnières, et aux extré- 
mitez des basques des pourpoints ou juppes. 

V. — Et quant aux habits des femmes , filles et enfans 
portans robes, lesdits passemens ou broderie, d'un pouce 
de largeur, y seront appliquez, sans pouvoir mettre aucune 
étoffe entre deux, ainsi que dessus ; sçavoir : deux passe- 
mens et dentelles, de la susdite largeur, àl'entour du bas et 
au devant des robes et juppes, sur le milieu des manches, 
autour des basques et corps des robes et juppes. 

VI. — Défendons, en outre, à tous nos sujets, de quelque 
qualité et condition qu'ils soient, de faire porter à leurs 
pages, laquais et cochers, aucuns habits de soye, ou bandes 
de velours, satin ou autre étoffe de soye : voulons qu'ils 
soient vêtus d'étoffe de laine, avec deux gallons sur les cou- 
tures et extremitez des habits seulement. 

Yll. — Faisons pareillement très expresses inhibitions 
et défenses, à tous marchands, de trafiquer es païs étran- 
gers d'aucunes étoffes, passemens d'or ni d'argent, vrai ou 
faux, ni de faire ou faire faire lesdites étoffes, passemens, 
franges d'or ni d'argent vrai ou faux en notre royaume, à 
peine de confiscation desdits ouvrages, trois mille livres 
d'amende applicable comme dessus, et d'être déclarez 
indignes d'exercer ci-après la marchandise, ni autres 
charges. 

yill. — Défendons à tous tailleurs, brodeurs, caros- 
siers, selliers, de faire aucuns ouvrages de leur métier, oiî 
il y ait aucune broderie, pnssemens, frange d'or ni d'ar- 
gent, et généralement aucun or ni argent, vrai ou faux, à 
peine de confiscation desdits ouvrages, quinze cens livres 
d'amende, et d'être privez ci-après de l'exercice de leur 
métier ; lesdites amendes et marchandises confisquées et 
applicables comme dessus. 



LOIS SOMPTDATRES. 91 

IX. — Désirant pareillement empêcher les dépenses 
excessives qui se font en passemens, dentelles et autres 
ouvrages de fil qui viennent des pais étrangers; Nous fai- 
sons très expresses inhibitions et défenses à tous nos sujets, 
de quelque qualité et condition qu'ils soient, de porter huit 
jours après la publication de la présente Déclaration, en 
leurs linges, collets, manchettes, bas à botter, et générale- 
ment en tous autres linges, aucuns passemens, dentelles, 
entretoiles, points de Gennes, pontignacs, points-coupez, 
ou autres ouvrages de fil quelconques faits es païs étran- 
gers : à peine, contre les contrevenans, de confiscation des 
ouvrages qu'ils porteront, et de quinze cens livres d'amende, 
applicable comme dessus. 

X. — Et d'autant que les marchands lingers sont la 
principale cause du luxe et des dépenses excessives qui se 
sont faites par nos sujets. Nous leurs faisons très expresses 
inhibitions et défenses,et à tous nos autres sujets, de quelque 
qualité et condition qu'ils soient, d'acheter ni faire trafic 
d'aucuns ouvrages de fil faits hors notre royaume, et à tous 
ouvriers en linge , d'en employer en leurs ouvrages. 

XI. — Et, en cas de contravention à nosdites défenses 
par lesdits marchands, voulons que toute la marchandise 
dont ils se trouveront avoir trafiqué hors de notre royaume, 
soit brûlée, et lesdits marchands condamnez en six mille 
livres d'amende, applicable comme dessus, et privez pour 
jamais de faire aucun exercice de marchandise, ni d'aucune 
autre charge. 

XII. — Et afin que lesdits marchands ne prennent occa- 
sion de continuer ledit trafic, supposant que ce sont mar- 
chandises qu'ils avoient avant notre présent edit; voulons 
et ordonnons que, quinzaine après la publication d'icelui, 
ils se transportent es greff"es des juri-dictions ordinaires 
des lieux où ils seront demeurans et domiciliez ; pour là 
afQrmer et déclarer la quantité qu'ils ont pardevers eux 
desdites marchandises étrangères, dont ils laisseront un 



92 RECUEIL CURIEUX. 

inventaire signé d'eux; sur lequel inventaire enjoignons 
ausdits juges ordinaires de faire la visite desdites mar- 
chandises , en présence des maitres et gardes de la mar- 
chandise, sans que pour ce ils puissent prendre ni exiger 
aucun salaire. 

XIII. — Enjoignons pareillement aux maitres et gardes 
desdites marchandises, de veiller et tenir la main à ce qu'il 
ne s'achette et débite aucunes des marchandises et ouvrages 
défendus, dans les boutiques des marchands, et faire in- 
continent le rapport à la police des contraventions qui 
seront faites, à peine d'être privez, pour leur négligence, 
de pouvoir jamais exercer la marchandise. 

XIV. — Voulons et entendons que les sentences et juge- 
mens des confiscations et amendes, qui seront rendus à 
rencontre des contrevenans à nos présentes défenses, soient 
exécutez nonobstant oppositions ou appellations quelcon- 
ques, et sans préjudice d'icelles. Si donnons en mande- 
ment à nos amez et féaux conseillers, les gens tenans nos 
cours de Parlement, bailhfs, sénéchaux, juges ou leurs 
lieutenans, et à tous nos autres justiciers et officiers qu'il 
appartiendra, que ces présentes ils fassent lire, publier, 
registrer, exécuter, garder et observer inviolablement, 
selon leur forme et teneur. Enjoignons à nos procureurs 
généraux, leurs substituts, y tenir la main, et faire toutes 
les diligences requises et nécessaires pour ladite exécution ; 
car tel est notre plaisir. En témoin de quoy. Nous avons fait 
mettre notre scel à cesdites présentes. Donné à Paris, le 
dernier jour de may, l'an de grâce mil six cens quarante 
quatre, et de notre "règne le deuxième. Signé, LOUIS; et 
plus bas, par le Roy, la Pieine régente sa mère, présente, 
DE GUENEGA.UD ; et scellécs, sur double queue, du grand 
sceau de cire jaune. 



II. 
LOUIS, par la e^race de Dieu, Roy de France et de 



LOIS SOMPTUAIIIES. 9S 

Navarre; à tous ceux qui ces présentes lettres verront, 
Salut. Considérant combien il importe au bien de notre 
Etat, que les réglemens ci-devant faits par notre Edit sur 
le fait des passemens et autres étoffes d'or et d'argent, 
soient exactement observez ; et que les inexécutions cau- 
soient un si grand dommage et un préjudice tel , que, le 
désordre continuant, notre royaume se trouveroit en peu 
d'années épuisé de monnoye d'or et d'argent : étant bien 
avéré par les avis que l'on a eus de divers endroits, que le 
désir de gagner avoit donné sujet à quelques villes du 
royaume de fondre les espèces d'or et d'argent avec un tel 
excès, que quelques défenses qui ayent été faites, l'on a 
consommé en la ville de Lyon seulement jusqu'à la valeur 
de cent mille livres par semaine, pour employer aux manu- 
factures d'or et d'argent ; en sorte que le commerce d'ar- 
gent en reçoit une si notable diminution, qu'il ne peut plus 
continuer. Et d'autant qu'il n'est pas juste que la passion 
des uns de s'enrichir, et des autres de faire telles inutiles 
dépenses, soit cause de la ruine de notre Etat, laquelle ne 
se pourroit éviter, s'il n'y étoit apporté un prompt remède : 
Nous avons jugé à propos de pourvoir à ce désordre par 
un bon règlement, pour ôter à nos sujets l'usage de l'or et 
de l'argent, tant en étoffes, qu'aux autres choses qui ne 
servent qu'au luxe. Et comme ce n'est pas assez pour con- 
server l'or et l'argent dans l'Etat, d'en empêcher l'usage 
en choses inutiles ; mais qu'il est encore nécessaire de tenir 
la main qu'il ne soit transporté hors le royaume pour 
fournir aux achapts des marchandises qui n'apportent au- 
cune commodité, et qui ne servent qu'à contenter la pas- 
sion de quelques esprits déréglez : Nous avons aussi estimé 
nécessaire de faire des défenses de porter aucuns passemens 
et ouvrages de fil, quels qu'ils puissent être, manufacturez 
tant dedans que dehors le royaume ; afin qu'en ôtant en- 
tièrement l'usage des passemens de fil, l'on ôtat le moyen 
d'en faire venir des païs étrangers, qui ne se peuvent que 



94 RECUEIL CURIEUX. 

difficilement connoitre d'avec ceux qui se font dans le 
royaume. Or, comme l'expérience a fait connoître jusqu'icy 
que tous les réglemens, qui ont été faits par les Rois nos 
prédécesseurs et Nous, ont été inutiles et sans exécution, 
et n'ont servi qu'à faire voir le mépris de leur autorité, la 
foiblesse des magistrats et la corruption des mœurs du 
siècle, qui a toujours prévalu sur la justice de la loy. Nous 
nous sommes résolus, pour donner plus de force aux loix, 
et en faire ressentir l'utilité au public, que Nous nous pro- 
posons d'y ajouter notre exemple, en exécutant nous-mêmes 
ce que Nous commandons; afin que la même puissance qui 
le fait connoitre nécessaire à la raison, le rende désirable 
à la volonté, et que nos sujets ayent honte de mépriser une 
loy que Nous observons nous-mêmes. A ces causes, de 
l'avis de la Reine régente, notre tres-honorée dame et mère, 
de notre très-cher et tres-amé oncle le duc d'Orléans, de 
notre très-cher et très-amé cousin le prince de Gondé, de 
notre très-cher et tres-amé cousin le cardinal Mazarin : 
avons fait et faisons très expresses inhibitions et défenses à 
tous nos sujets , de quelque qualité et condition qu'ils 
soient, de porter aucunes étoffes d'or ni d'argent spéci- 
fiées en notre Edit du mois de may dernier, vérifié en no- 
tre cour de Parlement, que Nous voulons être exactement 
observé sous les peines portées par icelui. Et afin d'ôter 
à nos sujets tout moyen de contrevenir à nos règlements, 
voulons que, dans huitaine, pour toutes préfixions et délais, 
du jour delà publication des présentes, les marchands de 
notre bonne ville de Paris portent, au prévôt de Paris ou 
son lieutenant civil, un état par le menu de toutes les étof- 
fes, passements et autres ouvrages d'or et d'argent qu'ils 
ont en leurs boutiques et autres lieux ; lequel état sera cer- 
tifié d'eux, à peine de confiscation de la marchandise com- 
prise en icelui, en cas que ledit état ne soit trouvé vérita- 
ble : avec défense à l'avenir de vendre, troquer, ni débiter 
aucunes desdites marchandises , tant aux étrangers qu'à 



LOIS SOMPTUATRES. 95 

nos sujets , sans notre permission expresse ; et à tous ou- 
vriers de les employer en leurs ouvrages, sans ladite per- 
mission. Faisons pareillement défenses à toutes personnes, 
de quelque qualité et condition qu'elles soient , sans au- 
cuns en excepter, de faire dorer leurs carosses, chaises ou 
calèches, ni de faire mettre en iceux aucunes franges, 
broderies , passemens d'or et d'argent, faux ou vray. Et 
seront tenus nosdits sujets, dans quinzaine après la publi- 
cation desdites présentes, de faire ôter, de leurs carosses, 
chaises ou calèches , tous les passemens , franges et bro- 
deries d'or et d'argent, et en faire effacer les dorures, à 
peine de confiscation des carosses , des chaises, calèches 
et chevaux, et de quinze cens livres d'amende contre les 
contrevenans. Et quant aux passemens et autres ouvrages 
de fil, enjoignons pareillement à tous marchands de por- 
ter audit prévôt de Paris ou son lieutenant civil, huitaine 
après la publication des présentes , un état de tous lesdits 
ouvrages, certifié par eux, à peine de confiscation, en cas 
d'omission , de toutes les marchandises contenues audit 
état ; avec défense à tous nosdits sujets, de quelque qualité 
et condition qu'ils soient , quinzaine après la publication 
des présentes, de porter aucuns passemens, pointz- coupez, 
pontignacs , ou autres ouvrages de fil , manufacturez tant 
dedans que dehors le royaume; et à tous ouvriers, de 
les employer en aucune sorte et manière que ce soit, et aux 
marchands, de vendre et troquer lesdits ouvrages de fil , 
tant aux étrangers qu'à nos sujets, sans notre permission 
expresse, à peine de confiscation desdits ouvrages, et au- 
tres grandes peines, s'il y echet. Si donnons en mande- 
ment à nos amez et féaux conseillers, les gens tenant notre 
cour de Parlement de Paris , que ces présentes ils ayent 
à faire lire , publier et enregistrer selon leur forme et te- 
neur, et le contenu en icelles faire garder et observer in- 
violablement, sans qu'il y soit contrevenu en aucune sorte 
et manière que ce soit. Mandons à notre procureur gêné- 



96 r.ECLElL CURIEUX. 

rai de tenir soigneusement la main à ladite exécution; car 
tel est notre plaisir; en témoin de quoy, Nous avons fait 
mettre notre scel à cesdites présentes. Donné à Paris, le 
douzième jour de décembre, l'an de grâce IGlik et de notre 
règne le deuxième. Signé, LOUIS, et sur le reply, par le 
Roy, la Reine régente, sa mère, présente, de Guenegaud. 
Et scellées, sur double queue, du grand sceau de cire jaune. 



III. 

LOUIS, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Na- 
varre ; à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. 
La considération des dommages qu'apporte dans notre 
Etat le luxe , qui en consume les meilleures familles, en 
produisant tous les jours des curiositez vaines et superflues 
en la parure des habits. Nous auroit fait résoudre, dès l'en- 
trée de notre règne, à chercher les remèdes que Nous au- 
rions crû nécessaires pour le réprimer. Par nos Déclarations 
des dernier may et douzième décembre l^kk. Nous au- 
rions réglé tout ce que Nous permettions à nos sujets pour 
l'ornement de leurs habits. Mais lorsque le public com- 
mençoit à ressentir les commoditez de ce règlement, l'ob- 
servation en fut traversée par le malheur des troubles in- 
testins, qui, pendant les dernières années de notre minorité, 
ont violé en plusieurs manières l'autorité des lois. Comme 
il a plu à Dieu de Nous donner la force d'éteindre les dan- 
gereuses factions que nos ennemis avoient suscitées dans 
le cœur de notre royaume : que Nous desirons que la mé- 
moire de ces malheurs soit pour jamais abolie , et que les 
confusions et les désordres qu'ils ont causez, soient entière- 
ment reparez : il est principalement nécessaire de remettre 
en vigueur les susdits règlements, et de faire observer nos 
premières intentions pour la reformation du luxe et des dé- 
penses insupportables qui se font dans l'étoffe et parure des 
vêtemens, tant au pi-ojurlice de l'Etat, dont la richesse di- 



LOIS SOMPTUAIRES. 97 

minuê notablement, par la consomption de l'or et de l'ar- 
gent qui se perdent entièrement en ces ouvrages, qu'à la 
ruine de nos sujets, qui se dépouillent imprudemment de 
leurs biens par ces dépenses excessives ; et particulière- 
ment de notre noblesse , qui, par le mauvais exemple , et 
par une fausse émulation , se laisse engager à des profu- 
sions qui détruisent les maisons, et qui font que plusieurs 
deviennent à charge à l'Etat, perdant les moyens de sou- 
tenir le luxe de leur naissance , et de Nous rendre le ser- 
vice qu'ils nous doivent. A ces causes, et après avoir mis 
cette affaire en délibération en notre Conseil, où étoient la 
Reine, notre très honorée dame et mère, et notre très-cher 
frère unique, le duc d'Anjou, plusieurs princes et autres 
grands et notables personnages ; de leur avis, et de notre 
certaine science, pleine puissance et autorité royale, avons 
dit, statué et ordonné, disons, statuons et ordonnons, par 
ces présentes signées de notre main, ce qui ensuit : 

Premièrement. Faisons très expresses inhibitions et 
défenses à tous nos sujets, de quelque quaUté et condition 
qu'ils soient, de porter, en leurs habits ou ornemens, comme 
cordons, baudriers, ceintures, porte-épées, gands, aiguil- 
lettes, écharpes, jarretières, boutons, nœuds, rubans, 
tissus ou autres ornemens tels qu'ils puissent être, aucun 
or ou argent, ou soye mêlée d'or ou d'argent fm ou faux ; 
à la réserve des boutons d'orfèvrerie aux endroits où les 
dits boutons sont nécessaires, et des cordons de chapeau 
d'or ou d'argent trait : à peine de confiscation des dites 
étoffes, habits et ornemens, et de quinze cens livres d'a- 
mende, applicable, le tiers, à l'Hôtel-Dieu de Paris, 
l'autre tiers à l'Hôpital -General des pauvres de ladite 
ville, et l'autre tierà aux officiers qui auront fait les 
captures. 

II. — Gomme pareillement défendons de mettre, sur 
lesdits habits ou autres ournemens, tant d'hommes que de 
femmes, aucunes broderies, piqueures, emboutissemens , 

A. là 



98 RECUEIL CURIEUX. 

chamarrures de passemens, boutons, houppes, chai- 
nettes, porfilures, canetilles, paillettes, nœuds de soye 
ou autres choses semblables, à la reserve d'un seul passe- 
ment, ou d'un rang de boutons, qui pourront être mis aux 
endroits des coutures et bordures desdits habits. 

III. — Défendons, sous les mêmes peines, de mettre 
sur les habits, tant' d'hommes que de femmes, aucuns 
rubans, aiguillettes, cordons, nœuds et autres garnitures, 
de quelque manière que ce soit ; excepté aux endroits oi!i 
tels rubans , aiguillettes ou cordons servent pour attacher 
on nouer. 

IV. — Et, à l'égard des passemens et autres ouvrages 
de fil sur le linge, où l'excès a été jusqu'à présent très 
grand , Nous faisons très expresses inhibitions et défenses 
à tous nos sujets , de quelque qualité et condition qu'ils 
puissent être , de porter en tous leurs linges aucuns passe- 
mens, dentelles, entretoiles, points de Gennes, ponti- 
gnacs, points-coupez , points de Venise, et autres de quel- 
que, nom qu'ils puissent être appelez, ni généralement 
aucuns ouvrages de fil , à l'exception d'un seul passement 
ou dentelle de fil , qui pourra être appliqué autour des 
colets et manchettes des hommes, et colets, mouchoirs et 
manchettes des femmes. 

V. — Et pour modérer la dépense en chapeaux de cas- 
tor, laquelle depuis quelques années est augmentée à 
l'excès , Nous défendons à tous nos sujets de porter aucuns 
chapeaux, de quelque poil ou matière qu'ils puissent être 
faits , dont le prix excède la somme de quarante livres, ou 
au plus de cinquante livres ; et à tous chapeliers, d'en faire 
dorénavant de plus haut prix : à peine de confiscation et 
d'amende arbitraire. 

VI. — Faisons pareillement défenses à toutes personnes, 
de quelque qualité et condition qu'elles soient, six mois 
après la publication des présentes, de se servir de carrosses. 



LOIS SOMPrCJAlRES. 99 

chaises ou calèches dorées, ni d'y faire mettre aucune 
frange , broderie, passement d'or ou d'argent, fin ou faux, 
sous les mêmes peines. 

Voulons et entendons, au surplus, que le présent Règle- 
ment ait lieu , et que l'observation en soit commencée huit 
jours après que la publication en aura été faite ; et que les 
sentences et jugemens des confiscations et amendes, qui 
seront rendues à rencontre des contrevenans à nos pré- 
sentes défenses, soient exécutées nonobstant oppositions 
ou appellations quelconques , et sans préjudice d'icelles. 
Si donnons en mandement à nos amez et féaux conseillers 
les gens tenans nos cours de Parlement , baillifs , séné- 
chaux, juges ou leurs lieutenans, et à tous nos autres jus- 
ticiers et officiers qu'il appartiendra , que ces présentes ils 
fassent lire , publier , registrer , exécuter , garder et obser- 
ver inviolablement, selon leur forme et teneur. Enjoignons 
à nos procureurs généraux et leurs substituts d'y tenir la 
main , et de faire toutes diligences requises et nécessaires 
pour ladite exécution. Et d'autant qu'il importe de répri- 
mer incessamment le luxe, et d'empêcher que nos sujets 
au retour de la campagne ne s'engagent à de nouvelles 
dépenses, et particulièrement en notre bonne ville de 
Paris , où la vérification des présentes ne peut à présent 
être faite , à cause que notre cour de Parlement est encore 
en vacations : Nous voulons néanmoins, et en attendant 
qu'elles y soient enregistrées, qu'elles soient exécutées se- 
lon leur forme et teneur. Mandons, pour cet effet, au prévôt 
de Paris, ou son lieutenant civil, d'y tenir la main , et de 
les faire publier et afficher aux lieux accoutumez, afin que 
nul n'en prétende cause d'ignorance ; voulant que les or- 
donnances et sentences qui seront par lui rendues à cette 
occasion, soient exécutées nonobstant oppositions ou appel- 
lations quelconques : car tel est notre plaisir. En témoin 
de quoy, Kous avons fait mettre notre sçel à cesdites pré- 
sentes. Donnéà Yincennes, le vingt-sixicmc jour d'octobre. 



100 RECUEIL CURIEUX. 

l'an de grâce mil six cens cinquante six , et de notre règne 
le quatorzième. 

Signé, LOUIS ; et plus bas, par le Roy, de Guenegaud. 

Et scellé du grand sceau de cire jaune sur double queue. 

Il est enjoint au crieur de publier le présent édit, et icelui 
afficher aux carrefours et places publiques de la ville et 
fauxbourgs de Paris. Fait ce 29 octobre 1656; signé, 
Daubray. 



IV. 



LOUIS, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Na- 
varre ; à tous ceux c{ui ces présentes lettres verront, Salut. 
Les soins de la guerre ne nous ayant pas permis, tant 
qu'elle a durée, de Nous appliquer autant que Nous l'au- 
rions souhaité, à reformer le dedans de notre royaume, 
Nous n'avions pas laissé néanmoins de défendre par divers 
édits les dépenses superflues et le luxe des habits, qui sont 
des abus inévitables dans les Etats florissans, et qu'on a 
toujours taché de réprimer dans ceux qui ont été les mieux 
policez. Mais nos défenses quoique souvent renouvellées, 
n'ont pas produit tout l'effet que Nous en attendions, soit 
par la licence de nos armées, où il étoit plus chfficile de les 
faire observer, soit par l'artifice de ceux qui profitent de 
ces vaines dépenses, lesquels, au lieu de l'or et de l'argent 
que nous défendions, inventoient sans cesse d'autres orne- 
mens également ruineux à nos sujets : à quoy nous reser- 
4'ant de pourvoir en un temps plus tranquille, Nous nous 
sommes relâchez quelquefois de l'exacte observation de nos 
dits édits. Mais aujourd'huy qu'il a plû à Dieu de nous 
redonner la paix, et avec elle les moyens de veiller plus 
soigneusement que jamais au bien de nos peuples, pen- 
dant que Nous nous ai)pliqaons incessamment à chercher 



LOIS SO>Il>ïL AIRES. 101 

et pratiquer toutes les autres voyes possibles de leur sou- 
lagement; Nous avons résolu de couper, s'il se peut, ce 
mal jusqu'en sa racine, par des défenses plus exactes, et 
qui soient mieux observées, nous y croyant d'autant plus 
obligez, qu'il intéresse principalement ceux de nos sujets, 
ausquels il semble que nous devons une affection plus par- 
ticulière, comme étant les personnes les plus qualifiées de 
l'État, et toute notre noblesse, que ces sortes de dépenses 
incommodent notablement, après celles qu'elle vient de 
faire dans nos armées, et qu'elle est obligée de continuer 
à la suite de notre cour. A ces causes, après avoir fait mettre 
le tout en délibération, Nous avons statué et ordonné, sta- 
tuons et ordonnons, par ces présentes signées de notre main, 
ce qui ensuit. 

Premièrement. — Faisons très expresses inhibitions et 
défenses à toutes personnes, tant hommes que femmes, de 
quelque qualité et condition que ce soit, de porter à l'ave- 
nir, à commencer du premier jour de janvier prochain, en 
leurs habits, manteaux, casaques, juste-au-corps, robes, 
jupes, et autres habits généralement quelconques, même 
en leurs cordons, baudriers, ceintures, porte-épées, aiguil- 
lettes, écharpes, jarretières, gands, nœuds, rubans, tissus 
ou tels autres ornemens, aucunes étoffes d'or ou d'argent 
fin ou faux, à la reserve des boutons d'orfèvrerie sans queue, 
boutonnières d'or et d'argent, ni autres agrémens quel- 
conques; et ce aux endroits seulement où lesdits boutons 
sont nécessaires : à peine de confiscation desdites étoffes, 
habits et ornemens, et de quinze cens livres d'amende, 
applicable le tiers à l'hôpital des lieux, l'autre tiers à l'Hô- 
pital gênerai, et l'autre tiers au dénonciateur et aux offi- 
ciers qui auront fait les captures. N'entendons néanmoins 
en ce comprendre les casaques des gens-d'armes et che- 
vaux-legers de notre garde. 

II. — Comme aussi pareillement Nous défendons de 
mettre sur lesdits habits, tant d'hommes que de femmes, 



102 RECUEIL CIIKIEUX. 

OU autres oniemens, aucune broderie, piquure, chamar- 
rure, guipure, passemens, boutons, houpes, chainettes, 
passepoils, porfilures, cannetille, paillette, nœuds et au- 
tres choses semblables, qui pourroient être cousues et ap- 
pliquées, et dont les habits et autres ornemens pourroient 
être couverts et enrichis; voulant que les plus riches ha- 
billemens soient de drap, de velours, de taffetas, satin et 
autres étoffes de soye unies ou façonnées, non rebrodées, 
et sans autres garnitures que de rubans seulement de taffe- 
tats, ou de satin uni. 

III. — Ne pourront, en outre, nos sujets, de quelque qua- 
lité et condition qu'ils soient, à commencer du premier 
avril prochain, faire porter à leurs pages, laquais, cochers 
et autres valets vêtus de livrées, aucuns habits de soye, ou 
bande de velours, satin, ou autres étoffes de soye. Voulons 
qu'ils soient vêtus d'étoffe de laine, avec deux gallons ou 
passemens de la grandeur d'un pouce au plus, sur les cou- 
tures et extremitez des habits seulement. 

IV. — Défendons pareillement à toutes personnes, de 
quelque qualité et condition qu'elles soient, de se servir de 
carrosses, littieres, calèches, chaises, housses, selles de 
chevaux, et fourreaux de pistolets, où il y ait aucune do- 
rure, broderie d'or, ni de soye, frange d'or ou d'argent 
fin ou faux, à commencer dudit jour, premier janvier pro- 
chain, sur les mêmes peines que dessus. 

V. — Désirant pareillement empêcher les dépenses ex- 
cessives qui se font en passemens, dentelles et autres ou- 
vrages de fil, dont la plupart viennent des païs étrangers; 
Nous faisons expresses inhibitions et défenses à tous mar- 
chands, et autres personnes, à commencer du jour de la 
publication des présentes, de vendre ni débiter aucuns pas- 
semens, dentelles, entretoiles, points de Gennes, points- 
coupoz, broderies de fil, découpures et autres ouvrages de 
fil quelconques faits aux paTs éli'angers, ni autres passemens 
ou dentelles de France, que de la hauteur d'un pouce au 



LOIS SOMPTUAIRES. 103 

plus; h peine de confiscation, et de quinze cens livres 
d'amende applicable comme dessus. Et pour l'exécution 
des présentes, voulons qu'il soit fait exacte perquisition et 
recherche dans les maisons et boutiques des marchands. 
Et comme depuis quelque temps l'usage des canons en bas 
de toile a été introduit dans ce royaume avec un excès de 
dépense insupportable, par la quantité de passemens, points 
de Venise, Gennes, et autres ornemens dont ils ont été char- 
gez; Nous en défendons absolument l'usage, si ce n'est 
qu'ils soient de toile simple, ou de la même étoffe qui est 
permise pour les habits, sans dentelle ni ornements quel- 
conques ; et ce à commencer du premier janvier. Permet- 
tons néanmoins à nos sujets de se servir de colets et man- 
chettes, seulement garnis des passemens qu'ils auront lors 
de la publication des présentes, et les user pendant un an, 
sans pouvoir acheter ni porter, ledit temps passé, autre pas- 
sement à leur colets et manchettes, sinon une seule den- 
telle, de la hauteur d'un pouce au plus, fabriquée dans le 
royaume ; et pourront les marchands envoyer et transporter 
librement hors du royaume, sans payer aucun droit de 
sortie, les passemens qu'ils auront, d'autre qualité que celle 
ci dessus. Si donnons en mandement à nos amez et féaux 
conseillers, les gens tenans notre cour de Parlement à Paris, 
baillifs, sénéchaux, juges ou leurs lieutenans, et à tous nos 
autres justiciers et officiers qu'il appartiendra ; que ces 
présentes ils fassent lire, publier et enregistrer, garder et 
observer inviolablement, selon leur forme et teneur : en- 
joignons à notre procureur général et à ses substituts d'y 
tenir la main, et de faire toutes les diligences et les requi- 
tsitions nécessaires pour l'exécution de ce qu'elles contien- 
nent ; car tel est notre plaisir. En témoin de quoy, Nous 
avons fait mettre notre scel à ces présentes. Donné à Paris, 
le vingt-septième jour du mois de novembre, l'an de 
grâce d660 et de notre rogne le dix-huit. Signé, LOUIS; 
Et plus bas, parle Roy, de Guenegaud; 



10/t RECUEIL CURIEUX. 

Et scellées du grand sceau de cire jaune. 

Ensuite de cette Déclaration est Tenregistrement au Par- 
lement, du troisième décembre 1660; et plus bas, cette or- 
donnance : 

Il est enjoint au juré-crieur, ce requérant le procureur 
du roy, de lire, publier et faire afficher, partout où besoin 
sera, pour la seconde fois, la Déclaration du Roy ci-dessus, 
et nous en certifier dans le premier jour. Fait ce dix-neu- 
vième avril mil six cens soixante-un. 

Signé, d'Aubray de Riantz. 



Vi 



LOUIS, par la grâce de Dieu, Roy de France et de 
Navarre; à tous ceux qui ces présentes lettres verront. 
Salut. La licence que donne la guerre ayant favorisé le 
luxe dans notre royaume ; nos défenses, quoique de temps 
en temps renouvellées, n'ont pas été assez puissantes pour 
en arrêter le cours; mais, ayant plû à Dieu de donner la 
paix à notre royaume. Nous avons aussitôt employé tous 
nos soins à régler la police de notre Etat, et à reformer les 
abus que les désordres de la guerre avoient augmentez, ou 
fait naître : et comme les dépenses superflues qui se font 
en habits, sont montées à un tel excès, que, pour ce dérè- 
glement, les maisons les plus puissantes se trouvent incom- 
modées; Nous avons, pour en prévenir les suites, confirmé 
par notre Déclaration du vingt-septième novembre 1660, 
les réglemens intervenus sur ce sujet, et amplement pourvu 
au retranchement de semblables superfluitez. Mais quelque 
satisfaction que nous ayons reçue de voir l'obéissance avec 
laquelle nos sujets se sont soumis à l'exécution de nos vo- 
lontez ; néanmoins. Nous avons été touchez de compassion 
d'apprendre qu'un grand nombre de pauvres artisans, qui 
tiraient la subsistance de leurs familles, de la fabrique et 



LOIS SOMPTl! AIRES. 105 

manufactures des passemens de soye, étoient réduits, faute 
d'ouvrages, en de grandes necessit(!Z : à ces causes, sçavoir 
faisons qu'en interprétant notre Déclaration du vingt- 
septième novembre 1660, Nous avons dit et déclaré, par 
ces présentes, signées de notre main ; disons, déclarons, 
voulons et Nous plait, que nos sujets puissent porter toute 
sorte de passemens et dentelles, et autres ouvrages de fil , 
pourvu qu'ils soient faits et manufacturez dans notre 
royaume ; faisant néanmoins très expresses inhibitions et 
défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condi- 
tion qu'elles puissent être , de porter aucun passement , 
points de Gennes, de Venise, et autres ouvrages de fil, fa- 
briquez dans les païs étrangers, sous les peines portées par 
notre Déclaration. Permettons, en outre, à nos sujets, pour 
les considérations ci-dessus, de porter des dentelles et autres 
passemens de soye qui se fabriquent et manufacturent dans 
notre royaume, de la hauteur de deux doigts seulement, 
et qui ne pourront excéder au plus le prix de kO sols l'aune ; 
et seront lesdites dentelles ou passemens, appliquez sur 
les étoffes des habits, sans aucune étoffe entre deux ; sça- 
voir : sur les habits d'hommes, un passement ou dentelle à 
l'entour du colet et au bas de leurs manteaux , et sur le 
long et canons des chausses, ouverture des manches, haut 
de manches, au milieu du dos, et le long des boutons et 
boutonnières, et aux extrémitez des basques des pour- 
points, et quant aux habits des femmes , filles et enfans 
portant robes, lesdits passemens y seront appliquez, sans 
pouvoir mettre aucune étoffe entre deux ; sçavoir : un pas- 
sement ou dentelle, de la susdite largeur, à l'entour du bas 
et au devant des robes et jupes, et sur le milieu des man- 
ches, autour des basques et corps de robes et jupes. Fai- 
sant, en outre, très expresses inhibitions et défenses à tous 
marchands de faire venir et vendre aucuns ouvrages de fil 
ou dentelles, et passemens de soye, fabriquez hors de notre 
royaume : à peine de confiscation non seulement desdites 
A. 1A 



J06 T^ECIIFII. cuniiiix. 

marchandises étrangères, mais aussi do toutes celles qu'ils 
auroient en leurs boutiques, qui seront données par moitié 
à l'Hôtel-Dieu, et à Fhopital général des villes où seront 
demeurans lesdits marchands; et de quinze cens livres 
d'amende pour la première fois; et, en cas de récidive, 
Nous voulons que lesdits marchands soient déclarez infâ- 
mes, et indignes de faire à l'avenir aucun trafic , ni exer- 
cer aucune charge. Voulons que, du jour de la publication 
des présentes, lesdits marchands ayent à déclarer au vrai 
lesdits ouvrages qu'ils ont de fil, fabriquez es païs étran- 
gers, et bailler un état signé d'eux au premier magistrat 
des villes où ils sont demeurans, et que lesdits ouvrages 
soient mis et déposés en un lieu qui sera avisé par les maî- 
tres et gardes de la marchandise , qui feront les soumis- 
sions, pardevanl le magistrat, de ne permettre qu'ils ne 
soient vendus à aucuns de nos sujets, sans qu'ils en puissent 
faire venir de nouveaux des païs étrangers. Enjoignons 
aux fermiers des cinq grosses Fermes et leurs commis , de 
veiller exactement qu'il ne soit apporté dans notre royaume 
des marchandises de fil et de soyc, ci-dessus défendues; et 
en cas que quelques particuliers soient si osez d'en appor- 
ter ou faire venir des païs étrangers , Nous voulons qu'ils 
soient confisquez, et les contrevenans condamnez en trois 
mille livres d'amende, applicable au dénonciateur. Si don- 
nons en mandement à nos amez et féaux les gens tenant 
notre cour de Parlement à Paris, baillifs, sénéchaux, juges, 
ou leurs lieutenans, et à tous autres justiciers et officiers 
qu'il appartiendra , que ces présentes ils fassent lire, pu- 
blier, registrcr et exécuter, garder et observer inviolable- 
ment selon leur forme et teneur : Enjoignons à notre 
procureur général et ses substituts, d'y tenir la main et 
faire toutes les diligences requises et nécessaires en cette 
occasion. Car tel est notre plaisir ; en témoin de quoy , 
Nous avons fait mettre notre sccl à ces présentes. Donné 
à Paris, le vingt-septième jour de may, l'an do grâce 1061 



LOIS SOMPTUAIRES. 107 

et de notre règne le dix-neuvieme. Signé, LOUIS. Et sur 
le repli, par le Roy, de Guenegaud, et scellé, sur double 
queue, du grand sceau de cire jaune. 



VI. 



Sa Majesté ne pouvant plus souffrir, pendant que la 
paix lui donne le moyen de réparer les abus que la guerre 
avoit introduits dans son royaume, et de s'appliquer à 
tout ce qu'elle croit pouvoir servir au soulagement de ses 
sujets, que les plus qualifiez d'entr'eux s'incommodent par 
la dépense excessive où le luxe les engage, et qu'au pré- 
judice de sa Déclaration du vingt-septième novembre 
1661, qu'elle avoit fait pour reprimer ce désordre, il soit 
contrevenu impunément à son intention, et aux défenses 
y contenues : Sa Majesté, voulant qu'elle soit désormais 
exactement observée, fait de nouveau très expresses inhi- 
bitions et défenses à toutes personnes, tant hommes que 
femmes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, 
de porter aucun ornement d'or ni d'argent trait, soit vrai 
ou faux, sur leurs habits, manteaux, casaques, juste-au- 
corps, robes, jupes et autres habits généralement quel- 
conques, ni même en leurs cordons de chapeaux, baudriers, 
ceintures, porte-épées, aiguillettes, écharpes, jarretières, 
gands , nœuds et rubans ; à la reserve des boutons et 
boutonnières d'orfèvrerie d'or et d'argent, dont Elle per- 
met l'usage aux endroits seulement où ils seront néces- 
saires : à peine de confiscation de tout ce qui se trouvera 
sur eux contraire à la présente et à la susdite Déclaration, 
et des autres peines y contenues. Mande et ordonne Sa 
Majesté au prévôt de Paris ou son lieutenant civil , et à 
tous autres ses justiciers et officiers qu'il appartiendra, de 
tenir soigneusement la main à l'observation do la présente 
ordonnance, et de la faire publier à son de trompe et cri 



JiOS RECLEIL CURIEUX. 

public , et afficher par tous les carrefours de la ville et 
fauxbourgs de Paris, à ce que nul n'en puisse ignorer. 
Fait à Paris, le dixhuitieme juin 1663. Signé, LOUIS. Et 

plus bas, DE GUENEGAUD. 



VII. 

Sa Majesté, par ses lettres de déclaration du vingt- 
septième jour du mois de novembre mil six cens soixante , 
registrées en sa cour de Parlement de Paris le treizième 
décembre ensuivant; et par autres ses lettres de déclara- 
tion du vingt-septième may 1661, données en interpréta- 
tion des précédentes, aussi enregistrées en ladite Cour le 
trentième juin de ladite année 166 î , auroit fait des re- 
glemens pour reformer le luxe qui s'étoit glissé au fait des 
habillemens, et les abus qui y avoient été introduits par 
la licence de la guerre , au grand préjudice du bon ordre 
et police qui doit être gardé dans un État, et à la ruine 
des sujets de Sa Majesté : mais Sa Majesté, voyant avec 
déplaisir que la vanité qui règne dans la plupart des es- 
prits, et l'avarice des marchands et des ouvriers, ont rendu 
presque inutiles les soins que l'on a apportez jusques ici 
pour l'observation desdites Déclarations, plusieurs per- 
sonnes de l'uu et de l'autre sexe y contrevenans journelle- 
ment, et particulièrement au premier article de ladite Dé- 
claration du mois de novembre 1660 , en ce que non seu- 
lement l'on met sur les habillemens, au pied, et entre les 
passemcns et dentelles dont ils les font chamarrer, des 
agrémens veloutez , houpes , ferluches à rozette, à carti- 
zanne, passe- poils, chainettes, porfilures, broderies, et 
d'autres sortes, même y mêlant de l'or et de l'argent ; 
mais aussi portent des passemens et dentelles de soye 
beaucoup plus hautes et de plus grand prix qu'il n'est per- 
mis par ladite Déclaration du viiigl-septiemc may 1661 ; 
que, en outre, les femmes font chamarrer leurs robes et 



LOIS SOMPTUAIRES. 109 

jupes par lez et quarts de lez, ce qui va jusqu'à l'excès, 
et cause des dépenses superflues : Sa Majesté, voulant ar- 
rêter le cours de tels abus et contraventions si manifestes 
et si publiques à ses reglemens, et en empêcher la conti- 
nuation ; Sa Majesté a ordonné et ordonne , que sesdites 
Déclarations des vingt-septième novembre 1660 et vingt- 
septième may 1661 seront exécutées selon leur forme et 
teneur ; et ce faisant, a défendu et défend très expressé- 
ment à toutes personnes, tant hommes que femmes, de quel- 
que qualité et condition qu'ils soient, de porter à l'avenir, 
sur leurs habits, manteaux, casaques, juste- au- corps , 
robes, jupes et autres habillemens généralement quelcon- 
ques, même en leurs cordons, baudriers, ceintures, porte- 
épées, aiguillettes, écharpes, jarretières, gands, nœuds, 
rubans, tissus, ou tels autres ornemens, aucunes étoffes d'or 
ou d'argent fin ou faux, ni aucunes boutonnières ou agré- 
mens, soitveloutez, houpez,ferluchesàrozetteetcartizanne, 
passe-poils, chainettes, porfilures, broderies, et tous autres 
généralement quelconques : à peine de confiscation des- 
dites étoffes, habits et ornemens, et de quinze cens livres 
d'amende, applicable le tiers à l'Hôtel-Dieu, l'autre h 
l'Hôpital-Général, et l'autre tiers au dénonciateur, et aux 
officiers qui auront fait les captures. N'entend néanmoins 
Sa Majesté en ce comprendre les boutons d'orfèvrerie, 
lesquels pourront être mis, sans queue, boutonnière ni 
agrément quelconque, aux endroits seulement des habil- 
lemens où ils seront nécessaires : N'entend, non plus, com- 
prendre Sa Majesté, dans les susdites défenses, les casaques 
des gens d'armes et chevaux-legers de la garde de Sa Ma- 
jesté, ni les juste-au-corps des officiers des troupes ser- 
vans près de sa personne, et des seigneurs et gentils- 
hommes de sa cour et suite, auxquels Sa Majesté aura 
permis par ordre ou brevet signé d'elle, et contre-signe 
de l'un de ses secrétaires d'État et de ses commandemens, 
de pouvoir porter de l'or et de l'argent , soit galon , den- 



110 RECUEIL CURIEUX. 

telle ou broderie sur lesdits juste-au-corps. Défend aussi 
très expressément Sa Majesté à toutes personnes , sans 
nul excepter, de porter sur leurs habits aucun passement, 
dentelle, et autres ouvrages de soye qui auront été fabri- 
qués hors du royaume, ni qui soient plus hauts que de deux 
doigts, et de plus grand prix que de quarante sols l'aune , 
ni d'en faire appliquer sur les étoffes des habits au lez, 
demi-lez, et quarts de lez , mais seulement aux endroits 
spécifiez par ladite Déclaration du vingt-septième may 
1661 : Laquelle, ainsi que celle duditjour vingt-septième 
novembre 1660, Sa Majesté veut être gardée et observée 
exactement par toutes personnes, de quelque qualité et 
condition qu'elles soient, sur les peines y contenues. Mande 
et ordonne Sa Majesté au prévôt de Paris , ou son lieute- 
nant civil, de tenir la main à l'exacte observation de la pré- 
sente, et de la faire publier et afficher es carrefours et 
lieux publics de ladite ville et fauxbourgs d'icelle , à ce 
qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance. Fait à Paris, le 
29 décembre 166/i. Signé, LOUIS. Et plus bas, de Gue- 

NEGAUD. 

Il est enjoint à Canto, juré-crieur du Roy, de publier 
l'ordonnance ci-dessus , et icelle afficher aux lieux ordi- 
naires de cette ville et fauxbourgs de Paris. Fait ce tren- 
tième décembre 166/!. Signé, d'Aubray. 



Vin. 

LOUIS, parla grâce de Dieu, Roy de France et de 
Navarre : à tous ceux qui ces présentes lettres verront, 
Salut. Les dépenses excessives qui se font en passemens 
et autres ornemens d'habits ayant toujours été fort pré- 
judiciables aux familles particulières et au public, Nous 
avons, à l'exemple des Roys nos prédécesseurs, fait publier 
des réglemens pour en modérer le luxe : mais, quoique 



LOIS SOMPTUAIKËS. 111 

par nos Déclarations des "21 novembre 1660 et :27 may 
1661, et par notre ordonnance du 29 décembre 1664, en 
continuant les precedens réglemens, nous y ayons apporté 
tous les accommodemens convenables pour en faciliter 
l'exécution ; néanmoins, la licence que cause la guerre, 
favorisant le cours de ces superfluités ; et les grandes occu- 
pations de notre dernière campagne de Flandres Nous 
ayant empêché de donner nos soins pour l'observation de 
cette police, ces désordres ont passé à de très grands 
excès : et comme ils intéressent les principales familles 
de notre Etat, et particulièrement notre noblesse, dont 
Nous avons notable intérêt de conserver la splendeur et le 
bien, et d'empêcher, qu'après les dépenses qu'elle vient de 
faire dans nos armées, elle ne devienne incommodée par ces 
superfluitez, dont le mauvais exemple ne se communique 
que trop, et se trouve enfin hors d'état de nous continuer 
le service que Nous en recevons continuellement, et que 
Nous avons sujet de Nous en promettre : à quoi étant né- 
cessaire de pourvoir par le renouvellement de nos dé- 
fenses, et une plus exacte observation d'icelles. A ces 
causes, et autres considérations à ce Nous mouvans, après 
avoir fait voir en notre Conseil les Déclarations des 27 no- 
vembre 1660 et 27 may 1661, ensemble notre ordon- 
nance du 29 décembre 166/t : de l'avis d'iceiui, et de notre 
certaine science, pleine puissance et autorité royale. Nous 
avons dit, statué et ordonné ; et par ces présentes signées 
de notre main, disons, statuons et ordonnons ce qui en- 
suit. C'est à sçavoir, que conformément à nos précédents 
règlements. Nous avons fait et faisons très expresses inhi- 
bitions et défenses à toutes personnes, tant hommes que 
femmes, de quelque qualité et condition que ce soit, de 
porter ci-après, à commencer du premier décembre pro- 
chain, en leurs habits, manteaux, casaques, jaste-au- 
corps, vestes, robes, et autres vête mens généralement 
quelconques, même en leurs cordons, baudriers, ceintures, 



112 RECUEIL CURIEUX. 

porte-épées, écliarpes, aiguillettes, gands, nœuds, ru- 
bans, tissus et autres ornemens de leurs personnes, au- 
cunes étoffes d'or ou d'argent, fin ou faux, à l'exception 
des boutons d'orfèvrerie, sans queue, boutonnières d'or ou 
d'argent ni autres agrémens quelconques, et ce aux en- 
droits seulement oii les boutons seront nécessaires : à 
peine de confiscation des étolïes et de quinze cens livres 
d'amende, applicable le tiers à l'hôpital des lieux, l'autre 
tiers à r Hôpital-Général; et l'autre tiers aux dénonciateurs 
et officiers qui auront fait la capture. N'entendons néam- 
moins en ce comprendre les casaques des gardes de notre 
corps, gens-d'armes et chevaux-légers de notre garde, ni 
les juste-au-corps des officiers des troupes servans près de 
notre personne, et des seigneurs et gentilshommes de 
notre Cour, auxquels Nous avons permis d'en porter par 
ordre ou par brevet. Défendons, en outre, très-expressement 
à toutes personnes, tant hommes que femmes, de porter 
aucuns passemens, dentelles, ni autres ouvrages de fil fac- 
turez à Venise, Gennes, et autres païs étrangers, sous 
semblables peines de confiscation et d'amende, applicable 
comme dessus ; et à tous marchands et autres personnes, 
d'en faire venir dans notre royaume, en vendre ou débiter, 
soit par eux ou par personnes interposées ; au payement de 
laquelle les contrevenans seront contraints par emprison- 
nement de leurs personnes ; applicable comme dessus. Et 
pour découvrir avec plus de facilité les contraventions qui 
pourroient être apportées à l'exécution des présentes, vou- 
lons et Nous plait que le lieutenant de police puisse se 
transporter ou faire transporter les commissaires au Châ- 
telet, dans les boutiques et magasins des marchands, pour 
y faire les visites et perquisitions qu'ils jugeront nécessaires, 
et y être pourvu par le lieutenant de police, même par clô- 
ture des boutiques des marchands qui auroient contrevenu, 
ainsi et pour tel temps qu'il avisera, ou autres peines por- 
tées par nos précédens réglemens. Et voulons que les juge- 



LOIS SOMPTU AIRES. ILS 

mensquiserontrendus,pourraison de ce, par ledit lieutenant 
de police, soient exécutez, nonobstant toutes oppositions 
ou appellations, et sans qu'en les recevant, l'exécution en 
puisse être sursise par aucune défense. N'entendons néan- 
moins comprendre aux défenses portées par ces présentes, 
les ouvrages de soye ou de fil facturez dans notre royaume, 
dont nos sujets pourront continuer l'usage, et les marchands 
les vendre et débiter en toute liberté, comme par le passé. 
Si donnons en mandement à nos amez et féaux conseillers 
les gens tenant notre cour de Parlement à Paris, à notre 
prévôt de Paris, ou son lieutenant de police audit lieu, 
baillifs, sénéchaux, juges, ou leurs lieutenans, et à tous 
DOS autres justiciers et officiers qu'il appartiendra, que ces 
présentes ils fassent lire, publier et enregistrer, garder et 
observer selon leur forme et teneur. Enjoignons à notre 
procureur général, son substitut au Châtelet de Paris, et 
à tous autres, d'y tenir la main, et de faire toutes les dili- 
gences et réquisitions nécessaires pour l'exécution des pré- 
sentes ; car tel est notre plaisir : en témoin de quoi. Nous 
avons fait mettre notre scel à cesdites présentes. Données à 
Paris, le dix-septième jour de novembre, l'an de grâce mil 
six cens soixante sept, et de notre règne le vingt-cinquième. 
Signé, LOUIS; et plus bas, par le Roy, de Guenegaud. 
Et scellées du grand sceau de cire jaune. 



IX. 

Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du 
roy, que Sa Majesté ayant, par plusieurs edits, déclarations 
et reglemens, défendu à toutes sortes de personnes , tant 
hommes que femmes, de porter sur leurs habits aucuns 
passemens, étoffes ou autres ornemens d'or ou d'argent, fin 
ou faux, trait ou filé, à l'exception des boutons et bouton- 
nières d'orfèvrerie aux endroits où ils peuvent être néces- 
A 15 



illi RECUEIL CURIEUX. 

saires, et ce, sous des peines rigoureuses: ces défenses 
auroientété pendant quelque temps assez exactement obser- 
vées, jusqu'à présent, qu'il est averti que plusieurs per- 
sonnes en cette ville portent publiquement, sur leurs vête- 
mens, des passemens, dentelles et autres ornemens d'or et 
d'argent, au préjudice des défenses et contre l'intention 
de Sa Majesté, qui a voulu, par ses réglemens, non-seule- 
ment réprimer l'excès du luxe et les dépenses superflues, 
mais encore empêcher la consomption de l'or et de l'argent 
qui se perdent à cette sorte d'ouvrage. Et d'autant que, 
par les mêmes considérations, il a plu à Sa Majesté de dé- 
fendre l'usage des dorures aux carrosses , chaises ou ca- 
lèches; et que, par un abus et avec une licence insupportable, 
plusieurs personnes osent publiquement y contrevenir; 
requeroit, pour arrêter le cours d'un tel désordre, que les 
défenses portées par les dites déclarations, édits et ordon- 
nances, fussent de nouveau publiées et réitérées , et autre- 
ment par Nous pourvu, ainsi que de raison. Nous, ayant 
égard audit réquisitoire, ordonnons que les édits, déclara-r 
tions, ordonnances, arrêts et réglemens des 26 octobre 1656, 
27 novembre 1660, 27 may 1661, 18 juin 1663, 29 dé- 
cembre 166/;, 17 novembre 1667, seront exécutez selon 
leur forme et teneur. Et, en conséquence, faisons itératives 
et très expresses défenses à toute sorte de personnes, 
tant hommes que femmes, de quelque qualité et condition 
qu'ils puissent être, autres que les personnes exceptées 
par lesdites déclarations et réglemens, déporter, en leurs 
habits et sur leurs manteaux, casaques, vestes et juste-au- 
corps, robes, jupes et autres habillements généralement 
quelconques, même en leurs cordons, baudriers, cein- 
tures, porte-épées, aiguillettes, écharpes, jarretières, 
gands, nœuds, rubans, tissus et dentelles, ou tels autres 
ornemens, aucunes étoffes d'or ou d'argent, fin ou faux, 
trait ou filé, à l'exception des boutons et boutonnières d'or- 
fèvrerie aux endroits où ils sont nécessaires, à peine de 



LOIS SOMPTUAIRES. 115 

confiscation, et de quinze cens livres d'amende, applicable 
un tiers à l'Hôtel-Dieu, un tiers à l' Hôpital -Général et l'autre 
au dénonciateur. Comme aussi, et sous les mêmes peines, 
faisons défenses à toute sorte de personnes, de quelque qua- 
lité et condition qu'elles soient, dese servir, trois mois après 
la publication des présentes, de carrosses, litières, chaises 
ou calèches, dorées en tout ou en partie. Et, afin que les 
reglemens faits par Sa Majesté soient d'autant plus exacte- 
ment observez, faisons très expresses inhibitions et dé- 
fenses à tous maîtres tailleurs d'habits et brodeurs, d'ap- 
pliquer aucunes dentelles etpassemens, broderies ou galon 
d'or ni d'argent , fin ou faux , sur aucunes étoffes ou 
habits, à peine de confiscation et de cinq cens livres d'a- 
mende contre lesdits maîtres tailleurs d'habits et brodeurs, 
qui seront surpris en contravention. Comme aussi faisons 
pareilles défenses à tous maîtres selliers, carrossiers, pein- 
tres, doreurs et tous autres, d'appliquer aucunes dorures 
sur les corps ou train des carrosses , litières , chaises ou 
calèches ; sous semblable peine de confiscation et de cinq 
cens livres d'amende, tant contre ceux qui auront fait les- 
dites dorures, que contre ceux qui auront donné ordre de 
les appliquer. Et sera la présente ordonnance signifiée, à 
la diligence et requête du procureur du roy, aux jurez des 
maîtres tailleurs d'habits, brodeurs, selliers, carrossiers, 
peintres et doreurs, et affichée dans leurs chambres de 
communauté, afin qu'aucun n'en prétende cause d'igno- 
rance. Mandons aux commissaires du Châtelet de tenir la 
main à ce qu'elle soit exécutée; et, en conséquence, qu'ils 
ayent à faire saisir les habits, vêtemens et autres choses 
qu'ils trouveront contraires aux édits et déclarations du 
Roy, et à nous faire leurs rapports des contrevenans à la 
présente ordonnance, laquelle sera aussi lue, publiée et 
affichée par les cantons, carrefours et places publiques de 
cette ville et fauxbourgs, en la manière accoutumée, et 
exécutée nonobstant oppositions ou appellations quel- 



116 RECUEIL CURIEUX, 

conques et sans préjudice d'icelles, attendu ce dont il s'a- 
git. Ce fut fait et donné par messire Gabriel-Nicolas de 
la Reynie, conseiller du Roy en ses conseils d'État et 
privé, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, et lieu- 
tenant de police de la ville, prévôté et vicomte de Paris, 
le treizième jour d'avril mil six cens soixante neuf. Signé, 
DE laReyin'ie; de Riantz; Sagot, greffier. 



X. 



Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du 
Roy, que Sa Majesté ayant défendu par ses déclarations 
l'usage des dorures aux caresses, chaises et calèches ; et 
en conséquence défenses ayant été aussi faites, par notre 
ordonnance du 13 avril dernier, à toutes personnes, de 
quelque qualité et condition qu'elles pussent être, de se 
servir, trois mois après la publication de ladite ordonnance, 
de carrosses, litières, chaises ou calèches dorées en tout 
ou en partie ; plusieurs particuliers qui n'ont encore satis- 
fait à ladite ordonnance, seroient à la veille de se voir 
exposez à la rigueur des peines établies contre les contre- 
venans , si pour leur donner plus de moyen de satisfaire , 
et faire ôter lesdites dorures des carosses, litières, chaises 
ou calèches, dont ils se servent journellement, le délay de 
trois mois n'étoit encore prorogé. Et se trouvant d'ailleurs 
nécessaire de réitérer lesdites défenses, requeroit que sur 
ce il fut par Nous pourvu. Nous, ayant égard au dit réqui- 
sitoire, faisons défenses à toute sorte de personnes, de quel- 
que qualité et condition qu'elles soient, de se servir, après 
le dernier jour du présent mois de juillet, d'aucuns car- 
rosses, litières , chaises ou calèches dorées, en tout ou en 
partie, d'or fin ou faux , à peine de confiscation et de 
quinze cens livres d'amende. Gomme aussi faisons très 
expresses et itératives défenses à tous maîtres selliers. 



LOIS SOMPTU AIRES. 117 

carrossiers, peintres, doreurs et tous autres d'appliquer 
aucunes dorures fines ou fausses, bronzées et faites avec 
cuivre ou un autre inétail, sur les corps ou trains des car- 
rosses, litières, chaises ou calèches, sous semblables 
peines, d'amende et de confiscation pour la première fois, 
et de privation de la maîtrise, en cas de récidive. Et sera 
la présente ordonnance lue, publiée et affichée par les can- 
tons, carrefours et places publiques de cette ville et faux- 
bourgs, en la manière accoutumée, et exécutée nonobstant 
oppositions ou appellations quelconques, et sans préjudice 
d'icelles, attendu ce dont il s'agit ; même signifiée, à la di- 
ligence et requête du procureur du Roy, aux jurés des 
communautez des maitres selliers, carrossiers, peintres et 
doreurs, afin qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance. 
Ce fut fait et donné par messire Gabriel Nicolas de la 
Reynie, conseiller du roy en ses Conseils d'État et privé, 
maitre des requêtes ordinaire de son hôtel, et lieutenant 
de police en la ville, prévôté et vicomte de Paris, le neu- 
vième jour de juillet mil six cens soixante neuf. Signé, de 
LA Reynie; de Riantz; Coudray, greffier. 



XI. 

Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du 
Roy, que, sur diverses considérations importantes. Sa Ma- 
jesté ayant, par ses édits, déclarations et réglemens, défendu 
à toutes sortes de personnes , tant hommes que femmes , 
de porter sur leurs habits aucuns passemens , étoffes ou 
autres ornemens d'or ou d'argent, fin ou faux, trait ou filé, 
à l'exception des boutons et boutonnières d'orfèvrerie aux 
endroits oia ils peuvent être nécessaires, et ce, sous diverses 
peines : et Sa Majesté ayant été informée de plusieurs con- 
traventions ausdits édits, et voulant qu'ils fussent étroite- 
ment observez à l'avenir, il lui auroit plu de nous ordonner 



118 RECUKIL CURIEUX. 

d'y tenir la main ; et en conséquence, nous aurions, dès le 
mois d'avril de l'année dernière, conformément à la vo- 
lonté de Sa Majesté, réitéré les mêmes défenses : mais 
comme elles n'ont pu empêcher qu'il n'y ait eu encore de- 
puis diverses contraventions, et qu'il importe d'en arrêter 
le cours, même par les voyes les plus rigoureuses, afin, 
suivant l'intention de Sa Majesté, d'empêcher l'excès du 
luxe, et que la richesse de l'État ne diminue par la grande 
consomption qui se fait de l'or et de l'argent qu'on employé 
sur les habits en ornemens superflus : requeroit qu'il fut 
sur ce par Nous pourvu. Nous, faisant droit sur le réqui- 
sitoire du procureur du Roy, et conformément aux édits, 
déclarations, arrêts et réglemens des 25 octobre 1656, 
27 novembre 1660, 27 may 1661, 18 juin 1663, 20 dé- 
cembre 1664, 17 novembre 1667, 28 juin 1668, et à 
notre ordonnance du 13 avril 1669, faisons itératives et 
tres-expresses défenses à toutes sortes de personnes , tant 
hommes que femmes, de quelque qualité et condition 
qu'elles soient, autres que celles exceptées par lesdits ré- 
glemens, de porter, en leurs habits et sur leurs manteaux 
et casaques, vestes et juste-au-corps, robes, juppes et au- 
tres habillemens généralement quelconques, même en leurs 
baudriers, écharpes, ceintures , porte-épées , aiguillettes, 
jarretières, gands, nœuds, rubans, tissus, dentelles, fran- 
ges, cordons, bordures de chapeaux, ou autres ornemens, 
huitaine après la publication de la présente ordonnance, 
aucunes étoffes et ouvrages d'or ou d'argent, fin ou faux, 
trait ou filé, à l'exception des boutons et boutonnières 
d'orfèvrerie, aux endroits seulement où ils sont nécessaires, 
à peine de confiscation et de quinze cens livres d'amende. 
Comme aussi , et sous les mêmes peines, faisons défenses 
tuoTîS marchands merciers, chapelliers, maitres frangers, 
boutonniers et tous autres faisant commerce desdites étoffes 
et ouvrage d'or ou d'argent, d'en exposer à l'avenir au- 
cunes en vente dans leurs boutiques ou magasins ; et à 



LOIS SOMPTUAIUES. 119 

tous maitres tailleurs et brodeurs, de les attacher ou appli- 
quer sur aucuns habits , soit pour homme ou pour femme : 
à peine, contre lesdits tailleurs ou brodeurs, de cinq cens 
livres d'amende pour la première fois, et de privation de 
la maitrise, en cas de récidive. Mandons aux commissaires 
du Chatelet de saisir lesdites étoffes et marchandises d'or 
ou d'argent, qui seront ci-après exposées en vente, et de 
nous faire leurs rapports des contraventions à la présente 
ordonnance, laquelle sera exécutée nonobstant oppositions 
ou appellations quelconques, et sans préjudi e d'icelles, et 
à la diligence du procureur du Roy, signifiée aux maitres 
et gardes des marchands merciers, et aux jurez des autres 
communautez, lue et affichée en leurs bureaux et chambres 
desdites communautez , et publiée aux lieux accoutumez 
de cette ville et fauxbourgs, afin que personne n'en pré- 
tende cause d'ignorance. Ce fut fait et donné par messire 
Gabriel-Nicolas de la Reynie, conseiller du Roy en ses 
Conseils d'État et privé, maître des requêtes ordinaire de 
son hôtel, et lieutenant de police de la ville, prévôté et vi- 
comte de Paris, le quatorzième jour de février 1670. Signé, 
DE LA Reynie ; de Ryantz ; Sagot, greffier. 



Xli. 



LOUIS, par la grâce de Dieu, roy de France et de Na- 
varre : A tous ceux qui ces présentes lettres verront. Salut. 
Comme l'abondance de l'or et de l'argent dans le com- 
merce est une des marques plus assurées de bon ordre et 
de la prospérité d'un État ; aussi, le mauvais usage qui s'en 
fait en superfluitez dans les familles particulières, en est 
une de leur dérèglement, et de la ruine qui en est insépa- 
rable. C'est ce que les loix somptuaires ont voulu empê- 
cher dans les Etats les mieux policez, et ce qui a donné 
lieu à diverses ordonnances faites par les Rois nos préde- 



120 RECUEIL CimiEIJX. 

cesseurs, dans tous les temps, par lesquelles ils ont réglé 
le poids de la vaisselle et ustancile d'or et d'argent, dé- 
fendu d'en employer en dorures , peintures , broderies , 
étoffes et emmeublemens, et dont même aucuns en ont 
interdit l'usage à tous autres qu'aux Princes, et pour le 
service divin. Mais le luxe a tellement gagné partout, dans 
la licence des derniers temps , que ces profusions absor- 
bent aujourd'huy la meilleure partie du patrimoine des fa- 
milles qui se consomment par l'abus qu'elles font de leur 
propre bien, qui pourroit apporter au Royaume et à eux- 
mêmes des avantages considérables, si, suivant sa plus na- 
turelle destination, ce fonds étoit porté dans le commerce. 
A quoy étant nécessaire de pourvoir, à l'exemple du rè- 
glement que Nous venons de faire pour les tables des offi- 
ciers de nos armées. A. ces causes, de l'avis de notre Con- 
seil, qui a vu les ordonnances des Rois nos prédécesseurs 
concernant la réformation du luxe, et de notre certaine 
science, pleine puissance et autorité royale, Nous avons 
fait, et par ces présentes signées de notre main, faisons 
très expresses inhibitions et défenses à tous orfèvres et ou- 
vriers de fabriquer et exposer, ni vendre aucune vaisselle 
d'or servant à l'usage de la table, de quelque poids que ce 
puisse être; et pareillement de fabriquer, exposer, ni 
vendre aucuns bassins d'argent excedansle poids de douze 
marcs, ni des plats excedans le poids de huit marcs, ni 
toutes autres vaisselles et pièces d'argenterie pour l'usage 
des tables, excedans ledit poids de huit marcs. Leur fai- 
sons pareillement défenses de fabriquer, exposer, ni vendre 
des buires, seaux , cuvettes et autres vases d'argent ser- 
vans d'ornement de buffet, ni chenets, feux d'argent, bra- 
ziers, chandeliers à branches, girandoles, plaques à mi- 
roirs, miroirs, cabinets, tables, guéridons, paniers, cor- 
beilles, vases, urnes, et tous autres ustanciles d'argent 
massif, ou appliqué sur bois, cuirs et autres matières, à 
peine de confiscation et de quinze cens livres d'amende 



LOIS SOMPTUAIRES. l!21 

pour la première fois, applicable, sçavoir : un tiers à iNous, 
un tiers à l'Hôpital-Général, et l'autre tiers au dénoncia- 
teur; et outre, de punition corporelle, en cas de récidive ; à 
l'exception toutefois des ornemens d'argenterie des églises, 
qui seront fabriquez en la manière accoutumée, et san^ li- 
mitation des poids. Enjoignons à toutes personnes qui ont 
de la vaisselle, pièces d'argenterie, meubles et ustanciles 
d'or et d'argent de la qualité et poids ci-dessus défendus, 
de les porter, pendant six mois, du jour de la publication 
des présentes, en nos Monnoyes, pour y être converties en 
espèces, et leur en être délivré la valeur, sans qu'ils soient 
tenus de Nous payer aucun droit de seigneurie, que Nous 
leur avons remis de grâce pendant ledit temps seulement ; 
et à faute de s'en défaire dans ledit temps de six mois, et 
icelui passé, il y sera par Nous pourvu. Si donnons en man- 
dement à nos amez et féaux conseillers les gens tenans 
notre Cour des Monnoyes, que ces présentes ils ayent à 
registrer, et le contenu en icelles faire garder et observer, 
cessant et faisant cesser tous troubles et empêchemens qui 
pourraient être mis ou donnez, nonobstant tous édits, or- 
donnances, arrêts et réglemens, ausquels Nous avons dé- 
rogé et dérogeons ; car tel est notre plaisir. En témoin de 
quoy, Nous avons fait mettre notre scel à ces dites présentes. 
Donné à Saint-Germain en Laye, le vingt- sixième jour 
d'avril, l'an de grâce mil six cens soixante douze, et de 
notre règne le vingt-neu\ième. Signé LOUIS, et plus bas, 
par le Roy, GOLBERT. Et scellé du grand sceau de cire 
iaune. 



XIII, 



Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du 
Roy, qu'après les défenses si souvent réitérées par plusieurs 
édits et déclarations, de porter des ornemens d'or ou d'ar- 
A. 16 



j^'i KECIIEJL CURIEUX. 

gent sur les habits, il y avoit toujours sujet d'espérer que 
l'usage en seroit entièrement aboli , et le luxe à cet égard 
considérablement diminué : mais le désir du gain ayant 
fourni des inventions nouvelles presque au même temps 
de la réformation ; et la vanité de ceux qui dévoient le 
plus ressentir les bons elfets de ces sages réglemens, leur 
ayant aussi fait recevoir les nouveaux moyens qui leur ont 
été donnez de s'engager en des dépenses excessives et su- 
perflues ; toutes les défenees qui ont été faites jusqu'à 
présent, après avoir été quelque temps observées, n'ont 
fait, ce semble, qu'augmenter dans la suite la licence et 
la profusion. Et parce que cet abus pourroit enfin causer, 
avec la ruine de plusieurs familles, la diminution d'une 
des principales forces de l'État, par la dissipation prodi- 
gieuse qui se fait tous les jours des matières d'or et d'ar- 
gent en ornemens inutiles : 11 a plu à Sa Majesté de nous 
ordonner non -seulement d'en renouveler les défenses, 
mais encore d'employer de nouveaux moyens pour les faire 
observer également à toutes sortes de personnes, sans au- 
cune distinction. Et, après des ordres si précis, étant bien 
raisonnable de présumer que les personnes de la première 
qualité s'empresseront à donner i'exemple de l'obéissance 
qui est due à la volonté de Sa Majesté, dès qu'elle leur sera 
connue, et que les gens d'une autre condition devront croire, 
après cela, qu'il pourroit y avoir quelque espèce de honte 
pour eux à se servir des étoffes et des ornemens dont l'u- 
sage autrefois n'étoit permis qu'aux princes : le procureur 
du Roy nous a requis de vouloir par les voyes ordinaires 
informer le public de la volonté expresse de Sa Majesté, 
afin que chacun soit duëment averti des diligences et des 
recherches qu'elle entend qui soient faites pour empêcher 
l'usage et le débit des étoffes d'or et d'argent; et qu'au 
cas qu'il se trouve ci-après quelques personnes, de quelque 
qualité ou condition qu'elles puissent être, qui osent con- 
trevenir aux défenses qui seront faites, soit en portant des 



LOIS SOMPTUAIRES, i23 

étoffes ou ornemens d'or ou d'argent, soit en continuant 
d'en faire commerce ; Sa Majesté a donné tous les ordres 
qui sont nécessaires pour les réduire à l'exécution précise 
(le ses réglemens. Nous, faisant droit sur ladite remon- 
trance, en conséquence des ordres exprès de Sa Majesté, 
de ses édits et déclarations, arrêts et ordonnances ; faisons 
très expresses défenses à toutes sortes de personnes, de 
quelque qualité et condition qu'elles soient , autres que 
celles qui sont exceptées par la Déclaration du 17 novem- 
bre 1672, de porter, après la publication de la présente 
ordonnance, sur leurs habits, manteaux et casaques, vestes 
et juste-au-corps, robes, juppes et autres habillemens gé- 
néralement quelconques, même en leurs baudriers, échar- 
pes. ceintures, porte-épées, aiguillettes, jarretières, gands, 
manchons, nœuds, rubans, tissus, dentelles, franges, cor- 
dons ou autres ornemens, aucunes étoffes et ouvrages d'or 
ou d'argent, fin ou faux, trait ou filé, à l'exception des bou- 
tons sans queue et boutonnières d'orfèvrerie aux endroits 
où ils sont nécessaires seulement, à peine de confiscation 
et de quinze cens livres d'amende. Comme aussi, et sous 
les mêmes peines, faisons défenses à tous marchands mer- 
ciers, maîtres frangers, boutonniers et tous autres, de faire 
aucun commerce desdites étoffes et marchandises d'or ou 
d'argent, d'en tenir aucunes dans leurs magasins ou bou- 
tiques, ni de les exposer en vente ; et à tous maîtres tail- 
leurs et brodeurs, et autres , de les attacher ou appliquer 
sur aucuns habits , soit pour homme ou pour femme , à 
peine aussi de confiscation desdits habits, et de cinq cens 
Hvres d'amende contre lesdits tailleurs et brodeurs pour 
la première fois , et de privation de la maîtrise, en cas de 
récidive. Et afin qu'il ne puisse être à l'avenir vendu, dé- 
bité ou employé en secret aucune des susdites étoffes , or- 
nemens ou marchandises , nous ordonnons qu'il sera fait 
visite dans les magasins, boutiques et tous autres lieux de 
cette ville etfauxbourgs qu'il appartiendra, par les officiers 



i2fl RECUEIL CURTEUX. 

qui seront par Nous commis et préposez. Ordonnons aux 
commissaires du Chatelet de saisir cependant les étoffes et 
marchandises d'or ou d'argent qu'ils trouveront exposées 
en vente ; ou d'assigner verbalement par devant Nous 
toutes les personnes qui seront par eux trouvées en con- 
travention, et dont la qualité, ou bien la considération des 
lieux où ils les trouveront, pourroient faire quelque sorte 
d'obstacle et de difficulté à procéder par voye de saisie ; 
au lieu de laquelle sera pourvu, selon la qualité de la con- 
travention, sur le rapport desdits commissaires ; ausquels, 
et à chacun d'eux, nous enjoignons de tenir soigneusement 
la main à ce qu'il ne soit contrevenu à la présente ordon- 
nance, qui sera exécutée nonobstant oppositions ou appel- 
lations quelconques, et sans préjudice d'icelles ; et à la 
diligence du procureur du Roy, signifiée aux maitres et 
gardes des marchands merciers, et aux jurez des autres 
communautez , lue et affichée en leur bureau et chambre 
de communauté, et publiée aux lieux accoutumez de cette 
ville et fauxbourgs, afin que personne n'en prétende cause 
d'ignorance. Ce fut fait et donné par messire Gabriel- 
Nicolas DE LA Retnie, conseiller du Roy en ses Conseils 
d'État et privé, maitre des requêtes ordinaire de son hô- 
tel, et lieutenant de police de la ville, prévôté et vicomte 
de Paris , le septième jour de janvier 1673. Signé, de la 
Reyisie; di Riantz; Sagot, greffier. 



XIV. 

Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du 
Roy, que les défenses de porter des ornemens d'or et 
d'argent sur les habits, ayant été, conformément aux édits 
et déclarations, et aux ordres exprès de Sa Majesté, plu- 
sieurs fois réitérées ; il y avoit sujet de croire que cette 
sorte f}r) luxe, si dangereux et si préjudiciable à l'État, en 



LOIS SOMPTUATRES. 425 

seroit cntiprement retranché, et , qu'à l'exomple des per- 
sonnes de qualité, chacun s'abstiendroit de porter de ces 
ornemens défendus. Cependant , comme le désir du gain 
a fait rechercher à plusieurs marchands et ouvriers des 
modes et des inventions nouvelles pour employer et dissi- 
per les matières d'or et d'argent, plusieurs personnes aussi, 
attirées par ces nouveautez, ont repris depuis quelques 
jours l'usage des étoffes, dentelles et autres agrémens d'or 
et d'argent. Et, d'autant que ceux d'entre les marchands et 
ouvriers qui font travailler ausdites étoffes et ornemens , 
nonobstant les défenses, et qui continuent d'en vendre ou 
de les employer, sont les premières et presque les seules 
causes de ce désordre et de l'inexécution des réglemens : 
requeroit le procureur du Roy que sur ce il fut pourvu. 
Nous, faisant droit sur ladite remontrance, et conformé- 
ment aux édits, déclarations, et aux ordres de Sa Majesté, 
faisons itératives et très expresses défenses à toutes sortes 
de personnes , de quelque qualité et condition qu'elles 
soient, autres que celles qui sont exceptées par la Décla- 
ration du dix-septième jour de novembre 1667, de porter 
après la publication de la présente ordonnance , sur leurs 
habits , manteaux, casaques, vestes, juste-au-corps, robes, 
jupes et autres habillemens généralement quelconques, 
même en leurs baudriers, écharpes, ceintures, porte-épées, 
aiguillettes, jarretières, gands, manchons , nœuds, rubans, 
tissus, dentelles, franges, cordons ou autres ornemens, 
aucunes étoffes et ouvrages d'or et d'argent, fin ou faux, 
trait ou filé, à l'exception des boutons sans queue et bou- 
tonnières d'orfèvrerie aux endroits où ils sont nécessaires 
seulement ; à peine de confiscation et quinze cens livres 
d'amende. Comme aussi, et sous les mêmes peines, faisons 
défenses à tous marchands merciers, maitres frangers, 
boutonniers et tous autres, de tenir, dans leurs magasins 
ou boutiques, aucunes étoffes d'or ou d'argent, de les ex- 
poser en vente, de travailler ou faire travailler ausdits or- 



i26 RECUEIL CURIEUX. 

nemens et ouvrages d'or ou d'argent : et à tous maîtres 
tailleurs, brodeurs et autres , de les attacher ou appliquer 
sur aucuns habits, soit pour homme ou pour femme, à 
peine aussi de confiscation desdits habits, et de cinq cens 
livres d'amende contre lesdits tailleurs et brodeurs pour la 
première fois, et de privation de la maitrise, en cas de réci- 
dive. Et afin qu'il ne puisse être à l'avenir vendu , débité, 
ou employé en secret ou autrement aucunes des susdites 
étoffes, ornemens ou marchandises servant ausdits usages, 
nous ordonnons que, dans huitaine du jour de la présente, 
ceux desdits marchands et ouvriers qui se trouveront avoir 
des étoffes et autres ouvrages d'or et d'argent, seront tenus 
d'en faire un état ou mémoire signé d'eux, et de le mettre, 
sçavoir : les marchands entre les mains des maitres et gar- 
des du corps dont ils seront , et les ouvriers en celles des 
jurez de leur communauté, pour, ce fait ou à faute de ce 
faire, y être pourvu ainsi que de raison. Et cependant 
mandons aux commissaires du Chatelet, de tenir la main à 
l'exécution de la présente ordonnance, et de saisir les 
étoffes et marchandises d'or et d'argent qu'ils trouveront 
exposées en vente, ou d'assigner verbalement et pardevant 
Nous toutes les personnes qui seront par eux trouvées en 
contravention, et dont la qualité, ou bien la considération 
des lieux où ils les trouveront, pourroient faire quelque sorte 
d'obstacle et de difficulté à procéder par voye de saisie ; 
au lieu de laquelle il sera par Nous pourvu, selon la qua- 
lité de la contravention, sur le rapport desdits commissaires. 
Et sera la présente ordonnance exécutée, nonobstant oppo- 
sitions ou appellations quelconques, et sans préjudice 
d'icelles; et à la diligence du procureur du Roy, signifiée 
aux maîtres et gardes des marchands merciers, et aux 
jurez des autres communautez, lue et afiichée en leur bu- 
l'cau et chambre, publiée et affichée aux lieux accoutumez 
de cette ville et fauxbourgs, afin que personne n'en pré- 
tende cause d'ignorance. Ce fut fait et donné par messire 



LOIS SOMPTUAIKES. 1:27 

Gabriel-Nicolas de la Reynie , conseiller du Roy en ses 
Conseils d'État et privé, maitre des requêtes ordinaire de 
son hôtel , et lieutenant de police de la ville, prévôté et 
vicomte de Paris, le vingt -neuvième jour de novembre 
1673. 

Signé, DE LA Retnie; de Rjantz; Sagot, greffier. 



XV. 



Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du 
Roy, que l'abondance des matières d'or et d'argent faisant 
une des principales forces de l'État, il auroit plu à Sa 
Majesté, pour en empêcher la diminution , de défendre, 
par plusieurs édits, déclarations et ordonnances, l'usage 
des étoffes et ornemens d'or et d'argent en toutes sortes 
d'habits et de vêtemens ; mais encore bien que ces défenses 
ne soient ni levées ni modifiées, le luxe ayant encore depuis 
peu fait inventer des modes, et trouver le moyen d'em- 
ployer à des usages nouveaux cette sorte d'étoffe et d'or- 
nemens, plusieurs personnes se sont laissé emporter à des 
excez si considérables, que Sa Majesté, après avoir été 
informée de la continuation d'un tel abus, nous auroit 
encore expressément ordonné de tenir la main à l'exécu- 
tion desdites déclarations et ordonnances des 27 mayl661, 
18 juin 1663 , 29 décembre 166/i et 28 juin 1668 , et de 
les faire exactement observer. Et, comme il est nécessaire, 
pour cet effet, que le public soit de nouveau informé de 
l'intention et des ordres exprès de Sa Majesté, requeroit le 
procureur du Roy, que sur ce il fut par Nous pourvu. 
Nous, faisant droit sur ladite remontrance, et conformé- 
ment aux édits et déclarations, et aux ordres exprès de 
Sa Majesté, faisons itératives et très expresses défenses 
à toute sorte de personnes, de quelque qualité et condition 
qu'elles soient, de porter, après la publication de la pré- 



128 RECUEIL CURIEUX. 

sente ordonnance, sur leurs habits et vêtemens, aucunes 
étoffes, ouvrages et ornemensd'or ou d'argent, fin ou faux, 
trait ou filé ; à l'exception des boutons d'orfèvrerie sans 
queue, et aux endroits seulement oii ils sont nécessaires ; 
à peine de quinze cens livres d'amende et de confiscation. 
Comme aussi, et sous les mêmes peines, faisons défenses 
à tous marchands merciers, maitrës frangers, boutonniers 
et tous autres, de les exposer en vente ; et à tous maîtres 
tailleurs, brodeurs, couturières et tous autres, d'employer 
lesdites étoffes et ornemens d'or ou d'argent, de les atta- 
cher ni appliquer sur aucuns habits, soit pour hommes ou 
pour femmes, à peine aussi de confiscation desdits habits, 
de cinq cens livres d'amende pour la première fois, et de 
privation de la maîtrise, en cas de récidive. Mandons aux 
commissaires du Châtelet de tenir la main à l'exécution 
de la présente ordonnance ; de saisir les étoffes et orne- 
mens d'or ou d'argent qu'ils trouveront exposez en vente, 
ou d'assigner verbalement et pardevant Nous tous ceux 
qui seront par eux trouvez en contravention, et dont la 
qualité des personnes, ou la considération des lieux où ils 
les rencontreront, pourroient faire quelque sorte d'obstacle 
ou de difficulté à procéder par voye de saisie, au lieu de 
laquelle il sera par Nous pourvu, selon la qualité de la 
contravention, et sur le rapport desdils commissaires. Et 
sera la présente ordonnance exécutée, nonobstant opposi- 
tions ou appellations quelconques, et sans préjudice d'icel- 
les : et à la diligence du procureur du Roy, signifiée aux 
maîtres et gardes des marchands merciers, et aux jurez 
des autres communautez, publiée et affichée aux lieux 
accoutumez de cette ville et fauxbourgs, afin que personne 
n'en prétende cause d'ignorance. Ce fut fait et donné par 
messire Gabriel-Nicolas de la Keykie, conseiller du Roy 
en ses Conseils d'fitat et privé, inaitre des requêtes ordi- 
naire de son hôtel, et lieutenant général de police de la 
ville, [trevoté et vicomte de Paris, le seplicine niay mil 



LOIS SOVIPTUAIRES. 129 

six cens soixante-quinze. Signé, delaReynie; de Riatntz; 
Sagot, greffier. 

XVI 

Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du 
Roi , que l'usage des étoffes d'or et d'argent ayant été ci- 
devant défendu par plusieurs édits et déclarations, et de- 
puis y ayant eu, pour de bonnes et justes considérations, 
quelque sorte d'interruption à l'étroite et rigoureuse obser- 
vation de ces défenses pendant un certain temps , le luxe 
des habits se trouve porté aujourd'huy à un tel excès, par 
ce relâchement et par la facilité des marchands , qu'on 
voit tous les jours plusieurs personnes , niême d'une assez 
médiocre condition, qui employent, en étoffes précieuses 
pour leurs vêtemens , plus que la valeur de leurs revenus, 
et quelquefois au delà du capital de leur fortune. A quoy 
Sa Majesté voulant remédier, et ôter à ses sujets tout 
moyen de se ruiner, comme ils font imprudemment, par 
des dépenses excessives et inutiles, et voulant aussi en 
même temps empêcher la dissipation des matières d'or et 
d'argent dans son royaume, en remettant de nouveau en 
vigueur les défenses portées par ses édits et déclarations : 
il lui a plu encore de nous ordonner, pour cet effet, de les 
faire observer exactement à l'avenir. Et parce qu'il est né- 
cessaire que le public soit informé de la volonté de Sa 
Majesté à cet égard, et que chacun sache l'ordre exprès 
que nous en avons reçu : requeroit le procureur du Roy , 
qu'il fut sur ce pourvu. Nous , faisant droit sur ladite re- 
montrance, et conformément aux édits, déclarations et 
aux ordres exprès de Sa Majesté , faisons itérative et très 
expresse défense, à toute sorte de personnes de quelque 
qualité et condition qu'elles soient, de porter, après la pu- 
blication de la présente ordonnance, sur leurs habits et 
vêtements, aucunes étoffes, ouvrages ouornemens, d'or ou 
d'argent, fin ou faux, trait ou filé, à l'exception des bou- 
A. J7 



130 RECUEIL CURIEUX, 

tons d'orfèvrerie sans queue, et aux endroits seulement où 
ils sont nécessaires ; à peine de quinze cens livres d'amende 
et de confiscation. Comme aussi, et sous les mêmes peines, 
faisons défense à tous marchands merciers, maîtres fran- 
gers , boutonniers et tous autres , de les exposer en vente ; 
et à tous maîtres tailleurs , brodeurs , couturières et tous 
autres, d'employer lesdites étoffes et ornemens d'or ou 
d'argent , de les attacher ni appliquer sur aucuns habits, 
soit pour hommes et pour femmes ; à peine de confiscation 
desdits habits ; de cinq cens livres d'amende pour la pre- 
mière fois, et de privation de la maîtrise, en cas de réci- 
dive. Mandons aux commissaires du Chatelet de tenir la 
main à l'exécution de la présente ordonnance ; de saisir 
lesdites étolïes et ornemens d'or ou d'argent qu'ils trouve- 
ront exposez en vente ; ou d'assigner verbalement, et par- 
devant Nous, tous ceux qui seront par eux trouvez en 
contravention , et dont la qualité des personnes, ou la con- 
sidération des lieux où ils les rencontreront, pourroient 
faire quelque sorte d'obstacle ou de difficulté à procéder 
par voye de saisie , au lieu de laquelle il sera par Nous 
pourvu, selon la qualité de la contravention, et sur le rap- 
port desdits commissaires. Et sera la présente ordonnance 
exécutée, nonobstant opposition ou appellation quelconque, 
et sans préjudice d'icelles : et à la diligence du procureur 
du Fioy, signifiée aux maîtres et gardes des marchands mer- 
ciers, et aux jurez des autres communautez ; publiée et 
affichée aux lieux accoutumez de cette ville et fauxbourgs, 
afin que personne n'en prétende cause d'ignorance. Ce fut 
fait et donné par messire Gabriel-Nicolas de la Reynië, 
conseiller du Roy en ses Conseils d'Etat et privé, maître 
des requêtes ordinaire de son hôtel , et lieutenant général 
de la police de la ville, prévôté et vicomte de Paris, le 
cinquième jour de juin mil six cens soixanie-dix-sept. 
Signé, DE L:V Reyme; PiORiwvr; Sagot, greffier. 



DEUXIEME PARTIE. 



PIECES EN PROSE. 



II 



PJÈCES EN PROSE. 



Extrait du Trésor tte i«t Cité fies J9n»ne»j 
par Christine de Pisan. 

(laoo) 

Cy deuise comment femmes d' estai doibuent estre ordonnées en 
leur habit; et comment elles se garderont de ceux qui taschent 
à les decepuoir. 

Le tiers point que voulons notifier à entre vous femmes 
d' estât de bonnes villes, et aux bourgoyses, lequel touche 
voz vestures et habillementz, est qu'en iceulx ne vueillez 
point estre oultrageuses , tant es coustementz comme es 
façons. Et y a cinq especialles raisons , qui vous doibuent 
mouuoir à vous en garder. L'une, que c'est péché et chose 
qui deplaist à Dieu d' estre tar.t curieux ou curieuse de son 
corps. La deuxiesme, que de faire oultragc on n'en est ia 
plus prise, mais moiiis, ainsi que ailleurs est ia dit. La 
troisiesme, que c'est gastement d'argent, appaourisse- 
ment et vnidange de bource. La quatriesme, qu'on donne 
mauuais exemple à autruy : c'est assauoir cause d'ainsi 
faire ou plus : car il semblera à une dame qui verra à une 
damoyselle prendre si grand estât, ou à une bourgoyse, que 
de tant qu'elle est plus grande elle deburapluscroistre son 
estât, et c'est ce qui faict tous les iours multiplier et crois- 



iâ4 RECUEIL CURIEUX, 

tre les estatz et les bombans, parce que chascun tend tou- 
sioursà surmonter l'autre. Dont maintes gens sont greuez 
en France et autre part. La cinquiesme, qu'on donne, par 
desordonné et oultrageux habit, occasion à autruy de pé- 
cher , ou en murmuration, ou en conuoitise desordonnée, 
qui est chose qui trop deplaist à Dieu. Et pour ce, dames, 
veu que ce vous peult riens valloir , et beaucoup nuire , 
ne vous vueillez en telles faulcetez trop délecter. Non 
pourtant c'est bien droict que chascune porte tel habit et 
estât qui appartient à son mary et à elle : mais, s' elle est 
bourgoyse , qu'elle se porte telle comme une damoyselle, 
et la damoyselle comme une dame, et ainsi de degré en de- 
gré en montant, sans faille, c'est chose hors ordre de 
bonne pollice , en laquelle, se elle est bien ordonnée en 
quelque pays que ce soit , toutes choses doibuent estre li- 
mitées. Or, vient à parler du quatriesme point , qui est 
comment vous garderez de blasrae , et de cheoir en dif- 
fame. Auquel point se peult encores toucher le faict de voz 
habillementz, tant en l'outraige de trop grand coust, 
comme en la manière des façons. En ceste manière, est as- 
sauoir que posé que une femme soit de très bonne volunté, 
et sans mauuais faict ne pensée de son corps , si ne le 
croyra pas le monde, puisque desordonnée en habitz on 
la verra, et seront faitz sur elle mains mauuais iugemens, 
quelque bonne qu'elle soit. Si appartient doncques à toute 
femme qui veult garder sa bonne renommée, qu'elle soit 
honnesteet sans desguisures, en son habit et habillement 
non trop estrainte, ne trop grandz colletz , ne autres fa- 
çons mal honnestes, ne grand' trouueresse de choses nou- 
uelles , par especial non honnestes. Et auec cela, manière 
et contenance y faict moult. Car, ainsi que ia est touché cy 
douant , il n'est riens plus desseant à femme que layde ma- 
nière et mal rassise : aussi, ne chose plus plaisante que 
belle contenance , et coy maintien. Et quoy qu'elle soit 
ieune, si doibt-elle estre en ses ieux et ris attrempée et sans 



PIÈCES EN PROSE. 135 

desordonnance, et les sçauoir prendre à point, si qu'ilz 
soient bien seans , et le parler sans mignotise , mais soit 
propre et doulx, ordonné et attrait, en regard simple tar- 
dif et non vague , et ioyeuse par appoint. Mais, ensuiuant 
la matière que dessus nous auons dit, il est assauoir que, 
auecq le mauuais langaige , et blasme qui peult sourdre à 
femme par habit desordonné et par manière mal honneste, 
va ung autre plus périlleux inconuenient , c'est l'amuse- 
ment des folz hommes, qui peuent penser qu'elle le face 
pour estre conuoitée et désirée par folle amour. Et, elle, par 
aduenture, ny pensera, ains le fera seullement pour la plai- 
sance de soy mesmes, et par sa propre condition qui luy 
enclinera. Si sont des hommes de maints estatz, qui tasche- 
ront par grand diligence à les attraire en les poursuyuant 
par diuers semblantz;, et moult s'en peneront. Mais que 
doibt faire la saige et ieune femme, qui cheoir ne veult en 
blasme, et qui bien est aduisée que de tel amour ne peult 
venir que tout mal , preiudice et deshonneur , parquoy 
nulle volunté n'a d'entendre à telzmusartz? Elle ne veult 
mye faire comme aucunes musai'des, à qui trop bien plaist 
que on les poursuyue par grandz semblantz, et leur sem- 
ble belle chose de dire. « Je suis moult aymée de plusieurs, 
c'est signe que ie suis belle, et qu'il y a en moy assez de 
bien. Je n'aymeray nul pourtant, mais à tous feray bonne 
chère, et autant y aura l'ung que l'autre , et tous les tien- 
dray en paroles. » Geste voye n'est mye de garder l'honneur, 
ains est impossible que longuement soit maintenue par 
femme, qui c^u'elle soit, que n'en chée en blasme, et pour ce, 
la saige dame, si tost qu'elle appercoit par aucun signe ou 
semblance, que quelque homme a deuers elle pensé, elle 
luy doibt donner toutes occasions de s'en retraire, en pa- 
roles, et semblantz , et tant faire qu'il appercoiue qu'elle 
n'y a couraigc, ne n'y veult auoir. Et s'il adaient qu'il luy 
dye, elle luy doibt respondre, et dire sur ceste forme et 
manière: « Sire, si vous auez en moy pensée, vueillez vous en 



136 RECUEIL CURIEUX. 

retraire, car ie vous prometz et uire ma foy, que en telle 
amour n'ay mon intention, ne n'auray iour de ma vie : de 
ce puis-ie bien iurer, car de ce suis-ie bien afTermée en telle 
volunté, qu'il n'est homme, ne chose nulle, qui ester m'en 
peust, et toute ma vie demoureray en ce point, de ce soyez 
vous certain. Si perdreriez vostre peine tant plus vous y muse- 
riez. Et vous prie, tant comme ie puis, que ne me faciez plus 
telz semblans, ne disiez ces paroUes, car, en bonne foy, ie y 
prendroie grand desplaisir, etmegarderoye, àmonpouoir, 
d'aller où vous seriez. Si vous le dictz une fois pour toutes, et 
croyez fermement que iamais en autre propos ne me trouue- 
rez, et à Dieu vous dy. » Ainsi, en brief, et sans longuement 
escouter, doibt respondre la bonne et saige ieune femme qui 
ayme son honneur, à tout homme qui la prie. Et auec aussi 
soient les semblans pareilz aux paroUes, c'est assauoir que, 
de regard, ne de maintien, ne face aucun semblant, parquoy 
il puisse nullement penser que iamais y puisse aduenir. Et 
s'il y enuoye dons quelz qu'ilz soient, que elle garde bien 
que nulz n'en prenne, car qui don prend se vend. Et s'il 
adulent que aucune personne luy en face quelque messaige, 
que elle dye expressément, etàrechigniévisaige, que iamais 
plus ne luy en parle. Et sa chambrière, ou varlet qu'elle a, 
se hardisse à luy dire qu'elle ne le tienne point en son 
hostel, car telle maisgnée n'est passeure, et si Lreuuevoye, 
par bonne manière, de le mettre hors pour quelque autre 
achoison, sans noyse, et sans tançon. Mais garde bien 
(comment qu'il soit) que à son mary ne le dye, car, quel- 
que bonne volunté qu'elle ait, elle le pouroit mettre en 
telle frenaysie, qu'elle ne l'en osteroit pas, quant elle voul- 
droit, et est trop grand péril, et aussi n'en est nul besoing, 
s'en garde saigement, et s'en taise, car ne sera ia homme 
si grand, que s' elle veult au long aller par tenir saiges ma- 
nières, qu'il ne s'en retraye. Ne aussi dire ne le doibt à 
voysin, ne à voysine, ne à autres, car paroUes sont re- 
portées, parquoy il adulent aucunes foys que hommes con- 



PIÈGES EN PIIOSE. 137 

trouuent mauuaistiez sur les femmes, par despit de ce qu'ilz 
sont refusez , et que ilz sçauent que elles en parlent ou ont 
parlé. Si ne griefue riens taire la chose de quoy on ne peult 
de riens mieulx valoir la dire, et n'est point belle vantence 
à femme. Auec ce, femmes quise veullent garder de blasme 
se doibuent garder d'aller en compagnie qui ne soitloyalle, 
bonne, et honneste, ne en assemblées faictes en iardins, 
ou en autres lieux, parprelatz, ou par seigiieurs, ou autres 
faictes soubz quelque umbre ou couuerture de festoyer gens, 
et que ce soit pour autre machination de quelque brouillerie, 
ou pour elles, ou pour autres. Et posons qu'une femme sa- 
che bien que pour elle ne soit faicte telle assemblée, si se 
doibt-elle bien garder qu'elle ne face umbre à autre, car 
cause seroit du mal et du péché : si n'y doibt aller se elle 
le sçet, ou aucune souspecony a, et ains qu'elle voyse nulle 
part, si elle est saige, bien doibt aduiser comment, et où 
elle va. Ne detrouuer ses pellerinaiges hors la ville à faire, 
pour aller quelque part iouer, ou mener la galle en quelque 
compaignieioyeuse, ce n'est fors péché et mal (àquilefaict), 
car c'est faire de Dieu umbre et chappe à pluye, et ne sont 
point bons tours, ne aussi tant aller trotant par villeàieunes 
femmes au lundy à saincte Auoye, au jeudy ie ne sçay où, 
au vendredy à saincte Catherine, et ainsi es autres iours. 
Si aucunes le font n'en est ia grand besoing, non pas que 
nous vueillons empescher le bien à faire, mais, sans faille, 
veu le péril de ieunesse, la legiereté, et la grand conuoy lise 
que les hommes ont communément à attraire femmes, et les 
parolles qui tost en sont louées, et à peu d'achoison est le 
plus seur, mesmes pour le prouflit des dames et l'honneur 
du corps, et ne fault estre coustumieres de tant troter ca et 
la, car Dieu est partout qui cxaulce les oraisons des deuots 
depriantz, quelz qu'ilz soient, et quiveult que toutes choses 
soient faictes par discrétion, et non mie du tout à volunté. 
Aussi, de baigneries, d'estuues, et de commérages trop 
hanter à fommes, et telles compaignics, sans nécessité ou 

18 



138 RECUEIL CUrjEUX. 

bonne cause, ne sont que despens superlluz, sans quelque 
bien qui en puisse venir. Et, pour ce, de toutes telles choses 
et d'autres semblables, femme, si elle est saige qui ayme 
honneur, et escheuer veult blasme, se doibt garder. 

Cy deuise des femmes des marcliantz. 

Désormais or viendrons-nous à parler desmarchantz, c'est 
assauoir des femmes aux hommes qui se meslent de mar- 
chandises, dont à Paris et ailleurs sont de moult riches, et 
desquelz les femmes portent grand estât, et plus hault en 
aucunes contrées et villes que à Paris, si comme à Venise, 
à Gennes, à Florence, à Luques, à Auignon, et autre part. 
Maisiceulx lieux, que nonobstant que nulle part ne soit sans 
oultraige, mieulx sont à excuser, qu'en ces parties de France 
ne seroit, pource qu'il n'y a pas tant différences des haulx 
estatz comme à Paris, et ceste part, assauoir Roynes, et 
duchesses , contesses , et autres dames , et damoyselles, 
parquoy les estatz sont plus differendz. Et, pource, en France 
qui est le plus le noble royaulme du monde, et où toutes 
choses doibuent estre les plus ordonnées (selon qu'il est 
contenu des anciennes usages de France ) n'appartient 
point, quoy qu'elles facent ailleurs, si comme est plusieurs 
foys touché, que la femme d'ung laboureur de plat pais 
porte tel estât que la femme d'ung homme d'honneste mes- 
tier de Paris ne de celle d'un homme commun de mes- 
tier, comme une bourgeoise, ne une bourgeoise comme 
damoyselle, ne la damoyselle comme la dame, ne la dame 
comme une contesse, ou duchesse, ne la contesse connue 
la Royne : ains chascune se doibt tenir en son propre 
estât, et ainsi qu'il y a différence et manière de viurc des 
gens, doibt auoir es estatz, mais ces reigles ne sont mie 
gardées auiourd'huy, ne maintes autres bonnes qui y sou- 
loientestre, et, pource, y pertàl'effectquisensuyt, car, sans 



PIÈCES liN PUOSE. 139 

faille, oiicqiies les orgueilz, ne lesestatz n'y furent, en toutes 
manières de gens, depuis les grandziusqucsaux mendres, 
si oultraigeux que ores sont, et ce peult-on veoir par les 
cronicques et anciennes hystoires, et pource que nous auons 
dict qu'en Ytalie encores les femmes portent plus grand 
estât (quoyque il soit vray) si ne sont-ilz point de si grand 
frais que cy endroit à tout regarder, veu les compaignies 
et bombans en maintes manières et choses qu'elles font, 
esquelles, aussi bien que es robes, chascune s'efforce de sur- 
monter l'une l'autre. Car, puisque nous sommes à parler des 
marchandes, ne fut-ce pas voirement grand oultraige à celle 
femme de marchant de viure (voire comme marchant) : ce 
n'est mie comme ceulx de Venise, ou de Gennes , qui vont 
oultre mer , et par tout pays ont leurs facteurs , achaptent 
en gros, et font grandz frais, et puis semblablement en- 
uoyent leurs marchandises en toutes terres à grandz far- 
deaulx, et ainsi gaignent grandz richesses, et telz sont ap- 
peliez nobles marchantz. Mais celle dont nous disons, 
achapte en gros et vend à détail pour quatre soubz de 
denrées (se besoingest)ou pour plus, ou pour moins (quoy 
qu'elle soit riche), et pourtant, trop grand estât elle fist, à 
une gesine d'ung enfant qu'elle eut, n'a pas longtemps, 
car, ains qu'on entrast en sa chambre, on passoit par deux 
autres chambres moult belles , oii il y auoit en chascune 
ung grand lict bien et richement encourtiné. Et en la 
deuxiesme, ung grand dressoir couuert, comme ung autel, 
tout chargé de vaisselle d'argent. Et puis, de celle la, on 
entroit en la chambre de la gisante, laquelle estoit grande 
et belle, toute encourtinée de tappisscrie, faicte à la deuise 
d'elle , ouurée tresrichement de fin or de Ghippre, le lict 
grand et bel, encourtiné d'un moult beau parement, et les 
tappis d'entour le lict mis par terre, sur quoy on marchoit, 
tous pareilz à or, et estoient ouurez , les grandz draps de 
parement, qui passoient plus d'ung espan par soubz la 
couuerture, de ^^i fino toillc de Reims, qu'ilz estoient prisez 



140 RECUEIL CURIEUX. 

à trois cens frans , et tout pardessus ledict couuvertouer 
à or tissu, estoit ung autre grand drap de lin, aussi délié 
que soye, tout d'une pièce et sans cousture, qui est une 
chose nouuellement trouuée à faire, et de moult grand 
coust , qu'on prisoit deux cens frans et plus , qui estoit si 
grand et si large qu'il couuroit de tous lez le grand lict de 
parement, et passoit le bort du dict couuertouer, qui trais- 
noitdetouslescostez. Et, en celle chambre, estoit ung grand 
dressoir tout paré , couuert de vaisselle dorée. Et en ce 
lict, estoit la gisante, vestue de drap de soye tainct en cra- 
moisy, appuyée de grandz oreillez de pareille soye à gros 
boutons de perles , atournée comme une damoyselle. Et 
Dieu sçet les autres superflux despens de festes, baigne- 
ries, de diuerses assemblées , selon les usaiges de Paris à 
acouchées, les unes plus que les autres, qui la furent faic- 
tes en celle gesine, et pource que c'estoultraige passant, les 
autres (quoy qu'on en face plusieurs grandz) , il est digne 
d'estre mis en liure : si fust ceste chose rapportée en la 
chambre de la Royne, dont aucuns dirent, que les gens de 
Paris auoient trop de sang, dont l'abondance aucunes foys 
engendroit plusieurs maladies, c' estoit à dire que la grand 
habondance de richesses les pourroit bien faire desuoyer. 
Et, pour ce, seroit leur mieulx que le Roy les chargeast de 
aucun ayde, emprunt, ou taillée : parquoy leurs femmes ne 
se allassent pas comparer à la Royne de France, qui gue- 
res plus n'en feroit. Si sont telles choses desordonnées et 
viennent de presumption , et non de sens , car ceulx et 
celles qui les font, en acquierant, non mye pris, mais des- 
pris. Car, quoy qu'ilz prennent les estatz des haultes da- 
mes , ou des princesses , si ne le sont-elles pas , ne on ne 
les y appelle pas , ains ne perdent point le nom de mar- 
chandes, ou fenmies demarchantz, voire telz qu'on les ap- 
pel leroit en Lombardie : non mye marchantz , mais reuen- 
deurs, puis qu'ilz vendent à détail. Si est trop grand foUie 
de se reuestir d'autruy habit, quant chascun sçet bien à qui 



PIÈCES EN PROSE. 141 

il est , c'est à entendre de prendre estât qui appartient à 
autre, non mye à soy. Mais se ceulx et celles qui telz oul- 
traiges font , soit en habitz ou estât laissoient leur mar- 
chandise , et prensissent du tout les grandz cheuaulx et 
les estatz des princes et seigneurs, leur estre s'ensuyuroit, 
mais c'est trop sotte chose de n'auoir par honte de ven- 
dre 'ses denrées et faire sa marchandise , et auoir honte de 
porter l'habit, voire qui est moult bel, grand et honneste , 
qui à droict si maintient , et est Testât de marchant bel et 
honnorable en France , et en tout pays. Si se peuent telz 
gens appeller^ens desgiiisez, et ce ne disons mie pour les 
amenuyser d'honneur, car, ainsi que dit est, estât de mar- 
chant est bel et bon (qui à droict le maintient) , ains le di- 
sons en bonne entente, affin de donner conseil et aduisaux 
femmes à qui nous parlons, d'elles garder de telles super- 
fluitez, qui bonnes ne sont à corps, ne à âme, et peuent 
estre cause que leurs maris soient chargez d'aucun nouuel 
subside. Si est leur meilleur et leur plus grand sens, que 
leurs habitz propres, chascune selon soy, qui sont beaulx , 
riches et honnestes portent, sans prendre autres ( posons 
que riches soient). Ha Dieu ! que peuent telz gens faire de 
biens ? Certes, s'ilz thesaurisoient au ciel, selon l'admonnes- 
tement de l'euangile, ils seroient bien conseillez, car ceste 
vie est très briefue, et celle laestàtousiours, si comme iaest 
dit deuant, ce seroit pour eulx bonne espargne pour le 
temps aduenir , et de leurs grandz richesses départissent 
aux paoures par vraye charité, et si font les plusieurs, ce 
n'est pas doubte, il est bien besoing, car, par celle bonne 
et noble vertu de charité que Dieu à tant aggreable , elles 
peuent achapter le champ, dont l'euangille parle en la pa- 
rabole, où est le grand trésor musse, c'est la ioyede Para- 
dis. Etung noble motd'icelle saincte vertu, dit Léon Pape, 
au sermon de l'Apparition, où il dit : « Tant grande est la 
vertu de charitable miséricorde, que, sans elle, les autres 
vertus ne peuent prouffiter, car combien que aucune créa- 



142 RECUKIt CURIEUX. 

ture soit abstinente, se garde de péché, soit deuole, et ait 
toutes autres vertus, sans icelle qui faict les autres valoir, 
tout est néant, car, au dernier iour du Jugement, elle sera 
portant la bannière deuant toutes vertus pour ceulx qui en 
ce monde l'auront exercée et aymée , qui les conduira en 
Paradis, et confondera ceulx Nostre Seigneur, en qui elle 
n'aura esté trouuée, donnant sa diffinitiue sentence, ce 
nous tesmoigne le texte de l'euangille. » 



Extrait de VMnstrucHon sfonv tes JeMues ftntnes^ 
par llarSc de fiiosnieu. 

(1573) 

M. Je vous dis que la richesse de l'habillement consiste 
grandement à rechercher aucc diligence que le drap de 
soye , toile ou autres estolîes , soient bien fines , et des me- 
leures qui se puissent trouuer. Car s'abiller de gros drap, 
comme vous eh cognoissez quelques unes, ne peut auoir que 
mauuaise grâce. D'auantage, l'habillement doitestre ample 
et plantureux , mais non tant que cela puisse apporter em- 
peschement. Et n'importe pas peu d'auoir l'accoustre- 
ment ainsi ample, car il n'y a rien de si mauuaise grâce, 
que de veoir aller une dame auec un accoustrement affamé. 
Comme i'entends vous dire cy après, en vous discourant, les 
particularitez , ie veux encores que les accoustremens ainsi 
amples soient enrichis de bandes, descoupures, esgrati- 
gneures, broderies et autres semblables enrichissements: et 
quelques fois, qu'ils soient tout simples. Car ceste variété 
d' accoustremens à grande parade sent ie ne sçay quoy 
de gentil. 

F. — Mais i'aurois plustost pour que cela en marquast 
quelque bigarreté de cerueau, accompagné de peu de con- 
stance, qui n'est pas petite tâche. 



PIÈCES EN PROSE. l/lS 

M, — Cela serait bien vray, si une ieune dame faisoit 
paroistre ceste légèreté en ses autres actions : mais, se fai- 
sant cogoistre pour sage etaccorte en toutes les autres af- 
faires, ceste variété en accoustremens ne luy sçauroit 
tourner, sinon à grandeur et ornement. Surtout l'on remar- 
que la richesse de s'habiller, à auoir souuent robbes 
neufues et ne porter iamais mesme accoustrement, ie ne 
veux pas dire beaucoup de sepmaines, mais au moins beau- 
coup de mois. 

F. — Vrayement, ce que vous dictes seroit, à mon aduis, 
suffisant pour ruyner une telle dame que ie suis, mais une 
grande princesse î Regardez donc : si ceste despence me fait 
peur, que deuroient dire beaucoup d'autres qui n'ont pas 
tant de moyens que moy? 

M. — Les princesses s'accoustrent de drap d'or fin , et 
font border leurs robbes de perles, diamans , rubiz , et 
autres semblables richesses. Aussi, leur ay-ie laissé cela à 
part et ne vous ay parlé que de ce qui vous appartient. 

F. — Il est vray, mais encores, en ces brodures et de- 
coupeures que vous m'auez dites, il s'y en va bien de l'ar- 
gent. 

M. — Pour le faire court, i'entends que chacun en use 
selon sa puissance , et qui ne peut tout faire , qu'elle en face 
le plus qu'elle pourra, voire iusqu'à s'efforcer un peu. 

F, — Continuez donc vostre discours. 

M. — Pour reuenir à mon propos , ie vous dy que c'est 
une chose bien laide de porter long temps une mesme robbe : 
Mais c'est encore bien pis, quant on s'apperçoit que d'une 
robbe l'on en faict une autre, la retournant, la faisant 
retaindre, ou autrement, comme a fait une damoiselle, 
que vous cognoissez bien , qui ne s'estime pas de petite 
qualité, et, à la vérité, elle tient quelque lieu : laquelle, ayant 
fait faire à ses nopces une robbe de damas blanc , et, pour 
l'auoir portée plusieurs années , l'ayant desia, bien salie, la 
fist retourner et mettre le dedans dehors, et ainsi la porta 



ilill RECUEILS CURIEUX. 

très bien , vingt bonnes années après, de dimenche en di- 
menche. Mais, estant desia bien descliirée, la fist retaindre 
en iaune, tantpour faire sembler qu'elle changeoit de robbe, 
qu'aussi pour ce qu'en ceste coulleur là les déchirures pa- 
roissoient moins que sur le blanc; etmesmes, d'autant que de- 
sia en son aage le blanc n'est pas bien séant, enuiron un an 
après, commençant ce damas à s'user à bon escient, nostre 
damoiselle se résolut de despecer sa robbe, et du plus usé 
en fist une frange autour d'un manteau violet, et du demeu- 
rant en fit des manchettes, lesquelles en peu de iours 
estans deuuenues en filet, en feit un dessus de toille de lin 
decouppé : voila Testât auiourd'huy auquel est le pauure 
damas. Nous verrons ce qu'il en deuiendra cy après : ie 
m'attends bien que douant qu'il meure, il aura encore 
bien des affaires. 

F. — Je cognois bien ceste bonne mesnagere là. 

M. — Il suffit. Or, outre ce que ie vous ay dit de la 
richesse, l'accoustrement doit estre accompagné d'une 
certaine grâce garnie de iugement, car autrement tout n'en 
vaudroit rien. 

F. — En quoy gist ceste grâce ? 

M, — Elle consiste principalement en deux choses : l'une 
a bien assortir l'accoustrement, et à la grâce de le porter. 

F. — Nous ne sommes pas, à ceste heure, sur la grâce, 
qui despend de la contention et actions? Il nous faut 
açheuer ce qui touche les habits. 

M. — Aussi, ie n'entends parler, sinon de la bonne grâce 
de porter un habillement, sans laquelle il n'y a façon qui ne 
se trouve bion laide. Et, sur ce subiect, ie vousdiray, qu'une 
ieunc dame doit prendre garde de ne s'habiller pas tout 
à la fois de plusieurs couleurs, et surtout de celles qui ne 
s'accordent point ensemble, comme le vert et iaune doré, 
le rouge et le iaune paille, et semblables meslanges qui sont 
bien lavds et tiennent du basteleur. 



PlÈCliS EJN PKOSiî. 145 

F. — Mais qui voudroit contenter ses opinions à porter 
quelques couleurs ou liurées? 

M. — Quant à celles, on peut en auoir deux , voire ius- 
qu'à trois, mais c'est au plus; et de l'une des couleurs, 
i'entends comme nostre voisine, à qui i'ay veu souuent quatre 
couleurs au corps de sa robbe et manches, sans les chausses 
et pantoufles , qui estoient encore de deux autres , qui 
est chose de bien mauuaise grâce : surquoy, ic concluds que, 
le corps de la robbe étant tout bigearré, diriez qu'elle prend 
plaisir qu'on voye sa robbe du bout de larue. Mais ie n'ay que 
faire de vous parler de ce dernier article , car vous n'auez 
partie sur vous, qui ne soit parfaitement belle. 

F. — Vous en sçauez bien une autre , qui a prins vne 
façon de porter manches si estroites, et iustes au bras, 
que l'on luy veoid toute la façon du bras, qui est si menu 
que c'est pitié de la veoir, et si elle l'auoit de bonne gros- 
seur , ceste façon de manches estroittes ne seroit pas de 
mauuaise grâce. 

M. — Vous dites vray. J'en voy qui ont les espaules 
grosses et larges et comme un porte fais, et de l'autre 
costé emplissent leur bust de coton, qu'il semble qu'elles 
ayent un corcelet, tant cela est contrefait. L'autre, qui a le 
pied aussi large qu'un vigneron, decouppe encore ses 
escarpins de telle sorte , que le pied en paroist deux fois 
plus large : et, de ce subiet, ie vous pourois donner infinies 
exemples, mais ie croy qu'en sçauez assez, et le pouuez 
considérer vous mesmes. 11 faut donc résoudre qu'il est 
besoin remédier aux defaux et imperfections de nature le 
plus que l'on peut, tantost auec du coton pour rembourer ce 
qui est trop plat ou pour faire un endroit aussi gros que 
l'autre, tantost s'aidera d'autre chose par des decoup- 
peures: à l'une, pentoufle plus haute ; d'un corps, pour une 
autre : et plusieurs autres secours, selon le besoin. Mais 
vous qui estes toute belle , prenez tousiours les façons qui 
feront paroistre vos perfections , comme vostre belle taille, 
A. 19 



î/l.6 RECUEIL CURIEUX. 

la bonne proportion de vos bras , la maiesté de vos espau- 
les, la disposition de vos hanches , vostre petit pied, et 
ceste belle greue ! 

F. — Quel besoin est-il se soucier des iambes , puisque 
ce n'est pas chose qu'il faille monstrer? 

M. — Si fait dea , on les peut bien monstrer, mais Tim- 
portance est d'aduiser comment et de quelle dextérité, 
comme le vous diray tantost, quand nous parlerons de la 
grâce. 

F. — Hé ! n'est-il pas temps d'en parler, puisque nous 
auons vuydé le point. Gomment il faut assortir l'accous- 
Iremcnt ? 

M. — Je veux premièrement despeeher, en deux mots, 
l'ornement de la teste et du corps ; car i'entens accorder 
cela auec Tordre d3 s'habiller , encore qu'il semble qu'il 
y ait quelque differance. ' 

F. — Bien donc, dites. 

M. — Vous deuez donc sçauoir , qu'il n'y a femme , ny 
fille, quelque belle qu'elle soit, que, si elle ne s'aide, elle ne 
paroisse aucunesfois moins belle. Et ne me semble bonne 
l'oppinion de ceux qui disent qu'une femme quia naturel- 
lement la charnure belle, n'a que faire se nettoyer et lauer. 
Mais ie suis d'aduis que les belles dames se licencient 
quclquesfois de s'accommoder de quelques eaux pour se 
nettoyer le visage, mais sans fard, et en ay bien quelques 
receptes excellentes. 

F. — Vous ne trouuez donc pas bon d'user de sublimé, 
de rouge et blanc d'Espagne et de toutes ces sortes de fards, 
donti'ay quelque fois ouy parler? 

M. — Je vous prie, ma fille, gardez-vous-en comme de la 
peste, car si vous y accoustumez une fois, vous serez toute 
csbahye que vous vous trouuerez vieille et toute ridée à trente 
ans : et des moindres commoditez que vous en rcceurez, 
sera que vous aurez incontinent l'haleine continuellement 
puante; et les dents (qui sont des principaux ornemens 



piÈCBs EN rnosK. 147 

de la beauté) vous dcuicudront bientost noires, corrom- 
pues et si gastées, qu'ayant souucnt mal, vous serez con- 
traincte de les faire arracher l'une après l'autre, et, per- 
dant celles des costez, vos joues deuiendront toutes plates, et 
la perte de celles de douant vous fera contrefaire la petite 
bouche, et la tenir close de mauuaise grâce, sans oser rire, 
sinon mettant la main au-deuant ; et s'il adulent souuent 
que de telles drogues on perd la veiïe, ou elle s'affoiblit 
beaucoup, et la santé de tout le corps en est pire. 

F. — De ma part, ie n'ay iamais eu enuie d'essayer de 
telles besongnes, et me contente d'une eau que i'ay ouy 
dire estre fort bonne. Au moins, celle qui m'en ayde, quand 
l'en ay affaire, en faict bien grand cas : et ne m'en a ia- 
mais voulu donner la recepte, quelque prière queieluy en 
aye sceu faire. 

M. — N'est-ce pas ma cousine? 

K — Ouy. 

M. — Yrayement, la recepte est assez bonne. Je scay, 
il y a longtemps, ce c{ui y entre : mais quant vous voudrez, 
ie vous en feray de bien meilleure. 

F, — Puisque vous sçauez comment est faite celle dont ie 
me suis bien trouuée, ie vous prie, ma mère, me le vouloir 
maintenant apprendre, attendant que vous me ferez ce 
bien, à nostre première veûe, m'en communiquer de plus 
excellente. 

M. — Que vousseruira-il que ie la vous apprenne? Aussi 
bien, ne la sçauriez vous faire. Il vaut mieux que ie vous 
en tienne de preste, toutes les fois qu'en aurez affaire, ou 
bien de quelque autre meilleure. 

F. — Non, ie vous prie, apprencz-la-moy? 

M. — Escriuez-la donc : Je prends premièrement des 
pigeons h qui j'oste les pieds et les aysles; puis, de la ter- 
bentine de Venise, fleurs de lis, œufs fraiz, miel, une sorte 
de coquilles de mer, appelées porcef laines, perles broyées 
et canfre. Je pille et incorpore toutes ces drogues ensemble. 



148 RECUEIL CURIEUX. 

et les mets ainsi dans les corps des pigeons , lesquels ie 
mets distiller en allembic de verre par bain-marie : ie mets 
au dedans du bec dudit allembic un petit noûet de linge, 
où il y a un peu de musc et ambre gris, et attache le re- 
cipiant auec du lut au col de la chappe auquel distille l'eau: 
laquelle après ie mets au serain, et dénient fort bonne. 

F. — Ma mère, ie vous remercie bien fort de vostre re- 
cepte qui me semble n'estre que bien bonne, mais i'ay grand 
peur ne la pouuoir pas bien faire. 

M. — Je vous en croy, mais ne vous en mettez point en 
peine, car ie vous en feray toutes les fois que vous en vou- 
drez. 

F, — Je vous en prie. Etleshuilles vous semblent-elles 
bonnes pour le visaige? 

M. — N'usez iamais d'huille, si vous me voulez croire. 
Il est vray que quelque fois, estant aux champs, ayant vsé 
l'eau que ie viens de dire, afin qu'après vous ne vous has- 
liez du grand air, ou au soleil, il n'y aura pas grand dan- 
ger prendre de l'huille d'amandes douces, tirées sans feu, 
et un bien peu de canfre, et en faire une pommade auec 
tant soit peu de cire blanche. Il faut aussi qu'ayez soing 
de vos dents, car c'est une partie qui pare le plus la beauté 
des dames. Prenez donc bien garde de les vous frotter une 
foislasepmaine, doucement, d'une poudre qui est composée 
de coral rouge, sang de dragon, tartre de vin blanc, mas- 
tic, os de seiches, noyaux de pesches et canelle : cela les 
vous tiendra tousiours blanches, et gardera de s'y accueillir 
ceste lye qui s'attache au bout des gensiues, laquelle, outre 
ce qu'elle est laide à voira quiconque soit (et d'autant plus 
à une belle dame) apporte encore très grande nuisance, 
car, en peu de temps, cela deschausse la gensiue, et conse- 
quemment donne place aux catharres qui incontinent cor- 
rompent les dens. Et puis, la langue qui est une des prin- 
cipales choses dont une belle damoiselle se doit donner de 
garde (et qui la rend autant aymable) et vos mains, ma 



PIÈCES EN PROSE. 1^9 

fille, quel soin en avez-vous? Je vous aduise que la belle 
main est de grande importance à une ieune dame. 

F. — Je m'aide d'un limon et en tire le iust que ie mets 
un peu sur le feu, y ayant mis dedans du sucre candy, et me 
laue de cela. 

M. — 11 y en a tout plain qui font ainsi, et ne seroit pas 
mauuais, sinon qu'à la longue cela fait venir des rydesaux 
mains. Mais ie vous veux enseigner une bien meilleure re- 
cepte pour cela et bien aisée : Prenez de lamoustarde, de- 
trempée trois fois en vin aigre, etsechée; puis, subtilement 
passée; du miel et des amandes ameres; meslez tout en- 
semble en forme d'ellectuaire, et en mettez sur vos mains, 
le soir, vous allant coucher, et prenez des gands de che- 
urotin bien iustes, et le matin lauez vos mains d'eau de 
pluye, auec un peu d'huylle de benioin, et vous verrez chose 
qui vous contentera. 

F. — Je vous asseure que ie l'essairay, douant qu'il soit 
huict iours. 

M. — Encores, ne faut-il pas faire comme quelques unes 
que iecognois, qui n'ont soin de ce tenir propre, sinon ce qui 
parroist à decouuert, se tenant ordes et sales, au demeu- 
rant, de ce qui est dessous le linge. Mais ie veux qu'une 
belle damoiselle se laue toute bien souuent d'eau où on au- 
roit bouilly de bonnes senteurs, car il n'y a rien si certain 
que ce qui fait plus fleurir la beauté d'une ieune dame, est la 
propreté de se tenir nettement. 

F. — Mais qu'importe-il de se soucier tant de ce que 
l'on ne veut pas que l'on voye ? 

M. — De le monstrer ou non, i'en discoureray tantost, 
quand nous serons sur ce propos: mais, pour ceste heure, 
ie vous diray que, posé le cas que ce que couure l'habillement 
n'ait point à estre veu, si est-ce que l'on doit tousiours 
prendre garde à se tenir bien nettement, quand ce ne se- 
roit que pour la satisfaction de soy-mesme ou d'un mary : 
outre que, à faute de se soing, il s'en trouue quelques unes 



150 RECUEIL CURIEUX. 

qui viennent à sentir mauuais : qui est chose bien laide et 
à reprendre à une belle dame, car elle doit tousiours auoir 
bien grand soin de sa personne, encore qu'elle ne soit as- 
seurée de ne sortir de sa chambre. Mais laissons ce pro- 
pos, pour parler de l'accoustrement de la teste. 

F. — Il y a bien du subiect a mon aduis qui en vou- 
droit discourir bien au long. 

M. — Si ne vous en diray-ie qu'un mot, c'est que cha- 
cun doit auoir grand iugement à s'accoustrer bien à 
propos en cest endroit, d'autant que c'est ce que l'on veoit 
le plustost, et où se descouure incontinent l'imperfection. 
le ne voudrois principalement que en esté une belle et 
ieune damoiselle portast un chaperon de velours, comme 
mieux séant à une vieille, mais l'escofion luy sera mieux à 
propos, regardant de le tenir grand ou petit, selon la pro- 
portion de son visage et de sa teste, qui aura assez de che- 
ueux et non trop laids. Je ne luy conseille de se seruir de 
perruque empruntée et estrangere. L'hiuer, si la ieune dame 
se trouue en pays trop froid, et que la crainte des caterres 
ne luy permette se contenter couurir sa teste de coiffes dou- 
bles, ou en mettre par dessous, qui soient picquées : por- 
tera, durant le froid, son chapperon de velours, mais si 
bien fait, selon la proportion de sa teste et de sa taille, que 
la queue ne soit trop longue ny trop courte ; que le tour de 
la teste, le touret, les aureilles, et l'assiette et crespe, et 
aussi les bordures, quant elle en portera, luy donnent si 
bonne grâce au visage, qu'il n'y ait rien à reprendre. Je 
veux, après cela, que la ieune damoiselle face despence en 
linge, comme collets, et doubleures de collets, manchettes, 
mouchoirs ouurez , et qu'elle ait soin d'en recouurer des 
plus belles façons et des plus beaux ouurages, et en chan- 
ger tous les iours de blancs : et mcsmes doit auoir de beau 
linge en chemises, tant celles qui luy seruent le iour comme 
pour la nuict. 

F, — Il me semble que vous n'auez rien oublié de ce qui 



PIÈCES EN PROSE. 151 

appartient à raccouslrement : mais parlons maintenant 
comme nous nous deuons parer de bagues et pierreries? 

M. — Je loue la modestie en cest endroit, et, pour vous 
en particulariser quelque chose, ie trouuerois bien séant à 
une ieune dame de porter communément une cottoire de 
belles grosses perles bien rondes et blanches, un collier 
qui ne soit guère chargé d'or, mais de belle façon, et bien 
esmaillé de belles couleurs, et un diamant de soixante ou 
quatre vingts escus,'bien mis en œuvre, qu'elle portera au 
doigt prochain du plus petit en la main gauche : ie ne luy 
en conseille pas dauantage, si elle ne veut encore auoir 
des bracelets, de quelque bel ouurage, enformedemanicles: 
mais encore m'est-il aduis qu'il n'en est pas grand besoin. 
Aux iours qu'il se faudra parer dauantage, sur la coiffe ou 
au touret et oreillettes du chaperon, elle portera des bor- 
deures de pierreries, mises en œuvre bien à propos, 
et des plus belles et nouuelles façons. Il faut tousiours auoir 
une bonne paire de gans parfumez, et des plus riches, 
sans porter sur soy autre santeur, pour ne ressembler 
celles que ie cognois, que l'on suiuroitbien àlatrace, quant 
elles vont par les rues : desquelles on dit communément : 
«t Geste là qui sent tousiours si fort, si elle auoit une fois 
laissé son parfum, il y auroit danger qu'on ne la trouuast 
bien puante. » 

F. — Il me semble que tant de parfum fait mal à la 
teste? 

M. — Vous auez raison, et mesmes ceux qui sont trop forts 
donnent ordinairement aux femmes le mal de la mer. 
Mais un gand bien purgé et bien laué, et après accoustré 
d'un tiers de musc et deux tiers d'ambre gris, a la sen- 
teur si douce, qu'elle ne fait iamais mal, et si contante 
grandement ceux qui le portent, et ceux qui en appro- 
chent. 

F. —Or, puisque des deux parties sur lesquelles auez 
fondé l'accoustrement, l'une est deschiffrcc, qui est le bien 



152 RECUEIL CURIEUX. 

et à propos assortir, il reste maintenant à parler de la 
grâce de le bien porter. 

M. — Vous auez bonne mémoire. Il faut que vous 
pensiez, ma fille , que quand une ieune dame auroit un 
habillement le mieux fait du monde, et de couleurs bien 
à propos, et riche, et ne le sçait bien porter, i'aymeroys au- 
tant qu'elle n'en eust point. 

F, — Hé ! qui est celle qui ne portera bien une robbe, si 
elle est bien faicte? 

M. — Dites-vous? Je voy bien que vous n'y auez gueres 
prins garde. 11 y en a infinies, qui, ou par mauuaise accous- 
tumance, ou par faute d'y aduiser, ont si mauuaise grâce 
à se maintenir en leurs accoustremens, auec si fâcheuses 
contenances, qu'elles font peines à ceux qui les rey ar- 
dent. 

F. — Donnez-moy quelque exemple pour voir? 

M. — Je n'iray pas loin. Cognoissez-vous point une de 
vos parentes, qui fait assez la belle, mais elle a appris une 
façon de la bouche, en cheminant, qu'elle la contrefaict 
de sorte, sans y penser, qu'il semble qu'elle face la moue, 
ou qu'elle se moque de ceux qu'elle rencontre, et auec 
cela porte tousiours sa robbe de si mauuaise sorte, que, 
quelque riche ou bien faicte qu'elle soit , si diriez-vous 
qu'elle pleure sur son corps ? Mais cuidez-vous que ceste 
là soit seule ? Regardez aux meilleures villes, et mesmes 
dans Paris : de cent, vous n'en verriez pas une douzaine, 
sur qui vous n'en voyez quelque mauuaise contenance à 
reprendre. L'une va auec sa robe qui luy couure lout le 
col : l'autre l'a trop aualée sur les espaules, comme si elle la 
laissait aller ainsi, sans y penser : ceste-cy a la bouche si 
serrée, qu'il semble que les mouches y entrent : une autre va 
rouant la teste en auant, comme un laquais : l'autre marche 
si bellement , que vous la prendriez pour un euesque qui 
suit la procession : vous en voyez qui remuent tousiours la 
teste comme les fols, et d'autres qui marchent toutes d'une 



PIÈCES EN PROSE. 153 

pièce comme une image : d'autres portent leurs chausses 
rompues au talon : quelques-unes vont faisant la roue tout 
ainsi qu'un paon : autres vont tournant la teste deçà delà, 
pour conuier de les saluer : autres, se trouuans aux nopces 
ou à quelques dances, tousiours en ballant ou regardant 
dancer, tiennent la cadance et la mesure des violions 
auec le bransle de leurs testes. 

jF. — Quand à ce que vous auez dict de porter les chausses 
rompues au talon, n'est pas tant de faute de bonne grâce ou 
de la contenance, comme il despend de mecaniqueté. 

M. — Et bien, si est-ce que vous ne sçauriez dire que 
cela ne soit bien de mauuaise grâce. Il y en a encores 
d'autres qui ont la bouche ouuerte , de sorte que vous les 
prendriez pour mourir de soif, ou de trop grande chaleur : 
les autres qui haussent le nez si haut, qu'il semble qu'elles 
veulent veoir si les estoiles paroissent au ciel : l'une se 
mord les leures : l'autre tire à toute heure un pan de lan- 
gue. Geste-cy a une autre sotte contenance, et sa com- 
pagne l'aura encore pire, comme vous pouuez bien vous 
en resouuenir, maintenant que ie vous en ay aduisée. 

F. — Je le vous confesse, ma mère, mais dictes-moy» îe 
vous prie , d'où vient cela qu'elles sont si sottes de ne 
s'auiser poinct que cela leur sied mal ? 

M. — Je vous en pourrois rendre beaucoup de bonnes 
raisons, mais l'une des principales est que ceste race de 
femmes, dont ie vous viens de parler, oyant louer et faire 
grand cas de quelques dames excellentes, se proposent que, 
si elles leurs peuuent ressembler ou les imiter, elles acquer- 
ront pareille réputation que celles-là : et, comme personnes 
de peu de iugement, se mettent à imiter quelque particu- 
larité qu'elles auront remarquée aux autres, qui par fortune 
en celles-là se trouve seulement à blasmer, ou pour le 
moins estre moins louable, comme il est malaisé de 
trouuer personne où il n'y ayt quelque peu à redire. Et 
ces panures sottes se font accroire que c'est ccste imper fec-' 
A, 20 



154 RECUEIL CURIEUX. 

tion (laquelle elle ont entreprins d'imiter) qui fait que Ton 
faict cas des autres. Et, surccsteoppinion; elles s'estudient 
tant qu'elles peuuent de les bien ressembler de ce costé- 
là, espérant d'autant plus approcher de leurs louanges. 

F, — Je ne vous entends pas bien. Je vous prie, dictes- 
le-moy clairement? 

M. — Je ne m'interpreteray donc qu'auecqun exemple. La 
ieune vefue que vous congnoissez, oyant estimer vostre belle 
sœur pour une femme fort excellente et des plus rares que 
Toncognoisse, se mit en l'oppinion que ce qui estoit cause 
de tant de réputation, deuoit estre qu'elle cheminoit ordinai- 
rement bien posément. Si bien que là dessus elle s'alla 
mettre à accoustumer un si fascheux petit pas, quand elle 
marchoit, que vous voyez qu'elle en faict rire tout le monde. 
Je sçay infinies de telles histoires de femmes, qui, par faute 
de bon iugement, se sont plutost attachées à contrefaire ce 
qui se trouue de moins louable en celles de qui on fait cas, 
qu'à imiter ce qu'elles n'ont sçeu appercevoir, qui estoit 
le plus recommandable, et cela leur adulent par faute de 
ceraelle, et pour estre mal instruites. 

F. — Comment donc se doit gouuerner une damoiselle 
pour auoir bonne grâce à se bien habiller et proprement, 
et aussi auoir la contenance agréable dont vous parlez? 

M. — Pour le faire court, je concluray premièrement 
quant à l'accoustrement, que, quoy que i'en ay dict cy 
deuant, si n'y a-t-il ordre quelconque d'y pouuoir donner 
reigles certaines. En premier lieu, pour estre nostre France 
si subjete à changemens, et mesmes aux façons de s'ha- 
biller, comme chacun sçait, que si nos grands mères pou- 
uoient ressusciter, elles penseroient estre en quelque pays 
estrange, tant peu elles recongnoistroient nos habillemens 
trop eslongnez des façons qu'elles usoient en leurs temps, 
et que moy-mesmcsay veu changer cinq ou six fois, depuis 
que ic me congnois. D'aduantage, chacune doibt auoir son 
iugement particulier sur la forme de s'habiller et cognoistre, 



PIÈCES EN PROSE. 155 

ce qui liiy sied bien ou mal. A La brune sera bien séant 
ce qui seroit à reprendre sur la blanche. La grande doibt 
faire dilïerance de ce qui seroit à propos pour la petite. 
Et semblablement, celle qui est en bon poinct, d'auecq la 
maigre. De sorte qu'il faut reseruer tout cela au bon iu- 
gement de chacune: duquel aussi elle se seruira, pour veoir 
ce qui sied bien à celles desquelles elle veoit faire plus de 
cas auec raison, et non-seulement pour auoir des habil- 
lements bien faicts à propos, mais encore pour auoir bonne 
grâce en leurs actions, soit en parler, cheminer, dancer, 
rire, boire et manger, et generallement toute autre con- 
venance, en la moindre desquelles la belle damoiselle 
doit auoir seing d'auoir bonne grâce, mais auec telle naïf- 
ueté, que chacun cuide que cela luy soit don né de nature, 
et non acquis par art, et moins par affection. Encores ne 
veux-ie oublier, aucasqueleiugement (que Dieu ne donne 
pas àtoutes)viendroitàdeffaillirpour sçauoir iuger de soy- 
mesme ce qui est bien ou mal agréable en autruy, à fin de 
suyurele mieux : en ce cas, faut auoir le iugement de celles 
qu'on tient les plus aduisées, afin de se reigler, en cest en- 
droit, par leur oppinion, et, selon cela, se façonner ; mais, sur 
tout, tenir un moyen , sans trop tirer d' un costé ou de l'autre ; 
car, comme i'aydict, l'affectation estàreprendre : aussi, est 
bien de faire paroistre trop de nonchalance en sa façon de 
faire, et faut, quand on est chez soy, donner ordre de si 
bien s'accoustrer et de n'y oublier rien, que, quand on sor- 
tira dehors, il n'y faille plus toucher ny s'accoustrer deuant 
le monde, mais, au contraire, faire lors paroistre qu'on n'a 
pas grand seing de se parer. 

F. — A ce que ie voy, ma mère, il est donc malaisé de 
donner reigles particulières là dessus? 

M. — 11 est impossible; mais, gardant le moyen, comme 
i'aydict, on ne sçauroit faillir. Etd'auantage, il faut bien 
prendre garde aux façons d'accoustremens , et les porter 
de sorte, qu'ils descourent de bonne grâce ce qu'on a le 



15G RECUEIL CURIKUX. 

plus beau sursoy, et, au contraire, ayent à cacher ce qui 
est laid ou difforme. Ce qui doit estre obserué au marcher 
et en toute autre contenance : en quoy faut mettre peine de 
celer les imperfections de nature , et faire paroistre les 
beautez le plus qu'on pourra, sans toutefois se destourner 
de l'honnesteté et modestie et de trop s'eslongner de l'u- 
sance du pays. 



Extrait du livre intitulé : Deux dinlog;«ECs cin langage 
françois ilaliauizé, par Robert Estienne. 

(1578) 

Cei. Vous m'estonnez merueilleusement, de me dire 
qu'un si vilain langage soit ordinaire aux gentilshommes 
courtisans. Phil. Si ne vous di-ie qui ne soit vray. Et si 
il y a bien davantage, car plusieurs qui parlent ainsi, ne 
sont pas simplement gentilshommes courtisans, mais bien 
qualifiez. Cel. Comment entendez-vous ces mots : bien 
qualifiez? Phil. J'enten gentilshommes bien godronnez, 
bien frisez, bien fraisez, bien passefillonnez. Cel. Vous me 
mettez bien chez Guillot le Songeur, touchant ces quatre 
qualitez. Car, quand ie parti de France, on ne parloit aucu- 
nement de qualifier ainsi les gentilshommes : et ne sçay que 
veulent dire ces quatre epithètes : sinon que, quant au der- 
nier, ie me doute qu'il leur ait esté donné, pour auoir em- 
prunté des dames quelque façon de se parer. Car i'ay bien 
souuenance de ce mot passe fil Ions, qui estoit propre à elles. 
Tellement que ie me doute que tous ces quatre epithètes 
appartiennent à une mcsme chose, et qu'ils contiennent la 
description des gentilshommes qui sont bien damorets ou 
damoiseaux. Pjitl. Vous n'auez pas mal deuiné. Cel. Puis- 
qu'ainsi est, ils ne se soucient guère de ce que dit Ouide : 

Sinl procul Ji nol)is inuenes ut fœmina compli. 



PIÈCES EN PROSE. 157 

Mais les dames et les damoisellcs, qaoy ? Car, puisque les 
gentilshommes leur ont pris leurs passefillons, il leur a bien 
falu se récompenser sur quelque autre inuention. Phil. Ne 
vous en donnez point de peine : elles ont bien sceu pour- 
uoir à leurs affaires et bien tost. Car, en quittant aux gen- 
tils-hommes leurs passefillons, elles se sont saisies incon- 
tinent de raquettes. Cel. Comment? portent-elles quelque 
chose pendue à leur teste, qui soit semblable aux raquettes 
des ieux de paume? Phil. C'a bien esté à l'imitation de ces 
raquettes-là, qu'on a usé de ce mot. Toutes-fois, ce n'est pas 
quelque chouse qui soit pendue àleurtcste, mais leurs che- 
ueux, estans tirez d'une certaine façon, et mis en parade 
à l'endret de leurs tempes, sont appelez de ce nom. Tou- 
tefois, quelques docteurs modernes veulent gager tous leurs 
Bartoles et tous leurs Panormes, qu'il faut dire, non pas 
raœpenades, mais raœpelades : pource qu'elles sont en 
façon d'aisles de chauuesouris, et qu'en quelque pays de 
satin, on appelle raœpelade ce que nous appelons chauue- 
souris. Cel. La pluralité des voix est-elle pour eux? Phil. 
Au contraire, ils mettent leurs Bartoles et leurs Panormes 
en grand danger, car, en ce pays de satin, lequel ils en- 
tendent, ceux qui parlent bien, disent ratepenade pour 
une chauuesouris : comme voulans signifier une rate ou 
souris empennée, ce qu'on diret en latin mus pcnnatus. 
Cel. Mais, d'autre part, il faut regarder comment ceci se 
rapportera à ce que les autres disent : une souris chauve. 
Toutes fois, à eux la dispute. Je vous confesse cependant 
que ie ne puis bonnement comprendre comment sont faites 
ces raquettes ou ratepenades. Phil. De vray, c'est vn mys- 
tère qui est un peu haut, et ne peut pas estre compris du 
premier coup. Cel. Voila que c'est : encore, faut-il que ie 
sois moqué, comme si cela estoit de nostre marché. Phil. 
Pour parler à bon escient, ie serès bien empesché à les 
vous descrire si bien que vous puissiez imaginer comment 
elles sont faittes. Carie ne vous pourrès dire autre chouse, 



158 RECUEIL CURIEUX. 

sinon que ce sont des cheueux (qui, le plus souuent, sont 
empruntez) tirez sur un fer en demi cercle de chacun costé : 
lequel fer est esleué haut sur leurs tempes et front : au mi- 
lieu duquel il vient un peu en abbaissant. Mais, au lieu d'user 
de longue description, i'ay espérance de vous en faire voir 
auiourd'huy chez M. Philalethe : pareillement, quelque gen- 
til-hommebien godronné, bien fraisé, bien frisé, ou frisoté, 
bien crespillonné , bien passefiUonné. Cel. Cela méritera 
bien un grand remerciment, car vous m'aurez fait enten- 
dre beaucoup de nouueauxmots tout en un coup. Et (pour 
vous dire la vérité), de ces deux-ci cjodronné Qi fraisé, l'un 
me fait souuenir de ce que les menuisiers souloyent dire : un 
chaslit godronné : quant à l'autre, il me remet en mémoire 
les fraise de veau. Piiil. Vous n'estes pas si loing de l'in- 
telligence des mots dont i'ai usé, que vous pensez. Car les 
colets de chemises sont godronnez et fraisez à l'imitation des 
deux chouses dont vous venez de parler. Cel. Voilabien d'au- 
tres nouuelles ! Comment donc ? A-t-il falu que les fraises de 
veau ayent appris aux gentilshommes à accoustrer mignon- 
nement les colets de leurs chemises; et que les chauuesouris 
ayent appris aux dames quelque nouueau entortillement de 
leurs cheueux? Piiil. Quanta un tel entortillement de che- 
ueux, ie vous confesse qu'il y a de la nouueauté, et principa- 
lement à ceux qui ont esté depuis quelque temps absens de 
la France : mais quant aux fraises des colets de chemises, 
encore qu'on en ait pris l'exemple sur les fraises de veau, 
si n'est-ce pas chouse nouuelle. Bien est-il vray que ce 
n'estet quasi rien des fraises qu'on soulet faire autresfois, 
au pris de celles qu'ont inuenté les lingerespour contenter 
ces messieurs. Surquoy ie vous veux aduertir d'une chouse, 
quant à cequeie vousaydictqueievousferai voir chez mon- 
sieur Philalethe : c'est que, quand vous viendrez à la cour, 
il se pourra faire que vous trouuerez les godronnemens, 
fraisemens, passefillonnemens, un peu d'autre façon : pa- 
reillement, les raquettes un peu différentes de celles que 



PIÈCES EN PROSE. 159 

VOUS verrez ailleurs. Je sçay aussi que plusieurs dames de 
la cour en sont iadesgoustces, pour estre chousctrop com- 
mune : et disent qu'il les faut laisser aux damoiselles de 
village. Et quant à ces desgoustées, elles ont trouué vne 
autre inuention de tresser leurs cheueux par toulTeaux ou, 
pour le moins, touffillons : en les esleuant aussi haut que les 
raquettes estoyent esleuées. Or, quand ie vous di leurs 
cheueux, i' entend les cheueux qu'elles ont, soit de nature, 
soit par achet : ce qui est le plus ordinaire. Car ce qu'on 
a bien payé, on le peut dire estre sien : tcsmoin Martial, 

Nam quod emas, possis dicere iuie luum. 

Et, au vers précèdent, il auet dict, 

Carmina Paulus émit, récitât sua carmina Paulus. 

Ilyaunautreepigrammeaussi, où,seiouantde lamesme 
sorte, et touchant une mesme chouse, il dit, 



Fama refert nostros, te FiJeiUine, libellos 
Non aliter populo quàm recitare tuos. 

Si mea uis dici, gratis libi carmina mittara; 
Si dici tua uis, hiBC eme, ne mea sint. 



Lesquels epigrammes nous font entendre cestuy-ci, oii 
il parle des cheueux qu'une dame iuret estre siens, pource 
qu'cjlle les auet achetez, 



Jurât capillos esse quos émit suos 
Fabulla : numquidPaule peierat? 



Car il veut dire, qu'elbne doit pas estre tenue pour per- 
iure, suiuant la règle su'-" dicte : Nam quod emas, possis di- 



160 RECUEIL CURIEUX. 

cere inre tùum. Et on cognoist, par quelques autres lieux de 
ses épigrammes, que c'estet une chouse commune, d'user de 
cbeueux achetez. Mesmement, en un passage, il se moque 
d'une qui uset non seulement de cheueux achetez, mais 
aussi de dents achetées ; luy demandant comment elle 
pourra faire quant à l'œil : d'autant qu'on n'entrouue point 
à vendre : 

Dentibus atque comis (ncc te pudet) uteris emplis : 
Quid faciès oculo, Lœlia? non emitur. 

Ouide aussi parle de cest achet de cheueux : 

Fœmina procœdit densissima crinibus emplis, 
Proque suis alios efficit œre suos. 

Et puis, il adiouste qu'on n'a point de honte de les ache- 
ter deuant chacun : et qu'on les vend en un lieu public. 
Voici ses mots : 

Nec pudor est émisse palàm quod ferre uidemus 
Herculis anle oculos, uirgineumque chorum. 

Gel. Je ne uerray iamais ceste nouuelle façon de ra- 
quettes, qu'il ne me souuienne de ces vers, par vous allé- 
guez; et, par conséquent, queie pense en moymesme, quelle 
pitié c'est de voir que nos dames suiuent en ceci l'exemple 
des payennes. Phil. Elles le suiuent bien en chouses qui 
méritent encore une plus grande reprehension. Gel. Tant 
pis. Mais, dite-moy, ne portent-elles pas aussi tost des che- 
ueux d'une personne morte, que d'une autre? Phil. Et 
quoy donc? Gel. Je m'esbahi comment cela ne leur fait 
horreur quand elles y pensent. Phil. Je croy que ce n'est 
pas souuent ; et si cela aduient, elles sont aguerries contre 
une telle horreur. G kl. il me tarde desia que ie ne voy de 
ces belles raquettes : et suis ioyeux que pour moins i'en ay 
une idée en mon entendement, par la description que vous 



PIÈCIÎS EN PROSE. 1G1 

m'en aiiez faitte. Phil. Vous leur faittes beaucoup d'hon- 
neur, quar.d vous en parlez ainsi. Cel. Le haut mystère des 
raquettes (comme vous l'appeliez naguère) ne vous sem- 
ble-t-il pas mériter ce mot platonique? Phil. Vous sçaucz 
bien que i'enay ainsi parlé en me riant : mais, pour parler 
à bon escient tant des godronnemens et de leurs dépen- 
dances, que des raquettes, ces chouses meriteroyent plus- 
tost une censure platonique, prise de quelque endret de sa 
politie ou de ses loix. Or, en disant ceci, ie me suis adiiisé 
d'une autre chouse, qui sera aussi nouuelleque les raquettes 
(mais plus aisée à entendre) et laquelle meriteret bien en- 
core dauantage d'eslre censurée par quelque Platon. 
Cel. Vous voulez parler des dames? Phil. Je veux parler 
d'une subtile et accorte inuention des dames, de laquelle 
on ne parlct point, auant que vous partissiez de France : 
encore qu'on lui ait accommodé un mot qui estet des lors 
en usage et auet esté de tout temps. Cel. Je vous prie de 
ne me faire pas un si long préambule, mais me dire in- 
continent que c'est. Phil. Je parle de l'inuention des 
masques. Cel. Comment? Voulez-vous dire que les masques 
soyent une inuention nouuellc? Phil. Ouy. Mais ayez un 
peu de patience, et me respondez. De vostre temps, Ics 
dames et damoiselles ne se monstroyent-elles point sans 
masques? Cel. 11 me semble (sous correction) que vous 
dites une chose où il y a répugnance : car le masque n'est 
pas pour se monstrer, ains pour se cacher. Phil. Vous 
prenez garde de trop près à mes paroles. Quand ie parle 
de se monstrer, i'enten sortir hors le logis. Cel. Vous de- 
mandez donc si de mon temps elles ne sortoyent point de 
leurs logis sans auoir un masque? Etie vousrespon qu'elles 
sortoient tousjours sans masque, sinon quand elles vouloyent 
aller iouer une farce, ou porter un momon : ce qu'elles ne 
faisoyent pas souuent, et encore moins l'autre. Phil. Sça- 
chez donc que maintenant elles font bien autrement, et 
qu'elles ne sortent point sans estre masquées. Cel. Portent- 
A. 21 



16^ RECUEIL CURIEUX. 

elles des mesmes masques, dont on souloit user en farces 
et en momons? Phil. Non pas de mesme matière, mais de 
mesme façon : car de tout le visage on ne leur voidque les 
yeux. Aucunes, après les auoir doublez de quelque toile 
neufue, ou de quelque peau fort déliée, la garnissent de 
certaines compositions, propres pour leur tenir le teint frais : 
aucunes aussi y mettent chouses propres pour corriger la 
trop grande rougeur ou palleur du visage : après avoir 
faict un peu de consultation avec ceux qui ont escrit de 
medicamine faciei. Cel. Ces masques ont-ils pris la place 
des tourets de nez, qu'on appeloit autrement cackenez? 
Phil. Yous y estes. Mais quelques gentilshommes, se mo- 
cpans de cette inuention, et voulans aussi faire despit aux da- 
mes, appellent ces masques co//m5 à roupies. Cel. Mais telle 
incommodité est recompensée de plusieurs commoditez. Car, 
outre celle que vous venez de dire, ie ne doute pas que ma- 
dame ou mademoiselle, estant ainsi masquée, ne puisse 
passer tout auprès de son mari, et se présenter douant ses 
yeux, sans pouuoir estre par luy recogneue. Et à ce que ie 
voy, il y a bien gare le heurt, pour les maris : et principa- 
lement, pour ceux qui ont des femmes lesquelles desia d'ail- 
leurs leur donnent mal de teste. Phil. J'enten bien quel 
mal de teste vous voulez dire. C'est cette micraine qui est 
engendrée par la ialousie, pour parler en bon francès. Si 
faut-il que lespoures maris en passent par là : car ils sça- 
uent bien que les masques de leurs femmes sont un videre 
et non videri : come on appelet autrefois des cages d'o- 
sier, qu'on mettet au douant des fenestres. Cel. Ceste com- 
paraison ne conuient pas mal : et qu'ainsi soit, ces cages 
estoyent aussi nommées des ialousies, si vous y pensez bien, 
et croy que c'estoit pource que les maris ialoux s'en ser- 
uoyent contre leurs femmes : mais il semble qu'om auroit 
raison de dire qu'au contraire les femmes se peuuent ser- 
uir de ces masques contre leurs maris qui sont ialoux. 
Phil. Il n'y a rien plus certain qu'elles s'en serueut. Et 



PIÈCES UN PROSE. 163 

considérez la pitié, que, de la mesme chouse qui leur en- 
f^endre de la ialousie, les femmes scseruent comme de re- 
mède contre icelle. Gel. Parlez un peu plus clairement. 
PniL. C'est qu'aucuns maris deuiennent ialoux, preuoyans 
les mauuais tours que leurs femmes leur peuuent iouer 
ayans la commodité de ces masques que vous auez appelé 
des videre et non videri : et toutefois un des principaux re- 
mèdes d'icelle, contre toute la preuoyance de leurs maris, ce 
sont ces masques. Et, pour le vous fairecourt, vousnedeuez 
pas douter que cesmasques n'ayentfaict que maint ialoux, 
qui n'estet seulement que ialoux, ait eu depuis occasion de 
chanter la chanson : « Je ne suis pas ialoux sans cause, mais 
ie suis cocu du tout ! » Gel. Ces masques donques sont une 
pernicieuse inuention, voire tresque-pernicieuse : s'il m'est 
licite d'emprunter cette élégance dauphinoise. Phil. Je 
vous confesse qu'elle est dangereuse pour les maris qui ont 
des femmes dangereuses. Mais pensez-vous que ceste in- 
uention n'ait point passé les limites de la cour ? Elles vont 
toutes masquées par toute la France. Gel. Tant pis. Or ça, 
les vertugales, ou vertugades, qui auoyent la vogue de 
mon temps, sont-elle desmeurées? Phil. Ouy ; mais elles 
ont depuis commancé à porter aussi une façon de haut de 
chausses, qu'on appelle des cafçons : et comme elles por- 
tent des hauts de chausses, aussi portent-elles des pour- 
points, tellement que vous en verriez beaucoup en chausses 
et en pourpoint, aussi bien que les hommes. Gel. De mon 
temps, cela eust esté trouvé fort estrange. Phil. Elles ont 
toutesfois quelque excuse honneste, quant à cette sorte d'ha- 
billement. Je ne di pas simplement : excuse honneste , 
comme on parle ordinairement, mais regardant à l'hon- 
nesteté qu'elles allèguent. Gel. Gomment? Phil. Qu'elles 
usent de ces calçons, pource qu'elles ont l'honnesteté en 
grande recommandation. Car, outre ce que ces calçons les 
tiennent plus nettes, les gardans de la poudre (comme 
aussi ils les gardent du froid) ils empeschent qu'en tom- 



164 RECUEIL CURIEUX. 

bant de cheual, elles ne monstrent hacryptein ommat ar- 
senœn clireœn : pour user des mots d'Euripide, où il 
parle de l'honnesteté de Polyxene, alors mesme qu'elle al- 
let tumber du coup de la mort. Cel. J'enten bien ces mots 
d'Euripide, Dieu merci. Phil. Ces calçons les asseurent 
aussi contre quelques ieunes gens dissolus, car, venans 
mettre la main soubs la cotte, ils ne peuuent toucher au- 
cunement la chair. Mais comme l'abus vient en toute chouse, 
encore que l'inuention ne soit pas abusiue, quelques unes 
de celles qui, au lieu de faire les dits calçons de toile sim- 
ple, les font de quelque estoffe bien riche, pourroyent 
sembler ne regarder pas auxchousesque nous auons dictes; 
mais, en se mettant en chausses et en pourpoint, vouloir 
pluslost attirer les dissolus, que se défendre contre leur im- 
pudence. Gel. Je vous sçay bon gré de ce que vous dites 
bien du bien et mal du mal. Phil. 11 me souuient encore 
d'une chouse que ie vous veux demander : asçauoir si elles 
portoyent des miroirs pendus à leurs ceintures ? Gel. 11 n'en 
estoit point de nouuelles ou bien peu, combien que laroine 
Eleonor en portoit un, ainsi que i'ay ouy dire. Et mainte- 
nant quoy? sont-ils fort communs? Phil. Si communs, 
qu'on ne voit autre chouse : voire aucunes en portent deux. 
Mais voici de quoy vous serez bien plus esbahi : c'est que 
quelques gentilshommes commencent à suiure l'exemple 
des dames quant à ceci. Gel. En ont-ils besoin? Phil. 
Bien grand. Gel A quoy faire? Phil. A voir si leurs che- 
ueux, es endrets qu'ils les portent grands, sont bien aiancez 
et frisottez. Gel. Ges gentilshommes, dont vous parlez, sont 
de fort bon accord auec les dames. Phil. U n'y a pas seu- 
lement de l'accord, mais aussi de la sympathie. Gel. Cela 
est aisé à croire. Or, ne faut-il pas que i'oublie de vous de- 
mander si les dames, outre cela, portent aussi ce qu'on 
appeloit des contenances, Phil. Encore que ces miroirs 
leur puissent seruir aussi de contenances, si est-ce qu'elles 
ne sont pas hors d'usage, mais ce nom de contenances 



PIÈCES EN PROSE. 165 

commance à se perdre en La cour, voire est perdu : et ne se 
retrouve qu'es villes. Cel. Quel mot donc a pris sa place 
en la cour? Piiil. Manchons. Et quelques fois elles les met- 
tent en leurs bras, au lieu de les porter pendus deuant 
elles. Desquels manchons, aussi, il y a des gentils-hommes 
qui ne veulent pas quitter leur part, quant à les porter 
ainsi en leurs bras : et c'est à qui les pourra faire mieux 
enrichir, eux ou les dames. Cel. lime semble que ce qu'on 
appeloit des contenances, ie l'ay ouy appeler aussi des 
bonnes grâces. Phil. Je n'oy ni l'un ni l'autre en la cour. 
Mais, s'il faut choisir, ie trouve que le mot de contenances 
est encore plusreceuable, pource que, à faute d'autre con- 
tenance, on manioit cela. Et vous confesseray que ce nom 
semble auoir esté aussi bien imposé que celuy de caque- 
toires , à Paris, aux sièges, sur lesquels estans assises les 
dames (et principalement si c'estet alentour d'une gisante) , 
chacune vouletmonstrer n'auoir point le bec gelé. Cel. On 
appeloit aussi contenance une chose ronde faicte d'osier, 
qu'on tenoit en la main au deuant du feu, comme pourser- 
uir d'escrans, Phil. Ceci estet ainsi appelé, pour la mesme 
raison. Et, pour dire la vérité, toutes chouses qui leur ser- 
uent à tenir contenance, pourroyent estre appelées ainsi : 
comme aussi i'ay tantost dict des miroirs. Tellement qu'on 
en poiirret dire autant des gans, quant à la façon de faire 
qu'ont plusieurs. Toutesfois, ie croybien qu'il n'y auet que 
ces deux chouses, dont vous auez parlé, qui fussent appelées 
contenances. Cel. Mais les contenances d'esté (car il vous 
plaira me permettre de retenir ce nom), quelles sont-elles? 
Phil. Alors, les esnantails leur font compagnie, qui ne les 
laissent point auoir faute de bonne contenance, en quelque 
lieu qu'elles aillent. Et plusieurs les aiment bien tant, de 
la façon qu'elles les font faire maintenant, que l'yuer venu 
elles ne les peuuent abandonner : mais, s'en estant seruies 
l'esté pour se faire vent, et contre la chaleur du soleil, les 
font seruir l'hyuer contre la chaleur du feu ; estans, ces 



166 RECUEIL CURIEUX. 

deux chaleurs dommageables au beau teint. Cee. Nos 
dames françoises doiuent aux dames italiennes ceste in- 
uention d'esuantail : les Italiennes la doiuent aux anciennes 
Rommaines : ces dames de Rommela deuoyent aux dames 
de Grèce. Phil. Ace que ievoy, ceste inuention auet couru 
par beaucoup de pays, et estet bien lasse, auant qu'elle 
vinst à nos franceses. Cel. Je croy qu'elles lui ont sceu 
tant plus de gré, et kiy ont faict tant plus grande caresse. 
PuiL. Et encore luy font grande pour le iourd'huy. Mais 
apprenez-moy les noms qu'ont donnez à ceste chouse tous 
les pays par lesquels ceste inuention est passée? Gel. Té- 
rence, Ouide et Martial appellent flabellum ce que nous 
disons un esuantaU ; les Italiens le nomment ventolo ou 
suentolo, et aucuns d'entr'eux, d'un mot plus approchant du 
nostre, ventacjlio ou siœntaglio. Et encore, semble que 
quelques-uns prononcent l'e^^aio ou suentolo bien ou mal, 
ie m'en rapporte à eux. Les Grecs l'ont appelén/^/s, comme 
le pense. Piiil. Vous n'auez point parlé des dames hespa- 
gnoles, ni du nom hespagnol? Gel. .Je ne doute point que 
les dames hespagnolesn'ayentpris ceste inuention des Ita- 
liennes, aussi bien que nous : encore que c'ait esté long- 
temps deuant nous. Toutcsfois, quant au nom, il est cer • 
tain que moscadero reuient plustost au latin miiscarium, 
et à l'italien paramosclie : qui vaut autant que si on di- 
soiten ïvo^nçois un cliassemoiisclie : auxquels deux respond le 
grec myosoun. Or, ne faut-il point douter que telle chose 
tout d'un train ne serue d'esuentail. Au reste, quant à ce 
mot latin muscariiim, ie ne sça^ pas si on le trouueroit en 
quelcun des principaux auteurs. Pnii. Pour le moins, il est 
en Martial, au quatorzième liure. Gel. La description y 
est bien, comme il estoit faict de plumes prises de la queue 
d'un pan : mais, quant au titre »??wc«na pauonina, on ne 
sçaitpas s'il est de Martial ; comme aussi on doute de quel- 
ques autres, si luy mesme les a escrits comme nous les 
auons, Phil. S'il vous souuient des vers, remettez-les moy 



PIÈCES EN PROSE. 167 

en mémoire , pour la pareille. Gel. A cela ne tiendra que 
vous ne me cleuiez une pareille : » 

Lambere qu;r turpes prohibet tua prandia muscas , 
Alitis eximiœ caiula superba fuit. 

Or, notez que les esuantoirs dont il parle, esuentails ou 
esuentaux (soit qu'on les appelast mifscflna, soit qu'on leur 
donnast un autre nom ) seruoyent à chasser les mousches 
de dessus la viande, pendant qu'on prenoit son repas : 
selon la description qu'il en fait. Gomme nous voyons qu'en 
plusieurs lieux, d' Alemagne mesmement (combien que ce soit 
un pays où les gens ne sont pas si délicats et pontieux qu'en 
France, et en Italie, et oh l'on n'a pas mal au cueur de beau- 
coup de choses dont auroyent mal ceux de ces deux pays) 
on use de ces instruments pour chasser les mousches, non 
seulement es maisons des riches, mais aussi des autres. Et, 
de ces riches, aucuns en ont de tels que descrit Martial ; les 
autres en ont qui sontfaicts de bois. Piiil. Gomment? Gel. 
De pelures de bois ( car ie ne puis autrement exprimer la 
chose ) fort tenues, et toutes regredillonnées. Et faut noter 
que ces instruments seruent tellement à chasser les mous- 
ches, que par mesme moyen ils donnent le plaisir que doii- 
neroit un esuentail : et principalement ceux qui sont faicts de 
plumes de pan, ronds et larges comme un plat. Phil. Je 
ne compren pas du tout comment sont faicts ces chasse- 
mouches. Mais tant y a que l'inuention en est profitable. 
Or, vous feray-ie une autre question : asçauoir si le cono- 
peum dont parle Horace, quand il dit, 

Interqne signa turpc inilitaria 
Sol aspicit conopeum, 

( reprenant la vie trop efféminée que menet Marc Antoine, 
alors mesmement qu'il estetau camp, auec sa Gleopatre) 
si, di-ie, ce conopeum estet pas aussi un chassemousches. 



lf^8 RECUEIL CURIEUX, 

Gel. G'estoit une chose faicte aussi pour chasser les rnous- 
ches : mais qui estoit bien d'autre sorte, et pour chasser 
aussi une autre sorte de mousches, plus mauuaises encore 
que les comnaunes. Phil. Comment ont appelé les Latins 
ceste autre sorte de mousches? Gel. Culices, et les Grecs 
conôpes, dont vient ce mot conopeiim. Phil. Ne sont-ce 
pas celles que nous appelons des cousins ? Gel. On l'es- 
time ainsi. Mais ce conopeum estoit grand, et faict en 
forme de pauillon. Aucuns disent que c' estoit comme une 
courtine autour d'un lict. Et, à propos de pauillon, auez- 
vous iamais veu ce que portent ou font porter par les 
champs quelques seigneurs, en Hespagne et en Italie, pour 
se défendre non pas tant des mousches, que du soleil ? Gela 
est soustenud'un baston, et tellement faict, qu'estant ployé 
et tenant bien peu de place, quand ce vient qu'on en a 
besoin , on l'a incontinent ouuert et estendu en rond , 
iiisque à pouuoir couurir trois ou quatre personnes. Phil. 
Je n'en ay iamais veu ; mais i'en ay bien ouy parler. Et si 
nos dames les leur voyoyent porter, peut cstre qu'elles les 
voudroyent taxer de trop grande délicatesse. Gel. Ouy bien, 
si elles ne consideroyent que l'ardeur du soleil est bien 
plus grande en leurs pays, qu'au nostre. Phil. Les dames 
ne sont pas volontiers si consideratiues. Gel. Les Latins 
n'ont point de mot pour signifier cela, comme ie pense : 
et ne croy pas aussi que telle chose leur fust en usage ( et 
ne sçay pas quel nom lui pourroit estre donné, en un besoin, 
sinon qu'on usast du mot gênerai iimbrandum, en adious- 
tant quelques mots) mais ell' estoit en usage entre les 
Grecs, qui, peut-estre, auoyent pris l'inuention des 
Perses : veu ce qu'on lit de Xerxes. Tant y a que le nom 
grec estoit sxiadion, qui correspond au latin iimbracu- 
lum, ou umbella, comme vous sçavez. Et que la façon de 
ce petit pauillon , ou ciel , (comme on dict un ciel de lict) 
appelé sxiadion , fust telle que de ceux dont use l'Hes- 
pagne , il appert par ces mots d'Aristophane : Exepetan- 



» 



PIÈCES EN PROSE. 169 

nyto fiosper sxiadion, œai palln xynugeto. Or, ce mesme 
mot sxiadion signifioit bien aussi ce dont les femmes 
greques se couuroyent à rencontre du soleil (de quoy 
seruoit aux hommes ce qu'on appeloit petasiis, qui estoit 
une sorte de grand chapeau ) et quant à ceste signification 
de sxiadion, le mot latin umbella correspond totalement. 
Phil. Je suis ioyeux que l'occasion de ce discours se soit 
présentée par le moyen de ce mot contenance. Cel. Auant 
que nous lui donnions congé (car nous l'aurons iantost assez 
examiné) , il faut que ie vous demande si tenir un petit chien, 
ce n'est pas aux dames une de leurs manières de tenir con- 
tenance. Phil. Ceste contenance ( puisque vous l'appelez 
ainsi) est tousiours en usage : non pas tant, toutesfois, 
qu'elle a esté. Vous desplaist-elle? Gel, Je serois trop 
maugracieux , si ie ne voulois point permettre à nos dames 
une telle récréation. Phil. Vous le seriez vrayement : veu 
mesmes qu'elle a esté permise de tout temps aux autres 
dames : i' entend , aux dames des autres pays. Car vous 
sçauez que la race de tels chiens qui sont les petis mi- 
gnards des dames., est venue de Grèce : asçauoir de l'isle 
qui s' appeloit Melite : dont nous auons faict premièrement 
Melte, par syncope ; et puis, par erreur, Malte. Et qu'ainsi 
soit, vous voyez qu'ils sont appelez melitœi canes, ou plus- 
tost catuli : comme en grec melitœa xijnidia. Gel. Auant 
que je m'en allasse de France, Lyon einportoit le pris 
quant à ces petis chiens. Mais qu'auez vous à rire? PniL. 
De ce que nous auez dict que Lyon emportet le pris. Gar 
quelcun pourret equiuoquer la dessus , et dire que les mar- 
chands de Lyon emportent le pris de leurs marchandises, 
quand il les vendent à bel argent comtant. Gel. Je vous 
guetteray une autre fois au passage, comme vous m'auez 
guetté ceste-ci. Mais, dite-moy, les Lyonnois ont-ils tous- 
iours cest honneur de pouuoir fournir la France de ceste 
belle engeance? Phil. Il est bien meslicr qu'ils ayent 
l'honneur de la fournir de quelqu'autre meilleure engeance, 
A, 22 



170 RECUEIL CURIEUX. 

Et quant à celle dont vous parlez, les Lyonnés en ont tous- 
iours laissé la charge aux Lyonneses, et leurs laissent en- 
core pour le iour d'huy. Or, cognoy-ie bien que vous pensez 
desià à autre chouse. Cel. Jen'ay pas laissé d'ouir ce que 
vous auez dict : et cependant i'ay pensé à une chose que 
racomte Plutarque de Jule César, qui est à propos de ces 
petis chiens. Pmil. N'auray-iepas ce crédit de sçauoir que 
c'est? Cel. Ouy. C'est qu'il racomte, au commencement de 
la vie de Periclès, que César, voyant à Rome quelques 
estrangers qui portoyent ordinairement en leur sein des 
petis chiens et des petites guenons, il leur demanda si en 
leur pays les femmes faisoyent point d'enfans. Et Plutarque, 
en ce propos, recognoit une granité digne d'un tel prince 
(car il dit liugemonicus spliodra noutbetusas) voulant 
admonester ceux qui employent enuers les bestes l'inclina- 
tion naturelle à charité, au lieu qu'elle doit estre employée 
enuers les hommes. Puïl. Ceci me semble auoir esté dict de 
bonne grâce par César, et puis auoir esté bien entendu par 
Plutarque. Cel. Mais ie m'esbahi d'une chose : comment 
Plutarque a pu ignorer que le roy Massinissa auoit faict au- 
parauant ceste question à ceux qui alloyent acheter des 
singes en son pays de Numidie. Phil. Ou il ne l'auet pas 
Icu , ou il ne s'en souuenet pas , autrement il n'eust failli 
d'en faire mention. Mais ie vous fay une question touchant 
ceste question, asçauoir si César faiset ceste demande, à, 
l'exemple de Massinissa , ou bien si la mesme chouse iuy 
vint à la pensée, sans sçauoir qu'elle auet esté dicte par 
Massinissa. Cel. Plutarque eust esté aussi empesché que 
moy à vous respondre : et croy qu'il ne vous eust dict autre 
chose , sinon qu'encore qu'il pust sembler plus vraysem- 
blable que César auroit voulu se seruir de ce qui auoit esté 
dict par Massinissa, toutesfois on trouuoitdes exemples de 
deux personnes se rencontrans en une mesme pensée et 
un mcsinc propos. Au reste, encore que Gcsar, ainsi que 
racornie Plutarque, parlast des estrangers quant à auoir 



PIÈCES EN PROSE. 171 

ordinairement des petis cliiens et des petis singes en leur 
sein , si est-ce que nous sçauons qu'à Rome aussi les petis 
chiens estoyent tenus au sein et portez entre les bras, prin- 
cipalement toutesfois par les dames. Et quand vous aurez 
enuie de rire , à proj>os de petit chien , ou petite chienne , 
lisez, en Lucian , au traité intitulé Péri tœn cplmislkœ 
sijnontœn, le comte d'une dame rommaine, qui bailla sa 
petite chienne à un philosophe pour en auoir soin par le 
chemin en un certain voyage. Piiil. A ce que ie voy, nos 
dames, en beaucoup de gentillesses, suiuent l'exemple de 
quelques autres pays. Cel. Et principalement l'exemple des 
dames du pays dont vous auez emprunté ce mot gcnti- 
lesse. Car, autrement, gentilezza est bien loing de la si- 
gnification du mot gentilesse : quand on dit , en parlant 
comme l'ancien françois : extraict de gentilesse, au lieu de 
dire noblesse : ainsi qu'on appelle gentilhomme celuy qui 
est de noble race. Phil. Vous estes trop rigoreux. Eussiez- 
vous mieux aimé que i'eusse dict beaucoup de galanteries, 
que beaucoup de gentilesses ? Cel. Vous sçauez bien que 
tous ces deux mots sont italianisez , extraicts de cjentUezzc 
et galanterie : toutesfois, afin que vous ne m'accusiez de 
rigueur, ie vous permets l'usage d'iceux : et principale- 
ment, quand vous les voudrez appliquer à telles choses, qui 
ont leur origine du mesme pays dont eux ont esté pris. 
Mais quant à ceste gentilesse ou galanterie, dont les dames 
italiennes usent fort, de mettre à leur visage del rosso et 
del bianco, la voulez-vous mestre au comte des gentilesses 
de nos dames françoises? Phil. Il le faut bien : et princi- 
palement sur le comte des gentilesses des dames de la cour 
(peu s'en est falu que ie n'aye dit, de nos courtisanes), 
car sinon toutes, au moins la plus grand'part s'accom- 
modent aussi volontiers et aussi bien del rosso et del 
bianco, qu'aucunes Italiennes. Et desia tantost ie vous ay 
touché un mot de ceci, quand ie vous parles des masques. 
Cel. Douant que ie partisse de France, on faisoit de grandes 



il'2 BECUEH. CURIEUX. 

admirations et exclamations, quand on oyoit parler des 
femmes ainsi fardées : et ie ne sçay si on eust trouué assez 
de rhétorique en tout Demosthene ettoutCiceron, pour per- 
suader qu'une Françoise, aimant à se farder, aimast aussi 
son honneur, et l'eust en recommandation. Piiil. Mainte- 
nant, il faut faire autre iugement, car il n'y auret ordre de 
tenir suspectes toutes celles qui se fardent : veu que plu- 
sieurs ne le font que pour s'accommoder aux autres. Gel. 
Et ne se pourroycnt-elles passer de ceste accommodation? 
Piiil. Vous estes fascheux. Jusques à ce que vous soyez 
retourné à la cour, vous ne rapprendrez point à parler 
reuerement des dames ! Gel. Je n'ay pas oublié qu'il faut 
touiours garder l'honneur des dames : mais cela s'entend 
qu'elles premièrement s'efforcent de le se garder. Puil. Les 
ieunes gentils-hommes , estans encore sans barbe , les ont 
comme contraintes de venir au fard. Gel. Comment? Phil. 
Pour ce qu'ils estoyent aussi mignons et poupins en leur en- 
dret, qu'elles estoyent mignonnes et poupines , et mons- 
troyent un visage aussi délicat, aussi frais , aussi vermeil : 
et ( ce qu'il faut noter ) portoyent les cheueux longs. Et 
puis, quelques fois les habillemens aussi s'accordoyent fort. 
Gel. Toutes ces choses ensemble eussent esté pour faire 
abuser le prestrc. Phil. Quel prestre? Gel. Geluy qui, ayant 
à faire un mariage, ne sçauoit discerner l'espoux de l'es- 
pouse : tesmoin ceste epigramme , 

Cincinnalulus ille, cui undulati 
Fropexique humeros grauant capilli , 
Qui tersa cute, bla^sulaque voce, 
Qui pœtis oculis, graduque molli, 
Et pictis simulât iabris puellam : 
Heri, Posthume, nupLias parabat, 
Quum nequissimus omnium sacerdos, 
Urbanus lamen et facetus (Ilerclej , 
Utra sponsus erat, rogare cœpit. 

Piiil. Ge prestre auet enuie de rire : mais, maintenant, 



riÈCES EN PROSE. 173 

ie ne doute pas qu'il ne pust auenir à quelque pourc pres- 
tre de s'abuser en ceci , et principalement quand il n'auret 
pas bien mis ses lunettes. Gel. Vous n'acheuez pas le pro- 
pos que vous auiez commancé touchant ces ieunes gentils- 
hommes qui ont contraint les dames de se farder? Phil. 
J'enten qu'ils les ont incitées à ce faire : pource que, eux 
estans tels que i'ay dict, les dames ont veu qu'elles ne 
pouuoyent auoir aucun auantage pardessus eux, quant au 
visage naturel, et pour tant ont eu recours à la peinture. 
Gel. De vray, un visage fardé peut bien estre appelé un 
visage peint : comme aussi il a esté dict faciès picta, par 
les Latins, appelans pareillement pigmenta les diuerses 
sortes de fard. Or, ne sçay-ie pas si les dames ont eu ce 
motif que vous dites, quant à se farder : mais ie ne m'es- 
bahi pas trop si elles, italianizans en leur langage, à l'exem- 
ple des hommes, ont voulu aussi italianizer en autres choses. 
Et, à propos d'italianizer, n'a-t-il point encore pris enuie à 
quelque dame de la cour de monter sur des eschasses, à la 
façon des dames d'Italie, et principalement des Venicien- 
nes? Phil. Que voulez-vous dire? Gel. Ne vous souuient-il 
plus de ces pantoufles appelées soavli , hautes d'un pied, 
voire dauantage , que portent les dames de ce pays-là ? 
Principalement, toutes fois, celles qui sont de petite stature. 
Car ceci est pour remédier à un tel mal, pour parler selon 
qu'elles l'entendent. Phil. Vous auez esté à Venise long- 
temps depuis moy : vous pouuez mieux vous en souuenir. 
Quant aux dames de nostre cour, ie pense que peu usent 
de patins ou mules, dételle hauteur : et n'est pas une chose, 
que se puisse cognoistre, sans prendre garde de bien près 
à leur allure. Gel. Geste inuention n'est pas venue des Ita- 
liennes , mais estoit desia en la Grèce ancienne : comme 
on voit par un comique qui estoit de la nation. Or, ie croy 
qu'il n'y a femmes en toute l'Italie, qui s'aident plus de 
ceste inuention que les Vénitiennes, Phil. Elles seules 
deuroyent payer à l'inuenteur, i'enten à ses héritiers, voire. 



174 RECUEIL CURIEUX. 

aux héritiers des héritiers de l'héritier du premier héritier. 
Ckl. Quand vous aurez bon loisir, vous les irez cercher. 
Mais, à propos des dames vénitiennes (notez que ie vous 
parle des gentil-donnes principalement, non pas des cour- 
tisanes), auez-vous point mémoire d'une chose, en laquelle 
on peut dire qu'elles ont une opinion du tout contraire aux 
dames françoises? Phil. Vous auezesté à Venise longtemps 
depuis moy (comme ie vous ay desia dict) , et pourtant 
vous pouuez auoir meilleure mémoire de ce qui s'y fait, 
que moy. Pour auoir plustost faict, ie vous respondray 
comme l'autre: «Dite-moy que c'est, etpuisielesçauray. » 
Gel. J'en suis content. C'est que ces dames cerchent une 
chose que les nostres fuyent tant qu'elles peuuent. Phil. 
Vous n'aurez pas un grand-merci de moy, non pas la moi- 
tié d'un, si vous demeurez là. Car que m'aurez vous appris, 
si vous n'adioustez quelle est ceste chouse? Gel. Vous ne 
me donnez pas courage, quand vous ne me parlez que d'un 
grand merci. Phil. Vous en aurez demie-douzaine. Gel. 
G'est qu'elles cerchent, par tous moyens, àestre non seule- 
ment en bon point, mais grasses ( et on me disoit que, 
pour cest effect, elles usoyent fort, entr' autres viandes, de 
noix d'Inde ) ; or, vous sçauez que les nostres hayent et 
fuyent cela. Phil. G'est bien (comme vous dites) tout au 
contraire des nostres : desquelles on pourret dire ( au 
moins, quant à plusieurs ) qu'elles font tout ce qu'elles 
peuuent ut reddant se cuvatura iiuiceas , pour parler te- 
rentianement. Mais leurs messieurs sont cause de cela, 
qui aiment la bonne robbe, c'est à dire pùiguiarij sunt : 
comme ce mauvais garçon a dict : Carnarius sum, pin- 
(juiarius non sum. Gel. Gomment? ce mot de robhe est-il 
aussi dicton ceste signification, enitalianizant? Phil. Ouy. 
Gel. Vrayemcnt, ceci meritoit bien d'cstrc mis entre les 
mots italianisez, oii vous parliez de ceux qu'on contraint de 
signifier autre chose qu'ils ne signifient selon leur natu- 
rel. Phil. 11 y eusl esté mis, s'il m'en fust souuenu. Gel, 



PIÈCFS EN PROSE. 175 

Vous oubliez la demie douzaine de grand-mercis. Phil. J'y 
pensés : mais, au lieu de ces six, vous n'en aurez qu'un qui 
sera à la reytre. Prenez vn Gott danck euc/i, que ie vous 
donne. Gel. D'un mauuais payeur, il faut prendre ce qu'on 
peut auoir. Mais nous auons assez examiné les dames, pour 
un coup : il les faut laisser un peu reprendre alêne et se 
rafraischir. Autrement, on dira que nous ne srauons pas 
comment il faut manier les personnes si délicates. Phil. J'en 
suis d'auis. Gel. Mais c'est à la charge que nous retour- 
nions aux gentils-hommes , pour acheucr de leur tenir les 
assises. Phil. Siquelcun d'auenturenous oyet, qui leur allast 
redire cela, nous serions bien accoustrez. Gel. Je croy qu'ils 
ne feroyent que s'en rire. Pour le moins, vous sçauezbien 
que vous ne dites que la vérité, aussi bien touchant les 
gentils-hommes que touchant les dames. Phil. Ouy, et 
puis il leur faudret considérer queie ne parle de tous ni de 
toutes. Gel. Or-ça, quant à l'invention de porter des miroirs 
pendus à la ceinture , si on ne peut dire que ceste inuention 
soit de nostre creu quant aux dames, pour le moins le 
pourra-on dire quant aux gentils- hommes. Phil. De cela 
ie ne vous diray rien : mais bien vous asseureray-ie de re- 
chef qu'aucuns portent des miroirs ; aucuns, des petis ci- 
seaux ; aucuns, aussi de ces manchons. Mais quant aux mi- 
roirs, ceux qui n'en portent point (si, neantmoins, ils sont 
du nombre de ceux qui font profession de s'accousircr 
proprement , sadement , gentiment , galantement , ioli- 
ment, mistement, cointement, migardement, poupine- 
ment, bragardinement, leggiadrement) , pour le moins se 
gardent bien de sortir de la case, qu'ils n*ayent faict consul- 
tation auec deux ou trois miroirs, pour voir s'il ne leur 
manque rien, qu'ils nesoyent bien attilez. Gel. Quen'auez- 
vous dict plustost attifez? Phil. 11 conuient plustost aux 
dames. Gel. Yousestesbienconscientieux: n'auez-vouspas 
confessé qu'il y auoit entr'eux et les dames de la sympathie 
quant à ce faict? Je sçay qu'autre chose ne vous a faict 



176 REGLEIL CURIEUX. 

dire ce moiatùtez, sinon qu'il vous a semblé plus beau que 
le nostre attifez. Phil. Je voy bien que c'est : pour auoir 
paix auec vous, il faut que ie vous confesse qu'il me fas- 
chet de parler si longtemps, sansitalianizer. Gel. Vous auiez 
italianizé un peu auparauant, quant vous auiez usé de vostre 
leggiadrement. Phil. Il ne m'en souuenet plus. Mais es- 
coûtez, monsieur Celtophile, ce qu'a dict l'auteur des Dis- 
tiques moraux : est-il pas vray , que Ttirpe est doctori, 
quiim cul pu redarguit ipsmn? Gel. Ouy. Phil. Vous 
estes condamné par ceste confession. Gel. Gomment? 
Phil. Pource que vous auez italianizé vous mesme n aguere, 
quand vous auez usé de ce mot gentil-donnes. Gel, Je 
n'ay rien faicten ceci, sans estre autorizé. Gari'ai dict qu'il 
estoit permis d'italianizer en quelque mot, quand on par- 
loit de quelque Italien. Or, ie croy que vous entendez bien 
que la mesme permission doit estre donnée , quand on 
parle de quelque Italienne. Phil. Suiuant ceci, vous seriez 
autorizé par vous mesmes. Gel. Ouy, si ainsi estoit que 
moi seul trouuasse ceste permission bonne : mais ie sçay 
bien qu'elle vous semble encore plus raisonnable qu'à moy. 
Or, pour retourner à vos gens, dite-moy, s'il vous plaist, 
comment ils se sont addonnez à ceste imitation des dames? 
Gar ie m'asseure que les poètes françois ne leur ont pas 
donné à entendre que l'Achilles, l'Aiax, le Hector d'Ho- 
mère en fissent ainsi. Piul. Je sçay bien que ces gentils- 
hommes courtisans n'estiment pas qu'en ce faisant ils sui- 
uent l'exemple de ces preux que vous avez nommez, ni 
aussi d'aucun des nostres : ni mesme des gentilshommes 
leurs ayeuls. Et, pour vous dire la vérité, ie croy qu'eux 
mesmes en ont honte quclquesfois, quand ils y pensent bien. 
Tellement que tout ce que l'en puis dire, c'est que ie crains 
qu'ils soyent charmez par quelcune des dames, à l'imita- 
tion desquelles ils s'addonnent. Gel. En ceci il y auroit 
bien de la pitié : et telle qu'il y auoit, quand Hercules, se 
laissant du tout gouucrner par la roine Omphalc, en la fin, 






PIÈCES EN PROSE. I77 

prit une quenouille et se mit à filer. Piiil. JNe vous en tour- 
mentez pas d'auantage : mais escoutez ce que ie veux vous 
dire. Sçachez que parmi tout ce que ie vous ay dict, ils ne 
sont iamais sans canons en leurs chausses. Cef,. C'est bien 
autre chose ceci, qu'ils ne sont iamais sans canons en leurs 
chausses. Voici à la vérité qui peut aucunement excuser 
ce qu'il y a de mal en cestc autre façon efteminée. Phil. 
Mais notez que ce sont canons de soye? Cel. Qu'est-ce à 
dire canons de soye? Phil. Canons de velours, satin, 
taffetas. Cel, Jamais fondeur de cloches ne fut plus estonné 
que m'estonnent vos canons de velours, de satin, de taffe- 
tas. Mais parlez vous à bon escient? Phil. Ouy, ie le vous 
di sans burler. Pardonnez moy ce mot de ourler, qui est 
aussi italianizé : il est sorti de ma bouche, maugré moy. 
Cel. le vous en ay bien pardonné d'autres, ie vous puis bien 
pardonner encore cesluy-ci. Mais ce sera toutesfois à la 
charge que vous ne me teniez plus suspens touchant ces 
canons. Vous entendez (peut-estre) qu'ils portent, dedans 
leurs chausses, des petites pistoles couuertesde velours, ou 
autre sorte de drap de soye? Phil. Rien moins. Cel. Je 
vous prie donc m' ester hors de peine, car ie ne puis aucu- 
nement imaginer quelle sorte de canons vous voulez dire. 
Phil. Ce sont des canons que font les tailleurs. Cel. Quels 
tailleurs? car vous sçauez qu'il y a plusieurs sortes de tail- 
leurs, comme plusieurs matières lesquelles on taille. Phil. 
Comment? ne sçauez-vous pas que ceux qu'on appelet au- 
tresfois cousturiers, depuis quelques ans ont esté appelez 
tailleurs, voire sans queue? Cel. On n'en usoit pas ainsi, 
quand ie parti de France : ou bienie l'ay oublié. Mais, quoy 
qu'il en soit, il me semble qu'on fait tort à tant d'autres 
sortes de tailleurs, de ce qu'on appelle le seul cousturier 
tailleur, sans adiouster aucune queue. Phil. Vous estes 
trop scrupuleux, car il vous faut estre résolu que pour 
parler bon langage courtisan , vostre première maxime 
doit estre de ne cercher ni ryme ni raison en iceluy. Cel. 
A. 23 



J78 RECUEIL CURIEUX. 

Mais, pour retourner à vos canons de soye, vous dites que 
les cousturiers les fonL?PiiiL. Ouy, ouy, vous di-ie, les 
cousturiers les font (puisque vous les aimez mieux nommer 
cousturiers) et de toutes couleurs. Cel. Je voy bien que 
c'est : vous equiuoquez en ce mot de canons. Phil. Vous 
commancerez tantost à descouurir le secret. Cel. Il m'est 
encore fort caché, si vous ne m'aidez. Phil. Je vous prie 
d'auoir patience que nous soyons arriuez à la maison de 
monsieur Philalethe, car nous trouuerons là plusieurs tels 
canonniers : et pourrez contempler leurs canons tout à 
vostre aise. Cel. Je doy voir merueilles chez monsieur 
Philalethe, car il me souuient bien que vous m'auez aussi 
remis là, quant aux raquettes. Mais quelle mousche a piqué 
les cousturiers ( que vous appelez tailleurs ) d'emprunter 
les noms des instruments de guerre ? 

Phil. Ils ne commancent pas d'auiourd'huy, car il y 
a longtemps qu'ils ont emprunté le mot gorgerin, et quel- 
que autre, dont maintenant il ne me souuient pas. Et que 
diriez-vous donc si vous oyiez un tailleur , disant à celuy 
auquel il essaye quelque habillement ( et principalement, 
si c'est un pourpoint) : «Monsieur, cest accoustrement 
vous arme bien? » Cel. Jedirois qu'il se moqueroit eui- 
demment de celuy auquel il l'essayeroit. PmL. Au con- 
traire, ce mot resiouit infmiement les oreilles du gen- 
tilhomme. Mais ie vous diray, dont ie pense que vient 
ceci : C'est que les tailleurs ont esté despitez de ce qu'on 
leur a voulu ester le mot cVliainllement pour l'enuoyer à 
la guerre, quand on a appelé un liabillement de teste ce 
■qu'on nommet autresfois un heaume, et ont esté tousiours 
après à ccrcher les moyens d'auoir leur reuenge. Or, vous 
faut-il noter que les tailleurs ( et principalement ceux qui 
sont fort inuentil's) sont en grand crédit auprès des gentils- 
hommes courtisans : d'autant qu'ils aiment ceux qui leur 
excogitent tous les iours des moyens de despendre de l'ar- 
gent : pource qu'ils ne sçauent qu'en faire. Vêla pourquoy 



piÈCKs i-:n i>i\os!':. 170 

ils chérissent ces inuenteurs de nouuelles façons d'habits , 
aussi bien que ceux qui leur inuentent des termes nouueaux. 
11 est vray que ces tailleurs , se trouuans au bout de leur 
roulet, commancent à rétrograder. Cel. Qu'entendez vous 
ici par ce mot rétrograder? Piiil. C'est à dire, qu'ils 
retournent en arrière et viennent à reprendre quelcune 
des vieilles façons, qui auoit esté longtemps descriée, et 
la font trouuer nouucllc. Cel. Auant que ie sortisse de 
France, les bustes estoyent en grande recommandation. 
Phil. Maintenant ils ne le sont pas tant. Et notez que plu- 
sieurs disent bîisq ne au lieu de buste (encore que l'Italien 
die biisto, appelant ainsi un corps sans teste) et que les 
dames usent aussi autrement de ce mot busqué. Car elles 
appellent leur busqué un os de baleine ( ou autre chouse, 
à faute de ceci) , qu'elles mettent par dessous leur poitrine, 
au beau milieu, pour se tenir plus droites. Gel. Les bustes 
(dites-vous) n'ont plus la vogue? Piiil. Non, mais les pan- 
ses ont grand cours. Gel. Qu'appelez-vous les panses? 
Phil. C'est un nom que ces genti' s tailleurs ont imposé à 
la façon qu'ils donnent au pourpoint, ou sayon, ou iuppe, 
pour faire sembler que celuy qui le porte ait grosse panse. 
Cel. Ils enflent doncl'accoustrement, pour contrefaire une 
telle panse? Phil, Ouy, ils l'enflent de cotton. Gel. Or ça, 
ne voila pas grand cas , que maintenant on veut faire à 
croire qu'on ait une grosse panse, encore qu'on ne l'ait 
pas! Et parauant que ie m'en allasse, ceux qui l'auoyent, 
cerchoyent le moyen de la cacher. Phil. Et ie m'asscure 
qu'encores on en reuiendra là , car c'est une chouse trop 
infâme, que contrefaire une panse. Aussi, quant aux longs 
cheueux, ie ne doute point que bientost on ne s'en moque 
tellement, qu'on pourra dire qu'en ceci il y aura eu le faict, 
le desfaict, le refaict, le redesfaict. Gel. De vray, l'incom- 
modité des longs cheueux est grande ( quand il n'y auroit 
autre chose) et quasi insupportable à ceux qui auoyent 
accoustumé de se tondre, Piin.. Et toutes fois les perruques 



180 RECUEIL CURIEUX. 

ont esté tellement en vogue, du temps de nos ancestres, 
que mesmes aucuns en portoyent de fausses (ceux notam- 
ment qui auoyent honte qu'on les vist estre chauues , 
ou auoir desia les cheueux blancs), et ccluy qui faiset 
mestier d'en faire, estet appelé perruquier. Et ie ne doute 
pas aussi qu'alors il n'y eust bien de la prattique pour ceux 
de l'industrie desquels se seruoyent les perruquets. Car 
on appelet perruquets , ceux qui par les Latins estoyent 
nommez caiamistri et cincinnatuli. De là est venue ceste 
façon de parler qu'on oit encores auiourd'huy : Si ie fay 
cela, qu'on me tonde : pource qu' estre tondu, c'estet vn 
grand deshonneur. Or, entre les courtisans dont il est ques- 
tion, aucuns ont une nouuelle façon de longs cheueux, car 
ils se reseruent quelques touffilons des plus grands che- 
ueux, en certains endrets principalement. Mais (comme 
i'ay dict) i'ay espérance qu'un de ces matins on se mo- 
quera de ceci, voire eux mesmes s'en moqueront. De quoy 
la barbe sera fort ioyeuse, qui se plaind à tous, qu'au lieu 
qu'on la laisset crestre, et non pas les cheueux, mainte- 
nant se void tout le contraire : soubs ombre que quelcun 
aura dict qu'il faiset beau voir une barbe faicte à la mar- 
quizotte , ou à la turque ( en ne gardant que les mousta- 
ches ) , ou faicte en telle ou telle façon nouuelle. Et ( qui 
est bien pis ) aucuns se la font raire du tout , ne plus ne 
moins que les prostrés. 

Gel. En ces choses, ie croy qu'il y aura (comme vous 
auez dict) le faict, le desfaict, le refaict, le redesfaict. 
Lesquels mots m'ont faict souuenir de ce que dit Horace ; 

Quod peliit, spernit, repetit quocl nuper omisit. 

Phil. Il seretà désirer, pour le moins, qu'il n'y eust du 
changement en nostre France, que quant à l'extérieur des 
personnes, non pas aussi quant à l'intérieur. CiiL. Youlez- 
vous dire qu'il y a du changement es personnes, non seu- 
lement en ce qui concerne le corps, mais aussi quant à 



PIÈCES EN PROSE. 181 

l'esprit? Phil. Ouy, quant à plusieurs, et principalement 
des courtisans. Car ils n'ont pas seulement changé d'habits 
(qui seret peu de chouse, et en quoy ils n'auroyent rien 
faict, qui ne leur fust coustumier) , mais aussi de gestes et 
contenances, mesmement d'alleure, et quasi de toutes fa- 
çons de faire usitées en la conuersation ordinaire. Voire 
ils en sont venus iusques à faire de grands vices des ver- 
tus, et de vertus en faire des vices. Et s'est faicte une telle 
révolution en leurs cerueaux, qu'ils aiment ce qu'ils ont 
hay, et hayssent ce qu'ils ont aimé. Vêla pourquoy il ne 
vous faudra pas estonner, quand vous serez à la cour, si 
vous voyez que plusieurs chouses qui estoyent trouuées 
fort inciuiles le temps passé, et qui aussi vrayement sentent 
leur grobianisme, y sont maintenant les- fort bien venues. 
Et si vous en voulez un exemple, au lieu qu'on eust trouué 
estrange et de mauuaise grâce, de faire des reuerences 
les uns aux autres, approchantes d'une adoration, main- 
tenant cela est ordinaire et trouué de bonne grâce, voire 
iusques à baiser la cuisse, et le genou, tellement que ie 
croy qu'à la fm il ne faudra plus aller iusques à Romme 
pour baiser la pantoufle, ou le soulier, mais que cela se 
pourra faire, sans bouger de France. Que di-ie ? desia on 
ne parle d'autre chouse que de se vouloir entrebaiser la 
scarpe l'un à l'autre. Gel. Il ne faut donc plus parler de 
faire la reuerence comme de mon temps. Phil. Non, si on 
ne veut estre moqué. Et notez une autre difficulté : c'est 
que iamais on ne fut si empesché à cognoistre, par les ha- 
bits, à qui appartient plus d'honneur. Car on void auiour- 
d'huy non-seulement des simples gentils-hommes, mais 
aussi des galefretiers, porter des broderies et porfileures , 
et autres sortes d'enrichissements, qui estoyent autresfois 
reseruez aux princes, ou pour le moins aux plus grands 
seigneurs après les princes : voire on leur void porter telle 
paire de chausses, qui couste plus que tous les habits 
qu'un prince autresfois pouuet user en demi an. Car il 



182 RECUEIL CURIEUX. 

VOUS faut aussi noter que ces messieurs les tailleurs se 
sont tant estudiez à l'inuention de façons nouuelles, qu'à 
la fin ils en ont trouué qui coustent plus sans, comparaison, 
que les estoffesmesmes, quelques précieuses qu'elles soycnt, 
et notamment quant aux chausses. Ce que vous pourrez 
cognoistre, par ce que ie vous diray. C'est que Sa Ma- 
iesté a voulu qu'on ait publié une ordonnance sur le faict 
de la police générale de son royaume : où, entr'autres rei- 
glemens, il est faict mention du pris des bas de soye : et 
n'est permis de vendre ceux d'Espagne et Naples plus de 
sept escus. Cel. Auant que ie sortisse de France, on eust 
esté merueilleusement estonné d'ouir parler d'un bas de 
chausses, de si grand pris. Il est vray qu'on ne les portoit 
pas de soye : et croy que l'inuention soit venue des cour- 
tisans de Romme et de Venise : n'en desplaise à ces mes- 
sieurs. De quelque lieu qu'elle soit venue, ie trouue qu'il 
y a de l'excez en une telle permission, qui est donnée par 
ceste police, quant au pris de ces bas de chausses : et me 
souuient d'une loy qu'on dit estre en un certain pays, par 
laquelle il n'est point permis de demeurer à table plus de 
trois ou quatre heures pour un repas. Phil. En ceste mesme 
police, dont ie vous ai parlé, nous auons le taux des draps 
de soye, par lequel Sa Maiesté a voulu remédier au pris 
excessif d'iceux, que les marchands auoyent faict payer, de- 
puis quelque temps en ça, par leur monopole. Nous y auons 
aussi le taux du passement d'or et d'argent, des toiles 
d'or et d'argent, et d'autres chouses. Et quant à l'or et à 
l'argent filé, l'once du brocart est taxée à part, celle du 
spolin à part, celle aussi du soprefin, et celle du subtil. 
Cel. Je pense qu'alors que ie laissay la France, ie n'y lais- 
say pas tous ces noms. PniL. Je croy aussi que vous n'y 
laissastes point plusieurs noms de drap de soye, que vous 
orrez maintenant, et qu'elle ne les a point eus qu'assez 
long temps après. Cel. Sont-ils tous en ceste police? Puru 
Non, car il n'est parlé que du velours renforcé, du velours 



PIÈCES EN PROSE. 183 

à poil et demi, à deux poils et à trois poils : et du velours 
à ramage, du velours à fonds de satin pourfillé, deGennes : 
item, du velours de toutes couleurs, deGennes, renforcé: du 
velours cramoisi violet poil et demi, de Gennes : du velours 
cramoisi haute couleur, de Florence et de Lucques. Or, 
quant aux façons nouuel les de velours, ou plutost quant aux 
nouueaux desguisements de uelours, il y en a bien dauan- 
tage qu'en ceste ordonnance. Gel. Encore là il me semble 
qu'il y en a assez pour la purgation des bourses de plu- 
sieurs courtisans, et de ceux principalement qui sont logez 
chez monsieur d' Argent-Court. Phil. Ils n'ont point d'es- 
gard à ce qu'ils sont logez chez ce monsieur-là : ils ne lais- 
sent, pour cela, à estre bien en conche, ou en bonne cou- 
che, comme les autres parlent. Gel. Gomment donc sont 
ceux qui sont logez chez monsieur d'Argent-Gourt? Phil. 
Ils portent sur soy tout ce qu'ils ont. Gel. Si omnia sua 
secum portant, ils suiuent l'exemple du philosophe Bias, 
quidisoit': Omnia mea mecum porto.VBiL. Us portent bien 
une autre sorte de philosophie : terres, prez, uignes : au- 
cuns, des bois ; aucuns, des moulins, des maisons, voire 
des chasteaux : et si ils ne sont pas encore si chargez, qu'ils 
ne vousissent bien porter dauantage. Gel. J'enten bien ce 
que vous voulez dire : c'est ce qu'Ouide a dit, ferre cor- 
pore suos census, en ce vers : 

Quis furor est, censiis corpore ferre suos : 

Yrayment, c'est bien la raison qu'ils soyent en bonne con- 
che : ceste conche leur couste bon. Piiil. Mais par ce mot 
census, entendez-vous tout leur bien, et non pas seulement 
le reuenu d'iceluy? Gel. J'enten tout leur bien : comme 
aussi, en ce passage de Propercc : 

Malrona iuceiulil census iiulula ncpolum, 
lit spolia opi)robrij noslra per ora trahit. 

PiiiL.Ge vers me gardera d'oublier de vous dire, quant aux 



18/1. RECUEIL CURIEUX. 

dames, qu'elles seroyent bien marries de quitter leur part 
en tels desbordemens et excez : tant s'en faut qu'elles en 
vousissent quitter leur part , qu'elles estimeroyent faire 
tort à leur sexe, si elles ne surpassoyent les hommes en ces 
pompes si outrageusement excessiues. Et quant à l'argent 
pour y pouuoir fournir, voici la première maxime : 

Unde habeat quserit nemo, secl oporlet habere, 

tellement que c'est aux maris, ou à leurs lieutenans (quant 
à celles qui pourchassent tant de bien et d'honneur à leurs 
maris) de pouruoir que rien ne leur manque, qu'elles ne 
soyent en bonne conche. Cel. Comment ? ceste conclie se 
dit-elle aussi des femmes? Phil. Pourquoy ne la diret-on ? 
Cel. Je ne sçay d'où vient que cela me semble plus es- 
trange d'une femme que d'un homme. Toutesfois, tout bien 
comté et rabbatu. aussi bon est-il d'elle que de luy. Mais 
pourroit-on dire aussi au nombre pluriel des bonnes con- 
ciles? Pour exemple, en parlant ainsi : «Le mari et la femme 
ont tant despendu en leurs bonnes couches.» Piiil. J'enten 
bien que vousdites cela, en vous moquant du langage cour- 
tisan : mais tant y a, que, si quelcun le diset qui fust en 
quelque réputation, il seret trouué le meilleur du monde : 
et chacun suiuret, tellement qu'incontinent on n'orret parler 
que de bonnes conches. Gel. Pour parler maintenant à bon 
escient, ie ne doute pas que les femmes ne veuillent, comme 
vous auez dict, surpasser les hommes, quant à estre bien en 
conche (pour user de vos termes) , car de tout temps elles 
ont eu cela. Piiil. Mais notez qu'elles ont maintenant beau- 
coup plus à faire, que, le temps passé, à surmonter les 
hommes en matière de bragardise. Cel. Pourquoy? Phil. 
Pource que le temps passé il y auet certaines estoffes, cer- 
tains embcllisscmens et cnrichissemens, qu'on reseruetaux 
femmes : maintenant, les hommes prennent tout pour soy, 
tellement qu'on peut dire, lesvoyanssi bragards en toute 
sorte de bragardise : 

Et nibil ad ciillns nupla quod addat, habet ' 



PIÈCES EN PROSE. 185 

Aduis anv ra$iag:e des passeiucnts d'oi* et 
d'arg^eut. 

(1612) 

Ceux qui s'estonnent, do prime face, de ce que Denys 
de Syracuse, bien qu'irrémissible en matière de crimes, 
permettoit ncantmoins les vollcries de nuict: sont con- 
traincts, venans à rechercher plus exactement la cause de 
ceste permission , d'admirer la prudence de ce prince sy- 
racusain, d'auoir usé comme à contrepoil de ce secret 
d'Estat, s' estant apperceu qu'il ne pouuoit autrement cm- 
pescher les banquets et desbauches nocturnes. 

Aussi, est-il à désirer que ceux qui de prime-abord voul- 
dront froncer le sourcil sur ce discours, comme le repu- 
tans importun, de penser authoriser l'usage du passement 
d'or et d'argent, en un temps auquel il n'y a rien plus utile 
et nécessaire que de retrancher le luxe des habits : sur- 
seoient à tout le moins leur iugement, iusqu'à ce que, pe- 
netrans au sens intérieur de ceste superficie , ils viennent 
à recognoistre l'insigne secret qui se propose icy, de re- 
trancher le luxe par le luxe, ne plus ne moins que, contre 
le cancre mal irrémédiable, on n'a sceu trouucr recepte 
plus singulière, qu'en y appliquant de la cendre des can- 
cres puluerisez. 

De vray, c'est un louable dessein et merueilleusement 
important à la reformation, soit du public ou du particu- 
lier, que de restreindre les pompes et bombances, d'ap- 
poser les haches de la censure aux superfluitez des piafes 
du iourd'huy, lesquelles on a tousiours réputées, pour les 
certains et malheureux indices des peccantes humeilrs, 
gouestres et abscez du corps des republiques : pource que, 
selon le dire Gaton, le trop grand soing de l'ornement du 
corps attire ordinairement une négligence deceluyde l'es- 
prit, et de là mille vices, mille desordres, mille confusions, 
A. 24 



186 RECUEIL CURIEUX. 

Tellement qu'a prester l'oreille aux remonstrances con- 
tenues dans l'Escriture saincte : on ne void autres plus fré- 
quentes menaces de ruine et subuersion des villes, pro- 
uinces et empires, que par le trop de pompes et braueries. 
Les Prophètes ne preschent autre chose contre Hierusalem : 
et, entre les prodiges du desastre d'icelle, Hieremie n'au- 
roit pas oublié de dire, que ceux qui faisoient bouffer la 
soie, à peine auoient-ils peu trouuer un sac à se couurir, 
après que leurs ennemis les eurent despouillez. 

Il n'a pasmesmes esté iusques aux philosophes payens, 
qu'ils n'ayent voulu contribuer des préceptes et fruicts de 
leur sagesse, à réduire ce luxe es bornes de quelque règle 
et modération. Cratès ne cessoit de crier aux dames athé- 
niennes, comme depuis Apollonius à celles de Grotone, 
que la vertu les sçauoit mieux parer, que tous leurs loyaux, 
atours, et affiquets. 

Et ceste exhortation fut bien plus viuement rechantée aux 
dames chrestiennes en l'Eglise primitiue, que par ces pan- 
ures gentils et idolâtres, à celles de leur secte. Car sainct 
Paul disoit que c'estoit le moyen de discerner les deuotes 
qui auoient renoncé aux vanitez du siècle, d'auec celles qui 
trempoient es délices d'iceluy. 

A quoy s'estant apporté de l'abus, desia du temps de 
Tertullien, par la contagion d'un mal si communicatif : ce 
bon Père prit subiect de se formaliser, que c'estoit chose 
honteuse de voir une matrone chrestienne porter sur sa teste 
la valeur de ses meilleurs domaines, d'auoir pendu à ses 
oreilles tous leseffectsde ses liures d'oraison, et à chasque 
doigt monstrer autant de sacs d'escus. Sainct Cyprian y ad- 
ioustoit, que c'estoit par là plutost faire monstre et parade 
de vices, que de richesses. 

Mais, outre ce qui est des amiables préceptes que dessus, 
et tendants plutost à la persuasion d'une bienséante mé- 
diocrité, qu'à la rigueur du chastiment du luxe : que n'ont 
ait, pour ce dernier point, les législateurs et chefs des re- 



PIÈCES EN PfiOSE. 187 

publiques? Quelles lois somptuaires n'ont-ils introduictes, 
et quelles peines n'y ont-ils apposées? 

Lycurgue, comme autheur d'une discipline plus estroicte 
et seuere que celle des autres du commun de la Grèce, 
n'eut pas plustost proiecté ceste entreprise dans sa Lacede- 
mone, qu'incontinant le voila battu, chassé, mort en exil, 
et la fouldre mesmes ne pardonne à ses cendres. Agis et 
Cleomenes, par suitte de temps, ayans voulu remuer mesme 
pierre, se voient aussitost accablez soubz la cheute d'icelle. 

Voires en l'antique Rome, et d'autant simple et austère, 
qu'addonnée à l'espargne : Caton eut-il iamais le pouuoir 
nonobstant toutes ses rigoureuses censures, que d'y mestre 
remède? Les dames aimerent-elles pas mieux payer les 
trois asses et demy, de peine et amende , que de quitter 
leurs pompes ordinaires ? 

Quel essay de pareille reformation ne fit Auguste, depuis 
la monarchie? et luy-mesme en peut-il monstrer l'exemple 
par sa propre maison? Le desespoir qu'en eut Tybere, au 
rapport de Tacite, fut-il pas cause qu'il trouua plus expé- 
dient de remettre chacun à sa discrétion ? 

Seuere eut-il moyen d'en venir à bout? nonobstant qu'il 
eust reiecté deux perles de prix inestimable présentées à sa 
femme, de peur qu'à l'exemple d'elle, le peuple n'cstimast 
illicite ce que sa seule qualité luy pouuoit rendre licite ? 
L'empereur Aurelian, ores([ii'il eust esconduit la prière de 
l'Impératrice son espouse, par laquelle elle le requeroit de 
porter robe entière de soye, fut-il pas enfin surmonté de 
ceste hydre de luxe? et en aduint-il point autant à l'empe- 
reur Tacite , quoy qu'il eust osté à sa compagne propre 
l'usage des perles et autres ioliuetez ? 

Deualant plus bas au règne de Constance, soubs le Chris- 
tianisme : quel prodige de ce qu'escript Ammian Marcellin, 
du luxe immodéré qui regnoit de son temps? tant de dé- 
licatesses des courtisans, tant de mignardises, au viure , 
aux vestements; tant de robes Iransparantes. tant dccres- 



188 RECUEIL CURIEUX. 

pes diaphanes, tant d'esiientaux exquis, tant de parasoles, 
bouffans, les uns descouurans ce qui deuoit estre couuert, 
et les autres descouurans ce que la pudeur de nature a 
voulu estre caché ? 

En France, dont la police publique auroit tousiours esté 
d'autant réglée , que ses loix ont ie ne sçay quelle ciuiUté 
particulière pardessus celles des autres nations : les re- 
mèdes de retrancher la superfluitez des accoustremens , 
n'ont esté négligez, nous en auons de fort belles ordon- 
nances. 

Et apprenons du siècle de Charlemaigne et son fils Dé- 
bonnaire : qu'ils firent tout ce qu'ils peurent pour retran- 
cher le luxe non seulement des habits et armes des courti- 
sans , pour l'inconuenient qui leur en aduint, au rapport 
du moine de Sainct-Gal , mais tindrent mesmes la main à 
ce que les Euesques, Prélats et autres Ecclésiastiques, 
iusques auxquels le luxe auoit donné atteinte, déposassent 
leurs espérons dorez, leurs baudriers dorez, et couteaux 
y pendans, garnis de pierreries. 

Du temps de Philippes- Auguste, à ce que racontent nos 
histoires, c'estoit une vraye bastellerie que des habits de 
France, car ils estoient bigarrez de tant de sortes de cou- 
leurs, que le Roy honteux de voir tel desordre en sa cour, 
luy-mesme s'estudia d'y apporter le chastiment requis : et 
à bon droict : veu qu'entre les sybarites qui ont esté au- 
trefois des plus délicieux de la Grèce, il n'estoit permis à 
personne de porter vestementde diuerses couleurs, qu'il ne 
fist, au préalable, une déclaration publique, qu'il estoit pa- 
thique et vauneant. 

Mais enfin, qu'est-ce que ces roys et législateurs ont 
gagné à toutes ces deffences et interdits du luxe? Cela 
mesmes quedisoit le philosophe Fauorin, dans Aulugelle, 
des loix somptuaires appellées Fannia et Licinia : qu'elles 
auoient seruy plustost à irriter le luxe qu'à l'arester : pour 
ce que les délices du siècle s'estans venues à desgorger en 



PIÈCES EIN 1>B0SE. 189 

forme de torrent, auoient renuersé, noyé et abysmé ces 
digues et escluses. 

Cause que de là en auant, le desespoir du remède em- 
pescha de plus mettre la main à ce mal, dont la contenance 
intraictable a tousiours sçeu, iusques à. huy , rompre le mors, 
et secouer le frein d'obéissance ; et comme dit est, on a 
trouué plus expédient, àcet esgard, de ne plus faire aucunes 
loix , que de les voir sans force ny vertu. 

Ne s'estant iamais esprouué, qu'il ayt esté possible de 
faire quitter les ioyaux et atours, qu'en cas d'extrême de- 
uotion, ou superstition. C'est à quoy fut pris Aaron, frère 
de Moïse, contre ce qu'il eust pensé. Car le peuple Juif 
l'ayant importuné de luy fondre un veau d'or, afin de l'a- 
dorer pour Dieu, il leur fit demande des affiquets et ioyaux 
de leurs femmes. C'estoit ce qu'il ne croioit point luy estre 
onc accordé. Tellement que, parce stratagème, il s'asseu- 
roit de diuertir ce peuple de si mauuais dessein. Toutes- 
fois, il y fut trompé ; tant eut de pouuoir cette rage d'ido- 
lâtrie. 

Ainsi, à Metaponte, sur l'aduis de Pithagore, les dames, 
voulans bannir tout luxe de leurs habits, dédièrent à la 
déesse Junon ce qu'elles auoient de plus piaftant et de 
plus magnifique : comme, au cas pareil, les dames romaines 
baillèrent volontairement leurs dorures, pour en faire la 
couppe d'Apollon Pythien. 

Hors ce cas de superstition ou deuotion, qui procède 
plustost en l'esprit d'un excez de vouloir, que d'aucune 
contraincte extérieure : plus on a voulu despouiller le luxe, 
plus il s'est reuestu ; et ne s'est point encores trouué de 
laîct de salemandre assez caustique ou brûlant , pour faire 
tomber le poil de la soie, comme celuy des cheueux. 

Défaillant donc, pour ce regard, le secours du cautère : 
quels cataplasmes lenitifs et anodyns y peut-on apporter? 
Ce qui a esté touché cy dessus dès le commencement : de 
retrancher le luxe par le luxe. 



190 RECUEIL CURIEUX. 

Inuention qui de prime-abord se trouuera estrange. Mais, 
à l'espreuue intérieure, se recognoistra pour un remède 
extrême à un symptôme extrême. Et sera supportée par la 
mesme excuse qu'alleguoit l'orateur grec Demades, quand 
on luy reprochoit qu'il faisoit beaucoup de choses contre 
la dignité de la ville d'Athènes ; qu'on deuoit considérer 
qu'il ne manioit le gouuernail, que des reliques du nau- 
frage de la ville. 

Qu'il est pour dire, que la frugalité de noz pères s'es- 
tant escoulée auec l'aage auquel ils ont vescu, et, au lieu 
d'icelle, ayant succédé l'aise, la richesse et bombance pu- 
blique : frustatoirement on luy voudroit faire la loy, soubs 
laquelle, selon le dire de Platon, ne se peuuent captiuer 
que les plus misérables. 

11 en faut donc reuenir à la gageure que firent autrefois 
le vent de Bise et le Soleil : A qui pourroit plustost faire 
despouiller l'homme. Le vent de Bise commença dès 
l'heure à souffler auec telle impétuosité , qu'au lieu de 
mettre l'homme à nud, il l'entreueschoit mesmes, dans ses 
habillemens. 

Mais, au contraire, le Soleil, venant doucement à darder 
ses raions, et luy donner l'atteinte d'une chaleur modérée, 
luy fit petit à petit mettre le pourpoint bas, et puis se des- 
pouiller l'un après l'autre de ses accoustremens. 

Voila comme la douceur peut plus que la rigueur, en 
matière de luxe ; et que ce n'est point chose absurde, selon 
Aristote, que, tout ainsi qu'on donne des poupées et ba- 
bioles aux enfans, pour les amuser : de peur qu'à ce défaut, 
ils ne cassent des vases de cristail, ou autres précieux us- 
tensiles de mesnage : la mesme relasche soit faicte à la 
magnificence et pompe des habits , pour euiler à plus 
grand esclandre et inconuenient. 

Or, ceste relasche ne se peut faire auec plus de bien- 
séance, plus d'utilité, voires de nécessité : qu'en permet- 
tant l'usage des passemens d'or, d'argent et de soye. 



PIÈCES EN PROSE. 191 

Présupposé, pour fondement, que la brauerie a tousiours 
eu lieu en ce pays de Gaule, et y a pris de si fortes racines, 
qu'il semble presque impossible de l'en pouuoir distraire 
et arracher. 

Car Ammian Marcellin escrit que, quand il vint au 
pays de deçà soubs la conduicte de l'empereur Julian son 
maistre , ce fut chose dont luy et les autres s'estonnerent, 
qu'on ne voioit en Gaule , femme tant pauure fust-elle, 
qui ne fust bien vestuë et richement ornée. 

Et Froissard, parlant de son temps qui a deuancé le 
nostre de quelques trois centenaires , dict en ces propres 
mots : qu'en France tous seigneurs et toutes dames sont 
trop plus honorables , et mieux pouruuës qu'en nulle 
autre terre : et le mesme adiouste que messire Pierre de 
Courtenay, Anglois, deuisant auec la comtesse de Saint- 
Paul, luy recogneut que les estats de France estoient beaux , 
bien estoffez et bien gardez : « En nostre pays d'Angle- 
terre, disoit-il, nous n'y saurions aduenir? » 

Or, ce grand et magnifique ornement procedoit, par 
especial, selon que nous pouuons apprendre dudit Frois- 
sard et de Monstrelet, de ce que les draps d'or et d'argent, 
les toiles de mesme, les passemens d'or et d'argent , ches- 
nes, carquans, bracelets d'or, et autres orfaueries estoient 
fort en usage. 

Comme de vray, ces deux métaux estans les plus pré- 
cieux de tous les autres, et ayans une sympathie naturelle 
auec les deux astres dominans sur la terre , qui sont le 
soleil et la lune : semblent auoirune grâce particulière, 
pour orner tout ce à quoy on les applique. L'or en hébreu 
est appelle zaah, qui signifie reluisant, et l'argent, en la 
même langue , est nommé cliesepli, qui signifie chose de 
désir, tous deux noms plausibles, et de très bon augure. 

Aussi , en la structure du Temple , qui estoit comme un 
abbregé des merueilles du monde, en la tissure de ses 
tentes et courtines , façons et artifices des habits du grand 



192 RECUEIL CURIEUX. 

Prebstre , l'or, l'argent et la soie en auroient fait la prin- 
cipale matière et composition : de mesmes en l'enrichisse- 
ment des palais et cabinets des roys et roynes, des princes 
et princesses. 

Et quant aux particuliers honorez de quelque qualité , 
les histoires de la Bible, en la Genèse, en l'Exode, auliure 
d'Ester, de Judith, et autres , nous font paroistre que, 
mesme en l'aage le plus simple et innocent, les draps d'or 
et d'argent, les passements d'or, d'argent et de soie, les 
loyaux, carquans et affiquets estoient en grand vogue entre 
les hommes et femmes, non par luxe et bombance, mais par 
iuste ornement. 

Car il est certain, selon le dire de Clément Alexandrin, 
qu'un habit bien estoffé apporte beaucoup plus de grâce et 
entregent à l'homme. Et Homère nous en rapporte l'exem- 
ple de son Ulysse, lequel ayant esté trouué sur la greue de 
la mer, comme un panure naufrageux , couuert de bure 
et de meschans haillons, et, pour ceste cause, n'ayant esté 
tant bien reçu par Nausicaa, fille du roy de Phœace. 

Sitost qu'ayant par elle sçeu la desconuenuë de ce labo- 
rieux Grégeois, elle luy eut enuoyé de braues et magnifi- 
ques habits, pour en couurir sa nudité, et qu'elle le vid 
venir auec iceux au palais de son père , elle fut rauie en 
admiration de voir son port, sa grâce et contenance, et 
reputa pour un demi-diea celuy qui luy auoit auparauant 
esté comme à mespris, lors qu'elle l'auoit trouué si mal en 
ordre. 

Pour cette mesme occasion, le roy des Perses, Cyrus, 
fist reuestir ses pairs et homotimes d'habits dorez et riches 
de passements d'orfauerie et broderie de prix inestimable, 
afin, dict Xcnophon, qu'ils en parussent plus braues et au- 
gustes. 

Ainsi, laPenthée (de ce mesme autheur grec) fit fondre 
tout l'or et argent de son riche cabinet , pour en faire des 
armeures et cottes d'armet; à son mary, duquel elle pre- 



PIÈCES EN PROSE. 193 

feroit l'amitié à tous ses thresors, ioyaux et affîquets. 

A ceste bienséance eut pareillement esgard le grand et 
incomparable Salomon, quand, se voiant monté au comble 
de sa gloire, et après auoir faict apporter force lingots 
d'Ophir, après auoir fait bastir tant de palais et cabinets , 
tant fait ouurer de meubles et ustensiles d'or , il fit, en 
outre, forger deux cens boucliers ou deux cens lances d'or 
très pur, et fit employer en chascune d'icelles deux cens 
sicles d'or fin. 

Ceste mesme gloire enfla aussi le cœur d'Alexandre le 
Grand, lorsque pour faire paroistre sa cour et son armée 
à l'aduenant de la grandeur comme née auec luy, il insti- 
tua les Argyraspides qui estoient des soldats portans bou- 
cliers d'argent, et qui esclatoient, par ce moyen, d'un lustre 
esmerueillable. 

En ceste mesme façon, les Samnites se proposèrent de 
brauer l'orgueil romain, auec leurs armes dorées et argen- 
tées. LesRomains aussi, en la splendeur de leur republique, 
et soubs la monarchie, firent paroistre, par la brauerie de 
leurs armes et halecrets de guerre, que ceux qui les por- 
toient, auoient bonne enuie d'en deffendre le moule. Maxi- 
min le ieune, empereur, fit faire, pour ceste cause, des 
espées dorées et argentées, et l'empereur Aurelian fit don 
à ses soldats de robes paragaudes, ainsi appellées à cause 
de leur lustre brillant. 

Tellement que c'est pour en induire, puisqu'il n'y a 
rien qui puisse tant donner d'esclat et de parure que l'or 
et l'argent: les passemens d'iceux doiuent iustement estre 
permis, principalement aux seigneurs, aux gentilshommes 
et gens de guerre, d'autant qu'en cela se rencontre ce que 
l'orateur Isocrate, en sa remonstrance auroy Nicocles, re- 
queroit ez accoustremens des princes et seigneurs de mar- 
que et qualité : du lustre et de la magnificence beaucoup, 
du luxe nullement. 

Car le luxe est proprement une superfluité de despense 
A. 25 



194 RECUEIL CURIEUX. 

inutile, qui, au contraire, est moindre ez passements d'or 
et d'argent, qu'en tous autres d'estoffes moins utiles. C'est 
en iceux que se praticque le prouerbe : «Qui plus despend, 
moins despend » ; comme on disoit de Pomponius Atticus : 
qu'il estoit splendide et magnifique, sans faire grande 
despense. 

Pour comprendre laquelle utilité , après auoir parlé à 
suffire de la bienséance , conuient présupposer, que le 
marc de passement d'or, qui, d'ordinaire, couste vingt 
huict liures d'achapt, contient pour vingt liures quatre 
sols de matière, àsçauoir : pour trois liures onze sols, d'or; 
pour quatre liures trois sols, d'argent ; et pour deux liures 
dix sols, de soie : de toute laquelle matière, après un long 
usage, n'y a que la soie à perdre : qui monte, par le calcul, 
à cinquante sols par marc. 

Au lieu que le simple passement de soie de couleur 
couste dix-sept francs la liure, mais, après qu'on l'a mis 
en usage, tout desperit : et n'en peut-on rien retirer, qui 
vaille* Le mesme est-il des passements de gez et soie en 
broderie. Ce n'est que fleur : la greffe s'y met incontinent, 
et de là tout mespris. 

Veu qu'à l'opposite, l'or, comme il change trois fois de 
substance, dans les entrailles de la terre, voires au milieu 
des flammes, il ne dépérit point ; et, à l'esgart de l'argent, 
il soufre petit déchet. 

Donc , comme on dict qu'autrefois y ayant eu loy, qui 
deffendoit de ne releuer que ce qui seroit cheu à terre dans 
le temple d'OEsculape ; et, par cas fortuit, y estant tombé 
un sachet plein d'or et d'argent, Pythagore donna conseil 
de retirer tout l'or et l'argent qui estoit dedans, et laisser 
là le sac : la mesme pratique se faict-elle sur les pas- 
semcns d'or et d'argent, après la soie usée et consom- 
mée au feu. 

Et puis, on ne mettra en petite considération l'honneur 
et le profit qui renient au public des manufactures de l'or 



riÈCRS EN PROSE. 195 

filé et autres estoffes de soie, qui, depuis nagueres, par une 
prudence extrême, introduites en ce royaume, spécialement 
à Paris, ont esté en peu de temps amenées à telle perfec- 
tion, que desia lesestrangers,qui les vendoient à cher prix 
par deçà, nous en portent enuie , comme frustrez de ce 
gain, et s'estonnent de se voir surmontez en ce, en quoy 
ils pensoient auoir barre sur nous. 

Il y a plus, que si, selon le dire de sainct Basile, c'est 
espèce de démence et manie, de reueler l'or caché, ou le 
cacher quand il est reuelé, au lieu d'en secourir les pan- 
ures : ce reproche est euité par l'introduction et entretien 
dételles manufactures, pour ce que plusieurs panures y 
sont employez , et y gaignent leurs vies : voires seroit à 
désirer, que ces queimands qui vaguent par les rues, auec 
plus d'oisiueté que d'indisposition, fussent contraints d'al- 
ler seruir le public en tels ergasteres, non pas d'esclaues , 
mais de bons ouuriers , qui , par ceste occupation , sont 
diuertis d'appliquer leur esprit à aucun mauuais acte : à 
quoy d'ordinaire se portent les gens oisifs. 

Laquelle utilité publique cesseroit de tout point, par la 
prohibition du port desdicts passements d'or et d'argent ; 
non seulement pour ce que lesdits ouuriers ne sçauroient 
plus à quoy gaigner leur vie, faute d'occupation. Mais 
aussi, pour ce qu'en lieu desdits passements, le luxe pu- 
blic ha introduict ceux de Milan, et broderie en soie, qui 
ne sont qu'une vapeur passagère, et une fleur qui se flétrit 
soudain. 

Et si faut trois fois autant de tels passements de Milan, 
pour orner un habit , et encores le parent-ils moins que 
lesdits passements d'or filé, lesquels d'ailleurs s'accommo- 
dent bien à toute estotïe, de quelque pris qu'elle soit : ne 
plus ne moins qu'on disoit anciennement, par forme de 
prouerbe , que tout habit cstoit bien-seant au philosophe 
Aristippe : fust-il de pourpre ou de chetiue bure. 

Pline a eu bonne grâce d'escrire que la contenance de 



190 RECUEIL CURIEUX. 

l'homme, indontable au point du luxe, fitàRome, qu'après 
qu'on eut prohibé l'usage de quelques viandes qui de vray 
estoient fort bonnes, mais s'achetoient à cher prix : les 
hommes, pour éluder ceste prohibition, ietterent leur luxe 
sur des chardons , sur des champignons , et sur certains 
légumes, desquels les bestes mesmes n'eussent voulu man- 
ger : et remarque pour exaggeration de ce prodige, qu'un 
marest de Cordoûe, qui produisoit tels chardons et cham- 
pignons, rapportoit , par an , près de cinquante mille 
francs. 

Dauantage, estant venu en fantaisie à Sylla, dictateur 
de Rome, de rabaisser le prix des viandes exquises , par 
ce moyen, pensant en retrancher le luxe, il l'accreut, au 
contraire ; pour ce que les plus petits de la populasse se 
donnèrent la licence d'en achepter, les voyans à vil prix. 
Le mesme est aduenu par la prohibition des passemens 
d'or et d'argent; car, au lieu de telles enioliueures très 
belles, très utiles et de durée très longue, on s'est ietté 
sur des chardons et champignons , sur des passements de 
Milan, et autres telles manufactures, qui sont de plus grand 
coust, et de moindre seruice. 

D'ailleurs , le populaire , voyant tels passements de 
petite monstre, s'est donné la liberté d'en porter, qui est 
un grand luxe et fort preiudiciable au public : veu que 
telles menues gens s'abstenoient de passements d'or et 
d'argent, à cause de leur trop grand esclat, qui les eust 
rendus ridicules et reprehensibles à la veuë d'un chacun. 

Il n'a donc point esté dictsans suject, soubs correction, dès 
le commencement de cet Aduis, que le plus prompt expé- 
dient qui se puisse inventer, pour restreindre les despenses 
superflues, qui espuisent auiourd'huy le public, et le parti- 
culier : est de retrancher le luxe par le luxe. 

Car, mourant d'une façon, il veut reviure de l'autre, et 
se complaist autant ensoy-mesme, que l'empereur Au- 
guste, lequel, se sentant proche de sa fin, et ayant reco- 



riÈCES EN PROSE. 197 

gneu, par le miroir qu'il se feit apporter , que son visage 
deschéeoit d'heure à autre, commanda neantmoins qu'on 
luy broçast les cheueux , et qu'on luy releuast ses ioùes 
flasques et pendantes. 

Aussi, trouuons-nous dans Tite-Liue , que ceste con- 
sidération politique de l'opiniastreté du luxe, tousiours 
rebelle, eut beaucoup de force pour esmouuoir le sénat 
romain, à laisser les dorures aux femmes , lorsque Caton, 
sur la dispute de la loy Oppta, leur voulut faire retrancher 
toutes sortes de braueries. 

D'autant que, comme leur remonstra fort à propos Lu- 
cius Valerius, c'estoit bien pour leur deffendre, auec appa- 
rence de raison , les parfuns apportez des nations estran- 
ges, dont la fumée s'escoule en un moment : ou pour leur 
interdire les perles et marguerites , cherchez au profond 
des mers plus loingtaines; car le pris ne leur vient que par 
fantaisie, et la moindre ternissure les faict toutes ietter là, 
après auoir perdu leur lustre en peu de iours. 

Mais quant aux dorures et argenteries , qui sont, à bien 
dire, des patrimoines dont on ne void iamais la fin, et qui 
de main en main passent aux héritiers , voire desquels on 
se sert bien à point, en cas de nécessité, soit publique ou 
priuée : quelle apparence, disoit ce brave sénateur, d'en 
prohiber l'usage? Et son aduis obtint sur celuy de Caton, 
comme trop rigoureux. 

Aussi, pour toucher maintenant le troisiesme point qui 
est de la nécessité, conioncte à l'utilité susdite : nous li- 
sons dans les histoires grecques, que Periclès , sage gou- 
verneur d'Athènes , fit faire la robbe de Pallas toute d'or 
massif, pesant quarante talans, qui sont près de quatre- 
vingt mille liures, pour le secours du public au besoin. 

Et puis que c'estoit un ancien prouerbe entre les Romains, 
que l'homme bon mesnager et curieux de la frugalité, ne 
fait iamais rien que bien à point : nous douons croire que 
nos maïeurs , qui ont esté des meilleurs œconomes , nous 



198 RECUEIL CURIEUX. 

ont monstre une belle leçon de mesnage et parcimonie : 
d'auoir eu l'usage de l'or et de l'argent si commun : car 
ils estoient amateurs de vaisselle de ce métal, portoient des 
boutons d'or ou d'argent à leurs habits ; les dames, des 
chesnes d'or, patenostres d'or , et autres tels ornemens , 
qui passoient entiers à trois ou quatre généalogies. 

Auiourd'huy, au lieu de tout ce bon mesnage, ont esté in- 
troduits des colliers de gez, de bois d'ebene et autres telles 
estoffes inutiles, sans lustre et sans parement : et quineant- 
moins coustent plus que toutes les dorures de noz ances- 
tres. 

Pour ne point icy parler des perles et pierreries , tant 
pour ce que la coquille qui les produit, se venge d'elle 
mesme, puis qu'elle coupe la main de celuy qui les veut en- 
leuer : qu'aussi pour ne rafraischir la mémoire de ceste 
Lollie Pauline, qui, en certain banquet de nopces médio- 
cres, se trouua porter sur soy, en perles et esmeraudes, 
quatre cens fois sesterces, qui peuuent reuenir, selon nostre 
monnoye, à un million d'escus couronnez. 

Voylà donc en quoy consiste la despence inutile qui 
semble mériter quelque reformation :mais, selon le dire de 
Gracchus Romain, le luxe n'est point es choses nécessaires, 
ains plustost c'est une opulence sans reprehension , et un 
bon mesnage esloigné de toute taquinerie. 

Quel proffit à l'Arisloxene d'Athenée, d'arrouser ses 
laictues de miel et de vin doux? Quel acquest à ces délicats 
Romains, de porter des parfums sous la plante de leurs 
pieds? et des clous d'or es semeles de leurs bottes? Le 
mesme est-il des passements de Milan, de broderie en soie, 
des colliers de gez , de bois d'ebene , de bois d'orenger , 
et autres telles babioles inutiles. 

Quant, le temps passé, à Rome, les marits reprochoient 
à leurs femmes le luxe de leurs perles : elles leurs faisoient 
reproche, au réciproque, de l'appétit déréglé de leurs tables 
de cèdre : pource que le pris indicible de celle des Cethe- 



PfÈCES EN PROSE. 199 

ges auoir semblé pour un prodige, et que l'un achapt es- 
toit aussi frustratoire que l'autre. 

Mais, icy, on ne pourra pas dire , que les dorures et ar- 
genteries soyent d'aussi peu d'aquest, que les passements 
de Milan, et autres bagatelles, qui ont cours auiourd'huy : 
pour ce que l'expérience iournaliere faict recognoistre 
l'opposite véritable , et qu'il n'y a meilleur mesnage pour 
les maisons; bref, que, par iceux, s'acomplit ce qu'un an- 
cien orateur dit auoir esté principalement obserué par 
nos maïeurs : la magnificence en public, et l'espargne en 
priué. 

De retenir donc ce dernier ornement , au desespoir de 
pouuoir tout h faict opprimer ou estouffer le luxe , c'est 
user de la prudence politique de ce braue Leonidas, lequel 
estant forcé , en certaine guerre , de se seruir du secours 
des peuples de Messine, et sachant que leur ordinaire es- 
toit de passer iour et nuict leur vie ez cabarets; il fit esta- 
blir des cabarets près de leurs tentes, afin qu'ils ne pous- 
sent s'en escarter au loing. 

Le trop d'aise et de richesse, a rendu le luxe comme fa- 
milier en France : le plus sour donc est de le conuertir en 
choses utiles et nécessaires, non pas en des fleuretis qui ne 
durent qu'un moment , non plus que des chambrettes de 
roses que faisoit faire l'empereur Gallien : ou ces petits 
chasteaux de pommes et de melons , dans lesquels l'empe- 
reur Carin vouloit, pour son plaisir, demourer au prin- 
temps. 

On obiecte à cela, que c'est vouloir guarir une simple 
enfleure par une hydropisie : et qu'il se consomme trop 
d'or et d'argent es passements susdicts : qui fut la consi- 
dération politique , pour laquelle l'empereur Aurelian les 
delïendit par les terres de l'empire. 

On adiouste aussi, qu'il sort, par ce moyen, beaucoup 
d'or et d'argent hors du royaume; à cause du débit qui 
s'en faict : et qu'il vaudroit mieux, en tout euenement, def- 



200 RECUEIL CURIEUX. 

fendre autant les uns que les autres : demesmeque Perian- 
der enterra, quand et quand sa femme défunte, toutes les 
bagues et ioyaux : afin qu'il en perdist à iamais la mé- 
moire. 

Mais la response est : que si les inconueniens que dessus 
pouuoient arriver de l'or filé susdit : on ne voudroit pes- 
cher auec l'hameçon doré, ny, soubs l'espérance de quel- 
que lucre apparent, faire courir une risque et perte si dom- 
mageable. 

Car on demeure d'accord, que d'affoiblir un corps pu- 
blic de ces deux nobles métaux, c'est luy oster l'un des 
principaux muscles qui le soustiennent : et, d'ailleurs, le 
transport forain en a tousiours semblé si preiudiciable : que 
Pline n'a fait difficulté de se plaindre de ce que, de son 
temps, en perles et parfums qu'on apportoit à Rome, des 
Indes et ailleurs, se transportoit hors d'Italie près de deux 
millions. 

Mais tant s'en faut que lespassements d'or et d'argent es- 
puisent le royaume de finance : qu'au contraire, il a esté 
cy dessus ia prouué, à suffire, qu'ils la conseruent en iceluy, 
pource que les passements de Milan se font en pays estran- 
ger, qui ne nous enuoie que des feuilles pour des fruicts. 

En après : ce que l'empereur Aurelian abhorroit de son 
siècle, que la soye contre-pesast à l'or, adulent au doigt et 
à l'œil par lesdits passements de Milan : car, pris pour pris, 
ils coustent plus que l'or filé, en ce qu'il faut trois fois au- 
tant desdits passements à parer un habit , que de ceux 
faicts des métaux dessusdits, et qui encore donnent beau- 
coup plus de lustre. 

Que si les manufactures d'iceux si bien accomodez se 
débitent partie dans le royaume , partie hors d'iceluy ; 
c'est tousiours pour entretenir l'ornement de sa gloire: 
pource que les originaires sont bien aises de porter deses- 
tofes, lesquelles parcideuant on alloit rechercher à grands 
frais esprouinces loingtaines : comme on dit que Pythagore 



PIÈCES E^ PROSE. 201 

ne voulut iamais user de viandes estrangeres : ni l'empe- 
reur Antonin le Pieux voir seruir sur sa table d'autres per- 
drix et faisans, que ceux qui auoient esté pris par les offi- 
ciers de sa fauconnerie. 

Et quant aux estrangers : voyans par eux sortir tant de 
beaux artifices de ce royaume de France , ce leur est un 
subiect d'admirer de plus en plus sa grandeur : puisqu'il 
sçait si bien multiplier les richesses de la paix , qui sont 
lesdites manufactures, après les ruines aduenues en iceluy, 
par les guerres passées : et les entrepreneurs desquelles 
manufactures soufTriroicnt unpreiudice extrême, si on leur 
en vouloit empescher le commerce au dehors. 

Attendu qu'encores que quelques législateurs sourcil- 
leux, et meilleurs à l'eschole qu'au régime de Testât poli- 
tique, ayent voulu prohiber le trafic auec les estrangers: 
tant pour euiter audit transport , que pour obuier à une 
contagion de mœurs par leur hantise et fréquentation. 

Si est-ce que les nécessitez humaines auroient faict re- 
cognoistre à l'espreuue, que, puisque toute terre ne porte 
toute sorte de fruicts, n'y a que le commerce seul qui les 
puisse communiquer aux uns et aux autres, selon que chas- 
cun en peut auoir besoin. Et l'Escriture saincte nous ap- 
prend que la grandeur des richesses de Salomon ne vint 
principalement que des vaisseaux, lesquels par années il 
faisoit demarer du port de la mer Rouge, pour aller quérir 
l'or en Ophir, que l'on estime estre le Pérou, nagueres 
descouuert, et appelloient tels mariniers roclielins ou ro-' 
chelois, comme qui diroit porteurs d'espiceries. 

Quant à ce qu'on a voulu obiecter, qu'à toute auenture 
seroit plus expédient de prohiber les uns et les autres pas- 
sements, comme n'estans autrement nécessaires : et qu'on 
peut faire un habit sans iceux, comme peut-estre nos ayeulx 
se sont contentez de ceste simplicité, au siècle heureux au- 
quel ils ont vescu. 
La response est, qu'il a ia esté monstre pleinement cy 
A» 26 



202 RECUEIL CURIEUX. 

dessus que c'est un vœu plustost à espérer, que facile 
d'estre mis à exécution :,puis que selon le dire de saint Je- 
rosme, ce n'est pas tant faict de déposer le luxe, que d'en 
perdre l'enuie. 

Joinct que si on vouloit reietter beaucoup de commoditez, 
qui sont auiourd'huy parmy nous, pour n'estre tant néces- 
saires, et ne seruir que d'un surcroist de lustre et orne- 
ment : faudroit bannir les marbres, iaspes, et porphyres 
des palais des princes : parce qu'un casot, couuert de 
chaume, lespourroit aussi bien garentir des iniures de l'air. 

Mais les espiceries sont-elles prohibées, sous ombre que 
la moitié du monde s'en peut passer? He quoy de tant de 
mestiers et artifices, qui ne touchent qu'aux simples enio- 
liueures ! Car il est vray ce que disoit Synese : Au commen- 
cement et en la première rusticité des hommes, ils ne cher- 
choient qu'à s'accommoder tellement quellement, et puis à 
3a longue, ils y ont voulu appliquer les embellissements. 

De manière qu'en ce desespoir de pouuoir enseuelir le 
luxe tout à faict, non plus soubs un tombeau de pierre de 
liaiz, que de bronze ou de marbre : se trouuera, sous cor- 
rection, plus expédient de praticquer, à l'endroict d'iceluy, 
ce que fit Cassius à deux de ses amis, lesquels il tanssa en 
priué pour quelques fautes par eux faictes, et en public les 
fit sortir absoubs : remettre à chascun le chastiment du 
luxe, selon ses facultez et moiens domestiques, et en public 
luy laisser sa splendeur pour le réduire à quitter ses super- 
fluitez. 

Adiousté, qu'on y peut apporter encores un autre re- 
mède, sçauoir: que comme ledit empereur Aurelian, afin 
d'empescher l'usage trop commun de telles dorures et ar- 
genteries, se proposa en l'esprit, de faire qu'il ne fust point 
• appliqué sur du bois, sur des peaux, ou autres viles es- 
tofes. 

Icy, au contraire : on donnast ordre que les passements 
•d'or et d'argent ne fussent point appliquez sur des habits 



PIÈCES EN PROSE. 203 

de soye, et qui portent leur lustre quand et eux : d'autant 
que c'est faire comme ceux qui gastent la beauté des roses 
par des parfums : ains, sur les draps de laine, sur les lins, 
sur les cuirs, et autres estofes qui se font dans le royaume : 
afin d'accoustumer les peuples d'iceluy à s'entretenir du 
creu de leur pays. « Si nous auons de bons linges chez nous, 
disoit l'empereur Seuere, qu'auons nous que faire des 
pourpres de dehors? » 

Surtout, que comme il n'appartenoit qu'aux princes et 
palladins du passé , de semer leurs cheueux de papillottes 
d'or, voires de porter des barbes d'or, aux grandes solem- 
nitez : ou ne plus ne moins que les empereurs romains 
ne permirent l'usage des lictieres, caresses, robes entretis- 
sûesd'or, des cyclades, et autres ornemens, qu'à certaines 
personnes illustres, et de grade eminent : la mesme dis- 
tinction ait lieu pour la permission de porter lesdicts pas- 
sements tissus d'or et d'argent. 

Cela s'obserue en plusieurs estats et republiques floris- 
santes en ce siècle, et des mieux policées ; aïans les chefs 
d'icelle recogneuque, des deux extremitezdu luxe, celle cy 
estoit la moindre : partant, la deuoit-on tolérer, à l'exemple 
de ce Flaminius de Rome, qui ayma mieux faire la paix auec 
Nabis, roy de Lacedemone, que de lui continuer la guerre, 
laquelle il voioit ne pouuoir faire, sans la ruine de l'une 
des plus illustres republiques de la Grèce. 

S. R. 



lia mode qui court et les sing;iilarltez d'icelle, 

ou l'ut, ré, mi, fa, sol, la, de ce temps. 

(1612) 

C'est grand cas et une merveilleuse cliouse de la folie 
de plusieurs, lesquels préparent à rire à ceux qui en ont 
désir et bonne enuie. Je souppois dernièrement avec le 



20/1 RECUEIL CURIEUX, 

bon père Aristophane, et philosophe aussi, qui venoit tout 
estonné de faire la ronde autour de i'esquadre des fols, et 
me dit et iura sur son petit coutelas, qu'il n'estoit plus si 
fol qu'il souloit estre, au temps du philosophe Menippus 
qui portoit tousiours le pacquet de sa folie sur luy, quand 
il alloit aux champs ou qu'il sejournoit à la ville: mais 
qu'il auoit quitté la description de ses nues mal asseurées, 
parce qu'elles sont en la région des oiseaux, pays fort dan- 
gereux pour les goutteux et pour ceux qui apprennent 
Testât du faulcon, qui est de voler : c'est un pays mal 
fortuné pour ceux-là, mais heureux pour ceux qui appren- 
nent à courir la lance, car ils y font bien leur cas, personne 
ne les presse là. Je voudrois estre en un tel pays (pourveu 
que ie peusse descendre sans me blesser) , ô le grand plai- 
sir ! Il me semble que j'y suis desia. Je verrois, et vous 
aussi, tant de fols, mes amis, tant de fols, que l'air infé- 
rieur en seroit obscurcy. N'usons de long langage, le 
marché se passe, arrivons au point, et disons , auec le 
meilleur aduis, qu'Aristophane n'estoit gueres sage en son 
temps, non plus que nous , d'auoir entrepris un long dis- 
cours, qui ne traite que des nues : et à quel propos ? N'en 
voit-on pas assez icy en automne et tout le long de l'hyuer? 
Homère a esté aussi fol, ou peu s'en faut, que luy (quoique 
prince des poètes grecs), qui s'est amusé à descrire une 
imaginaire et fantastique bataille, survenue en une cruelle 
et dangereuse meslée de rats et de grenouilles , tant par 
eau que par terre : leurs saillies, ruses et finesses de guerre; 
bref, la valeur qui reluisoit sur leurs armes. Mais auiour- 
d'huy ils auroient (au lieu de rats, de grenouilles et de 
nues) de très hautes matières pour exercer leur style. Je 
les voudrois cognoistre, et les prierois d'employer quelques 
heures de leur temps à de plus belles recherches, et on leur 
feroit quelque honneste présent. Il est vray qu'ils se riroient 
à gueule bée (et ne croy point qu'on les peust appaiser) 
voyant les Orgueilleux d'auiourd'huy, qui, d'un pas musta- 



PIÈCES EN PROSE. 205 

phique, ansati homines (comme les nomime un poëte) , 
c'est-à-dire cheminant superbement les mains sur les 
costez, comme pots à anses, desdaignent moustachique- 
ment tout ce qu'ils rencontrent : leurs foudroyantes es- 
pées peuplant presque tous les cimetières de corps, les- 
quels, après auoir été tuez de telles gens, ne laissent de 
se bien porter peu après : et, qui pis est, de leur regard lou- 
chant soubs un bran-branlant pennache, ils font frémir 
Jupin, qui est sur le point de leur céder son foudre et son 
aigle, pour auoir paix auec eux ; nonobstant qu'ils ne fas- 
sent peur qu'aux limaçons, mouches et grenouilles! Il est 
vray que si le plaisant Lucian estoit en vie , il s'en ri- 
roit et par pitié leur donneroit de ses roses, pour d'asnes 
les faire deuenir hommes, afin que, estant deschargez du 
fardeau de folie (qui est très beau et riche, à qui le peut 
entretenir), ils peussent passer la barque de Charon, et 
aller hors de nostre sphsere iouir aux Champs Elysiens. Mais, 
à propos de clioûse, c'est grand choûse de voir auiour- 
dhuy tant de choûse mal en ordre. Les chappeliers se plai- 
gnent que tant de clioûses nouuelles leur font perdre l'es- 
crime et la fabrique des chapeaux : l'un les veut pointus 
en piramides, à la façon de pain de sucre, qui dansent, en 
cheminant, sur la perruque acheptée au Palais, garnie de 
sa moustache, derrière l'oreille ; autres les veulent plats, à 
la cordelière, retroussez en mauuais garçon (pour signe 
seulement) , auec un pennache cousu tout autour, de peur 
quele vent ne l'emporte ; autres en veulent en faconde 
turban, ronds et peu de bords. Voilà donc le chapeau, la 
perruque moustachée, qui pend sur la fraize veaudulisée à 
six estages, qui touche le pourpoint de Gygés inconstant, 
visible auiourdhuy, demain sans forme ni couleur. Cette 
choûse aussi a apporté, du pays des Boutonnières, la façon 
des boutons sans usage, sur les manches, sur les chausses, 
deuant, derrière, de costé et d'autre, et n'y a moyen de 
paroisti'e autrement : et qui n'en auroit, se pourroit hardi- 



206 RECUEIL CURIEUX. 

ment dire descheu du poincfc d'honneur et n'oseroit se 
trouver à la feste de Vaugirard , quoy qu'il allesgast la 
chôme. Après ce que dessus, clioûse a inventé l'usage des 
iarretières, chasse-mousches larges, à grands franges, 
pour défendre à la crotte de toucher au bas, et couvrir une 
partie de quelque petit loup caché soubs la sale superficie 
du bas : tellement qu'à ce conte se trouue vray : 

Quod tegitur maius creditur esse malum. 
Le mal caché est toujours dangereux. 

Maisvoicy un autre tintamarre. Tous se plaignent que les 
laictues pommées et roses sont fort renchéries depuis peu 
de temps ; les iardiniers n'en sont pas marris, ils en rient 
tant qu'ils peuvent, car elles n'estoient en usage, il y a en- 
uiron deux ou trois mois, qu'en salade. Maintenant, clioûse 
les fait seruir aux souliers, voire des laquais, palfreniers 
et gens de néant. Je croy que c'est pour tenir le soulier 
ferme, selon l'ordonnance : 

Ne vagus in luxa pes tibi pelle natet. 

Afin que le pied ne bransle dans le soulier. 

Geste méchante chouse fait porter auiourd'huy (ie ne me 
scaurois tenir de rire) aux plus chétifs, voire iusques aux 
apparieurs et vendeurs de chair humaine (qui n'ont que 
disner, s'ils ne travaillent de la courte espée), l'escharpe 
sur l'espaule, à grandes franges, pendante en bas, sortant 
hors du manteau, qui sert pour porter un petit coutelas de 
paix, à la façon des Arabes et Leuantins, et ledit manteau 
plié soubs le bras, pour faire voir au dessous les chausses 
découpées. Chouse a fait encore cecy de bon, c'est qu'elle 
a ramené l'antique origine des François descendus de la 
belliqueuse nation d'Allemagne : Car les hommes s'ac- 
coustument à porter chausses bouffantes de taffetas ou ve- 
lours, sortant par fentes dehors; et les femmes aussi, sur 



PIÈCES EN PROSE. 207 

la manche : hormis qu'elles gastent tout auec leurs faulses 
perruques, saul poudrées de poudre de cypre pour cor- 
rompre une plus mauuaisc odeur. Je sçay bien qu'elles 
diront: « NostreDame ! m' amie, ma commère, qu'est-ce cy? 
dequoysemesle-on? qu'a-on affaire de nos menues folies? » 
Patience, mes bonnes amies, attendez le reste , sans vous 
fascher. 

Chouse a encore inventé de représenter le teton bon- 
dissant et relevé par engins au dehors, à la veuë de qui 
voudra, pour donner passetemps aux altérez : et, suiuant 
cela, on dit : 

Jeanne qui fait, de son ielon 'parure 
Fait voir à tous que Jeanne veut posture. 

Le col garny d'affiquets, de colets à quatre ou cinq es- 
tages, d'un pied et demy, pour monter un Donjon de folie, 
voire telles qui n'ont un seul denier de rente : danger mesme 
que les porteuses de laict n'en prennent enuie, comme elles 
ont faict autrefois sur le vin muscat : ie n'en die mot, puis- 
qu'on en aura tousiours des nouuelles à la Pierre-au-laict. 

Mais voicy le principal que i'ai pensé oublier, d gran 
cosa, Signor bel mio ! Auant que venir aux bottes, il faut 
estre muny du langage mignon et le conduire selon les 
règles fantastiques de Chouse : Je veuès, ie dises, i' estes, 
Angles, Francès, et autres telles bagatelles qui bannissent 
l'ancien Gaulois, honneur de nostre France, pour y établir 
une nouvelle barbarie : et qui n'a ceste pièce en sa valise, 
qu'il se garde bien, pour son honneur, de porter des bottes, 
car elles sont auiourd'huy cause d'un grand bruit : Les 
maistres cordonniers sont sur le point de se battre (quoy- 
qu'il soit deffendu) auec les sauetiers de la rue de la Sa- 
ueterie et de la Potterie, vers les Halles : car il n'y a qu'eux 
qui vendent des bottes frippées, et des vieux espérons de 
la dernière guerre de Parpignan. Encore une autre grande 
question s'esmeut entre les maquignons, vendeurs de che- 



208 RECUEIL CURIEUX. 

uaux, auec les susdits savetiers : car ils veulent sçauoir, 
siîie iure, sine iniiiria, d'estoc et de taille, en un besoin, 
pourquoy ils vendent tant de bottes et eux ne vendent point 
de cheuaux ; disant qu'il y a de la tromperie, veu qu'il n'y 
peut auoir tant de bottes sans cheuaux. La chose ayant esté 
débattue in utramque partem^ pro et contra, les saue- 
tiers ont sauatiquement représenté que l'incommodité des 
boues estoitvrayement cause d'une telle confusion de bottes, 
mais qu'ils n'en estoient cause, et qu'un homme a plustost 
trouué 20 sols ou demy escu pour une paire de bottes, 
que 20 escus pour un cheual : ioinct que les bottes sont 
fort propres pour espargner des souliers, des bas de chaus- 
ses, se garantir de crotte, espargner le foin et l'auoine 
qu'il faudroit pour un cheual; et qui est plus considérable, 
c'est que par ce moyen un homme botté et esperonné est 
estimé homme d'honneur et presque gentilhomme, quoy 
qu'il n'ait point de cheual : c'est tout un, n'importe; l' es- 
table en est plus nette. Laquelle considération estant pro- 
fondement pesée, au hault d'une cheminée, un ramon- 
neur Lombard, entendant les merueilles des bottes et 
voyant que i'en voulois achepter pour les commoditez sus- 
dites et autres, non encore spécifiées, iura sur son large 
coutelas, par la barbe de Mars et le trident de Neptune, 
qu'il se viendroit icy naturaliser et en achepter deux 
paires pour se rendre estafier chez quelque honneste 
homme à bottes et taschcr, par ce moyen, de parestre (c'est 
le mot qui court) et faire ses affaires s'il pouuoit : parce, 
disoit-il, que les bottes font respecter un homme et le ren- 
dent presque cheualier, n'estoit le défault du cheual : vray 
est qu'en Italie, Espagne et Allemagne, il y en a, et que, 
estant bien botté, on en peut aller quérir, si on veult : mais, 
attendant les foings nouueaux, on s'en passe. Y aura-il donc 
maintenant aucun si hardy, qui ose mesdire des bottes, 
puisqu'elles serucnt en tout temps pour aller à pied sans 
cheual ? Y a il rien de plus plaisant à voir, qu'un homme 



i*IECÈS e\ l^ROSE; 'JO^ 

botté sans chenal? Est-ce pas un traict cfespargne que 
cela, prouenant d'un bon esprit? On accuse Platon de folie, 
pour estre descendu de cheual, aussitost qu'il y fut monté : 
J'ay ouy débattre l'affaire, et dit-on, que ce fut parce qu'il 
n'auoit point de bottes : et par conséquent, nécessaire ou 
non, ie dis qu'un homme ne doit aller à cheual sans bottes : 
et trouuons auiourd'huy véritable ce que dit autrefois 
l'ancien Grimache en ses diuinations, à sçauoir qu'au 
temps de M. Guillaume on verroit des merueilles, des che- 
naux en pourpoint et des hommes bottés sans mule. Mais, 
pour éviter à toutes disputes, a esté conclud entre les autres 
estats, qui y prétendent interests, et les susdits sauetiers 
(assemblez, pour ce faict, au Gros Escritoire), que lesdits 
sauetiers n'achepteront n'y vendront aucunes bottes, tant 
crottées qu'autrement, si le cheual ne les cautionne : or, 
est-il qu'il n'y a point de cheual à l'estable, ergo gluc, les 
bottes sans cheual sont fessées sous cette modification : 

Vado 'pedes quando copia desil equi, 

c'est-à-dire : 

Je vais à pied par faute de cheual. 

Quittez donc ces bottes, mes bons amis; laissez-les aux 
gentilshommes qui ont des chenaux ; cela ne vous fait 
qu'empescheret eschauffer les iambes, veu que n'auez ac- 
coustuméd'en porter : autrement, on se mocquerade vous : 
et le pis sera qu'il les faudra reuendre à la Sauaterie, à 
moitié prix : et aussi, que vos hostesses ne respondront 
iamais pour ces bottes. Je m'en vay boire à leurs bonnes 
grâces. Bazo la man, my ricomando. 



Â. 



âiO ÎIECUEIL CURIEUX. 

K^&lE'aii «les Mêêrerses iep&sis «le Loys Ciuyoïi, sieur 

de Ea I^'auelse. 

(1613) 

Invention des chaperons que les femmes portent, et à 
quelle fin, et de la re formation qu'on en doit faire, 

11 a esté, de tout temps, estimé et iugé très-beau, et 
tres-honneste aux femmes, d'auoirdes cheueux longs et de 
belle couleur, et cela est assez vérifié, à ce qu'en escrit 
Apulée, ancien autheur payen , Africain, en son liure de 
VAsne doré, disant, qu'une femme ou fille, encor qu'elle 
soit couuerte toute de ioyaux, d'or, d'argent, de pierreries, 
et d'habillements riches et sompteux, si les cheueux ne 
sont beaux et bien adiancez, elle ne peut estre agréable. 
Or, volontiers les cheueux se maintiennent beaux aux ieunes 
filles et femmes, principalement à celles qui n'ont esté 
mariées, et à celles-ci estoit permis, et encor est tenu pour 
bien séant de monstrer leurs cheueux. En France, ainsi 
qu'escrit l'historien Anglois, il y a enuiron quatre à cinq 
cens ans qu'elles portoyent leurs poils entrelassez et pen- 
dans en derrière. Comme font les filles Alemandes auiour- 
d'huy, et ne portent autre chose sur la teste, qu'une toque 
de drap, ou si elle est gentil-femme, une toque de veloux, 
et une plume ou une aigrette dessus. Mais les Françoises 
auiourd'huy (lesquelles aiment se tenir propres et en bon 
ordre), ayans laissé leurs vieilles coustuines, les troussent 
et amènent sur le deuant, dressans par iceux une pyra- 
mide. 

Or, pour venir à mon propos délibéré de traitter de la 
source des chaperons : il est à sçauoir que comme les filles 
estoyent mariées, etauoyent des enfants, il leur estoit in- 



PIÈCES EN l'IlOSË. 211 

décent, et tenu pour impudique à monstrer plus leurs chc- 
ueux tressez de quelque beau artifice, et laisser pendre 
par derrière. Mais troussoyent leurs cheueux autour de 
leur teste, et la couuroyent d'un bonnet, haut d'un bon 
pied, pointu comme un. pain de sucre : et y auoit des bas- 
tons dedans, pour luy faire garder sa forme, qui estoit 
coustumierement de couleur violette, ou rouge, de matière 
de drap pour les vulgaires, et de taffetas, de satin, ou de 
veloux pour les nobles et illustres, et contenoyent tous 
leurs cheueux soubs ce chapeau pointu, et y auoit une 
bride qui passoit soubs le col pour le faire tenir. Car le 
vent l'eust fait voler à tout coup. Mais il auenoit souuent 
que passans à cheual sous des arbres, ou lors qu'elles vou- 
loyent entrer dans des logis, où les portes estoyent basses, 
que leurs chaperons tomboyent, les brides rompues, tel- 
lement que cela leur rapportoit de grandes incommoditez. 
Aussi, quand les maris les battoyent ou auoyent bruit en- 
tr'elles, la première chose qu'elles faisoyent, estoit de 
faire tomber ce bonnet à pain de sucre. 

Fabasius, Champenois, qui a escrit un liure de la super- 
fluité des habillemens des femmes, qui viuoit l'an quatre 
cens cinquante, dit qu'une femme vefue de Sens en Bour- 
gongne, ayant un grand procès à Paris , et qu'allant sol- 
liciter ardemment ses procureurs et aduocats , à l'entrée 
de plusieurs portes, son chaperon pointu luy tomboit sou- 
uent ; que deslors elle fit un bonnet qui couuroit toute sa 
teste, auquel y auoit derrière un sac qui pendoit, où elle 
enfermoit ses cheueux pendants : et ce sac est représenté 
auiourd'huy par la queue du chaperon, qui tombe entre 
les deux espaules, qui sont de draps, de toiles, comme en 
Picardie, bonne partie de Lymosin, et de velours, pour 
les plus illustres, et pour faire que ceste queue ne tirast en 
derrière leur couuerture de teste, elles y mettoyent une 
bride qui passoit soubs le menton. Et ceste façon de cou- 
uerture de teste à femme, fut appelle chaperon, à l'imita- 



212 KECClilL CLUIIEUX. 

tion de ceux que portoyent les hommes de iustice, princes, 
cheualiers, et autres grands seigneurs, lors qu'ils se vou- 
loyent faire paroistre, qui estoit comme un capuchon de 
moyne, fourré d'hermine, ou d'autre belle fourrure, et y 
auoit par le derrière une grande andoûille de drap, longue 
de demi aulne, de couleur rouge. Encore les presidens, 
conseillers, recteurs d'uniuersitez, et autres officiers en 
portent, qui est signe de magistrat. 

Du depuis, les femmes ont trouué fascheux de mettre 
tous les matins leurs cheueux tressez dans ceste poche, et 
l'ester tous les soirs, ont retortillé leurs cheueux et tournez 
autour de la teste : et, pour indice de sexe féminin, ont 
laissé ceste queue, dans laquelle n'y a aucun vuide ou es- 
pace. Mais accommodé gentiment auec plis et replis, à 
fin qu'il ne soit tant large, les femmes s'en sont rendues 
plus iolies et agréables, ayant laissé l'usage de bride soubs 
le col. Or, ie me suis trouué en la compagnie de plusieurs 
illustres femmes et de bon esprit, lesquelles disoyent que 
ceste queue de chaperon estoit inutile auiourd'huy, qui ne 
sert que de marque du sexe féminin. Et que les femmes 
par leur long vestement font paroistre assez leur sexe, et 
par les cheueux qu'elles portent sur le deuant, et qu'elles 
sont imberbes, et que ceste queue n'est que superfluité, 
argent mal employé. Et qu'elles ne la peuuent plus laisser 
pendre entre les espaules , à cause des rabats qui sont 
amples, garnis de fil de fer pour les tenir impayables, 
mais qu'il faut que cette queue soit tenue tousiours re- 
troussée dessus la teste, et qu'il la faudra retrencher 
d'oresnauant, et qu'elles se contenteront, par ci-apres, de 
coiiïes, couure-chefs, de toiles, de taffetas, de satin, ve- 
lours, ou de quelque autre estolTe honncste , sans plus de 
queue, et de vray cela leur espargnera beaucoup. 

Les dames Romaines ne portoyent rien à la teste, sinon 
le retortillement de leurs cheueux, comme il se void par 
les médailles que nous en voyons à foison aujourd'huy. 



PJÈCES EN PKOSE. 213 

Mais quand elles venoyent sur l'aage, elles portoyent du 
drap noir sur leur teste à la façon que font en cor aucunes 
dames de religion. Et les dames de Grèce, estimées belles 
et plus auenantes qu'aucunes d'autre nation , portoyent 
aussi leurs cheueux entournez de rubens, et par dessus un 
linge, taffetas, ou autre chose de pareille estoffe, attaché 
seulement auec une seule espingle sur la teste , et conti- 
nuent encor cela auiourd'huy. 

Les longs cheueux ont esté bien séants par tous les pays 
du monde ; voire celles des Indes qu'on appelle Améri- 
caines, cultiuent leurs cheueux fort curieusement, à fin de 
les tenir tousiours longs, une partie desquels elles laissent 
voler sur le dos, et de l'autre partie se couurent leurs 
parties honteuses, quand elles ont porté des enfants. 
Mais, auant qu'elles en ayent eu, elles ne les couurent nul- 
lement, et vont toutes nues, en toutes saisons, comme aussi 
font les hommes. 

Or, après auoir assez escrit des chaperons et cheueux, il 
ne sera pas mal à propos de dire un mot des poudres 
que les femmes et filles mettent auiourd'huy sur leurs che- 
ueux. 

Geste façon de mettre des poudres parmi les cheueux, 
est récente, et on n'a iamais sçeu que les anciennes en 
ayent usé. Voici son origine. Goustumierement les femmes 
sédentaires sont suiettes aux douleurs de teste, prouenant 
la plus part de causes froides. Les médecins leur ordon- 
noyent, pour les remèdes locaux , des coiffes de taffetas 
clair, de couleur d'escarlate, farcies de poudres de violettes 
(qu'on dit) ou d'autres de senteur propre au mal. Mais, 
par succession de temps, l'on cognut lesdites coiffes s'en- 
graisser des sueurs de la teste, et, estant telles, rendoyent 
une puante senteur, et refroidissoyent le cerueau : ce qu'a- 
perceuant les fi'les et femmes, n'en voulurent plus user. 
Mais les médecins persistans à ordonner des poudres es- 
chauffantesle cerueau, s aduiserent d'en saupoudrer tous les 



214 RECUEIL CURIEUX. 

matins les cheiieux, et les laisser là iusques au lendemain ; 
quand on se peignoit, on lesfaisoit tomber, puis on en re- 
mettoit d'autres. Or, que cela leur seruist à la douleur de 
teste, elles disent que si cela n'est d'effect, que l'opinion 
leur semble diminuer la douleur. 

Et comme aucuns ieunes hommes tomboient facilement 
en amour des ieunes filles et femmes, les baisoient au 
front , aux ioûes , à la bouche, et sentoyent sortir une 
souefue odeur de leurs cheueux, le disoyent, et rappor- 
toyent en d'autres compagnies, où il y auoit des femmes et 
filles, et ceste chose les rendoit plus aimables et recer- 
chables. Gela ouy, firent recercher celles qui en auoyent 
usé, pour en auoir une coppie, ce qu'aucunes obtindrent, 
et enseignèrent l'usage aux autres, qui le diuulguerent. Au- 
tant et plus en usent souuent celles qui n'ont douleurs de 
teste, comme celles qui en ont, et le tout pour la bonne 
senteur. 

Or, ce n'est pas tout. Car les filles et femmes s'aper- 
ceurent qu'il falloit trouuer inuention de rendre les che- 
ueux de telle couleur qu'on desireroit, outre la bonne 
odeur que les poudres rendoyent. Parquoy, celles qui vou- 
loyent auoir leurs cheueux de couleur argentée, se ser- 
uirent de poudre d'iris seule , qui sèche les cerneaux 
humides, est de bon odeur , et rend les cheueux de cou- 
leur argentine. Et pour les autres couleurs, l'on y mesloit 
des drogues qui rendoyent tel lustre qu'il plaisoit à la da- 
moiselle. Auiourd'huy on n'en use pas bien. Il y en a qui 
n'ont moyen d'auoir des poudres aromatiques, au lieu 
d'icelles saupoudrent les cheueux de poudre de bois pourri, 
qu'on trouue parmy les vieux bastimens, aux poutres et 
pièces de bois, sur lesquels il n'a point pieu. A l'imitation 
des damoiselles, des filles de village de la Marche se vou- 
lurent trouuer à une feste de parroisse, il n'y a pas long 
temps, et à ces festcs l'on y danse solemnellement, chose 
que les filles aiment naturellement. Et une douzaine d'un 



l'iÈCES EN TROSE. 215 

village, à rimitation des damoiselles, pour estre trouuées 
plus belles, s'auiserent de mettre sur leurs cheueux de la 
poudre blanche , mais elles ne sçauoyent le moyen , et 
n'auoyent la matière : neantmoins aucunes asseurerent, 
que sans doute les filles et femmes de villes n'usoyent que 
de farine de pur froment, parquoy les autres en mirent sur 
leurs cheueux. Et auint qu'en allant au lieu où se faisoit 
la solemnité de la feste , il pleut un peu, qui leur mouilla 
leur farine et se réduisit en paste : chose qui les rendit ri- 
dicules. L'on void que ce qui auoit esté ordonné pour la 
santé, l'on l'a conuerti en fard. Comme les emplastres de 
mastic qu'on faisoit sur du velours, ou taffetas qu'on ap- 
pliquoit sur les veines temporelles, contre la douleur des 
dents, pour le iourd'huy les femmes et filles, qui veulent 
estre veûes blanches, sans aucune nécessité, en portent sur 
de velours noir, à fin que (par comparaison) elles semblent 
plus blanches. 

Il me semble que, pour délecter dauantage le lecteur 
qui ne seroit versé aux choses naturelles , seroit bon luy 
dire d'où et comme s'engendrent les cheueux. Ils pro- 
uiennent de l'excrément crasse, terrestre, et espois, dé- 
laissé de la tierce concoction, qui se fait en chacune partie, 
tant intérieure qu'extérieure, duquef nous voyons les che- 
mises, draps et linges estre teints, et rendus sales, lequel 
excrément est esleué en haut par ceste vapeur, et poussé 
hors par la vertu expultrice aux parties supérieures, ex- 
ternes et extremitez d'icelles, et la teste, pour estre plus 
humide qu'autre partie, en produit de plus longs, et 
quantité. 

Aucuns curieux pourroyent demander, d'où procède 
qu'aucunes personnes ont les cheueux déliez, et les autres 
plus gros ? Il faut respondre : Gela prouenir des pores du 
cuir, lesquels à aucuns sont petits, et aux autres plus grands 
et amples, et les cheueux et poils, qui passent par iceux 
sont plus gros et forts, tels que nous voyons aux sangliers, 



216 RECUEIL CUttlEUX. 

cerfs, et autres animaux, et telles personnes qui les ont 
tels, volontiers sont robustes, forts, et de longue vie. Et 
les cheueux déliez et mois passent par des petits pores. 

Une autre question se peut faire : D'où procèdent tant de 
varietez de couleurs aux cheueux et poils? La cause de 
leur couleur, selon Aristote , sont les choses extérieures, 
principalement de l'air, ainsi que nous voyons aux Ethio- 
piens et Mores, qui, de quelque aage qu'ils soyent, onttous- 
iours les poils noirs, non pas pour cause de leur chaleur 
intérieure, mais de l'ardeur du soleil qui les brusle. Et aux 
Heures viuans en temps d'hyuer parmy les montagnes cou- 
uertes de neiges, deuiennent blancs, et les loups aussi, et 
le printemps venant, et les neiges fondues, redeuiennent 
roussastres comme deuant. 

Galen rend une autre raison, qui dit brauement, que 
c'est ou l'humeur qui domine au corps, ou la vapeur. Car 
si la vapeur et excrément sont fuligineux, qui est la ma- 
tière du poil, et l'excrément de l'humeur : de telle couleur 
que sera l'humeur, de telle sera la vapeur fuligineuse. Par 
ainsi le poil blanc vient de la vapeur qui s'exhale de l'hu- 
meur pituiteux. Le roussastre, de l'humeur bilieux : le noir, 
de l'humeur mélancolique, ou de bile aduste : le blond, de 
l'humeur pituiteux et bilieux meslez ensemble. Et combien 
qu'il y ait un humeur rouge au corps, qui est le sang, et 
un verdastre, qui est porracée : toutesfois poils aucuns ne 
sont veus verdastres, ny rougeastres au corps de l'homme, 
et ce, non point par deffaut d'humeur, mais par une cer- 
taine prouidence de nature, laquelle n'admet telles cou- 
leurs aux poils humains, comme elle fait aux autres bestes, 
qui ont les plumes vertes, ou rouges, ou iaunes, ou de 
telles autres couleurs. Et ne faut croire ce qu'Albert a 
escrit, que si les cheueux d'une femme menstrueuse sont 
mis soubs un fumier, que dans peu de temps se tourneront 
en serpens. 

Suétone, Dion , Spartian, Lampridius, Herodian, Eu- 



PIÈCES KN PROSE. 217 

trope, et quelques autres historiens Romains , ont escrit 
que Domitius Nero, sixiesme empereur de Rome, et An- 
nius Varius, autrement appelle Ileliogabale, ont eu toutes 
les enuies d'estrc femmes , et mettoyent beaucoup d'ar- 
tifices à se faire venir les cheueux semblables à ceux des 
femmes, ce qu'ils ne peurent onques. Or, ie me passe lé- 
gèrement de parler de leur détestable vie plus auant. le 
diray, en peu de paroles, que les histoires grecques disent 
que Lycurgue, roy des Lacedemoniens, vouloit que les 
hommes portassent des beaux cheueux bien peignez , 
disant que les belles perruques et beaux cheueux ren- 
doyent les personnes plus gratieuses et belles : et les hommes 
laids, ayans les cheueux longs, estoyent rendus plus re- 
doutables à leurs ennemis. Par ainsi qu'à l'un et à l'autre 
ils estoyent bien séants , tant pour la ciuilité, que pour le 
fait de la guerre. 



Extrait dcsi Aventures fiw baro»» €le Fœneate, 
par Théodore .^grippa d\%nl»ig:në. 

(1617) 

Moîjens de parestre : deffense des bottes et des roses, 
pennaches et perruques, 

Enay. Voilà bien des affaires, mais puis que vous me les 
contez aussi privément, vous ne trouverez pas mauvais que 
je vous demande pourquoi vous vous donnez tant de peines? 

FcENESTE. Pour parcstrc. 

Enay. Comment paroist-on aujourd'hui à la cour? 

FoEiNESTE. Premièrement, faut estre vien bestu à la mode 
de trois ou quatre Messurs qui ont l'autourité: il faut un 
A. 28 



218 RECUEILS (JURlEtJX. 

perpunt de quatre ou cinq tafetas l'un sur l'autre, des chaus- 
ses comme celles que bous boyez, dans lesquelles tant frise 
qu'escarlatte, je bous puis assurer de huict haulnes d'estoffe 
pour le mens. 

Enay. Est-il possible que ce gros lodier, qui vous monte 
autour des reins, ne vous fasse point sentir de gravelle ? 

FoENESTE. Qu'appellez-vous loudier ? bous autres, abez 
d'estranges moûts pour francimantiser aux bilayes ! Or, 
grabelle ou non grabelle, si faut-il pourter, en etay, cette 
emvourure, puch après il bous faut des souliers à cricq ou 
à pont levedis, si bous boulez, escoulez jusques à la se- 
melle. 

Enay. Et en hyver? 

FoENESTE. Sachez que dux ans abant la mort du fu Roy, 
il lui eschappa de louer S. Michel de ses diligences et d'estre 
tous jours votté : deslors les courtisans prindrent la feçon 
de unevottes, la chair en dehors, le talon fort haussé, abec 
certes pantoufles fort haussées, encores le surpied de l'es- 
peron fort large, et les soulettes qui enbeloppent le dessous 
de la pantoufle. Ces vottes, ainsi tirées tout du long, bous 
espargnent toutes sortes de vas de soye ; si bous allez à 
pied par la bille, on conjetture que le chebal n'est pas loin 
de bous : mais il faut que l'esperon soit douré. Bous boyez 
tous ces honestes gens d'entre les Huguenots qui bont à 
pied et en cet équipage à Charenton. Je sai un de mes ca- 
merades et un parent mien qui ont fait le boyage du pays, 
en cet estât, et quant ils trouboient quelques seignurs, ils 
se jouoient d'une gaule, faisoient semvlant de se pourmener 
au long de leurs héritages : cela est espargnant. Toutefois 
Ponpignan inbenta des descoupures sur le pied de la votte, 
pour faire parestre un vas de soie incarnadin, et ceux qui 
n'ont de vas de soie, prenent de la découpure abec le ru- 
ven de couleur. Ces vottes bous font chebaucher long, et 
puislesladrincs, de l'inbention de Lamvert, et puis les grands 
capuchons qui prennent de dessus le chapeau à la Portugaise 



PIÈCES EN PROSE. 219 

jusqu'au dessous des assailles, tout cela fait parestre le ca- 
balier, sivien qu'un grosrde cabalerie, ensi équipé, monte- 
roit un tiers dabantaye. Or, ces vottesetces espérons ne se 
quittent ni en carrosse, ni en vateau : et quand un galand 
homme n'est poent voUé, faut aboir recours à la vonne for- 
tune pour aller en carrosse, principalement en hyver, de 
peur d'enfanyer ses roses. 

Enay. Vous avez des roses en hyver ? 

FoENESTE. Oy vien, nos autres, oy , sur les deux pieds traî- 
nantes à terre, aux deux jarrets pendentes à mi jamves, au 
vusc du perpunt, une au pendant de l'espeio, une sur l'es- 
tomach, au droit des vrasars et aux coudes. 

Enay. Et quels fruits de tant de fleurs ? 

FoENESïE. C'est pour parestre. 11 y a après la diversité 
de rotondes, à douvle rang de dantele, ou vien fraises à 
confusion. 

Enay. N'avez-vous point de dispute avec les dames? 

FoENESTE. Boila de bostres prepaux à bous autres que 
benez quauque biages en cour, abec le cul plat et le coulet 
ravatu comme les surs de la Noue et d'Auvigni! Ce n'est 
pas pour y parestre, et je m'estonne comment l'husier ou- 
bre pour telles gens la porte du cavinet. Et puch il y a tant 
de velles feçons de pennaches. 

Enay. Accordez-vous bien ces pennaches avec les per- 
ruques ? 

Fœneste. Oyda. Si bous eussiez bu Monsur l'autre your 
quand il fit son entrée debant la Rouchelle, bous ne deman- 
deriez pas cela, ou vien si bous abiez bu monsur de SuHi 
commander à un bailetà l'Arcenal, abec la calotte, qui est 
vien pis que la perruque, un vrassard de pierrerieà lamen 
gauche, et un gros vaton à la men drette, bous diriez vien 
que c'est pour parestre? 

Enay. Et bien voilà pour les habillemens. Étans ainsi 
vestus à la trotte qui mode, que faites-vous après pour pa- 
roître ? 



220 RECUEIL CURIEUX. 

Fœneste. Estans ainsi couberts abcc trois laquais de 
vroderies, plutost louez, un videt, plutost emprunté, bous 
boila dans la cour du i.oubre. 

Enay. Tout à cheval? 

FoENESTE. Non pas, non : on descend entre les gardes, en- 
tendez : bous commencez à rire au premier que bous rencon- 
trez : bous saluez l'un, bous dittes lemot à l'autre : «Fraire, 
que tu es vravc , espanouy comme une rose ! Tu es vien 
traitté de ta maistresse? Cette cruelle, cette revelle, 
rent-elle point les armes à ce veau front, à ceste 
moustache vien troussée, et puis ceste velle grève ? C'est 
pour en mourir. » Il faut dire cela, en démenant les vras, 
vranlant la teste, changeant de pied, peignant d'une men 
la moustache, et-d'aucunefois les chebus. Abez-bous gagné 
l'antichamvre, bous accoustez quelque galant homme et 
discourez de la bertu. 

Enay. Vraiment, monsieur, vous me ravissez, et croy qu'il 
n'y a gueres de courtisans qui en sçachent tant. Mais en- 
cores les vertus, desquelles vous discourez, sont-elles mo- 
rales ou intellectuelles? 

FoENESTE. J'ay vien ouy dire ces moûts là. Bous boulez 
saboir de quoi sont nos discours? ils sont des duels, où il 
se faut vien garder de admirer la balur d'aucun, mais 
dire fredement : «lia, ou il aboit quelque peudecouraye:» 
et puis des vonnes fortunes enbers les dames, et boila le 
compagnon qui n'en est pas despourbu. 

Enay. Et faudroit qu'elles fussent aveugles. 

FoENESTE. Et puis, uous causous de l'abancement en 
cour, de ceux qui ont ovtenu pensions : Quand il y aura 
moyen de boir lelloy?Comvien de pistoles a perdu Crequi 
et Saint Luc? Ou, si bous ne boulez point discourir de 
chauses si hautes, bous philosophez sur les vas de chausses 
de la cour, sur un vlu turquoise, un orenzé, fueille morte, 
isavelle, zizoulin , coulur du Roy, minime , tristamie , vau- 
tre de viche, ou de Nonains, si bous boulez; amarante, 



PIÈCES EN PROSE. 221 

nacarade, pensée, fleur de seigle, grisdelin, gris d'esté, 
orangé pastel , Espagnol malade , céladon , Astrée , face 
grattée , couleur de rat , fleur de pesché , fleur mourante , 
verd naissant , verd gay, verd brun , verd de mer, verd de 
pré, verd de gris , merde d'oye, jaune paisle, jaune doré, 
couleur de Judas, de verollé, d'aurore , de serain, escar- 
latte, rouge, sang de bœuf, couleur d'eau, couleur d'Or- 
mus , argentin , cinge mourant , couleur d'ardoise , gris 
de ramier, gris perlé, blead mourant, bleud de la febve, 
gris argenté, merde d'enfant, couleur de sel à dos, de 
vefve réjouie, de temps perdu, fiammette, de soulphre, 
de la faveur, couleur de pain bis, couleur de constipé, 
couleur de faute de pisser, jus de nature, singe envenimé, 
ris de guenon , trépassé revenu , Espagnol mourant , cou- 
leur de Baise-moi ma mignonne , couleur de péché mortel , 
couleur de crystaline, couleur de beuf enfumé, de jam- 
bons communs , de soulcys , de désirs amoureux , de ra- 
cleurs de cheminée. J'ai ouy dire à Guedron , que toutes 
ces couleurs s'appellent la Science de Cromaticque, et que 
doresenavant on s'avilleroit de couleurs de Physicque, 
comme de jambes pourries, de nez chancreux, bouches 
puantes, yeux chacieux, testes galeuses, perruques de 
pendus, et le tout à la mode, sans y comprendre les cou- 
leurs de Rhetoricque , et m'a dit qu'il se falloit garder de 
la couleur d'amitié. 

Enay. Et par ces discours à quoi parvenez-vous ? 

Fœneste. Quelquefois nous entrons dans le grand ca- 
vinet, dans la foule de quelque Grand , nous sourtons sous 
celui de Beringand, descendons par le petit degrai , et puis 
faisons semvlant d'avoir bu le Roy, contons quelques nou- 
belles , et là faut cercher quelqu'un qui aille encore dis- 
ner. 

Enay. Comment encores? Et dîne-t-on deux fois à la 
cour? 

FoENESTE, Ha, pourquoi deniandez-bous cela ? 



222 RECUEIL CURIEUX. 

Enay. Pource que vous dites eiicores ? Mais je voi bien, 
c'est un dialecte du pays, comme le seulement des Ange- 
vins. Ne disputons point du langage. Mais trouvez-vous 
toujours ce disner à propos? 

FoENESTE. Nenni pas non : les maistres d'hôtel quelque- 
fois grondent , les seignurs font fermer leurs portes, disent 
qu'ils ont affaire , ou qu'ils se trouvent mal. 

Enay. Et lors vous ne vous trouvez pas bien? 

FoENESTE. Nenni certes, mais lors il faut bouter cou- 
raye, faire vonne mine , un curedent à la vouche, pour pa- 
restre aboir disné. 



EiK^trait des» Ouvertures «tes M*arlewnent9 de 
liouis d'Orléans. 

(1620) 

Du mortier de messievrs les presidens. 

Il est certain que l'habit donné par les Roys à Messieurs 
de Parlement (i'entens de messieurs les presidens) estoit 
le vray habit dont estoient vestûes leurs maiestez. Cest ha- 
bit leur a esté donné, afin qu'estant habillez comme le Roy, 
on creut que les arrests qu'ils donnoient, estoient arrests du 
Roy. Toutefois les Roys ne leur ont voulu donner à porter 
ny leurs sceptres, ny leurs couronnes, qu'ils se sont reseruez, 
pour ne les communiquer à personne : mais seulement les 
habits dont ordinairement ils estoient vestus, et distinguez 
de leurs subiectz. Le premier ornement qu'ils leur ont donné, 
a esté celuy de la teste, que le vulgaire appelle im mortier 
plustost par un sobriquet que par raison. Ce mortier est un 
bonnet de veloux noir, en forme ronde, passementé d'or. 



tiÈCËS m PROSES 22â 

c(ue lés roys anciennement portoient à la teste. Et croy que 
lors que le Parlement fut fait sédentaire, c'estoit leur com- 
mun habillement de teste, que le bonnet de veloux. On 
l'appelle veloux par un mot corrompu, pour dire velu, à 
cause du poil, dont est faict le veloux, et non pas à Biro, 
comme a estimé un grand personnage, mais plustost à 
villo, à cause qu'il est pelu, et le peut-on nommer bon- 
net de velue, comme on dit tapis de velue. Les anciens 
François l'appeloient veluel, comme i'ay dit cy dessus. 
Les bonnets d'honneur des archiducs, des ducs, et des 
comtes sont de pareille forme , et ronds tout autour. 
Vray est que celuy des archiducs a comme un bonnet 
cornu, au dedans de veloux cramoisi, ainsi qu'il se voit au 
bonnet du premier huissier de Parlement, qui est de drap 
d'or, auec un cercle d'hermines, et au dessus sur le milieu 
et à la poincte du bonnet une rose de perles. Que nos Roys 
ayentusé de ces mortiers, il en appert, qu'aux vieux bancs, 
qui estoient n'aguères à la Saincte Chapelle, il y auoit quel- 
ques effigies des Roys encore affublez de leur mortier. Et en- 
cores aux verrières d'icelle Saincte Chapelle, qui sont du 
temps de monsieur saint Louys, cet habillement de teste 
se voit en la personne des Roys, et en toutes les vieilles 
images de nos princes qui sont du mesme temps. J'ay, du 
reste des ruines de ma bibliothèque, le pourtraict en airain 
du Roy Louys XI auec son mortier, et en son mortier l'i- 
mage de Nostre-Dame pourtraicte. Il se voit à la tombe de 
messire Adam de Cambray, premier président du Parle- 
ment, enterré aux Chartreux de ceste ville de Paris, qu'il 
est représenté coeffé de son mortier. Et un autre encore, 
qui est enterré dans les mesmes Chartreux, et dedans le 
cloistre à main gauche. Et combien que l'inscription soit 
effacée, si est-ce que les trois boutons de son manteau mons- 
trent que c'estoit un premier président. Il y a une différence, 
c'est que lors ces mortiers auoient une poincte droicte, où 
maintenant ils sont tous plats pardessus, ayant varié 



224 RECUEIL CURIEUX. 

l'usage, ou peut-estre par une humilité honneste de nos 
Roys, qui n'ont voulu porter fastigiatos pileos, et cicumi- 
natos, mais des bonnets plats, et sans orgueil. L'empe- 
reur Charles cinquiesme, après ses plus grandes victoires, 
ne se couuroit la teste que d'un petit bonnet de Mantouë, 
bien qu'il n'y ait rien si plat. Et me souuient auoir veu plu- 
sieurs de la vieille noblesse françoise, en leurs maisons, estre 
couuerts de mesme façon. Nos Roys donc, humbles et sages, 
usoient d'un bonnet plat et sans poincte. Aussi, le lys, qui 
est le symbole de la France, lors qu'il est plus beau, plus 
flory, et plus odorant, c'est lors qu'il démet sa fueille, et 
la retourne contre bas, et l'epic de froment et autre grain, 
plus il est plein, plus il baisse la teste qui est un hyerogli- 
phique de l'humilité. G'estoit une superbe ordinaire aux 
Roys de Perse d' auoir leurs thiares et bonnets pointus, et 
pensoient qu'en ceste pointe estoit la marque de la subli- 
mité. Ce qui estoit interdict à tous leurs subiects, sinon à 
ceux qui en auoient la permission et priuilege du Roy. Se- 
neque, 6, de Beneficiis, parlant de Demaratus : Rectam ca- 
pite Tliiaram gestans giiod solis datum regibus. Ce qui 
se voit encore dans Plutarquem Tliemistocle. Bessus, vou- 
lant usurper l'empire des Perses, prit la thiare pointue, et 
la robbe persienne, comme dit Arrian. Il semble que cela 
soit passé aux Romains. Car ils ne vouloient permettre que 
les maisons de leurs citoyens fussent basties en poinctes, 
ains plattes par dessus, sinon ceux à qui cet honneur estoit 
octroyé de la ville. 11 n'y auoit que les temples des Dieux 
qui ioûissoient de ce priuilege. De là est venu qu'en France 
la noblesse use, en ses maisons, de force tourreles, pour une 
marque de leur grandeur. Comme c'est une marque d'igno- 
minie de les abattre. Car i'ay lu en la vie de Louys YIII, qui 
est antique, qu'ayant pris Auignon : Ad mandatum legati, 
el Regeimperante, fossataimp/entiir : trecentœ domus 
turrales quœiuviUn erant, ctomncsmuricircumguacfue 
solo diruti coœguatUur, villa absolnitur, et legatus in-' 



PIÈCES EN PROSE. 225 

dticit in eâ mu/tas bonus et laudabiles constitiUiones. 
Entre les Romains : Jiilij domus erat fastigio ornata. Car 
Suétone dit : Collabi fasligium domus eiuSy et quand Sci- 
pion prit Garthage, pour luy faire ignominie, on abatit les 
tours, d'autant que Gicéron dit inRullum: P. A/fricanus 
nudatam teclis acmœnibus, sine ad notandam Cartliagi- 
nensium calamitatem, sine ad testificandam nostram vie- 
toriam, sine ad oblatam aliqnamretigionem, adœternam 
liominum memoriam consecrauit. Je ne puis passer, puis 
que nous sommes sur les choses de la France, et sur les 
bonnets des Roys, que ie ne die d'où est venu ce mot de 
bonnet : car c'est un mot corrompu pour ôourtet, pource 
que le mesme bourlet que portent messieurs les conseillers 
et aduocats, au Palais, en leurs chaperons, seruoit lors de 
bonnet et couuerture de teste. Froissard, au quatriesme 
volume, parlant du comiestable de Glisson : Le connestable 
os ta le cliapperon de son chef, et enclina le duc de 
Bourgongne. Ainsi appelloit-on les blancs cliapperons de 
Gand pour les blancs bonnets. Et le mesme autheur par- 
lant dupreuost des marchands de Paris, qui tua deux che- 
ualiers d'armes et un de loix, dans la chambre du Parle- 
ment ://5 portaient, dit-il, cliapperons semblables, afm 
que mieux s'entre-cogneussent. Le mesme Froissard, pre- 
mier volume , chap. 78 , parlant du duc de Bourgogne, 
dit : Le cliapperon esté hors de la teste deuant eux, leur 
pria à iointes mains très humblement qu'ils vousissent 
demeurer auec luy iusques à quatre iours. Il parle des 
communes de Flandre qui auoient accompagné le duc de- 
uant la ville de Han. Monstrelet, premier volume, discou- 
rant du Roy Gharles sixiesme, dit ainsi : De son hostel de 
sainct Paul, vint à la grande Eglise Nostre-Dame, por- 
tant blanc chapperon comme les autres princes. On ap~ 
peloit aussi le bonnet barrette, car parlant de la mort de 
Jean de Bourgongue, il dit qiiil fut enterré en pourpoint 
et en houzeaux, sa barrette sur son visage. Monsieur de 
A. 29 



226 RECDEIL CURIEUX. 

Ronsard, en son liure contre les ministres de Caluin, use 
de ce mot, parlant du lloy Louys XI, car il dit en ces 
termes : 

Ha! Terre, creueloy, qui maintenant iouys 
De nos Roys, et nous rends cet unziesme Louys, 
Tel qu'il estoil alors (lu'au bout ele sa barreite, 
II portait en un plomb Noslre-Dame pourtraicte. 

Et, à l'entrée que fit le duc de Bourgogne à Gand, après 
sa reconciliation auec les Gantois : A costé de liiy estait à 
chenal, le chapperon sur Vespaule, le bastard d'Armai-^ 
gnac. Et quand il parle du Roy Louis XI , faisant son en- 
trée à Paris : Puis estait le Roif monté sur vu blanc chenal, 
vestu d'vne robbede soije blanche sans manches, et affu- 
blé d'un petit chapperon-loqueté , c'est-à-dire découpé 
par loquettes, et qui passent, en forme demi-ronde, hors les 
habits. Car ils appelloient cela des loques, comme nous 
appelions des loqueteux, les panures à qui passent 
ces lambeaux de leurs habits : ie dy lambeaux qui est un 
nom usité encore auiourd'huy pour les iiabits des panures 
gents, et pareillement aux armoiries qui sont distinguez du 
lambel ou de Vourle des armes du chef de la famille. Je 
diray, en passant, que ce mot de lambel est ancien : car, 
Lamberare f'esto scindere atque verberari est. Epitoma 
Roberti Reijis dit ainsi : Ornamcntum qiiod erat in sex 
vnciis auri dependens àgenibus, es quod nos lingua rus- 
tica Lambellos dicimus, ipso conspiciente cultello di- 
ripit. Et ce mot d'ourlé est ce que les Latins appellent 
ota aut limbus, funbria, margo ^ xpxrrTr-'Tov in vesti- 
mentis. Mais ie reviens à nostre chapperon. Ailleurs le 
mesme autheur l'appelle un bonnet, comme où il parle des 
députez de Bonrgongue vers le duc: Le comte, dit-il, en 
defulant son bonnet, dit qu'il estait très ioijcux de leur 
venue, 11 se voitencores, aux Jacobins à Paris, enlachap- 



PIÈCES EN PROSE. 227 

pelle de monseigneur saint Thomas d'Aquin , une figure 
d'un Roy, en mirbre, qacie pense estrc Piiilippe tiers, fils 
de monsieur saint Louys, qui a son bonnet ou sa barrette 
à la main, posé sur son estomach. Le premier de nos Roys 
que i'ay veu peint en cet habillement, a este le Roy Charles 
cinquicsme, assis sur un banc auec madame Jeanne de 
Rourbon,sa femme, qui fut une singulièrement belle prin- 
cesse, et près d'eux monsieur le chancelier d'Orgemont. 
Le Roy Charles VI est alTulé de pareil habit, en plusieurs 
de ses représsntations , soit qu'elles soient en plalte 
peinture ou en relief. Ce qui se voit en plusieurs lieux de 
ceste ville de Paris, et notamment en la grand'salle de 
l'Hostel de ladite ville, où il est en relief auec la Royne 
Isabeau de Bauieres sa femme. Et est ainsi vestu le duc 
Philippe de Bourgongue, à Bruxelles, et en l'hostel de ville, 
qui fut basty du mesms temps, oii l'on voit sa statue en 
pierre tenant un oyseau sur le poing. Ainsi se voit-il encore 
vestu, en toutes les tapisseries de sa maison, dont quel- 
ques unes sont à Saincte-Goulle aux festes solennelles. Il 
porte encore un saye à tuyaux d'orgues à la vieille fran- 
çoise, voire à la façon des Gaullois. Car c'est ce qu'on 
appelle virgutatos Galhnim sagulos et tubulatos : non 
pas tabulatos à tnbulis, mais tabulatos à tubulis. Le 
vieil scoliaste de Juuenal le confirme, quand il dit ainsi sur 
la satyre huictiesme : Crcdamus tiinicœ, qiia, inquit, Gaili 
vtuntur in sacris m modnm organi decrescentibiis virgii- 
lis purpiireis. C'est ce que dit Virgile parlant des Ale- 
mans, dont les François sont venus : 

Anrea cœsaries oUis, alqiie œirea veslis, 
Virgalis lucent sagulis, tum lactea colla 
Auro innectiintur. 

Virgatis pro tubulalis. Les becquetons de nos archers 
des gardes sont tels, manuleati, et tubulati, seii virgu- 



228 RECUEIL CURIEUX. 

lati. Et sont dits liocquetons d'un vieil mot anglois. Car 
Vuarsigan, iu Eduardo 2 de Episcopo Londmiensi: Indu- 
tiis fuit mimatura, quam à keton viilganler nunciipa- 
rnus. Aussi disons-nous liocqueton pour aqucton, ou ia- 
queton, car nous disons iaqiiette et iaque de maille. Le 
mesme Vuarsingan : Arreptum pretlosissimum vestimen- 
tiim duciLancitastriœ quale iare vocamiis, et impositum 
lancea, pro signo ad saqittas suas posuerunt. Or, on 
portoit en esté tels chapperons sur l'espaule, et en hyuer 
à la teste. Car, en esté, le plus souuent, ou l'on auoit un 
petit bonnet, ou l'on alloit la teste nue. On mettoit aussi 
sur l'espaule le chapperon, estant à l'Eglise, ou deuantles 
personnes de reuerence. Et les Roys ordinairement en esté 
n'estoient aftulez que d'une ligne de perles ou d'un ruban, 
auec de la pierrerie, dont leurs cheueux cstoient serrez. Il 
y a, à la Saincte-Ghapelle à Paris, un pourtraict du Roy 
Jean, en un tableau qui est à costé du chœur, où il se voit 
deuisant auec le pape, ayant la teste iiuë. Froissard par- 
lant du Roy Henry de Lenclastre : Il estait en pur chef, 
et auoit en son col la deuise du Iloy de France, c'est-à- 
dire le collier de l'ordre, et estait accompagné du prince 
son jîls, de six ducs, de six comtes, et dix-kuict barons, 
et estaient, en somme, toute de liuict à neuf cens che- 
ualiers. Voyla quant aux mortiers de messieurs les prési- 
dens. 



De la robbe et manteau d*escarlatte de messieurs 
les presidens. 

Que tels habits fussent habits du Roy, Monstrelet le dit 
parlant de l'entrée du Roy Charles Yli à Rouen, au liure 
troisiesme de son histoire. Car il escrit que messire Jean 
Juuenal des Ursins, chancelier, estait fors resta en habits 
royaux et auoit robbe, manteau, et chapperon d'escar- 



PIÈCES EN PROSE. 229 

latte fourré de menu vair, et sur chacune de ses espau- 
les rubans d'or en trois proufds de letices. Et l'autheur 
des Vigiles du Iloij Charles septiesme le clescript en sa 
rithme, fort proprement, auec ses seaux, quand il discourt 
de la mesme entrée : 

Apres, Juuenal, chancelier, 
Veslu de robbe d'escarlalte, 
Et mantel royal singulier, 
Venoit pas à pas selon l'acte. 

Deiiant une hacquenée blanche, 
Couuerte de beau veloux pars, 
A fleurs de lis tout droict en branche, 
Qui reluisoient de toutes parts. 

Puis, auoit sur la couuerture, 
Un petit coffret de plaisance, 
A fleurs de lis d'or en brodurc 
Où esloient les grands seaux de France. 

Et ioignant celle hacquenée, 
Y auoit un varlet de pied, 
Par qui en main esioit menée, 
Sans y avoir autre entrepied. 

Le mesme Monstrelet, à l'entrée du Roy Henry d'Angle- 
terre à Paris : Vintmaistre Phi lippes de Morniliers, pre- 
mier président, en habit royal, et tous les seigneurs de 
Parlement vestus de longs habits de vermeil. Et aux ob- 
sèques du Roy Charles Vil : 

Les conseillers de Parlement, 
Veslus de robbe d'escarlatte, 
Tenoient le poisle honnestement, 
Et des présidons trois ou quatre. 

Aucuns auoient leur manteau rouge, 
En exemple et signifiance, 
Que lusticc iamais ne bouge, 
Pour (rcspas du Roy, ne muance. 

On a escrit qu'au lournal d'un homme d'Eglise, Parisien, 



230 RECUEIL CURIEUX. 

qui a escript depuis l'an ^09, iusqnes en l'an IMO, par- 
lant de l'entrée du Roy dans Paris (sans dire quel Roy), 
on dit que le Roy estoit vestu d'escarlatte comme les pré- 
sidons' de la Cour de parlement, et en dit autant maistre 
Alain Chartier en sa Chronique. Il y a arrest, soubs Char- 
les VJll, de l'ordre que la Cour doit tenir es entrées des 
Roys, qui porte que les quatre présidons auront leurs 
chappcrons, et manteaux fourrez, et leurs chappeaux de 
soye à long port, et les conseillers , les clers, vestus de 
robbes violettes, et les laicques, de robbes d'escarlatte. Et 
lorsque le Roy Charles scptiesme prit possession de la ville 
de Bordeaux, le mesme autheur escritque monseigneur le 
chancelier estoit armé d'un corcet d'acier et monté à che- 
nal, et sur ses armes il auoit une iaquette de veloux cra- 
moisi , qui n'est pas chose vulgaire. Lesdictes Vigiles le 
descriuent ainsi: 



Puis, venoit une hacquenée 
Couuerle de beau cramoisi, 
Toute de fleurs de lys semée, 
Sur un beau veloux pas choisi. 

Dessus y auoit un cofTret, 
A fleurs de lis d'or d'excellence, 
Où cstoient les seaux du secret, 
El les grands seaux du Roy de France. 

Et puis venoit le chancelier, 
Habillé de veloux vermeil. 
Sur un clieual fort singulier, 
Couuerl de veloux iusqu'à l'œil. 



Or, l'escarlatte et le cramoisi sont les vrayes couleurs et 
habits des Roys. Sainct Hicrosme, parlant de l'escarlatte : 
Purpura, inquit, est regalis/iabilus. Et le mesme autheur : 
Eliçjcrcm magis lunicam VanU cinii wcrilis, quam rc- 
gum purjniram cnm diuilijs. Terlulliandit, in Pallio :Si 
m purpura pliilosoplialur, cur non in Tyria ùaxea cal- 



PIÈCES EN PROSE. 231 

ciatur? Seneque. Nemo ex islis, quos purpuratos vicies^ 
fœlix est. Le pourpre donc esloit le vray habit des Roys. 
Le poëte, parlant des grands, dit : 

Quos regalis purpura vestit. 

Dans les Lettres sainctes, au liure d'IIester, oui! est fait 
mention de Mardochée : De palallo, inquit, et de couspeclu 
Rcgis cgrcdiens, fii/gcùat vesliùus Rcgijs, lujacinlliinis 
vidclicet, et aëriis, coronam auream portans in cap' le, 
et amictus et'iam pcd/io, atque purpura. Clytus, l'amy 
d'Alexandre : Cum iusdicltirus esset, pii'piireis vesliùus 
indutus am^ît//7^r]f;, comme récite Athen., lib. xii, cap. 3 
et 8. Or, il y auôit plusieurs sortes de pourpre, scion qu'el- 
les estoient teintes. Car Seneque, A'^L qnœst. ult. dit '.Pur- 
pura codem conclii/io non in ununi modum exit. Inle- 
resl quandiu macerala sil : crassius înedicamenltim, an 
aquatius traxcrit, sœpius mersa sit, et excocta, ansemel 
tincta. On les a réduites autrefois à trois, in yjlnvrAh., 
^orj'y.ih. ct Trop-^vp'cî'z. Auiourd'liuy, OU nc faict mention que de 
deux : de l'escarlatte rouge, et de la violette. Froissard ap- 
pelle Tescarlatte violette, escarlatte blanche, en ces ter- 
mes : Si fut, ce iour, le Roy de Portugal, vestude blanche 
escarlatte, d'une vermeille croix de sainct George : car 
c'est la deuise de sa maison. Et quand il parle des pré- 
sens faicts à Amurat pour redimer le comte de Neuers, il 
dit ainsi : Deux sommiers chargez de fines toilles de 
Rlieims, et les autres deux de fuies escar lattes blanches 
et vermeilles. Ce qui n'est pas nouucau, car inter viola- 
rum gênera unum est quod leucoion dicitur, id est alba 
viola. 

C'est d'elle que Columelle parle en ceste sorte : 

Canlida leucoia, et flauentia lumina callaî. 
Pline escriuant de satinis violis, lib. 21, il les diuise in 



232 RECUEIL CURIEUX. 

pur/nireas, tuteas, et albas , quœ, inquit, cjrœce lucoia 
dicuntur. C'est la vérité qu'autrefois on tiroit ces escar- 
lattes de France pour les porter au Leuant, et scauent les 
marchaiis que l'escarlatte de Paris est fort désirée au 
Leuant. SoKan Soliman , empereur des Turcs , demandoit 
au roy Henry second, roy de France, qu'on luy enuoyast 
des escarlattes de Paris. Froissart escrit d'Amurat ://pew- 
solt que fines et blanches toilles de Rheims seraient de 
Lamorabaquin recueillies à grand gré, et fines escar- 
lattes. Or, l'escarlatte violette est celle qui est comprise 
soubs ce mot de àïM->jç-j>.rh- , cœruleus enim color est, 
ajto Tflç à),bç, mare enim ubi cœlum in iras exurgit, cœli sibi 
colorem indit. At cœlum tune fit cœrulum. Plin. i\, 
cap. 36 : Unde concliiliis pretia? quis virus graue in fiico, 
color austerus in glauco, et irascenti similis mari. 
Cornel. Nepos disoit en ces termes : Me iuuene violacea 
purpura vigebat. Et en parle Pline, I. xxxvi, cap. 19. Mon- 
sieur sainct Hierosme, ad ISepotianum, rappelle;?îfr/)i(mm 
violœ. Pline le confirme en ces mots, 1. xii, chap. 9 : Ex 
liis violis quœ sponte apricis, et macris locis proueniunt, 
purpureœ la tiore folio, statim ab radiée carnosaexeunt, 
solœque Grœco nominc à cœtcris discernuntur, appellatœ 
t-A at ab ijs iacinthina vestis, Horace , in epistolis : 

Lana Tarcnlino violas imitata vencno. 

Proprement ceste couleur est appellée dans les autheurs : 
hyantina à viola silueslri, quœ mine viola claudaappel- 
latur, et verno temporc prouenit, cum flosculo prœci- 
pui odoris, et semine minuta, et rotundo, appellaturque 
icv;, Grœci enim purpuram violam eo nomine intelli- 
giint, et ita à cœteris distinguitur. La couleur proche de 
la violette est celle qu'on nonniie azurée. C'est celle que, 
dans le Hure d'Hester, ils appellent aërium colorem, 
pource qu'elle est comme le ciel , et de la couleur du ciel , 
nous l'appelions bleu turquin , et azur. C'est lorsque le 



PIÈCES EN PROSE. 233 

ciel est net, et espurc du vent de septentrion car lors il se 
monstre en sa naïfue couleur. La couleur violette est lors- 
que le ciel se charge de tempeste, et fait un violet om- 
bragé de noir. Theophraste dit qu'on la varie et transforme 
en plusieurs autres couleurs. Mais ce n'est pas de celte 
escarlalte violette, dont vulgairement estoient vestus les 
roys, c'est de l'autre qu'on met intei' Tropsjowa qui est de 
couleur rouge, que nous appelions vrayement escarlalte. 
Les roys de Perse estoient vestus de ceste couleur , comme 
il appert par Xénophon en sa Cyropédie. Et aussi Mons- 
trelet, dit, du roi Charles huiticsme, que, faisant son en- 
trée à Napics : // estoit veslii d'escarlatte. Et mesme de 
Loys, roy de Naples et de Sicile, il dit ainsi : // estoil vestu 
de vermeil, quand il vint voir le pape Jean A'A7F. Mons- 
trclet au commencement du 2* volume de sa Chronique, 
ch. premier, dit, du roi Charles sepliesme portant le deuil 
du roy son père : Par l'ordonnance de son Conseil, le roij 
fut vestu de noir pour la première iournée, et le lende- 
main, à la înesse, fut vestu d'une robbe de vermeil. Le 
mesme autheur l'appelle cscar latte, pourpre , à la difïé- 
rence de Vescarlatte blanche, en ces termes : Pierre de 
Fonteiiille portait une escliarpe et un manteau d'escar- 
latte pourpré, aussi fourré d' hermines. Monstrelet, au cou- 
ronnement du roy Louis XI : f.e service faict, tout incon- 
tinent le Roij se vestit de pourpre, qui est la coustume 
de France : pource que si tost que le Roy est mort , son 
fils plus prochain se vest de pourpre et se nomme roy, 
car le royaume n'est iamais sans roy. Sainct ïlierosme, 
parlant des enfans d'Lsraël, dit, 1/t epislola : Per singulas 
vestimentorum fimbrias habcbant cum cocco hyacintini 
coloris insignia. Num. 15, qui monstre que Dieu, quia de 
couleur rehaussé l'ouurage de l'uniuers (car n'y a rien 
qu'il n'ayt embolly de couleur), a fait porter à son peuple 
les deux couleurs propres à l'escarlatte : la rouge et la vio- 
lette. On appelloit aussi les escarlattes rouges, tyrias pur^ 
A. 30 



234 RECUEIL CURIEUX. 

puras, combien qu'à Thyr on teindroit aussi bien en escar- 
latte violette , comme en escarlatte rouge. Car, de la vio- 
lette, Columclle escrii ainsi, lib. ix, cap.li: Serranœ violœ. 
Et sçait-on que Thyr estoit autrefois nommé Sarra, d'un 
poisson qu'on nommoit sar, et peut estre que ce poisson 
estoit celuy qu'on nommoit purpuvam. Prohus ait Ennium 
dixisse Pœnos Sarra oriundos, id est Tyro. De là est venu 
Sarranum osLrum, dont parle Virgile in Geor. Quanta 
l'escarlatte rouge, c'est proprement celle que vestent les 
roys. Car le vieil Scoliaste de Juuenal, sur ces vers : 

Et e sarrana ferentem , 

dit que sarrana estoit l'habit de Jupiter, lequel par le 
poëte est donné au triomphateur, et lequel estoit de pour- 
pre broché d'or. 

C'est de ceste escarlatte que parle ainsi Claudian, Pa- 
denyr. de 3. consulatu Ilonorij Augusti, principio : 

Cognata potestas, 
Excepit Ttjrio venerabile pignus in ostro. 

Plante, in Trucul. : 

Ad id piirpnram ex Sara tibi 
Attuli. 

Pline, liure ix, chap. 36: Ilinc fasces securesqne Ro- 
mance viam faciunt idemquepro maieslate pueritiœ est. 
Distiufjiùt ab équité curiam, dijs aduocalur p/acandis, 
omnemqiie restem illaminat, in trnmphali miscetur 
aiiro. Aule Gelc, liù» ii, cap. 26, dit que exuberantiam 
splendoremque ruboris fiabet. Tibullus, ad Messalam : 

Ttjrio suh (egmine vestem 
Indiieras, Oriente die, duce fcrtilis cinni. 



PIÈCES EN PROSE. 235 

Et un autre poëte : 

Tyrios indute colores. 

Or, ceste escarlatte se faisait ex purpura, mit ex mu- 
rice sine concliilio, mit ex §rano. De purpura, Pline, au 
mesme lieu : Piirpurœ viuuntannis pJurimum septenis, 
latent sicut murices circa Canis ortum, tricenis diebus, 
congregantur verno tempore^ mutuoque atritu, lento- 
rem ciiiusdam cerœ saliuant. Purpurœ florem illum , 
tingendis expetitiim veslibus, in medijs liabcnt fauci- 
bus. Quant à l'autre poisson, nommé murex, Martial en 
parle ainsi : 

Sanguine de nostrotinctus ingrate lacemas 
Induis, et non est hoc satis, esca sunms. 

De cocco, Pline, chap. ki, dit au mesme liure : Quin et 
tcrena miscerecoccumquetinclum Tgriothigerej ut fieret 
hisgînum. Caecum Galatiœ rube.ns granum, vt dicemus 
in terrestribus, aut circa EmeritamLusitaniœ in maxima 
laude est. Nous l'appelions, en France, cochenille. Mar- 
tial, 2/i, liu. V :ep. 

Non nisi vel cocco madida, tel murice tincta, 
Veste nites, et te sic dare verba putas. 

Monsieur sainct Hiorosmc dit que : Coccineus co/or, 
est colorsapientiœ, car, ad Nep. devilacler. , il escrit ainsi : 
Coccinus est illa Âbigail quœ cum Dauid concubiiit 
vergoSunamitis, id est coccinea, et purpurea. Il n'estoit 
loisible à personne anciennement de se parer d'escarlatte, 
(ju'à ceux à qui le prince vouloit faire cet honneur. Suet. 
in Julio : Omnibus interdixit purpurœ usum prœterquam 



356 RECUEIL CURIEUX. 

senatoribus, qtd in magislratiôus essent : comme le Roy 
le communiqua à Messieurs de la Cour, faisant son Parle- 
ment seclcnlairc, et le communique à Monseigneur le 
chancelier chef de la iustice de France. Je ne veux oublier 
que les anciens princes et empereurs, faisoient faire l'es- 
carlalle par leurs drappiers et teinturiers, et n'estoit loisi- 
ble à autres de la faire ^ et de Ja teindre. L. qui textrinas, 
de Murilcgulis Cod. Le roy Juba auoit choisi quelques 
islcs, in quibus getulica purpura tingeretur, ce dit Pline 
en quelque endroit, dont l'une se nommoit Méninge, non 
longé à Sgrlibus quani terram Lolkophagorum pntant, 
de qua meminit llomerus et ubi furit Ulijssis ara. Et 
tels ouuriers se nommoieni pur puraij princi pis qui à mu- 
neribus excusabanlur. L. negotioribus de excusât, mun. 
Cod. Il n'estoit mcsme permis à personne de vendre de 
l'escarlalte. L. 1. Quœres vendinonposs. Cod. Etiampro- 
liibuitNero apudSuet. , cap. 32 : Cum interdixisset, inquit, 
iisum amethistini act yrij coloris atque aërij, submisis- 
setqiie qui nundinarimi die pauculas nncias venderet, 
prœclusit cunctos negotiatores. Et comme chacun n'es- 
toit admis à teindre, ny acheter, ny porter de l'escarlatte, 
aussi tout le monde n'estoit admis ad adorationem sacrœ 
purpurœ. El l'appel loit-onsocr^m, pource que tout ce qui 
appartenoit au prince, on Pappelloit par adulation socrHm. 
Comme il se voit dans nos derniers Hures du Code '.sacrum 
encaustiim, sacra purpura, sacra domus, sacrum stabu- 
tmn. Nous auons cet auantage en France, que iusquesicy 
les adulations n'ont fait tort à la réputation des François. 
Car le vray François n'est que fi'anchise de cœur, sans art, 
sans fard, et sans feintise. Ce qui est propre et particulier 
au peuple de Dieu. D'autant ({u'cntre tant de nations qui 
sont sur la terre, Dieu ayant choisi les Juifs comme sa 
pari, et portion, et son héritage : il les choisit notamment, 
pource que ce peuple esioil sans fraude et sans dissimula- 
tion. Et, défait, il dit luy-mrsme de sa bouche, qui est In 



PIÈCES E\ PROSE. 237 

bouche de vérité, parlant de Natanaël : Verus hraëlilza 
inqiio clolîis non est. Car Dieu n'ayme point les regnards, 
les matois et les dissimulez, et son esprit sainct ne s'associe 
auec eux: Vinim snnguinarhim et do losum abomina bitur 
Dominus. Aussi, est-ce la raison pourqaoy il ayma tant le 
patriarche Jacob , car il estoit vir simplex, et rectus, 
et instus, comme estoit Symeon , et en un mot v.niy.ao:, 
comme rappelle monsieur sainct Hierosme, c'est-à-dire, 
sans fiction. Tels donc sont les mœurs des vrays François, 
etiustcmentpourcestc vertu, Dieu a tant aymc la France, 
cju'il en a fait comme son second héritage. Et pource que 
ces manteaux des roys sont doublez de fourrures et pannes 
excellentes, il me plaist bien, en cet endroit, discourir des 
fourrures, et en dire ce que i'en sçay. C'est donc la vcrilé 
qu'au premier siècle qu'ils appellent doré, les fourrures 
estoient en prix et en usage. Juuenal le monstre, en sa 
sixiesme satyre, de ces vers : 

Credo pudicitiatn Salurno regc moratarn 
In terris visamque diu cum frigiila paruas 
Fraeberet spelunca domos, ignemque laramque , 
Et pecus, et dominos commuiiis clauderel umbra, 
Syluestrera montaiia tliorura cura slernerel uxor, 
Froiidibus, et culmo vicinarumque ferarum pellibus. 

Et le Genèse nous en donne un argument qui dict, qu'a- 
près le péché l'homme ayant cogneu qu'il estoit nud, et 
que la nudité luy donnoit honte et vergogne : fecit domi- 
nus Deus Adœ, et uxori eius tunicas pelliceas, et induit. 
Qui montre que leur premier habit fut la fourrure, et la 
pelicc. Les Grecs donnent à Agamemnon, comme Homère 
au commencement du iO de Tlliade, une grande peau de 
lyon qui le couurait iusques à l'extrémité des pieds, ce que 
"Virgile a imité, 8. /En. , en ce vers : 

Quem l'ulualeonis pellisobil sotum. 



238 RECUEIL CURIEUX. 

Et ne se trouue, en tout ce poëte, aucun des héros qui 
ne soit couuert de peaux de bcstes pour son vestement, 
soit en la guerre, soit en la paix, comme Laertes au der- 
nier de l'Odyssée qui a un chapeau de peau de cheure. 
Entre les Latins, la vérité est que les premiers Romains 
usoient de peaux, puis que Properce parlant de leur sénat 
soubs Romuius, il dit ce vers, que i'ay desia dit ailleurs : 

Pellitos habuU rustica corda patres. 

Car les nations qui ont esté esloignées du septentrion 
n'ont usé de peaux qu'aux froidures d'hyuer, et non pas 
en esté, où les Scythes, en nos liures, soit ceux de l'Europe, 
ou de l'Asie, ont tousiours esté reuestus de fourrures, 
comme le monstre Ouide, de Ponto : et César dit que les 
Allemans, qu'il appelle Germanos : pellibus pro tegumen- 
tis vsors. 6, de bello Gatico : et Tacite dit, de morib. 
Germ. : gerwit et ferarum pelles. Aussi Justin, parlant 
des Scythes : Quamquam perpetuis frigoribus vrunlur 
lege (quando qiddem) pellibus felinis mit murinis ves- 
tiuntur. Et Virgile, parlant des Hyperborées, dit cecy, 
Georg. 3 : 

Et pecuduin fuluis velantur corpora setis 
Curia. 

Aussi Gîaudian appelle leur parlement /?e//i7amcMnam, 
pour estre leurs conseillers habillez de peaux. 

Crinigeri sedere patres, pellita Getarum. 

Je trouve qu'entre les Romains, ils ont usé de peaux à 
diuerses choses. Premièrement en habits, secondement en 
tapis, et couuerlures de licts, et tiercement en tentes ou 
doubleures de tontes. Ce qui cstoit aussi commun aux Hc- 
bricux, aux Grecs, et aux Latins, Quant aux habits, il est 



PIÈCES EN PROSE. 239 

certain que du temps d'Auguste, ils ne s'habilloient pas 
de peaux, si ce n'estoit au camp. Car Tacite dit, de Ger- 
manicus, 2. Annal. Contectus liumeros ferina pelle : Ce 
qui se preuue par Suétone, qui, parlant de ses habits , ne 
parle d'aucune fourrure, car il dit ainsi , au chap. 28 : 
Hijeme qiiaternis ciim pincjui toga tunicis, et snbucula, 
therace laneo, et fœminaliùus, tilnalibiis muniebatur. 
Et, du temps de Domitian, Martial le confirme, quand il 
parle d'un nommé Baccara, et escrit ainsi : 

Optât, et obscuras luces ventosque niuesque, 
Propter sexcentas Baccara gausapinas. 

J'ay dit que les anciens Romains s'habilloient de peaux, 
ce qui est vray, puis que Tite Liue dit : Romanos in obsi- 
dione Veiorum pellibus tcctos. Ce que ie prendrois plustost 
pour les tentes, qui par dedans estoient toutes tapissées de 
peaux, que pour les habits des Romains, mais Lucrèce, en 
son 5. liure, le dit plus clairement, quand il escrit ainsi : 

Tune igiiur pelles, nunc aurum, et purpura curis, 
Exercent hominum vitam billoque fatigant. 

Nos jurisconsultes ont appelé les peaux, dont on s'ha- 
billoit, pelles indutorias. Paul. lib. 3. sent. tit. 6. et 
dehis pellibus est l. Vestis et l. Argumenta %. ult. l. Cum 
se de aur. et arg. legato D. Vestis, ditUlpian : etiam ex 
pellibus constabit, cum ettunicas peliiceas nonnulli ha- 
béant. Et laloy Argumenta qui suit, le déclare, quand elle 
dit : Argumenta sunt etiam nationes quœdam veluti Sar- 
matarum quœ pellibus teguntur. Le jurisconsuHe dit : 
pelles caprinœ, et agninœ vestis loca erunt. Vestes co- 
riacœ etiam dicebantur, Polucilib. vu. cap. 15. Monsieur 
sainct Hierosme, cantra Jouin.: Deiecti in valle lachry- 
marum tiinicis cousutis {forte consutitiis) et pelliceis 
vestirentur. Et Virgile 7 /Ene. ubi de Auenlino: 



240 RECUEIL CURIKUX. 

Ipse peJes tcgmen torquens immane leonis, 
Terribili impexnm sela cum derdibus albis, 
Jndutus capiii, sic regia tecla subibat : 
Horridus, herculeosque humeros innexus amictit. 

Et au mesme lieu : 

Pars spicula gestat, 
Bina manu, fuluosque lupi de pelle galeros, 
Tegmen habenl capiii. 

Aussi cst-il certain qu'en la guerre, milites loricas et 
galeas iirsinis pellibiis tcctas gcrebant, qiio visu forent 
iruculentiorcs. Quemctdmodum et Grœci eqtiinas iubas 
in galeis, et caudas cjestabant, /Etiujopum more : imo 
etiam equina capita cum auribus qiiœ capitibus suis ap- 
tarent ad liostinm tcrrorem. Quant aux tentes, c'est la vé- 
rité qu'elles estoient faictes de peaux de bestes, dont il est 
dit si souuent dans les bons aulheurs : dcgere siib pellibiis. 
Monsieur S. Hierosme, Apolog. aduers. Riifm.: Âlij au- 
rum, et argentum, et lapides pretiosos, alij bissum, et 
purpuram, et caecum o/ferunt, et lujacinthnm , nobis- 
cum bene agitur si obtulerimus pelles, et pilos capra- 
rum in tabernaculo. Et Exod. 56 ; Faciès pelles ex ca- 
prarmn pilis operinientum super tabernaculum testimo- 
nij, undcciui pelles faci's. Et dans Giceron, 4. Acad. 
quœst.: Magna vcl militaris esse occupatio solet, ut non 
multiim imperatori sub ipsis pellibus otij relinquatur. 
Tacitus, Ifi : Exercitus sah pellibus liabitus. Claud., de 
laud. Stilico : 

Qiioties sub pellibus egit, 
jEdonas hyemes et tardï flabra Bootœ. 

Pœna erat militis à disciplina declinantis ne ten- 



PIÈCES EN PROSE. 2^1 

tormm ex pellilms haberet. Val., de Discipl. mi lit. 
Isaias, 54 '.Dilata locum tentorij tui, et pelles taberna- 
ciilorum tuorumextende. Q. Cartiiis, L 1 : Sœpe pellibus 
tabernaculi alleuatis, ut conspiceret hostium ignés. Et, 
dans les prophètes, il est souuent fait mention de pellibus 
Mad. Inde Pelliones, qui vestimenta et tabernacula ex 
pellibus conficiunt, Plaut., in Mœnecliimis. Quasi su- 
pellex pellionis polo proximus. On couuroit aussi les lits 
de peaux, dont il y a un lieu dans la Bible, au premier liure 
des Roys, chap. 19 : Tulit Micliol statuant et postât eam 
super tectutn, etpellem pilosamcaprarum posuit ad ca^ 
put eius, et operuit eam vestimentis. Ce qui estoit non 
modo in insternendo, sedetiamin susternando, indestra- 
toriœ vestes. Paul. lib. 3. sent, et L. 13. §. sed si fundus 
de instruct. vel instrum. légat. Et stragulce vestes aut 
vestimenta L. 23. § vestimenta de aur. et arg. légat. D. 
Et la loy dit stratu omne vestimentum continuetur, et 
omnis stragula vestis L. 45. D. de verb. signif. Car il y 
auoit des peaux et dessus et dessous. Homère, au 14, de 
rOdissée, introduit Ulisses dormant sur un lict, enuelopé 
dessus et dessous de peaux de moutons et de cheures. Et 
au 13, Pénélope commande à ses seruantes de parer le lict 
de son mary, de belles peaux et riches couuertures, et Vir- 
gile, 7 : 

Pellibus incubuit stratis, somnosque petinit. 

G'estoit la coustume Danoriim et Calabrorum pellibus 
incubare : et melotas vocabant : id est ouinas pelles. 
Aussi se lit-il dans sainct Paul : In melotis et pellibus ca- 
prinis ; et dans Homère : 

Pellibus ouium et caprarum sua membra inuoluit. 

Ils usoient aussi de peaux, pour tapisser leurs chaires et 
leurs escabelles : Odiss,, M, et lib. li et 7. Itiados, et 

A. '>l 



242 RECUEIL CURIEUX. 

qui sedere iiibebant , pr'ius sedibus pelles iniciebant. 
Sed et in tegumentis et imiolucris iitebantur pellibiis ut 
notaui apud eundem Homerum, omnium rerum fontem 
viuum. En France, on a eu dès longtemps coustume de se 
vestir de peaux, et comme les Allemands, de tout temps, 
pour la rigueur du sol et du ciel q\x ils sont, ont esté 
vestus de pannes et fourrures, il ne faut point doubter 
que les Gaulois, dont ils estoient frères germains, ne 
fussent habillez de mesme. Monsieur saint Bernard, en 
quelque lieu de ses Epistres que i'ay autrefois notté, re- 
prend les ecclésiastiques de son temps d'estre habillez de 
robes et polices, dont les manches estoient teinctes en 
rouge, et les nomme rubricatas manicas. Monstrelet, par- 
lant de la belle Agnès, mignonne du Roy Charles sep- 
tiesme, escrit ainsi : En icelle abbaye trouua le Roy vue 
dame, nommée la belle Agnès, qui estoit venue {comme 
elle disoit) pour aduertir le Roy, et luy dire qu'aucuns 
de ses gens le vouloient trahir et liurer es mains de ses 
anciens ennemis Anglais : dequoy le Roy ne tint gueres 
de compte, et ne s'en fit que rire, et pource que ladicte 
Agnès auoit esté au seruice de la Royne par l'espace de 
cinq ans ou enuiron, auquel elle auoit eu toutes plai- 
sances mondaines, comme de porter grands et excessifs 
atours, des robes fourrées, des colliers d'or, et des 
pierres précieuses, et que le Roy la voyait volontiers, il 
fut commune renommée que le Roy la maintenait en 
concubinage, car le peuple est plus enclin à mal qu'à 
bien. Aussi, faisoit-on en France distinction des riches et 
panures, par les fourrures et par le drap de bure ; car les 
fourrures estoient portées par les hommes opulents, et le 
burail par le simple peuple : dont il y auoit un prouerbe, 
qu'autrefois i'ay vcu en un manuscrit de vers françois, qui 
dit: 

On faict aussi bien amourettes 
Sous bureaux que sous brunelles. 



PIÈCES EN PROSE. 2/|.o 

C'est-à-dire que les paysans, vestus de bure, faisoient 
aussi bien l'amour que les grands, vestus et fourrez de 
brunettes. Car il appelle brunettes les peaux de Lombardie 
qui sont fort noires : dont il n'y a pas longtemps, et sous 
le règne du roy Louys XII et du roy François premier, que 
l'on usoit frequentement, et les femmes en fourroient et 
doubloient les queues de leurs robes, et les hommes pa- 
reillement leurs habits. Mais ces fourrures sont rudes et 
aspres, et expilorum asperitate non ita ciipitœ. Mais il y 
auoit des peaux, douces de poil, qui estoient délicieuses et 
plaisantes, et pour cela fort recherchées, et les appelloit- 
on par un mot escorché du latin, des letices , quasi lœti- 
tias, nam vestitu et attactu lœtitiam pariebant. Ce qui 
se voit dans Froissardet Monstrelet, en plusieurs endroits. 
Et les François, comme ils se fussent adonnez à lire les 
liures latins, ce qu'ils ont fait il n'y a pas longtemps, ils 
escorchoient le latin, et en forgeoient des mots, comme 
s'ils vouloient dire un glorieux soldat, ils disoient un glo- 
rieux /oncai, pro loricato milite g/orioso. Ce qui est venu 
en prouerbe, et le peuple qui depraue ce qu'il n'entend pas, 
pour loricat, l'appelle loricart. Mais ie laisse cela, pour 
venir aux Roys. Or, c'est une chose certaine que les Roys de 
France, quand ils ont rendu leur iustice, ont tousiours eu 
leurs manteaux fourrez de ces letices, mesme es festes so- 
lennelles ou aux iours destinez à quelque célébrité. C'a 
esté de tout temps, que les Roys, rendant la iustice à leurs 
subiects, se sont vestus d'habits pompeux, que les Bibles 
appellent veslimenta iuciinditatis, Judith, cap. 10. et 
signa gloriœ in diebus ostentationis, Ester ili. Desquels 
estant ornez, ils se presentoient entre les Juifs, aux portes 
de la ville, et seoyent auec les vieilles gens et vieux bour- 
geois d'icelles, et rendoient le droict à qui le demandoit, 
et à cela se rapporte ce qui est escrit dans le Cantique des 
Cantiques. Formosa sicut pellex Salomonis. Car Origene, 
homilia 2, eiusdem loci, dit : Puto referri posse ad glo- 



2lll\. RECUEIL CURIEUX. 

riam Salomonis, de quâ dicit Saluator : Quia nec Salo- 
mon in gloria sua opertus est sicut unum ex istis liliis 
agri. Les Roys de France, rendant la iustice, estoient ma- 
gnifiquement habillez, tenant leur parlement. Monstrelet, 
parlant de Charles VI, i volume, chap. 59 : Ensuiuant 
les besongues dessusdites, le Roy, auec la Royne, et en 
sa compagnie le duc d'Aquitaine leur fils, après qu'il 
eut tenu plusieurs conseils sur les affaires et régime de 
son royaume, fit un certain iour ordonner, en la salle du 
parlement dudict Palais, un siège r oy al de grand magnif- 
cence, et là, par luy mandez et appeliez plusieurs grands 
seigneurs, prélats et clercs, et autre populaire qui là 
fut assemblé, le Roy en habit royal, séant audit siège, 
et au plus près de luy estoit le Roy de Navarre, etc., 
et au chap. précèdent : Le Roy, assis au mi lieu de la table, 
moult noblement orné et vestu d'habillements royaux. 
Car, en toutes places où il se trouuoit, et où il falloit se re- 
présenter en magnificence, il auoit les habits royaux. Et 
monsieur du Tillet le monstre, au chapitre des Grands de 
France, en ces mots : Et est à sçauoir que le Roy, nostre 
sire, estoit assis en sa Maiesté Royale en la manière 
qu'il a accoustumé, quand il siet pour iustice. Or, ces 
habits royaux estoient anciennement fourrez de menu 
vayr ou d'hermines, comme on les voit portez par le pre- 
mier et autres présidents au mortier. Mais depuis on 
changea ceste fourrure, et tels habits qui sont demeurez 
encore auiourd'huy à messieurs les présidents, et les Roys 
s'habillèrent d'autres sortes d'habits et fourrures. Mon- 
sieur du Tillet, parlant du Roy Louys XI : Le Roy (dit-il) 
estoit vestu d'une robbe longue, de damas blanc, brochée 
de fin or de Chipre bien dru, boutonnée deuant de bou- 
tons d'or, et fourrées de martres subelines. Les estran- 
gcrs, Moscoucs et Poulonnois, les appellent zibelines, et 
amelines, pour estre les plus excellentes fourrures que l'on 
apporte, en France, des pays froids, et sont ces fourrures 



PIÈCES EN PROSE. 2^5 

fort estimées, comme entre les Romains on faisoit grand 
cas des fourrures, qu'ils appelloient Partliicas et Babiloni- 
cas. L. ult. ^Species D. de Publicanis. Le mesme sieur 
du Tillet parlant de Henri II: Le Roy, dit-il, en sa chaize 
esleuée d'un degré pins haut que celle de monseigneur 
le Daulpliin vcstu de robbe de satin noir, fourrée de 
martres, et sur sa teste un bonnet de veloux, auquel 
auoit une plume rouge papillotée d'or, portait le grand 
collier de son ordre, sur luy auoit un dez dossier et par- 
rement de veloux bleu semé de fleurs de lis d'or, et à 
ses pieds un oreiller. Ces fourrures ont esté en fort grand 
prix autrefois, en France. Car il n'y auoit aucun des grands 
qui n'en fut orné, et mesmes à présent, tous les princes 
du sang ont leurs manteaux fourrez d'hermines tout semez 
de fleurs de lis d'or sur un veloux bleu. En Brabant, et 
en Flandres, et en Allemagne, tous les vieux ducs et comtes, 
et les palatins estoient tous fourrez d'hermines , comme il 
se voit en leurs pourtraits. Et, d;i,ns Monstrelet, i'ay marqué 
au 1 vol. , chap. 52, qu'au combat de messire Jean de 
Cornouaille, Anglois, cheualier de grand renom, contre 
leseneschal deHaynaut : Ledit Cornouault auoit près luij 
six petits pages sur six destriers, dont les deux plus 
prochains de luy estoient couuerts d'hermines. Et aux 
entrées des Roys aux villes de France, et aux magnifiques 
appareils des François et des Anglois , il se trouue des 
seigneurs richement parez , et dont les vestements fort 
riches estoient tous doublez de fourrures excellentes. Je 
ne veux obmettre ce mot de Zonare, au premier tome de 
son Histoire, qui dit que nos premiers parents furent iettez 
du Paradis terrestre auecque leurs pelisses , pour nous 
montrer que dans le Paradis n'habitent les hommes char- 
gez de chair et de graisse, et qui ont leurs aises en ce 
monde, et que la chair refractaire et mortelle n'est propre 
aux habitants de ce lieu. Mais c'est assez dict des four- 
rures, il faut expédier chemin, et passer ailleurs. 



246 RECUEIL CURIEUX. 

Des trois boutons d'or du manteau de messieurs les 
premiers présidens. 

Ça esté une coustume entre les Roys d'auoir plusieurs 
personnes habillez comme eux, d'autant qu'ils font cous- 
tumierement communication de leurs habits à leurs amis. 
Aussi, que, voyant plusieurs personnes habillez de mesme 
façon, on ignore plus facilement qui est le Roy, et, partant, 
ceux qui luy veulent nuire sont plus retenus par ceste 
ignorance à exécuter leur mauuaise volontez. Porsena, roy 
de la Toscane, eschappa ainsi le péril de Mucius Sceuola , 
car, comme dit Tite-Live : Ibi cum stipendium forte mili- 
tibus daretur, et scriba cum liege sedens pari fere or- 
natu milita ageret, eiimque milites viilgo adirent: ti- 
mens sciscitari uter Porsena esset, ne ignorando regem, 
semetipse aperiret guis esset quo temcre traxit fortuna 
facinus (il faut lire : quo temere traxit fortuna facimis?) 
scribam pro llege obtruncat. Les Roys toutesfois ont voulu 
auoir quelque marque particulière, par laquelle ils eussent 
quelque prerogatiue sur les autres, et pour estre recogneus 
pour Roys. Car les roys des Perses candin liabebant tinc- 
tum miirice et conchilio, que le 2 liure des Macabées ap- 
pelle marinam purpuram. Etiam purpureis bracliis ute- 
bantur sub tunica, qnod nemini concessum, et les appel- 
loicnt «0 cEpirh.?. Justin, au premier liure, dit : Bracliia et 
crura velamentis caput tliiara tegit, et ne nouo liabitu 
aliquid occultare vidcretur, eodem ornatu et popiilum 
vestiri iiibet. Quem morem vestis et adiiiic retinet. Nos 
Roys, pour estre distinguez des autres, se sont reseruez ces 
trois boutons, que Monstrelet appelle î-j/Y^c/ls, quand il dit 
en ces termes. Sur chacune de ses espaules, estaient rubens 
d'or en trois proufds de lelices. Et notez ces mots : Sur 
chacune de ses espaules. Car la façon a changé, d'autant 



PIÈCES EN PROSE. 2/l7 

qu'il n'y a plus que l'espaule dextre. Or, ces boutons se 
voyent encore figurez aux sépultures des premiers prési- 
dents que i'ay nommez, et qui sont enseuelis aux Chartreux 
de Paris , et en celle de monseigneur le président le Mais- 
tre, à qui la France sera redeuable, tant qu'elle sera France. 
Car ie n'ay veu les autres. Mais on les voit aux audiences 
et aux actes publics, sur les robbes de messieurs les 
premiers presidens aux Parlemens. Il y a, dedans le pre- 
mier liure desMacabées, c. 1, une chose qui approche de 
cecy, quand il dit : Rex Antiocfius Jonathœ potestatem 
fecit, lit piirpuram indiieret, et fibula uteretur aurea, 
laquelle estoit sur l'espaule. Et Suétone dict que Jules Cé- 
sar clauo fimbriato utebatur. L'un estoit Roy, et l'autre 
affectoit lePioyaume. Car, à la vérité, nos^boutons et clauis 
et fibulis successere. Les Piomains avoient le bouton sur 
l'espaule pour agrapher leurs vestemens, et les Romains 
aussi. Car Pline, /. xxiii, cap. 1, dit : Fibu/as et a/ia mu~ 
liebris cultus, et fibiilœ sunt non vestes, sed vestium or- 
namenta. L. 25. § Item fibulœ de miro et arg. kg. 

Aurea pupuream subnectit fibula vestem. 

dit Virgile, et Guide, au 8 de de sa Métamorphose : 

Rasilis hiiic summam mordebat fibula vestem. 

Et veux adiouster que ces boutons d'or sont pris de la 
coustume des empereurs romains , qui seuls vouloient por- 
ter la robbe d'escarlatte, et l'or dessus, ce qui n'estoit per- 
mise personne qu'à eux, non pas mesme aux Césars, bien 
qu'ils fussent destinez successeurs à l'Empire, ce que m'a 
appris Capitolinus, in Albino, qui a escrit ainsi : Ilanc fa- 
miliarem, et manu mea scviptam ad te dirigo, gua tibi 
do facultatem, si nécessitas fuerit, ut ad milites prodeas, 



2/|8 RECUEIL CURIEUX. 

et tibi Cœsarum nomen adsumas. Puis, il adiouste : Sanè 
ut tibi aliquod insigne iniperialis maieslatis accédât, lia- 
bebis utendi coccinei pallij facultatem, meprœsente, et 
ad me, et cùm mecum fueris liabituriis, et purpuram, 
et sine auro, quia ita proauus meus Verus, qui puer vitâ 
functus est, ab Âdriano, qui eum adoptauit, accepit. Ou 
il y a faute en ces mots, qui puer, et faut lire : Quia puer 
mortuus inter proauos numerari non potuit. Au reste, ce 
passage monstre que nul, fors l'Empereur, n'usoit d'escar- 
latte où il y eut de l'or , non pas les Césars destinez à l'em- 
pire. Le RoyLouys onziesme n'estoit, en ses habits priuez, 
distingué de ses seruiteurs habillez comme luy, sinon d'une 
image de Nostre Dame qu'il portoit en son chapeau. Et 
quand la Pucelle vint parler au roy Charles VII, elle les 
distingua seulement, de quelques notions qu'on lui en auoit 
données en ses reuelations, car le bastard d'Orléans, et 
autres princes et seigneurs, luy vouloient faire croire qu'ils 
estoient le Roy qu'elle cherchoit. Les Vigiles en parlent 
ainsi : 

Deuant le Roy on la mena, 
Un ou deux de sa connoissance, 
Et alors elle s'inclina 
' En luy faisant la reuerence. 

Le Roy, par un ieu, s'alla dire : 
« Ha! m' amie, ce ne suis-jepas?» 
A quoy elle respondit : « Sire , 
Geste vous, ie ne me faux pas. 

Au nom de Dieu, si disoit-elle, 
Gentil roy, ie vous meneray 
Couronner à Rheims, qui que vueilie, 
Et siège d'Orléans leueray. » 

Et le feu Roy, sans s'esmouvoir, 
Clercs et docteurs si fist eslire. 
Pour l'interroger etsçauoir 
Qui la mouuoit de cela dire. 

Mais son Histoire le déclare plus clairement en ces ter- 



riÈCES EN PROSE. 249 

mes : « Fut conclu qu'on la feroit parler au Roy, et de fait 
y parla à luy, luy fit la reuerence, et le cogneut entre ses 
gens, combien que plusieurs d'eux faignoient (la cuidant 
abuser) estre le Roy, qui fut grande apparence; car elle 
ne l'auoitiamais veu. Si luy dit par maintes belles paroles, 
que Dieu l'enuoyoit pour luy ayder et secourir. » Le Roy 
donc pouuoit auoir esté recogneu d'elle par ces boutons, 
ou bien par quelque reuelation dluine. Froissard parle de 
ces boutons, et les fait porter aux cheualiers d'Angleterre, 
car il dit ainsi, au quatriesme volume : Le lendemain, le 
duc de Lanclastre les fit tous cheualiers, à la messe, et 
leur donna longues cottes vertes, à estroictes manches, 
fourrées de même vair en guise de prélats, et auoient 
lesdits cheualiers sur la senestre espaule un double cor- 
deau de soye blanche, à blanches houpettes pendantes» 
Le mesme Froissard l'escrit encores, en autre lieu, et use 
de ces mots : Et peu après s'en retourna la procession en 
ladite église, et le Roij cnsuyuant après, et tous les sei- 
gneurs auec le Roy : les ducs, comtes, et barons, auoient 
longues houppelandes d'escar lattes, et longs manteaux 
fourrez de menu vair, et grands chapperons aussi four- 
rez en celle manière : et tous les ducs et comtes auoient 
trois honobles de menu vair, assises sur l' espaule senes- 
tre d'im quartier de long ou enuiron, et les barons n'en 
auoient que deux, et tous autres cheualiers et escuyers 
auoient houppelandes fourrées de liurées, et estoient 
d'e5Cflî"/«f^g. Encores auiourd'huy, en Angleterre, ésEstats, 
les ducs ont ces trois honobles, les comtes deux, les ba- 
rons une. Ce mot, honobles, signifie honneurs nobles, et 
les capiteux à Tholoze portent ces honneurs, comme, à la 
vérité, ils sont déclarez nobles par arrests et par lettres, 
et iouissent des priuileges de noblesse, et portent un de 
leurs boutons de drap d'or. Et puisque ceste ville a tant 
mérité de nostre temps, qu'elle n'a esté altérée par l'here- 
sie, comme les autres villes, ie diray d'elle ce que dit Au- 
A, 32 



250 RECUEIL CURIEUX. 

sone : Non unquam nttricem fidei reticeho Tliolosam. Par 
là, il se voit que ces boutons estoicnt diuers, car les uns 
les auoient de soye blanche, les autres, de menu vair; les 
uns les portoient plus longs, et les autres, plus courts. 
Mais les Roys de France les ont portez en or, et les ont 
donnez à leurs premiers presidens, n'y ayant qu'eux en la 
Cour, à qui ces ornemens appartiennent. Je ne parle point 
à présent des fourrures, car l'en ay desia parlé une fois. 
Seulement, ie diray que les manteaux de messieurs les pre- 
sidens estoient fourrez, et Froissard appelle cette fourrure 
menu vair, quiestoit le mot du temps, ainsi appellée poa.' 
la variété. Car c' estoient petites pièces de peaux, de diuer- 
ses couleurs, qu'ils cousoient, et en faisoient des fourrures 
telles qu'on les voit encores aux manteaux de messieurs 
les presidens qui sont auiourd'huy, et aux aumusses des 
chanoines. Il dit aussi houppelandes, pourcequ' elles trai- 
noient iusques à terre, qui est un mot anglois, car land si- 
gnifie terre en leur langage. Ainsi, disent-ils Holland, 
Ângeland, Zeland. Nous auons eu de leurs mots par 
droict de voisinage, et ils ont eu de nos vertus, qu'ils ont 
depuis possédées, par droict d'héritage. 



ItKlIONlSTRilLMCË W ROV , 

Sur la reformation des habits, et de l'employ des estoffes d'or et 
d'argent, soye et autres, faites et manufacturées dans les pro' 
vinces estrangères. 

(1633.) 
Sire, 

Les Roys vos deuanciers, recognoissant que le luxe et 
la superfluité des habits, et autres excessiues dépenses, 
dont la pluspart des François (plus que nation du monde) 



PIÈCES EN PROSE. 251 

sont inconstans et pleins d'inuentions, qui en produisent 
tous les jours de nouuelles, soit par exemple, ou par un 
vain désir de paroistre, et, pour ce faire, se portent dans 
de très grandes dépenses et frais, en l'achat de plusieurs 
esiolTes superflues, manufacturées chez les estrangers, ce 
qui ne tend qu'à la ruyne des plus riches familles de ce 
Royaume : et, outre ce, les moyens très certains pour trans- 
porter l'or et l'argent hors des frontières d'iceluy ; 

Pour remédier que telles choses ne continuassent, ils 
ont successiuement, les uns après les autres, deffendu la 
superfluité des grandes dépenses faites aux habits, et l'em- 
ploy des estoffes et manufactures estrangeres (veu qu'il 
s'en puisse faire de toutes sortes en ce Royaume, comme 
il se verra cy-apres), sçachant le préjudice et le mal qui 
en peut aduenir. 

Charles YIIl, en l'an l/i83; François I, en l'an 15/io; 
Henry II, en l'an 15Zi9 ; Charles IX , en l'an 1562 ; Ordon- 
nances du Roy Henry III, en l'an 1583 ; et Henry IV, en 
l'an 1605 : tous lesquels Edicts, et Ordonnances, se plai- 
gnent du mal et très grand préjudice, qu'apportent lesdi- 
uerses estoffes et manufactures estrangeres ( employées 
aux habits et autres usages) , comme estant la cause de la 
ruyne et pauureté du peuple de ce Royaume, qui pourroit, 
aussi bien et mieux que lesdits estrangers, s'employer 
aux façons d'icelles : et aussi, que c'estoient les moyens aux- 
dits estrangers d'attirer les thresors et substances d'entre 
nos mains. Comme appert en ce qui fut arresté aux Estats- 
Generaux d'Orléans, et aussi à ceux qui ont esté tenus, par 
cy-deuant, à Sainct Germain en Laye, où dès ce temps-là 
il fut ordonné tout ce qui estoit nécessaire pour remédier 
en tel cas. 

Si bien que tout le contenu des choses ( pour ce regard) 
qui a esté autresfois arresté dans ces célèbres assemblées, 
sont suffisantes et capables dedeffendre, encore mainte- 
nant, l'excessiue dépense que l'on fait plus que jamais tous 



252 RECUEIL CURIEUX. 

les jours en la superfluité des habits, et autres frais, et em- 
pescher aussi l'achat des estoffes, marchandises, et manu- 
factures estrangeres, et maintenir l'ordre qui est de tout 
temps préparé pour le bien de ce Royaume et soulage- 
ment de vos sujets : qui est l'employ et le trauail , pour 
empescher la pauureté et mendicité du pauure peuple. 
Chose qui ne dépend que de restablir les manufactures des 
diuerses estoffes et autres marchandises, tant d'or, d'ar- 
gent, que soye et laines, dont la France est autant et plus 
fournie, que nation du monde : et puis, réduire lesdites 
estoffes de toutes sortes, aussi belles, bonnes, et à meilleur 
marché, que ne sçauroient faire lesdits estrangers. Ce qui 
feroit que l'argent qui sort dehors, demeureroit parmy 
nous, pour subuenir aux occasions requises à vostre 
Estât. 

Pour le regard des soyes qu'il conuient à la manufac- 
ture des estoffes, comme velours, satins , taffetas, et au- 
tres : le Languedoc, et plusieurs de vos prouinces, en four- 
niront plus qu'il nous n'en est besoin, principallement lors 
qu'on verra les deffences d'en apporter de dehors, et que 
vostre Majesté aura fait les reglemens nécessaires pour re- 
primer le luxe, si cstrange, que les seuls bas de soye ont 
cousté à vos sujets plus de vingt et quatre millions d'or, 
depuis la mort d'Henry II, auparavant laquelle ceste su- 
perfluité estoit ignorée. 

Et neantmoins il s'en peut faire, de la soye de France, 
deux fois plus qu'il n'en faut pour l'usage de ceux qui ont 
les moyens et les qualitez d'en porter : et comme aussi 
d'autres diuerses estoffes de soye, plus qu'il n'en est de be- 
soin, pour employer à l'usage des habits et autres choses, 
pour les personnes à qui cela appartient. 

Je sçay bien qu'on dira que les soyes de France sont 
aussi chères que les estrangeres : a quoy ( sous le bon plai- 
sir de Yostre Majesté) je réponds, qu'en cffect elles ne cous- 
tent rien du tout. 



PIÈCES EN PROSE. 253 

Vostre Royaume, Sire, doit estre comparé à une grande 
famille : tout ce que l'on preste ou vend à l'autre, cela ne 
peut appauurir la maison, mais bien seulement ce qui en 
sort. 

De mesme, quand bien ceux du Languedoc vendroient 
leurs soyes plus cher que les marchands de Milan, de Gè- 
nes, de Sicile, ou du Leuant : ce qu'au regard du bien gê- 
nerai de vostre Estât, les soyes du Languedoc ne coustent 
rien, et les autres tirent les richesses de vostre Royaume. 

Et si on met en auant que les cstrangers ne voudront 
plus prendre des estoIFes de France, si nous ne receuons 
toutes celles qu'ils nous voudront apporter : la réponse est, 
que, pour ce qui concerne le Leuant, ils ne prennent rien 
du tout de nous, que de l'argent, dont il sort une quantité 
incroyable du port de Marseille, où on trafique des quarts 
d'escus pesants, qu'on y porte de tous endroicts, etprinci- 
pallement des villes de Paris et de Lyon. Et si l'on enuoye 
aussi les belles réalles, que le trauail de vos sujets et la 
bonté de vostre terre auoient attirées. 

Quant à l'Italie, si peu qu'ils enleuent de la France, ce 
sont marchandises dont ils ne se sçauroient passer. 

Et, pour le regard de l'Espagne, ils sont trop bons mes- 
nagers, pour prendre de nous autre chose que ce qui leur 
est du tout nécessaire, et qu'ils ne sçauroient trouuer ail- 
leurs. 

Et pour le payement de nos marchandises, au lieu de 
se charger de pistolles et de réalles , payent maintenant 
la plus grande partie d'icelles auec des perles et diamants, 
qui ne seruent à rien pour subuenir au peuple, ny pour 
soudoyer les armées. La seulle et vraye richesse est l'or et 
l'argent, et nous n'auons pas de meilleures mines que la 
fertilité de nos terres, lesquelles (sans incommoder vos 
sujets) peuuent attirer quasi tout l'argent de nos voisins, 
par le bon ordre que Vostre Majesté y pourra apporter. 

Quant à la deflénce de faire sortir l'argent du Royaume, 



254 KECUEIL CURIEUX. 

ne sert qu'à enrichir quelques particuliers, estant tout no- 
toire que, moyennant un pour cent, et aucunes fois moins, 
on fait passer tout ce qu'on veut, et c'est ce qui fait re- 
hausser tous les leurs les monnoyes d'or, parcequ' elles 
s'enleuent plus facillement. 

Tant que les facteurs d'Espagne et d'Italie pourront 
faire apporter des pierreries et des soyes en France , ia- 
mais le transport du prix n'en pourra estre empesché. 
Mais lors que par edict public elles seront delîenduës, 
auec don du tiers au dénonciateur, il ne faudra plus crain- 
dre qu'on tire de Paris, et autres lieux de ce Royaume, 
de quoy payer les garnisons d'Espagne dans les citadelles 
des Pays-Bas. 

Car, quant aux pierreries, il y en a desia de trop en 
France, et plus qu'en tout le reste de l'Europe : les perles, 
les diamans, et les soyes , importent à vostre Royaume 
plus de deux millions d'or tous les ans. 

C'est pourquoy, pour le bien de vostre Estât et de vos 
sujets, deffences deuroient estre faites à tous marchands 
françois , traffiquant aux pays estrangers , de vendre ou 
échanger leurs marchandises et denrées, en perles, dia- 
mans, et autres pierreries, ains à or et argent, ou es- 
tofîes , pour estre manifacturées, ou bien en autres mar- 
chandises nécessaires dans ceRoyaume. Etd' autant que l'on 
y apporte si grande quantité desdites pierreries, fait qu'il 
n'y a bourgeoise, et ny femme de médiocre condition, cjui 
ne porte sur soy des chaisnes et brasselets, la moitié (en 
valeur) de ce qu'ils peuuent auoir de commoditez en leur 
mesnage : ce qui est quelquesfois cause des grands divorces 
qui arriuent dans les familles, et, outre ce, est moyen par 
lequel les estrangers emportent l'or et l'argent de parmy 
nous. Il est donc aussi nécessaire de faire deiïences d'en 
plus laisser entrer dans vostre Royaume, à cause que les 
richesses de vos sujets se pourroient écouler auec le temps. 
. C'est encore, sire, une grande superfluité qui se fait 



PIÈCES EN PROSE. 255 

tous les iours dans la ville de Paris, et ailleurs, en la façon 
d'un grand nombre de passement et broderie d'or et d'ar- 
gent, qu'autant vaudroit-il jetter les finances de vos su- 
jets dans la mer, attendu que ce sont besongues perdues 
au monde, et dont il ne renient aucun proffit, et aussi que 
ce sont estoffes qui ne se doiuent porter qu'aux Roys et 
aux princes : à quoy il est très nécessaire de remédier, 
pour le bien public. 

Ce faisant, sire, Vostre Majesté, en suitte de sa dernière 
Déclaration, vérifiée en vostre Parlement de Paris le 12 dé- 
cembre 1633 , couppera le chemin à un nombre infiny 
d'abus et maluersations ; retranchera le luxe et les super- 
fluitez desordonnées, qui se commettent en la grande dé- 
pense des habits (ce qui sera pour le bien des familles) ; 
fera que la France fleurira plus que iamais , non seulle- 
ment en marchandise (qui , comme dit est, pourroit estre 
manifacturée en ce royaume, dont l'employ feroit que les 
panures seroient nourris, et l'or et l'argent ne sortiroient vos 
frontières, ains demeureroit parmy nous , pour subuenir 
aux occurrences qui pourroient suruenir) , mais aussi en 
tous arts et mestiers, à l'honneur et gloire de Dieu, et de 
vostre sacrée personne. 



Extrait du Diacoui*» traitant ae i' Antiquité , 
têtktité , eaecettences et prérogatives tte ïa 
peiteterie et fourtt^UÈ'ea , par Cbarrier. 

(1634.) 

Les peaux ne sont pas seulement en usage chez des na- 
tions qui respirent un air froid et glacé, elles sont encore 
ailleurs, et dans le plus délicieux seiour de l'Europe, les 
augustes ornements de l'authorité et de la puissance. Les 



256 RECUEIL CURIEUX. 

papes, le jour qu'ils reçoiuent les clefs de sainct Pierre, et 
entrent en possession des thresors de l'Eglise ; le collège des 
cardinaux, et tout ce grand peuple d'archeuesques et de 
prélats, qui accompagnent solennellement cette pompe, 
marchent reuestus de pelleterie. Nos Roys, soit qu'on les 
sacre et couronne comme souuerains, ou qu'on les marie 
comme les fils aisnez de l'Eglise; ou qu'on leur prépare des 
entrées triomphantes, comme aux dompteurs des rebelles, 
aux libérateurs des nations, et aux vainqueurs des enne- 
mis , se dépouillent de l'esclat des broderies, et du bril 
des diamants, pour prendre leur manteau royal semé de 
lys, et fourré de peaux d'hermines. Les princes et prin- 
cesses qui assistent à ces hautes et sublimes cérémonies, 
s'en ornent. Les manteaux des cheualiers, des ducs et 
pairs de France, sont superbement doublez de loups cer- 
uiers, de martres, et d'hermines. Les chancelliers, gardes 
des sceaux, qui rendent les oracles de nos princes, qui 
sont les gardiens de nos loix, portent les plus exquises 
fourrures. Les Cours souueraines, qui sont des ruisseaux 
de la puissance royale, des rayons de ce soleil, et des 
fleuues qui sourdent de cet océan ; à qui le prince donne 
séance sur ses fleurs de lys, et permet de briller de l'es- 
clat de sa pourpre, et de son hermine, s'en parent aux 
Ouuertures des Parlements et dans leurs plus célèbres as- 
semblées. Les bacheliers et les docteurs, après auoir couru 
auec honneur dans la carrière des sciences, et auoir foullé 
les traces des saincts que nous adorons, des empereurs 
que nous reuerons , des médecins que nous honorons, se 
reuestent de fourrures, qui représentent les mystères de la 
théologie, les maximes de la politique, les secrets de la 
médecine. Les médecins ont raison de s'en seruir, puis- 
qu'elles guérissent les maux de teste, comme les peaux de 
louueteau; qu'elles corrigent l'intempérie de l'estomach, 
comme celles du cignc, de l'aigle et du vautour, en dissi- 
pant les humeurs, en ostant l'indigestion, en fortifiant la 



PIÈCES EN PROSE. 257 

chaleur q ui est foible. Les gouttes, qui triomphent des 
plus puissants remèdes, sont vaincues auec des peaux de 
chats, d'agneau et de Heure. Monsieur Citois, très fameux 
médecin, est d'aduis, au liure qu'il a composé de Colico 
pictonico, que si les hommes se seruoient d'habits de 
peaux, ils sentiroient moins souuent les tourments de la 
colique; les catarrhes ne se desbonderoient pas si impé- 
tueusement dans leurs poitrines comme ils font, ny ne 
tomberoient auec tant de violence sur lesioinctures de leurs 
pieds, et de leurs mains. Nous, qui durant cette vie auons 
tousiours à parer aux atteintes de l'air et à souffrir des 
desreglements des saisons, sommes quasi du tout desar- 
mez, deuant d'auoir gagné le dernier bout de la course : 
la force nous quitte des quarante-cinq ans; la chaleur 
nous abandonne à soixante ; à septante, nous sommes trahis 
par nos propres domestiques : l'estomach, le foye, le cer- 
ueau, où logeoient nos principales puissances, sont occu- 
pés par des excremens qui nous accablent, et si alors 
nous voulons chercher quelques remèdes à nos maux , il 
faut que nous les empruntions des fourrures. Je ne dis 
point qu'elles adoucissent le cuir par leur chaleur ; qu'elles 
rectifient le sang ; qu'elles espurent les esprits, qui, relui- 
sant sur le visage, luy inspirent des attraits plus fins et 
plus déliez que les grâces que la nature luy donne, et le 
rougissent d'un vermillon plus beau, que celuy que le 
fard et l'artifice luy impriment. Les femmes, que le deuot 
sainct Bernard blasme de préférer la couleur à la chaleur, 
s'en seruoient autrefois, et certainement elles ont eu grand 
tort de quitter des estoffes si excellentes, pour prendre celles 
de Gennes et de la Chine , qui sont si minces, que diffi- 
cilement cachent-elles la nudité de leurs corps ; et si lé- 
gères, qu'à peine peuuent-elles balancer leur inconstance. 
Le soleil ne monte iamais au-dessus de l'Escreuisse, ny 
ne descend au-dessous du Capricorne ; la sphère du feu 
élémentaire est bornée du ciel de la lune ; les mers les plus 
A. 33 



258 RECUEIL CURIEUX. 

orageuses ont des accez réglez ; les plus orgueilleuses mon- 
tagnes ont des extremitez de leur hauteur démesurée, les 
plus inconstantes saisons ont des vicissitudes iustes et ré- 
gulières : et ny Dieu, qui nous inspire le bien ; ny la rai- 
son, qui nous le conseille ; ny le discours, qui nous le per- 
suade ; ny les loix qui nous le commandent ; ny la crainte 
du supplice, qui nous retire du mal ; ny l'espérance des 
recompenses, qui nous anime à la vertu, n'ont sçeu pre- 
scrire des limites aux passions humaines. Ce sont des ma- 
ladies contre lesquelles il n'y a point d'autre médicament 
que le poison, ny de salut que la mort : elles ont déuoré 
les empires, dans Alexandre; elles ont espuisé ce que la 
mer et la terre produisent de plus friand dans Helioga- 
bale; elles dépeuplent les mines, dans les auares; elles 
corrompent les vierges, dans les lascifs ; elles briguent les 
charges, dans les ambitieux ; elles ruinent l'art et la nature, 
dans les somptueux ; et font souffrir aux familles tous les 
maux qu'elles pourroient appréhender de l'insolence d'un 
victorieux, et du malheur d'un naufrage. Les habits, qu'on 
portoit hier, sont auiourd'huy à la vieille mode : ce ne 
sont ny les trous, ny les taches, ny le long usage, mais 
nostre mollesse, qui les rend vieux et inutiles. Les Fran- 
çois donnent du crédita la nouueauté, et desployent les 
premiers l'estendart de l'inconstance : nos voisins les sui- 
uent, et de mesrae que nos vallets de chambre prennent les 
habits que nous quittons, et reçoiuent chez eux les modes 
que nous auons usées. 

Neantmoins, dans une si grande diuersité d'ornements, 
que le luxe a inuentés, il n'y en a point de si glorieux, de 
si augustes, de si précieux, que les fourrures. De là ie 
conclus, que, puis que les excellents obiects annoblissent 
les sciences, qui les considèrent ; les diamants, l'orfeurerie 
qui les met en œuure ; l'administration des affaires publi- 
ques, les ambassadeurs qui les traitent ; puis que le marbre 
rend l'architecture plus esclatante ; le délié meslange des 



l'iÈGES EIS PROSE. 259 

couleurs, la peinture plus parfaicte et plus agréable ; les 
fourrures dardent aussi leurs rayons sur ceux qui les pré- 
parent , les perfectionnent et les embellissent. Il y a cer- 
tainement une communication mutuelle de bien et de mal 
entre l'ouurier et sa matière ; les règles militaires, obser- 
uées rigoureusement, en la conqueste d'un royaume, esclat- 
tent bien dauantage, que quand elles sont estroitement 
gardées au simple siège d'une ville, comme les fautes qui 
se pourroient commettre en ce haut dessein , preiudicie- 
roient beaucoup plus que celles qui retarderoient ou ar- 
resteroient le cours d'une entreprise ordinaire. 

Si donc les autres estoffes sont moins nobles que la pel- 
lelerie, si celles-là sont des inuentions des hommes, et 
celle-cy un ouurage de Dieu; si celles-là engloutissent le 
bien des familles, et celle-cy le conserue; si celles-là cor- 
rompent les mœurs , et celle-cy les tempère : si celles-là 
font écouler nostre corps en délices , et celle-cy le mu- 
nisse de vigueur et de force : les priuileges des marchands 
pelletiers doiuent autant surpasser ceux des autres, que 
la tempérance surpasse le luxe ; que la vigueur, la dé- 
licatesse; que la nécessité, le plaisir. C'est pourquoy, 
quand nos Roys reuiennent, ou de vaincre les conquérants, 
ou de chastier les rebelles, ou de libérer les peuples op- 
primez, les maistres et gardes de la marchandise de pel- 
leterie (quelle gloire î) portent, selon le degré de leur préé- 
minence, le dais qui couure ces testes couronnées d'un 
diadesme, qui s'estend aussi loing que l'uniuers, et om- 
bragées de palmes , qui montent aussi haut que le ciel. 
Après que les Roynes ont longtemps marché sur les terres 
de la France , et qu'elles sont enfin arriuées aux portes de 
Paris, on oste au ciel la veuë de ces diuins obiects, et on 
met sur leurs testes un dais que soutiennent aussi les mar- 
chands pelletiers, magnifiquement vestus de robes de ve- 
lours bleu, fourrées de loups-ceruiers. Ils ioûyssent du 
mesme priuilege, quand le légat vient, ou nous ouurir les 



260 RECUEIL CURIEUX. 

thresors de l'Eglise pour en faire largesse au peuple , ou 
prier nostre inuincible monarque de couurir de sa protec- 
tion la thiare de nostre sain et Père, et la maintenir contre 
les ennemis de la foy. Le iour de l'Assomption de la Vierge, 
par une saincte et religieuse coustume, l'on pare de cou- 
uertures fourrées les licts de l'Hostel-Dieu de Paris, où 
sont couchez les pauvres membres de Jésus-Christ, qui y 
sont malades. 

Les enfants des Roys, qui doiuent un iour estre les glo- 
rieux héritiers de la souueraineté de leurs peresj sont en- 
ueloppez de langes fourrez d'hermines, en la cérémonie de 
leurs baptesme, qui représentent ensemble et la majesté 
de leur extraction royale et la beauté de leur innocence. 
Quand les dames et les princesses , après auoir perdu 
leurs chers maris , s'enferment dans une triste nuict 
de dueil l'espace de quarante iours en leurs chambres, 
elles sont reuestuës de robes noires bordées d'hermines, 
afin de tesmoigner par la blancheur d'icelles la pureté 
qui doit accompagner leur condition , et faire voir, par 
cette dixaine quadrangulaire, la fermeté de leur constance. 
Et mesme n'a-t-on pas veu, de la mémoire de nos pères, 
que les filles et femmes auoient coustume, durant l'année 
de leur dueil, de se seruir, en leurs poignets, et aux extre- 
mitez de leurs vestements , du menu-vair , de l'hermine, 
ou lotisse , selon la différence de leurs qualitez et nais- 
sances? 

Plusieurs reçoiuent des honneurs humains, qui profanent 
indignement celuy qu'ils sont obligez de rendre à Dieu ; 
plusieurs s'abstiennent de pécher contre les règles de leur 
art, qui violent laschement les loix du deuoii; et de la 
vertu : les pelletiers ne sont pas seulement louables, pour 
exceller en une vocation, où ils sont les apprentis de Dieu , 
mais leur piété, leur zèle et leur deuotion leur acquièrent 
une immortelle gloire. En eiîet, que signifie cet Agneau 
paschal en champ d'azur ? Que signifient ces deux hcr- 



PIÈCES EN PROSE. 261 

mines qui soustiennent l'escu de leurs armes, timbré d'une 
couronne ducale ? Vous les pouvez aussi bien appeller les 
sacrez hieroglifiques de la piété, que les nobles ecussons 
de la pelleterie. Ils prennent cette deuise : Malo mori 
quàm fœdari, pour tesmoigner que leur art ne souffre 
point l'apparence du bien , et que les couleurs dont les 
autres fardent leurs ouurages pour les faire trouuer beaux, 
sont des propretez deffenduës chez eux. Ils conioignent ef- 
fectivement l'ardent zèle de la religion, qu'ils professent, 
auec l'extrême pureté de l'art qu'ils exercent ; et célèbrent 
encore auiourd'huy leur confrairie, dans un lieu, où les 
Juifs, traittans cruellement et horriblement la saincte 
hostie, obligèrent Jesus-Christ à leuer les voiles qui le ca- 
choientà leurs yeux, et à se déclarer par un épouuantable 
miracle. C'est pourquoy nos Roys très chrestiens y ont 
fait bastir le deuot monastère du Sainct-Sacrement, où les 
reuerends pères Carmes de la Reforme de Bretagne 
(religieux à qui la science et la vertu sont aussi essen- 
tielles, que la clarté et l'influence aux astres) , ont esté esta- 
blis depuis trois ans, par le plus iuste et le plus puissant 
monarque de la terre. Les grands chambellans de France, 
et les frères de nos Roys, ont esté les chefs des marchands 
pelletiers ; eux qui pouuoient estre les protecteurs des Re- 
publiques, et les généraux des armées ! 

S'il est vray, comme personne n'en doute, que ce bel 
Uniuers ait esté formé sur le patron qu'en auoit Dieu, il 
faut confesser, qu'il en est le signe et la peinture : l'effect 
représente sa cause ; l'artère, son cœur ; l'ordonnance, son 
législateur ; la conqueste, son victorieux; et la production 
son principe. Les fourrures, outre les significations qu'elles 
communiquent généralement auec le reste des choses, elles 
en ont de spécieuses qu'elles empruntent de la plus subtile 
raison des sages. Strabon tesmoigne que les philosophes 
indiens alloient couuerts de peaux de cerfs et de dain : 
Pourquoy? D'autant que la philosophie est une science 



262 RECUEIL CURIEUX. 

desenseuelie de la matière, et destachée des obiects sensi- 
bles et périssables : ou bien, à cause qu'elle ne sonde iamais 
l'intérieur des causes; qu'elle est contrainte de s'arrester 
tousiours à l'entrée des choses naturelles, et de considérer 
seulement les accidents et le dehors, sans pouuoir cognoi- 
stre le dedans, ny la substance. Le héros, qui triompha dès 
le berceau de la colère de Junon, et qui se rendit ensuite 
le commun protecteur des hommes et l'espouuan table 
exterminateur des monstres, s'habilla de la peau du lyon 
qu'il venoit de terrasser et d'esteindre, afin d'auoir sur 
soy le signe du courage et de la force. Les peaux des re- 
nards appartiennent aux esprits artificieux, qui trompent 
les autres, et non pas à ces âmes généreuses, qui pour de 
justes querelles portent ouuertement la foudre et le tour- 
billon aux quatre coins du monde. 

Le prestre de la déesse Isis, aueuglé de superstition, 
ne voyoit pas la dignité des fourrures : ceux qui demeu- 
rent cachez au milieu des ténèbres, ne se seruent de leurs 
yeux, qu'à forger des fantosmes. Les superstitions remplis- 
soient tellement l'esprit de ces panures idolastres, qu'il n'y 
restoit point de place pour les veritez les plus communes 
et vulgaires. Je ne m'estonne doncques pas si ceux, qui 
ont pris leurs chats pour leurs dieux, et qui ont adoré le 
plus infâme des animaux, ont méprisé les fourrures. Jason 
et ses compagnons n'estoient pas de cet aduis, quand, pour 
remporter cette fameuse Toison d'or, ils entreprirent de 
trauerser la mer et d'attaquer les taureaux ardents. 

Acheuons de loiïer les fourrures, et disons que ces pre- 
sens, que la nature nous offre sans fard, que l'artifice n'al- 
tère point; que la rareté rend précieux, la chaleur néces- 
saire, et dont la beauté n'est falsifiée par aucune apparence 
extérieure, ny l'excellence auilie par des usages rauallez, 
sont le fidelie miroir des ecclésiastiques, qui en ornent 
leurs testes, leurs bras et leur col. Car elles dénotent que 
ces demi-dieux sont les parties nobles de l'Église, qui font 



PIÈCES EN PROSE. 263 

couler, en tous ses membres, les sentimens de la foy, les 
mouuemens de la charité, la vie et le sang de Jésus Christ; 
que leur doctrine est esloignée de la subtilité des sophistes; 
que leurs mœurs doiuent estre aussi pures que le cristal, 
et aussi nettes que la prunelle de l'œil, et leur vie éter- 
nellement accompagnée d'une honneste granité , qui ne 
les quitte iamais. Entrons encore une fois dans l'Escriture, 
pour demander l'aduis de sainct Paul, quand il nous ex- 
horte à la pénitence, et nous conseille de nous habiller de 
Jésus Christ : 11 semble qu'il le prenne pour une chaude 
et sacrée fourrure. 

Il est nécessaire que je sorte de mon chemin, pour aller 
chasser de la vigne de Dieu une infinité de bestes veni- 
meuses qui la flétrissent etlarongent. Je pose, deuanttous, 
les fondemens sur qui je prêtons esleuer les machines dont 
ie me seruiray pour les battre en passant. Ne demeurez- 
vous pas d'accord auec moy , que Jesus-Christ a esté 
amoureux de la nature humaine, qu'il a esté son espoux, 
qu'il a esté le restaurateur des affaii^s de nostre salut? 
Attens ; si tu l'oublies, tu es un ingrat; si tu ne le crois, 
tu es un infidelle ; si tu ne le vois, l'esclat des miracles t'es- 
bloùit; l'Enfer le confesse ; les diables l'auouent; les hu- 
guenots se conuertissent ; la foy l'inspire ; Loudun, le 
Poictou, la France, l'Europe, la terre, et tout l'Univers 
le publient. Tu as leu comme ie l'ay nommé mystique- 
ment une fourrure; mais un Judas la vendra trente 
deniers ; mais un vilain la tâchera de ses ordures ; 
mais un simoniaque la mettra à l'encan, et la liurera au 
dernier enchérisseur ; mais un glorieux la foulera aux 
pieds ; et un cœur de diamants la laissera pourrir dans le 
fumier sur le corps des pauvres. Voilà à peu près les cri- 
mes dont les hommes de nostre siècle sont coupables. 
Neantmoins, puisqu'il n'est pas en nostre pouuoir de 
changer le passé, nous douons employer les moyens qui 
nous restent, pour nous mettre bien auprès de Dieu, etcon- 



264 RECUEIL CURIEUX. 

fesser ingénument nos fautes, afin d'obtenir certainement 
nostre grâce, et nous résoudre sérieusement à une meil- 
leure vie. Cependant il n'y a pas un d'entre nous, qui 
n'ait fort grand interest à conseruer soigneusement cette 
adorable fourrure, d'autant que l'Almanach de Dieu nous 
menace d'un fâcheux hyuer, contre lequel il faudra nous 
reuestir de Jesus-Christ, et l'opposer aux rigueurs d'une 
si dure saison. 

Je retourne maintenant d'où je viens. Quand Rebecca 
conseilla à Jacob de se couurir les mains et le col de peaux, 
elle aduertissait les chrestiens de s'orner de pureté, pour 
acquérir une souueraineté et un droict d'ainesse en l'autre 
monde. Si les prophètes, si les hermites, si les religieux 
anciens, si saint Jean, qui fut l'aurore du iour qui nous 
apporta la ioye et la lumière, se sont vestus de peaux : ii 
faut certainement qu'elles signifient la netteté de l'ame, 
l'austérité du corps, le mespris du luxe, et la constance de 
la vertu. 11 ne me reste maintenant qu'à terminer ce dis- 
cours, après vous auoir fait ressouuenir, que les fourrures 
sont solemnelles chez les docteurs, mystérieuses chez les 
prophètes, illustres dans les Cours souueraines, augustes 
chez les papes et les cardinaux, et pompeuses sur la sacrée 
personne de nos princes. 



mémoire pour les Coëffeurs des Daitiesi de Paris, 
contre les luaitres Barbier s-Pcrrnqaieris. 

(1769) 

Nous sommes, par essence, des coëffeurs des dames, et 
des fonctions pareilles ont dû nous assurer de la protection. 



PrÈCES EN PROSE. 2f55 

mais cette protection a fait des envieux ; tel est l'ordre des 
choses. Les maîtres barbiers -perruquiers sont accourus 
avec des têtes de bois à la main ; ils ont eu l'indiscrétion 
de prétendre que c'étoit à eux de coëffer celles des dames. 
Ils ont abusé d'arrêts qui nous sont étrangers , pour faire 
emprisonner plusieurs d'entre nous ; ils nous tiennent, en 
quelque sorte, le rasoir sur la gorge, et c'est contre cette 
tyrannie que nous nous trouvons aujourd'hui forcés d'im- 
plorer le secours de la justice. 

Nous avons commencé par consulter un jurisconsulte, 
qui nous a dit, que les lois romaines ne statuoient rien sur 
les droits que nous reclamons ; qu'il y a grande apparence 
que nous n'existions pas, lors des capitulaires de Charle- 
magne ; qu'il est possible que nous ayons eu l'être civil à 
Athènes, dans ses jours de délices ; qu'au surplus, depuis 
cette époque jusqu'à nous, il s'étoit écoulé plus de deux 
mille ans de temps utile pour la prescription. 

Ce langage nous a d'abord donné de l'inquiétude ; nous 
avons cherché d'autres secours, et nous les avons trouvés. 
La science des jurisconsultes n'est pas celle qui convient 
à l'exposition de nos moyens ; la question dont il s'agit ici 
exige des détails étrangers à leur doctrine. 

Les perruquiers prétendent que c'est à eux seuls qu'il 
appartient de coëffer les dames. 

Pour renverser leur prétention, nous établirons : l'^que 
l'art de coëffer les dames est un art libre, étranger à la 
profession des maîtres-perruquiers ; 2" que les statuts des 
perruquiers ne leur donnent pas le droit exclusif qu'ils 
prétendent avoir ; 3° qu'ils ont abusé des arrêts de la Cour, 
pour exercer des vexations contre nous, et qu'ils nous doi- 
vent des dommages et intérêts considérables. 

Premier orikt, — 11 faut faire une grande différence 
entre le métier de barbier-perruquier et le talent de coëf- 
fer les dames. La profession de perruquier appartient aux 
A. 2>!i 



266 RECUEIL CURIEUX, 

art mécaniques : la profession de coiffeurs des dames ap- 
partient aux arts libéraux. 

Les arts mécaniques ont donné naissance à l'établisse- 
ment des différents corps et communautés. Ces arts se bor- 
nent à une pratique purement manuelle, bien au-dessous 
des créations du génie, et se tiennent renfermés dans la 
sphère étroite qui leur est propre. 

Il n'en est pas de même des arts libéraux, pour lesquels 
on payeroit inutilement une maîtrise. Ce n'est point avec 
quelque pièce de métal, qu'on peut acheter ce goût, cette 
faculté active d'inventer et de produire, qui leur donne 
l'existence et la vie. Il faut porter dans son ame le germe 
des talens créateurs; quiconque à le génie propre à l'art 
qu'il adopte, doit l'exercer avec pleine liberté ; telles sont 
les maximes protectrices des beaux- arts, celles à la faveur 
desquelles ils ont fait en France des progrès si merveil- 
leux. Il eût été ridicule d'ériger en corps et communauté 
les poètes, les statuaires, les peintres, les musiciens, comme 
les perruquiers, les cordonniers et les tailleurs. 

Le peintre anime la toille; le statuaire, un bloc de mar- 
bre : l'un et l'autre parlent aux yeux pour les tromper, et 
ce prestige est la perfection de l'ouvrage. Le musicien et 
le poëte portent à l'ame les objets sur lesquels ils s'exer- 
cent, et quand ils ont le génie de leur art, ils peignent en 
traits de flammes, ils échauffent tout ce qui se trouve dans 
la sphère de leur activité. 

Nous ne sommes ni poètes, ni peintres, ni statuaires, 
mais, par les talens qui nous sont propres, nous donnons 
des grâces nouvelles à la beauté, que chante le poëte ; 
c'est souvent d'après nous, que le peintre et le statuaire la 
représentent ; et si la chevelure de Bérénice a été mise au 
rang des astres, qui nous dira que, pour parvenir à ce 
haut degré de gloire , elle n'ait pas eu besoin de notre 
secours. 
Les détails que notre art embrassese multiplient à l'infini. 



PIÈCES EN PROSE. 267 

Un front plus ou moins grand, un visage plus ou moins 
rond, demandent des traitemcns bien différens. Par-tout 
il faut embellir la nature, ou réparer ses disgrâces. 11 con- 
vient encore de concilier avec le ton de chair la couleur 
sous laquelle raccommodage doit être présenté. C'est ici 
l'art du peintre, il faut connoître les nuances, l'usage du 
clair obscur , et la distribution des ombres, pour donner 
plus de vie au teint, et plus d'expression aux grâces ; quel- 
quefois la blancheur de la peau sera rélevée par la teinte 
rembrunie de la chevelure, et l'éclat trop vif de la blonde 
sera modéré par la couleur cendrée, dont nous revêtirons 
ses cheveux. 

L'accommodage se varie encore à raison des situations 
différentes. La coëffure de l'entrevue n'est pas celle du ma- 
riage , et celle du mariage n'est pas celle du lendemain. 
L'art de coëffer la prude, et de laisser percer les préten- 
tions sans les annoncer ; celui d'afficher la coquette, et de 
faire de la mère la sœur aînée de sa fille; d'assortir le 
genre aux affections de l'ame, qu'il faut quelquefois devi- 
ner ; au désir de plaire, qui se manifeste ; à la langeur du 
maintien, qui ne veut qu'intéresser; à la vivacité, qui ne 
veut pas qu'on lui résiste; d'établir des nouveautés, de 
seconder le caprice , et de le maîtriser quelquefois ; tout 
cela demande une intelligence qui n'est pas commune, et 
un tact pour lequel il faut en quelque sorte être né. 

Les progrès de notre art se portent encore plus loin. 
Sur ce théâtre oii règne l'illusion, où les dieux, les héros, 
les démons, les fées, les magiciens, se reproduisent sans 
cesse ; une tête, sortant de nos mains, est tantôt celle d'une 
divinité ; tantôt celle d'une héroïne, tantôt celle d'une sim- 
ple bergère. La chevelure d'Armide n'a rien de commun 
avec celle de Diane, et celle de Diane n'a rien de commun 
avec celle d'Alcimadure. Les cheveux serpentants et en 
trelassés des Furies ne forment-ils pas le plus parfait con- 
traste avec les ondulations des cheveux flottansde l'Amour? 



268 RECUEIL CURIEUX. 

C'est en saisissant les nuances attachées à ces différents 
genres, que le charme se perpétue, et qu'on reconnoit la 
main d'un artiste habile. 

L'art des coëffeurs des dames est donc un art qui tient 
au génie, et par conséquent un art libéral et libre. 

L'arrangement des cheveux et des boucles ne remplis- 
sent pas même tout notre objet. Nous avons sans cesse 
sous nos doigts les trésors de Golconde. C'est à nous 
qu'appartient la disposition des diamans, des croissans, 
des sultanes, des égrettes. Le général d'armée scait quel 
fond il doit faire sur une demie-lune placée en avant : il a 
ses ingénieurs en titre. Nous sommes ingénieurs en cette 
partie, avec un croissant avantageusement placé, il est 
bien difficile qu'on nous résiste , et que l'ennemi ne se 
rende. C'est ainsi que nous assurons et que nous étendons 
sans cesse l'empire de la beauté. 

Les fonctions des barbiers-perruquiers sont bien diffé- 
rentes. Tondre une tête, acheter sa dépouille ; donnera des 
cheveux qui n'ont plus de vie la courbe nécessaire avec le 
fer et le feu ; les tresser, les disposer sur un simulacre de 
bois; employer le secours du marteau, comme celui du pei- 
gne; mettre sur la tête d'un marquis la chevelure d'un 
Savoyard, et quelquefois pis encore ; se faire payer bien 
cher la métamorphose ; barbouiller des figures pour les 
rendre plus propres ; enlever avec un acier tranchant, au 
menton d'un homme, l'attribut de son sexe; baigner, étu- 
ver, etc. , ce ne sont-là que des fonctions purement méca- 
niques, et qui n'ont aucun rapport nécessaire avec l'art 
que nous venons de décrire. 

Les perruquiers auront, si l'on veut encore, la fa- 
culté de faire l'accommodage des cheveux naturels des 
hommes, parce que cet accommodage ne doit être qu'un 
arrangement de propreté. Nous aurions pîi cependant leur 
disputer la coëffure des petits-maîtres, par une raison d'a- 
nalogie ; mais nous laisserons volontiers leurs têtes entre 



PIÈCES EN PROSE. 269 

les mains d'un perruquier, pour qu'ils fassent moins de 
progrès dans la coquetterie. En un mot, nous ne coëffons 
que les dames ; leurs maris même ne sont pas de notre 
compétence, et tant que nous nous renfermons dans des 
bornes pareilles, la jalousie des perruquiers pourra crier, 
mais la police n'aura rien à nous dire. 

En vain les perruquiers objecteroient-ils , que, s'ils ont 
la main trop pesante pour la coëffure des dames, ils peu- 
vent avoir chez eux des garçons qui l'ayent beaucoup plus 
légère. 

Cette objection serait un aveu, que l'art de coôffer les 
dames ne seroit pas propre à leur état, puisque les maîtres 
n'auroient pas le talent nécessaire pour l'exercer ; et de-là 
nous pourrions conclure, que leurs garçons, distraits par 
d'autres soins, ne l'acquéreroient pas davantage. Mais une 
raison bien plus puissante s'oppose à ce que, les dames, 
employant les garçons perruquiers pour leur coëffure , les 
garçons perruquiers changent à chaque instant de bouti- 
que, et ces changemens perpétuels ne permettent pas 
de les admettre à un ministère de confiance tel que le 
notre. 

Le coëffeur d'une femme est, en quelque sorte, le pre- 
mier officier de sa toillette ; il la trouve sortant des bras 
du repos, les yeux encore à demi fermés , et leur vivacité 
comme enchaînée par les impressions d'un sommeil, qui 
est à peine évanoui. C'est dans les mains de cet artiste, 
c'est au milieu des influences de son art, que la rose s'épa- 
nouit, en quelque sorte, et se revêtit de son éclat le plus 
beau. Mais il faut que l'artiste respecte son ouvrage; que, 
placé si près par son service, il ne perde pas de vue l'in- 
tervalle, quelquefois immense, que la différence des états 
établit ; qu'il ait assez de goût pour sentir les impressions 
que son art doit faire, et assez de prudence pour les re- 
garder comme étrangères à lui. 

Il est donc vrai de dire, que ni les perruquiers ni leurs 



270 RECUEIL CURIEUX. 

garçons, ne sont pas propres à faire l'office des coëffeurs 
des dames ; que l'art des coëffeurs est étranger à la com- 
munauté des maîtres perruquiers, comme étant un art li- 
bre et libéral. 

Voyons maintenant si les statuts de la communauté des 
maîtres perruquiers ne présentent rien qui puisse porter la 
plus légère atteinte aux vérités que nous venons d'établir : 
c'est le second objet de nos réflexions. 

Deuxième objet. — L'article 58 des Statuts des maî- 
tres-perruquiers, s'exprime ainsi : Aux seuls barbiers, per- 
ruquiers, baigneurs, étuvistes, appartiendra le droit de 
faire poil, bains, perruques, étuves, et toutes sortes 
d'ouvrages de cheveux, tant pour hommes que pour fem- 
mes, à peine de confiscation des ouvrages, cheveux et 
ustensiles. 

Cet article seul suffiroit pour faire sentir la différence 
essentielle qui se trouve entre les perruquiers et les coëf- 
feurs des dames. 

Le perruquier a une matière d'ouvrage, et le coëffeur 
n'a qu'un sujet. La matière est ce que l'on employé dans 
le travail ; le sujet est ce sur quoi l'on travaille. Le per- 
ruquier travaille avec les cheveux ; le coëffeur, sur les che- 
veux. Le perruquier fait des ouvrages de cheveux, tels que 
des perruques, des boucles ; le coëffeur ne fait que manie- 
rer les cheveux naturels, leur donner une modification élé- 
gante et agréable. Le perruquierest un marchand qui vend 
sa matière et son ouurage ; le coëffeur ne vend que ses 
services : la matière sur laquelle il s'exerce, n'est point 
à lui. 

D'après ces définitions, l'article cité ne présentera point 
d'équivoques : les perruquiers auront seuls le droit de faire 
et de vendre des ouvrages de cheveux, tels que des perru- 
ques et boucles factices ; il sera défendu aux autres d'en 
fabriquer et vendre, à peine de confiscation desdits ou- 



PIÈCt'S EN PROSE. 27i 

vrages, cheveux et ustensiles ; mais ils ne confisqueront 
pas la frisure naturelle d'une dame, qui n'aura point em- 
ployé leur ministère, parce que cette frisure n'est point 
dans le commerce, et parce que la chevelure, qui fait ici 
la matière de l'ouvrage, appartenant par ses racines à la 
tête qui la porte, les perruquiers ne peuvent avoir aucun 
droit sur cette matière et sur sa modification. 

Les perruquiers objectent qu'ils ont, en vertu de l'ar- 
ticle cité, le droit exclusif de faire l'accommodage des 
cheveux naturels des hommes, et que par conséquent ils 
doivent avoir également le droit de faire celui des femmes 
exclusivement. 

Nous leur répondons d'abord, que l'article cité ne leur 
donne pas le droit exclusif d'accommoder les cheveux na- 
turels des hommes, puisqu'il ne s'explique que sur les ou- 
vrages de cheveux, sujets à confiscation. Nous ajouterons, 
que si les perruquiers sont en possession de faire l'accom- 
modage des cheveux naturels des hommes, ce ne peut-être 
qu'en vertu d'un ancien usage, mais qu'ils ne peuvent in- 
voquer ni l'usage ni la possession, relativement à l'accom- 
modage des cheveux naturels des femmes. 

2° Si les perruquiers avoient par leurs Statuts le droit 
exclusif de coeffer les dames, ils n'auroient certainement 
pas souffert qu'il s'établit dans cette capitale une quantité 
de coeffeuses aussi considérable. Que leur importe donc 
queles dames se fassent coeffer par des femmes ou par 
des hommes, puisqu' aussi bien ils ne sont point en posses- 
sion de les coeffer, et qu'ils n'en auraient pas même le ta- 
lent? 

3° Il est certain que les hommes, dans ce genre, ont le 
goût beaucoup plus sûr ; car, s'il est vrai que dans leur pa- 
rure les femmes cherchent à plaire aux hommes, les artistes 
de ce sexe, premiers juges des impressions de leur ou- 
vrage, dirigeront plus efficacement vers cet objet, les agré- 
mens dont on leur sera redevable. 



272 RECUEIL CURIEUX. 

li° Les maîtres perruquiers de Marseille sont établis à 
l'instar des maîtres perruquiers de Paris : les perruquiers 
de Marseille voyoient avec peine, en 1760, dans cette ville, 
une quantité de coeffeurs à l'usage des dames ; ils leur ont 
suscité un procès ; ils ont suivi la route que leur avoient 
tracée les perruquiers de cette capitale, et obtenu au par- 
lement d'Aix les mêmes arrêts que ceux-ci ont obtenus en 
la Cour ; mais il en est intervenu un définitif, le 20 juin 
1761, qui a rejette les prétentions des perruquiers, et as- 
suré aux coeffeurs des dames le plein et entier exercice de 
leur état. 

Il est donc vrai de dire, que les maîtres perruquiers ne 
peuvent se prévaloir de leurs Statuts, pour porter atteinte 
à la profession des coeffeurs des dames. 

Il nous reste un troisième objet à remplir : c'est de faire 
voir l'abus que les maîtres perruquiers ont fait, vis-à-vis de 
nous, de quelques arrêts de la Cour ; et la nécessité d'as- 
surer la tranquillité et la liberté des coeffeurs des dames, 
parmi jugement irrévocable. 

Troisième objet. — Plusieurs garçons perruquiers, dont 
le nombre est immense dans cette capitale, peuvent s'être 
mal comportés : ces inconvéniens sont communs à la plu- 
part des gens qui sont dans la fougue de l'âge. On s'est oc- 
cupé du soin de réprimer leur licence. Les maîtres perru- 
quiers ont fait une délibération qu'ils ont fait homologuer 
par sentence du magistrat de police ; et, par arrêt de la 
Cour du 12 décembre 1760, la sentence fait défenses à 
tous garçons perruquiers de s'assembler et de s'attrouper ; 
d'entrer chez les maîtres, sans certificat et enregistrement ; 
de les quitter, sans les avoir avertis huit jours auparavant, 
et sans avoir fini les ouvrages qu'ils auroient commencés ; 
il est enjoint aux garçons venant de province, de se faire 
enregistrer au bureau de la communauté dans huitaine du 
jour de leur arrivée, le tout sous peine de prison contre les 
garçons, et d'amende contre les maîtres. 



PIÈCES EN PROSE. 275 

Les précautions prises par cette sentence, pour empê- 
cher les écarts des garçons perruquiers sont bien dignes de 
la sagesse et de la sagacité du magistrat, qui dans cette 
capitale préside à la police avec un applaudissement uni- 
versel. 

Le nommé Coursel, garçon perruquier, et quelques au- 
tres, avoient été arrêtés pour contravention à ce règlement : 
ils ont interjette appel de la sentence du magistrat de po- 
lice, et formé opposition à l'arrêt qui en ordonnoit l'exé- 
cution, et ils en ont été déboutés par un arrêt contradic- 
toire du 29 juillet 1761. 

Tout ceci est absolument étranger aux coefleurs de da- 
mes ; cependant les syndics de la communauté des per- 
ruquiers, jaloux de leurs succès, ont fait emprisonner plu- 
sieurs coeffeurs, entre autres le sieur Barbulé, sur le 
fondement qu'ils étoient contrevenus à la sentence de police, 
et aux arrêts de la Cour, en ne se faisant pas enregistrer 
au bureau de la communauté. 

Nous avons formé une tierce opposition à ces arrêts, 
seulement en ce qu'on en voudroit induire que leurs dis- 
positions s'étendent contre nous ; mais cette tierce opposi- 
tion est de pure surabondance , car nous ne sommes point 
garçons perruquiers : nous possédons un talent qui n'a rien 
de commun avec celui de faire des barbes et des perru- 
ques. La plupart d'entre nous ont appris leur art d'autres 
coeffeurs, et seroient fort e mbarrassés , s'il falloit qu'ils 
s'occupassent de la profession des perruquiers. 

On dira peut-être que quelques coëiîeurs se sont faits 
enregistrer au bureau de la communauté : la chose est pos- 
sible, et cette espèce de soumission aura été l'effet de l'in- 
quiétude, occasionnée par l'activité même avec laquelle les 
syndics abusoient des arrêts que nous venons de citer ; 
mais il ne résultera pas de là, que ces syndics ayent eu le 
droit de nous faire emprisonner, sur le fondement que nous 
ne nous serions point fait enregistrer au bureau de leur 

A. â5 



:27/t RECUEIL CURIEUX. 

comiminautc ; car, avant de pouvoir jôtre punis comme re- 
fractaires à une loi, il faut qu'elle existe : or il n'y avoit 
ni loi ni règlement qui assujettisse les coeiîeurs des dames 
à se faire enregistrer au bureau de la communauté des 
perruquiers. 

Ces vérités ont été déjà senties dans un provisoire que 
la Cour a jugé, et les magistrats ont en même temps re- 
connu que les coeffeurs des dames ne dévoient point être 
troublés dans l'exercice de leur art, par les perruquiers, 
tant qu'ils ne se mêleroient point de coeffer les hommes ; 
en conséquence, il est intervenu arrêt sur les conclusions 
de monsieur l'avocat général Seguier, qui a ordonné que 
le sieur Barbulé, l'un d'entre nous, seroit mis en liberté ; 
a fait par provision défenses aux syndics des perruquiers, 
d'emprisonner les coeiîeurs de dames, en défendant néan- 
moins à ces derniers de s'immiscer en rien dans ce qui 
peut concerner la coeffure des hommes. Il y a tout lieu de 
croire, que la Cour, statuant en définitif, suivra le plan 
qu'elle s'est elle-même tracé par ces dispositions provisoi- 
res ; et, en le suivant, elle ne manquera pas sans doute de 
condamner la communauté des maîtres perruquiers en des 
dommages et intérêts considérables, relativement aux 
vexations que le sieur Barbulé et plusieurs autres d'entre 
nous ont essuyé de leur part. 

Nous terminerons par cette observation : Nous sommes 
environ 1200, dans cette capitale, qui subsistons et faisons 
subsister nos femmes et nos enfans par les ressources que 
nous trouvons dans l'art que nous professons. Si Ton nous 
surprend faisant des barbes, fabricant des perruques, ac- 
commodant des hommes, nous aurons tort, les perruquiers 
se plaindront avec raison; mais aussi, si nous nous renfer- 
mons dans les bornes de notre état, pourquoi ne nous con- 
serverait-on pas notre existence ? 

Quelques censeurs sévères diront peut-être qu'on se 
passeroit bien de nous, et que, s'il y avoit moins depréten- 



PJÈCliS KN PROSE. 275 

tions et d'apprêt dans la toilette des dames, les choses n'en 
iroient que mieux. Ce n'est pas à nous de juger si les mœurs 
de Sparte étoient préférables à celles d'Athènes, et si la 
bergère qui se mire dans la fontaine et se pare avec des 
fleurs, mérite plus d'hommages que de brillantes citoyennes 
qui usent de tous les rafinemens de la parure. Les arts 
utiles ont amené les richesses ; les richesses ont produit le 
luxe ; le luxe a donné naissance aux arts frivoles : tel est le 
cours des choses, parmi toutes les nations. Il faut prendre 
le siècle dans l'état où il est, puisqu' aussi bien sa reforme 
subite seroit contre l'ordre des évenemens humains. C'est 
au ton des mœurs actuels que nous devons notre existence, 
et tant qu'elles subsisteront, nous devons subsister avec 
elles. 

Que si le genre de notre Défense paroît trop au-dessous 
de la dignité de la justice, c'est un malheur dont nous nous 
plaignons d'avance ; mais la gravité du stile du barreau 
étoit-il propre à présenter des détails de toilette , et ces 
détails n'étoient-ils pas nécessaires , puisqu'ils sont nos 
moyens. 

Une réflexion nous rassure. Le droit de juger les hom- 
mes est un attribut divin ; l'Etre éternel juge jusqu'aux 
moindres actions des humains : les magistrats connoissent 
de toutes les contestations même les plus frivoles ; la re- 
cherche de la vérité, si précieuse par elle-même, annoblit 
toutes les matières dont ils s'occupent ; et de même que 
l'astre du jour se levé et luit pour tous les êtres, les ci- 
toyens de tous les ordres peuvent, avec le même succès, 
implorer les secours de la justice. 

Monsieur JOLY DE FLEURY, avocat général. 
BIGOT DE LA BOISSIERE, procureur. 



276 RECUEIL CURIEUX. 

Aperçu sur les Alodes françaises, par Ponce. 

(1800) 



La mode est aux usages ce que les préjugés sont aux 
vertus morales. Elle dicte impérieusement des lois à ceux 
qui s'asservissent à son empire , et ses arrêts sont irrévo- 
cables. 

Les femmes , ce sexe enchanteur, né pour le bonheur 
d'une partie du nôtre , et pour le tourment du reste , les 
femmes, dis-je, mécontentes du peu que les lois ont fait 
pour elles dans la distribution du pouvoir direct, ont cher- 
ché de tout tems à acquérir par adresse ce qu'elles ne pou- 
vaient raisonnablement espérer d'obtenir à force ouverte. 
Pour parvenir à ce but, l'esprit et la beauté sont les moyens 
qu'elles ont toujours employés avec le plus de succès; pour 
rendre l'effet de ce dernier plus certain , elles ont recours 
à celui de la toilette; mais, en se laissant guider aveuglé- 
ment par l'usage , et en adoptant sans choix et sans ré- 
flexions les modes nouvelles, les femmes tirent-elles de ces 
bagatelles, auxquelles elles attachent tant de prix, tout 
l'avantage qu'elles s'en promettent? je ne le pense pas. 
Celles que leur fortune ou deS circonstances heureuses ont 
mises en évidence, donnent ordinairement le ton aux autres ; 
elles adoptent les modes les premières , et souvent même 
elles les puisent à une source où les autres n'auraient pas 
osé les aller chercher. 

Il est bon d'observer que les femmes qui ont dans ce 
genre le mérite de l'invention, ont ordinairement du goût, 
et qu'elles se donnent bien de garde d'adopter des nou- 
veautés qui ne seraient pas propres à relever l'éclat de 
leurs charmes, embellir la nature, ou réparer en elles ce 
qu'elle a pu former de défectueux. Si c'est là le but que 



PIÈCES EN PROSE. 277 

toutes les femmes se proposent, c'est aussi celui que très- 
peu atteignent. Le grand défaut en matière de toilette, 
celui contre lequel elles devraient être continuellement en 
garde, c'est celui de trop généraliser, et de croire qu'à 
cause qu'un ajustement sied bien à telle femme, il doit 
aussi être avantageux aux autres. Pour détruire un pré- 
jugé aussi ridicule, il suffira d'observer que, les femmes 
étant très-variées dans leurs formes, les ornemens qui ser- 
vent à leurs parures doivent être également variés et ana- 
logues à la physionomie, à la taille et à la couleur de celles 
qui les adoptent. Quoiqu'on ne puisse poser sur cette ma- 
tière que des principes généraux , après avoir donné un 
apperçu sur les modes des siècles précédons, nous oserons 
hasarder quelques observations sur les modes actuelles. 

C'est avec dégoût que l'imagination se porte vers ces 
tems reculés, où la nature, outragée sous tous les rapports, 
défigurée par des ajustemens bizarres, ne présentait aux 
yeux que des formes hideuses. Dans les premiers siècles 
de la monarchie, l'habillement des hommes varia davantage 
pour les grandes formes, que celui des femmes. Leur habit 
fut alternativement ou trop court, ou trop long. En géné- 
ral, les vêtemens longs habillent mieux, sont plus nobles, 
et présentent des formes plus pittoresques. Il est fâcheux 
sans doute que cet usage entraîne après soi tant d'incon- 
vénients, qu'il s'oppose absolument aux exercices du 
corps , aux travaux qu'exigent nos besoins et notre luxe. 
Cependant, dans tous les pays et à toutes les époques, 
l'habit long a prévalu dans les grands costumes et dans 
les cérémonies. 

Sous Philippe-le-Bel, le costume commença à sortir de 
la barbarie, et l'habit long fut le seul en usage chez les 
hommes de quelque considération. A l'armée, cependant, 
ainsi qu'à la campagne, on conserva l'habit court. Dans 
le quatorzième siècle, la même forme d'habillement devint 
commun aux hommes et aux femmes. Sous le règne de 



278 RECUEIL CUKIEUX. 

Charles V et celui de Charles VI, l'habit court fut le seul 
à la mode ; mais Charles Vil, qui avait les jambes mal 
faites, fit revivre l'habit long. Rien de plus plaisant, et en 
même-tems de plus ridicule que l'ajustement des hommes 
du bel air dans les premières années du règne de Louis XI. 
Figurez-vous un petit-maître, en cheveux plats (comme 
quelques personnes les portent encore aujourd'hui), vêtu 
d'un pourpoint en forme de camisolle , qui lui couvrait à 
peine les reins; ses haut-de-chausses très-serrés remon- 
taient fort haut; la ceinture, nouée avec des rubans, ac- 
compagnait un ajustement bizarre, dont quelques anciens 
tableaux peuvent encore donner l'idée. Ajoutez à cela une 
espèce de matelas qu'on s'appliquait sur chaque épaule, 
pour figurer une poitrine large et se donner l'air robuste. 
Cette étrange caricature était terminée par des souliers 
dont la pointe avait, pour les gens de la première qualité, 
jusqu'à deux pieds de longueur; le peuple ne la portait 
que de six pouces; c'est ce qu'on appelait souliers à la 
poulaine. Cette chaussure fut imaginée par Geoffroy 
Plantagenet, duc d'Anjou, pour cacher une excroissance 
considérable qu'il avait à l'un des pieds. Comme ce prince, 
le plus beau et le plus galant de son siècle, donnait le ton 
à la cour, les courtisans, qui furent les mêmes dans tous 
les tems , poussèrent la folie au point de se faire faire des 
souliers pareils. Yoilà l'origine du proverbe : Etre sur un 
grand pied. Sous François I" et ses successeurs, la forme 
de l'habillement des hommes commença à se perfectionner; 
mais, sous Henri IV, elle devint préférable, non-seulement 
à celles que nous avons adoptées depuis, mais encore à 
celle qui existe aujourd'hui. La plus utile des modes, celle 
dont l'usage survivra à toutes les autres, quoiqu'elle ait 
trouvé en France, dans le principe, grand nombre de con- 
iradicteurs, et qu'elle ait eu peine à s'y naturaliser, c'est 
hi perruque; mais, depuis que les femmes s'en sont empa- 
rées, et qu'elles en jouissent en quelque sorte exclusive- 



PIÈCES EN PROSE, 279 

ment, sa fortune est décidée, la perruque fera le tour du 
globe. En effet, quelle précieuse découverte î Par elle, au- 
jourd'hui nous semblons varier nos conquêtes, et, dans notre 
illusion, volant de la brune à la blonde, nous pouvons 
goûter, au sein de la fidélité même, les charmes de 
l'inconstance. Mais revenons aux contradictions qu'elle 
éprouva. En 1685, un chanoine de la cathédrale de Beau- 
vais fut empêché de célébrer la messe, parce qu'il avait une 
perruque : il la déposa à la porte du chœur, entre les mains 
de deux notaires, avec une protestation contre la violence 
qui lui avait été faite. En 1689, plusieurs Oratoriens furent 
congédiés de leur ordre pour avoir pris perruque. Alors 
on en portait de fort grosses, et la réputation d'un médecin 
ou d'un magistrat était proportionnée à l'ampleur de sa 
perruque. 

Dans le commencement de l'adoption des bourses à 
cheveux, on ne les portait que lorsqu'on était en chenille ; 
dans les visites de cérémonies, on ne pouvait se présenter 
qu'avec les cheveux noués d'un ruban et flottans sur les 
épaules ; mais, quelques années après, la mode contraire 
prévalut. Le costume des hommes, qui avait été agréable 
au commencement du dix-septième siècle, a beaucoup dé- 
généré depuis cette époque; et, pour peu que les collets et 
les culottes juponés fassent de progrès, nous retomberons, 
à cet égard, dans la barbarie la plus complète. La persé- 
vérance des jeunes gens à porter d'énormes cravattes, est 
d'autant plus surprenante, qu'indépendamment que cette 
mode produit le plus mauvais effet, c'est qu'elle rappelle une 
infirmité assez commune sur les frontières de la Savoie, dont 
l'idée n'a rien d'attrayant. D'ailleurs, depuis que cette 
mode a été adoptée par les hommes du plus mauvais ton, 
fréquentant les plus mauvaises compagnies, on a vu avec 
surprise cette persévérance de la part de ceux qui ne doi- 
vent rien avoir de commun avec eux. 

Dans les premiers tems de la monarchie, les femmeg 



280 RECUEIL CURIEUX. 

s'occupèrent fort peu de leur parure ; alors, uniquement 
occupées de plaire à leurs époux, et de l'éducation de leurs 
enfants , le surplus de leur tems était employé au soin du 
ménage et à l'économie domestique. Si leur habillement 
varia si peu dans ces temps primitifs , faut-il s'étonner de 
voir ce sexe se dédommager si amplement aujourd'hui de 
cette longue inaction? Leur costume éprouva enfin la même 
révolution que celui des hommes. Il fut un tems que les 
robes des femmes montaient si haut , qu'elles leur cou- 
vraient entièrement la poitrine ; mais, sous Charles VI, la 
reine Isabeau de Bavière, aussi belle qu'elle était galante, 
amena la mode de découvrir les épaules, ainsi qu'une partie 
du sein. Ecoutons ce que dit Juvenel des Ursins, sur la 
manière dont les femmes se coiffaient alors : « Les dames 
« et damoiselles faisoient de grands excès en estais, et 
« portaient des cornes merveilleusement hautes et 
« larges, ayant de chaque costé deux grandes oreilles 
« si larges, que quand elles voulaient passer par un 
« huis , il leur estait impassible d'y passer. » Vers ce 
tems-là , le carme Thomas Genare , fameux prédicateur, 
exerça ses talens oratoires contre les cornes. Ce religieux 
en triompha d'abord; mais son triomphe dura peu : bien- 
tôt elles reparurent, et se rehaussèrent à un degré prodi- 
gieux ; enfin cependant les cornes passèrent de mode chez 
les femmes. 

Le règne de Charles Vil ramena l'usage des pendans 
d'oreilles, des bracelets et des colliers. Quelques années 
avant la mort de ce prince, l'habillement des femmes de- 
vint d'un ridicule achevé. Elles portèrent des robes si lon- 
gues , que plusieurs aunes de la queue traînaient , et les 
manches avaient tant d'ampleur, qu'elles touchaient à 
terre ; enfin leurs têtes se perdaient sous de vastes bonnets 
qui avaient jusqu'à trois quarts de haut. A cette mode bi- 
zarre, il en succéda une autre qui ne l'était pas moins: 
les femmes adoptèrent des matelas de tête, surchargés 



PIÈCES EN PROSE. 281 

d'ornemens du plus mauvais goût. Cette coiffure était si 
prodigieuse, qu'on en vit, disent les contemporains , qui 
portaient deux aunes de large; alors on fut obligé d'a- 
grandir toutes les portes. On passa de cette extrémité à 
une autre non moins extravagante : on adopta des bonnets 
si excessivement bas, et l'on arrangea la chevelure d'une 
manière si serrée, que les femmes paraissaient avoir la tête 
rasée. A la mort de Charles VIII, Anne de Bretagne, son 
épouse, amena l'usage du voile noir, qu'elle conserva tou- 
jours. Les dames de la cour l'adoptèrent, et l'ornèrent de 
franges rouges et pourpres ; mais les bourgeoises, enché- 
rissant encore sur cette mode, y ajoutèrent des perles et 
des agraffes d'or. 

Ce fut sous le règne de François I", que les femmes 
commencèrent à relever leurs cheveux : la reine Marguerite 
de Navarre, sa petite-fille, frisait ceux des tempes, et re- 
levait ceux du toupet. Cette princesse ajoutait par fois à 
cette coiffure un petit bonnet de satin ou de velours, em- 
belli de perles et de pierreries, surmonté d'un bouquet de 
plumes. Cette manière était assez agréable, et c'est peut- 
être la première époque où les femmes ont commencé à se 
coiffer avec quelque goût. Le règne voluptueux et galant 
de Catherine de Médicis devait amener nécessairement un 
heureux changement dans le costume français. Ce fut à- 
peu-près vers ce tems-là que le chaperon parut : cette 
mode dura assez longtems, parce qu'une loi somptuaire 
avait établi une distinction dans l'étoffe qui le composait. 
Le chaperon des dames de la cour était de velours, et celui 
des bourgeoises n'était que de drap : en fallait-il davan- 
tage pour en perpétuer la mode? Aussi, les femmes y atta- 
chaient tant d'importance, qu'on vit la Boursier, sage- 
femme de Marie de Médicis, solliciter longtemps, et 
obtenir enfin un ordre exprès du roi pour se parer d'un 
chaperon de velours. De toutes les lois somptuaires pro- 
mulgées à différentes époques, aucune n'eut un effet aussi 
A, â6 



282 RECUEIL CURIEUX. 

prompt que Tédit de 1604. Henri, après y avoir défendu 
déporter sur les habits ni or ni argent (ces matières étant 
alors beaucoup plus rares qu'elles ne le sont aujourd'hui), 
ajoute : Excepté cependant aux filles de joie et aux 
filoux, auxquels nous ne prenons pas assez d'intérêt, 
pour leur faire l'honneur de donner notre attention à 
leur conduite. Cette ordonnance eut son plein effet, et les 
filles de joie et les filoux n'usèrent pas même de la per- 
mission. Les différentes variations qu'a éprouvé le costume 
des femmes sous le règne de Louis XIII et sous les sui- 
vans, sont trop connues pour en parler ici. Tout le monde 
se rappelle les mantes, les vastes paniers, les tailles écour- 
tées, les larges manches , les manchettes à trois et quatre 
rangs, etc., etc. Nous terminerons ces observations par 
quelques observations générales sur les modes, dont le 
bon goût a plus d'influence qu'on ne le pense sur la consi- 
dération politique qu'obtient une nation, et par conséquent 
sur le commerce et la prospérité d'un grand peuple. Nous 
nous y arrêterons un instant, pour faire sentir que si le 
goût et les connaissances relatives aux beaux-arts étaient 
plus universellement répandues, on ne contrarierait pas si 
souvent qu'on le fait, par une imitation servile et ridicule, 
les vues de la nature et les principes du bon goût. Je pense 
que la régénération des modes doit suivre de près celle des 
mœurs. 

Les modes françaises sont généralement adoptées dans 
toute l'Europe. Les Anglais même, ce peuple, notre en- 
nemi né, qui calcule tout jusqu'à ses plaisirs, sentant bien 
qu'il ne peut lutter avantageusement avec nous en matière 
de goût, admet volontiers nos formes dans ses vêtements : 
mais il se réserve modestement le soin de fournir l'étoffe 
des nôtres. Nous qui sommes le meilleur peuple de la terre, 
nous adoptons les modes anglaises aussi facilement que ses 
étoffes. Il est à remarquer cependant que c'est toujours de 
la Tamise que nous viennent, ainsi qu'à nos chevaux, les 



PIÈCES EN PROSE. 283 

modes les plus ridicules. Revenons à noire sujet. Les Fran- 
çaises ont fait des progrès si rapides dans Part de la toi- 
lette, qu'elles donnent le ton aujourd'hui à toutes les 
femmes de l'Europe. Nous avons vu, de nos jours, les di- 
verses modes se succéder avec une rapidité inconcevable ; 
les dénominations de toute espèce ont été épuisées ; quatre 
gros volumes contiendraient à peine la nomenclature des 
nouveautés que le génie inventif des femmes a imaginé 
depuis dix ans. 

Qu'on nous permette à présent quelques observations 
sur les avantages et les désavantages du costume des 
femmes; nous commencerons par les ornemens de la tête, 
comme le chef-lieu de la coquetterie. La coiffure ne devant 
être regardée que comme un accessoire, toutes les fois que 
sa hauteur excédera en longueur celle du visage, elle pro- 
duira des effets désagréables. Ces effets seront encore plus 
sensibles chez une femme qui a la physionomie chiffonnée, 
que chez celle qui a des traits à la romaine. La première 
ne peut tirer avantage de sa figure, que par des ajuste- 
mens légers et de peu d'étendue; elle doit éviter les grandes 
formes et les lignes droites. Une coiffure, trop en avant sur 
la tête d'une femme qui a le nez fort petit et le menton 
rentré, rendra ces défauts encore plus sensibles; tandis 
que cette même coiffure siéra merveilleusement à celle qui 
a le menton en avant et le nez saillant. De beaux yeux per- 
dent une partie de leur effet sous de grands chapeaux 
placés trop bas; cette coiffure doit être la ressource des 
femmes qui n'ont que la bouche jolie et le sourire agréable. 
Les couleurs des rubans et des gazes qu'on employé pour 
orner la tête, doivent être assorties à celles des cheveux et 
du teint. Tous ces soins ajoutent beaucoup aux grâces na- 
turelles; il faut cependant en convenir, les femmes enten- 
dent infiniment mieux l'harmonie des couleurs que la con- 
venance des formes. 11 semble qu'elles se sont un peu 
corrigées de la manière ridicule dont elles plaçaient leur 



284 RECUEIL CURIEUX. 

rouge, il y a quelques années. Cette invention est utile sans 
doute, quand on l'employé à propos, avec économie, et 
seulement pour animer un peu les lys d'une belle peau. Il 
fut un temps que les femmes d'un certain air en abusaient 
au point que, malgré la loi impérieuse de l'habitude, un 
homme de goût ne pouvait s'empêcher de reculer à la vue 
de leurs effrayantes enluminures. Si ce masque choquant 
a quelquefois sa commodité, on ne peut se dispenser de 
convenir qu'il détruit tous les avantages d'une jeune 
femme timide , à qui la douce expression de la pudeur et 
de la sensibilité peut ajouter de nouveaux charmes; et 
c'était peut-être là une des causes qui faisaient souvent 
préférer la suivante à la maîtresse. Quant à la manière 
d'arranger les fichus, si l'on veut masquer les trésors de la 
nature , il faut se donner de garde de le faire d'une ma- 
nière désagréable, comme il y a quelques années ; époque 
pendant laquelle les femmes y sacrifiaient quelquefois 
deux heures par jour. Qu'on laisse ces impostures mal- 
adroites aux femmes qui ne peuvent que perdre à se lais- 
ser deviner. Une femme, qui a un joli bras, a-t-elle ima- 
giné la mode de le découvrir, aussi-tôt une autre, qui l'a 
noir et décharné, s'empresse de montrer le sien. La diffé- 
rence entre ces deux femmes est que la première fait une 
chose agréable et flatteuse pour son amour-propre, tandis 
que l'autre indispose contre elle, et laisse une idée défavo- 
rable de toute sa personne. 

Les avantages d'une belle taille deviennent souvent nuls, 
par la folle manie de la vouloir rendre trop mince. Il n'y 
a qu'à consulter les formes de la Vénus antique, on sentira 
qu'on s'éloigne autant des belles proportions par une taille 
trop sveltc et trop uniforme, que par une taille trop lourde. 
D'ailleurs, il est bon d'observer que les robes et les corsets 
trop serrés ôtent absolument la souplesse et la grâce ; les 
mouvements deviennent roides, et l'attitude gênée. La dé- 
pravation du goût fut portée si loin, il y a quelques années, 



PIÈCES EN PROSE. 285 

que des femmes très-grasses, voulant se mettre à la mode, 
enchérirent encore sur l'ampleur des bouffans, que des 
femmes trop sveltes avaient ingénieusement imaginés : on 
en vit alors de fort petites, qui, par l'accroissement de ce ridi- 
cule accessoire, avaient acquis plus de dimensions en lar- 
geur qu'en hauteur; mais, aujourd'hui, les femmes même 
auxquelles la nature a tout refusé, suppriment leurs po- 
ches, tant ce sexe craint d'être accusé de dissimulation. 

Les ajustemens destinés à orner la nature doivent être 
simples et légers. Les femmes de la Grèce, qui connais- 
saient parfaitement l'art de faire valoir leurs charmes , 
avaient grand soin de n'admettre que des voiles d'une 
étoffe souple et légère : ces voiles se prêtaient aux divers 
mouvements, et ajoutaient aux grâces naturelles. Aussi, 
toutes les statues qui nous viennent de ce beau pays , le 
berceau des arts, font-elles l'admiration des artistes et des 
connaisseurs , par un caractère de vérité et de légèreté 
qu'on ne pourra jamais surpasser. On aurait tort de penser 
que les climats froids puissent être un obstacle à la finesse 
des vêtements. Au moyen des fourrures dont on peut s'en- 
velopper quand on s'expose au grand air, on peut être 
habillé dessous avec toute la légèreté possible. La manière 
dont les dames russes se vêtissent, peut venir à l'appui de 
notre assertion. Il y a cependant un milieu à prendre entre 
les ajustemens trop lourds et ceux qui, par leur finesse et 
leur transparence, peuvent choquer la décence. Une femme 
qui s'expose à ces inconvéniens entend mal ses intérêts : 
indépendamment des risques qu'elle court pour sa santé, 
elle se prive des avantages qui peuvent résulter, pour son 
amour-propre, des brillantes fictions qu'enfante presque 
toujours l'imagination active des hommes , quand on lui 
laisse quelque chose à faire. 

C'est sur-tout dans l'arrangement de la chevelure que 
les dames grecques ont excellé , par la simplicité qu'elles 
y mettaient. Il faut être juste, les femmes s'habillent infi- 



286 RECUlilI- CURIEUX. 

niment mieux aujourd'hui qu'autrefois, avec plus de goût 
et de légèreté, et elles sont plus près de la perfection; il 
y a lieu d'espérer qu'elles feront des progrès rapides dans 
l'art de la toilette, si elles consultent davantage la nature 
et les artistes, et sur-tout si elles se livrent plutôt à ce goût 
délicat qui leur est si naturel , qu'à cet amour pour le 
changement que les malveillans leur supposent. Il est à 
craindre cependant qu'elles ne rétrogradent encore dans 
la manière d'arranger leurs chevelures. En général, les 
cheveux trop courts et les coiffures à la Titus et à la Ca- 
racalla produisent un très-mauvais effet ; les cheveux bou- 
clés largement, flottans un peu sur les épaules, ou relevés 
avec goût, me paraissent être ce qu'il y a de plus agréable, 
et il serait à désirer que les femmes en fissent la base de 
leur coiffure. Quand, par un heureux hasard, une femme a 
atteint à-peu-près la perfection dans ce genre, c'est-à-dire, 
quand elle a trouvé ce qui lui sied le mieux, elle doit être 
difficile sur le choix des nouvelles modes, et elle ne doit 
point oublier que, dans ce siècle frivole, une infidélité n'a 
souvent d'autre cause qu'un déplacement de chapeau. 

Les artistes qui ont passé leur vie à l'étude de la nature, 
sont les juges nés dans cette partie. Ils ont sans doute le 
privilège de fixer l'opinion sur ces matières, et c'est là 
véritablement leur empire. L'instant n'est peut-être pas 
éloigné où le beau sexe, éclairé sur ses intérêts les plus 
chers, les appellera à sa toilette , comme les arbitres du 
goût, pour y remplir une place devenue vacante depuis la 
suppression des abbayes. C'est alors que favorisés par les 
grâces et la beauté, enviés de toutes les autres classes , ils 
seront vengés avec usure de l'espèce d'oubli dans lequel 
le beau sexe a semblé les laisser si long-tems. 



1 



PIÈCES EN PROSE. 287 

Éloge de la Coiffure à la Titus), par jr.-.\. Palette, 

coifTeur. 

(1810.) 

Pour offrir dignement au monde entier l'éloge de la plus 
jolie, de la plus agréable, de la plus galante de toutes les 
coiffures qui ayent paru depuis que le monde existe , il se- 
rait bon d'abord de faire une invocation; mais à qui l'a- 
dresserai-je ?. . . Sera-ce à Apollon? il ne s'est jamais oc- 
cupé de la coiffure des Déesses. 

Dois-je l'adresser aux Muses? ces vierges savantes pour- 
raient m'être utiles; mais, puis-je me flatter d'avoir ja- 
mais aucun commerce avec elles? 

J'adresse donc ma prière à Momus : 

toi, Momus! Dieu du goût et de l'enjouement, père 
de la gaieté qui inspira tant d'hommes illustres, je voudrais 
te donner un million de qualités, car j'ai le plus grand 
besoin de ton secours. Prends pitié de mes faibles moyens, 
sois content du peu d'encens que je puis t' offrir ; en échange 
inspire-moi, répands sur mon ouvrage cette gaieté douce, 
aimable, décente et surtout persuasive ; ajoute, par mu- 
nificence , [un grain de ce sel attique dont tu es si avare , 
dit-on, pour notre pauvre siècle; songe que j'écris sur un 
objet très délicat, très important, et principalement pour 
cette moitié du monde qui voit l'autre à ses genoux ; dicte 
moi mot à mot; prends garde sur- tout qu'il ne s'en ren- 
contre un seul qui choque leur doux tympan. Après cette 
courte prière , j'entre en matière, non pour justifier nos 
dames , mais leur coiffure favorite et qui , à juste titre , 
mérite cette préférence, du moins comme habituelle, et 
pour le plus grand nombre ; car combien de personnes 
n'ont pas l'avantage d'avoir , pour ainsi dire , la figure 
^ncadrée par la plantation des cheveux ! Combien ont le 



288 RECUEIL CURIEUX. 

front large et les tempes trop découvertes ! La Titus cou- 
vre agréablement ces défauts. Combien d'autres encore , 
n'ont ni les traits fins et réguliers, ni certains jeux de phy- 
sionomie que la Titus donne à celles qui en sont dépour- 
vues ! Combien de personnes, enfin, ont le malheur d'être 
nées avec des traits défectueux ou ravagés par la petite- 
vérole , et qui deviennent très supportables par la Titus ? 
Pour beaucoup , elle arrête le Tems , et fait croire qu'il 
s'est trompé. 

La Titus a tous ces avantages ; ce qui le prouve , c'est 
sa durée ; les dames se trompent rarement sur ce qui leur 
est avantageux : quant à moi, j'ose prophétiser que jamais 
elle ne disparaîtra entièrement, 

Cependant , il faut en convenir , la Titus n'est pas une 
coiffure noble, imposante, ni de représentation, mais c'est 
la plus aimable : elle est celle de tous les jours , car les 
dames aiment mieux plaire qu'être admirées. Plaire , est 
le désir perpétuel des personnes du sexe , et la coiffure à 
la Titus est un moyen utile, pour ne pas dire indispen- 
sable, à la majorité. 

L'exception n'est que pour les jeunes personnes à qui 
elle donne l'air femme avant le tems. Toute espèce de 
frisure sur le front et en avant sur les tempes produit le 
même effet. Cette exception s'étend encore aux figures 
très fraîches , qui ont les traits fins, délicats, et la physio- 
nomie pleine d'expression. De plus , il faut que la planta- 
tion des cheveux autour du visage soit exacte ; c'est à-dire, 
qu'elle prenne depuis l'os saillant, un doigt en avant de 
l'oreille ; qu'elle décrive un quart de cercle, en montant 
au-dessus du sourcil ; que là elle forme une pointe angu- 
laire, bien nourrie de cheveux, en s'éclaircissant graduel- 
lement sur l'extrême bordure du front ; que l'autre côté 
soit parallèle ; alors on a quatre pointes, dont deux grandes. 
Le milieu du front doit dessiner trois ou quatre extrémités 
d'angles, les côtés s'arrondir en quart de cercle renversé ; 



PIÈCES EN PROSE. 289 

le goût fait l'appréciation de ce genre de beauté , sans 
penser même à l'analyser. La largeur du front est indé- 
terminée; elle doit être proportionnée à l'ensemble de la 
figure : c'est encore au goût à décider. Quant à l'expres- 
sion, il n'y a point de règle pour l'apprécier; l'extrême 
froideur et le défaut opposé ont besoin de la Titus pour 
être tempérés. M. Fontenelle fait la peinture d'un visage 
qui semble devoir plaire à beaucoup de personnes. Il 
dit: 



Qu'on me trouve, un visage 
Dont la beauté soit vive, et dont l'air vif soit sage . 
Où règne une douceur dont on soit attiré, 
Qui ne promette rien , et qui pourtant engage ; 

Qu'on me le trouve , et j'aimerai ! 



Une figure parfaite n'a donc pas besoin de la Titus : ce 
serait même une profanation de couvrir un beau front , de 
belles tempes et des sourcils parfaits : les anciens nous ont 
appris à respecter ces genres de beauté. Mais où les trou- 
vaient-ils réunis ? On citera tels ou tels peintres et sculp- 
teurs qui ont employé vingt modèles pour en faire un. 
Ainsi, j'en reviens à mon texte : la Titus est la coiffure par 
excellence. Cette assertion est si vraie, que toutes les coif- 
fures qui ont le mieux réussi dans tous les tems, sont celles 
qui avaient quelqu' analogie avec la Titus. Depuis qu'il 
existe des ciseaux , a-t-on conservé des cheveux longs au- 
tour du visage ? On peut voir, sur les portraits conservés 
de la plus haute antiquité , qu'il n'y a que dans les siècles 
d'ignorance et de barbarie; encore cherchait-on à dissi- 
muler leur longueur, en les roulant sur des bandelettes. 
La première coiflure a été inventée, comme le premier 
vêtement, par la nécessité. En effet, quoi de moins gra- 
cieux et de plus embarrassant qu'une longue chevelure 
flottante ? elle couvre sans agrément le col, les épaules, la 

A. ol 



290 RECUEIL CURIEUX. 

taille et d'autres charmes encore; elle gêne les mouve- 
mens, et par làôte la grâce. Il ne faut qu'avoir vu l'opéra 
de la Mort d'Adam , pour apprécier le prétendu avantage 
des cheveux longs. La longue chevelure sied bien à la 
Madeleine pénitente ; mais enfin nos dames veulent-elles 
être des pénitentes? La longue chevelure convient encore 
pour exprimer un mouvement de désespoir ; alors on at- 
tendra, pour se désespérer, que les cheveux soient assez 
longs pour faire un beau désespoir. Enfin, lorsque les che- 
veux sont longs, on les natte, on les roule sur leurs pivots ; 
par là on réduit la tête à peu près comme si elle était à la 
Titus. Pour donner à cette coiffure des effets pittoresques, 
il faut friser les bouts de nattes , ou avoir recours à de 
fausses boucles que l'on fait tomber à flots; n'est-ce pas , 
par devant, une ressemblance de la Titus? Presque tou- 
jours on a, autour de la figure, des cheveux courts et bou- 
clés , des touffes plus ou moins larges ; ne sont-ce pas au- 
tant d'extraits de la Titus? Puisque l'on a tant tourné avant 
de trouver cette délicieuse coiffure, pourquoi ne serait- 
elle pas considérée comme la plus agréable ? Elle remplit 
le principal but : elle rend jolie ; alors , qu'a-t-on besoin 
de conserver péniblement une longue et gênante chevelure 
qu'on peut se procurer, lorsqu'on le désire? Les postiches 
sont des ressources pour les jours de représentation. Il y a 
peu de personnes qui n'ayent besoin, plus ou moins, de che- 
veux postiches ; ainsi qu'importe que toute la coiffure en 
soit faite, ou qu'il n'y en ait qu'une partie? Est-il plus né^ 
cessaire que la coiffure tienne à la tête , que la robe au 
corps? Ya-t-on demander à une dame coiffée, si ses che- 
veux tiennent à sa tête par la nature ou par un effet de 
l'art? Une Titus bien coupée fournit les moyens de rendre 
l'illusion complète (c'est pourquoi les dames ne doivent 
confier leurs cheveux à couper, qu'à leurs coiffeurs habi- 
tuels, ou au moins à un coiffeur de femmes) ; mais en par- 
lant de Titus, on n'entend point parler de têtes rasées, 



PIÈCILS EN PllOSE. 291 

qui ressembleraient, en cftet, aux roses eiTeuillées. Je ne 
veux pas dire, non plus, que les dames ayent les cheveux 
coupés comme ceux des hommes, mais une Titus massée, 
qui forme des ondes que l'air puisse agiter ; des boucles 
flottantes auxquelles le moindre mouvement donne du jeu: 
voilà ce qui donne de l'expression à la physionomie , ce 
qui semble animer la figure la plus froide; un arrange- 
ment désordonné où l'art se cache : il couvre un défaut 
et laisse voir ce qui est avantageux; c'est alors qu'on 
peut dire qu'une femme à la Titus est une rose épa- 
nouie. 

Dans ces masses inclinées en différons sens, les effets 
de la lumière et de l'air sont vraiment merveilleux et pit- 
toresques ; le poëte , avec raison , peut dire : 

Zéphir, ton souffle amoureux 
Se joue avec ses cheveux. 

Pourrait-on en dire autant des cheveux longs , nattés et 
entassés en tourbillons , que les dames de Calais nomment 
un paillasson, d'autres un nid de pie, etc. ? On ne le di- 
rait pas non plus de ces masses de cheveux lisses, ramas- 
sés en rond , qui forment une seconde tête. Si Dorât avait 
vu la Titus , r aurait-il mieux peinte que dans ces quatre 
vers! 

Et cette belle chevelure 
Qui se joue en mille replis, 
Et n'a pas besoin de rubis 
Pour devenir une parure. 

Quelle coiffure, en effet, a moins besoin d'ornemens? 
on peut dire même qu'ils sont incompatibles : le jeu des 
boucles remplace celui des plumes, les reflets de la lu- 
mière jettent les feux de l'inutile diamant. Quelles fleurs 



Îii9ii RECUEIL CURIEUX. 

peut-on employer, sans déranger la fugitive ordonnance 
de la Titus ? Aux coiffures à cheveux longs il faut des (leurs, 
des perles ou des diamans qui éblouissent et font distrac- 
tion à une observation trop exacte. Quelle est donc cette 
coiffure que les diamans seuls peuvent rivaliser? C'est la 
Titus; la Titus, que les artistes, peintres et sculpteurs an- 
ciens ne connaissaient pas, et cependant indiquaient dans 
leurs chefs-d'œuvres. Les Phidias et les Praxitèle intro- 
duisaient, pour ainsi dire, de l'air dans le marbre : les che- 
veux sont soulevés, dispersés, ondulés. Et qui rend mieux 
ces effets que la Titus ? La prétendue coiffure Grecque, que 
l'on fait depuis huit ans, est loin de cette grâce, de cet 
abandon, que l'on trouve chez les antiques. Nos coiffures 
dites Grecques, que nous voyons tous les jours, sont ser- 
rées, entassées; on voit qu'on y a mis plus de force que 
de goût. Qu'un peintre, qu'un sculpteur les copie exacte- 
ment telles qu'on les fait, il sera impossible à nos derniers 
neveux de distinguer les cheveux. La Titus des dames est 
bien plus pittoresque. Quels avantages inombrables! elle 
débarrasse d'un superflu incommode, donne à la tête une 
forme agréable et dans l'ordre infiniment plus naturelle que 
cette éminence qu'on appelle cliou (lisse ou naté). Les 
défauts du front, des tempes et de la figure , sont couverts 
ou tempérés par la Titus : elle a les mêmes effets sur 
toute la tête et le col. Si on adopte les systèmes de physio- 
nomie, de cranologie, les protubérances et concavités sont 
couvertes par des flots de boucles ; elles forment des on- 
des semblables à celles de nos moissons, lorsque Zéphir les 
agile ; voit-on alors si la plaine est unie ou raboteuse? A-t- 
on le col creux et la plantation trop basse , on prolonge la 
coiffure en frisure jusque sur la fossette , et les imperfec- 
tions disparaissent. Quelle autre coiffure à la mode, dont 
les avantages soient si éminens? Elle mérile la préférence. 
Ce qui est inconcevable, c'est de voir l'art de la coiffure 
s'appauvrir tous les jours. Cependant les modèles ne man- 



PIÈCES EN PROSE. 293 

quent point; chaque année la France s'en enrichit de nou- 
veaux. Peut-être, un jour, il apparaîtra un homme (peut- 
être existe-t-il déjà), qui, placé sous un jour plus avanta- 
geux, fera sentir à notre art sa bénigne influence ; nous 
verrons les dames coiffées; enfin nous verrons, pour la 
coiffure , revenir le siècle de Périclès. C'est ce que je 
désire pour la plus grande gloire de notre art ! 

En attendant , la coiffure à la Titus doit être préférée : 
elle donne, augmente, centuple la beauté; elle tient lieu 
de beaucoup d'autres charmes; elle est tout pour les 
dames : c'est un présent des cieux ; c'est un trésor qu'elles 
ne peuvent trop apprécier. Heureuse qui, la première, a 
su la rencontrer! On lui doit le bonheur philosophique de 
s'enrichir en se dépouillant. La Titus tient tout son mérite 
d'elle-même; à elle seule, elle vaut toute sorte d'ornemens : 
fleurs, plumes, or, draperies, perles et même les dia- 
mans ! Ce qui est plus encore , on doit à la Titus l'inapré- 
ciable don de la nature : la beauté !.... 

Je dois à mes Confrères une sorte de justification. Ils 
pourraient m'accuser d'avoir voulu tenter d'anéantir notre 
profession , disons mieux , notre art : je leur répondrai 
que cela ne peut jamais arriver, parce que ce sont les da- 
mes qui nous employent, et que chez elles (que ceci ne 
soit pas pris en mauvaise part), chez elles la variété est ab- 
solument essentielle : le beau, le bon goût succède au 
mauvais qui fait bientôt place à un autre meilleur. Les 
modes ont toujours varié , et elles changeront toujours. 
Les plus jolies reviennent le plus souvent. Par conséquent, 
mes très chers Confrères, n'ayez aucune inquiétude : vos 
talens feront qu'on reviendra toujours à vous. Je vous sui- 
vrai de loin sans doute. J'ai déjà copié deux cents de vos 
modèles, j'en cherche aussi dans les Muséum, dans les 
Bibliothèques: je serai peut-être assez heureux, un jour, 
pour vous rendre ce que je vous ai emprunté. Cependant 
croyez que la Titus ne nous amène pas le siècle de Fer : 



291 RECUEIL CURIEUX. 

s'il n'est pas pour nous le siècle d'Or, il est au moins ce- 
lui d'Argent. La Titus demande plus d'entretien que la 
longue chevelure. Qu'une femme de chambre natte et 
tourne à peu près , on s'en contente ; et elle ne peut tailler 
les cheveux à la Titus. Ensuite , pour les grandes parures, 
il faut des cheveux postiches, moins faciles à employer. 
Vous êtes donc indispensables , et même pour la Titus. 
Ne pouvez-vous pas dire aux dames, que c'est la coiffure 
des personnes riches, qu'elle exige du soin? Dites-leur 
enfin : 

« N'abandonnez point au hasard 

« Tout le soin de votre parure ; 

« La nature seconde l'art , 

« Et l'art embellit la nature , » 

L'esprit , les champs et la beauté, 

Ont toujours besoin de culture ; 

Junon perd de sa majesté, 

Quand elle montre à nu ses charmes ; 

Minerve, à l'éclat de ses armes , 

Doit un peu de sa dignité ; 

Vénus plairait moins sans ceinture ; 

L'Amour ajuste son bandeau , 

« Et les Grâces, sous un réseau, 

« Tressent leurs blondes chevelures. » 

J'accumulerais bien les citations (il est si commode de 
trouver de l'esprit tout fait !) , mais je vous renvoie à la cri- 
tique des Titus. Quant à mes intentions, elles sont bonnes, 
n'en doutez pas ; mes intérêts et les vôtres sont les mêmes; 
comme vous je vis du peigne , puisqu' enfin je suis votre 
confrère. 



TROISIEME PARTIE. 



PIECES EN VERS. 



III 

PIÈCES EN VERS 



Extrait du iîltroir ^e iltrtviacjf , par Euslache DESCHAMPS. 
(1420) 

I»ES CHARGES QUI SONT EN MARIAGE POUR LE MESNAGE SOUSTENIR 
AVEC LES POMPES ET GRANS BOBANS DES FEMMES. 

Répertoire de Sciences répond à son ami Franc-vouloir, qui l'a con- 
sulté sur le fait de mariage. 

Et sces-ta qu'il f^ult aux matrones 

Nobles palais et riches trônes ; 

Et à celles qui se marient, 

Qui moult tost leurs pensers varient, 

Elles veulent tenir d'usaige 

D'avoir, pour parer leur mesnaige, 

Et qui est de nécessité, 

Oultre ta possibilité, 

Vestemens d'or, de draps de soye, 

Couronne, chapel et courroye 

De fin or, espingles d'argent. 

Et pour aler entre la gent, 

Fins cuevrechiefs à or batus, 

A pierres et perles dessus ; 

Tyssus de soye et de fin or. 

Deniers lault avoir en trésor, 

El argent chascune journée, 

A. 38 



298 RECUEIL CUIUEDX. 

Et qu'elle soit bien ordonnée. 

Vert, bleu fin, pers et escarlate, 

Et fin blanc d'Yppre lui achate . 

Pour faite surecos ouvers, 

Cours et longs, et des menuz vers. 

Gris escureulx, fines laitisses, 

Afin que plus soient faitisses, 

Pannes de roix leur sont moult bonnes. 

Encor faut-il que tu leur donnes, 

Afin d'eslre plus gracieuses, 

Boulons à pierres précieuses ; 

Et se lu veulx eslre bénignes, 

Chaperons fault fourrez d'ermines, 

Leurs manches l'orfroy par dehors; 

Et s'elle veult aler au corps 

De Gaultier, Hersan ou Jehannette, 

Il 11 fault robe de brunette, 

Et manlel pour faire le dueil. 

Et si dira encor ; « Je vueil 

Une fustaine, monseigneur. 

Et me fault un manlel greigneur 

Que je n'ay, à droit fous de cuve; 

Et si vous di bien que ma huve 

Est vieille el de pouvre fasson ; 

Je sçay tel femme de masson 

Qui n'est pas à moi comparable, 

Qui meilleur l'a, et plus coustable 

Quatre foiz que la mienne n'est. 

El si me fault bien, s'il vous plest. 

Quant je chevaucheray par rue, 

Que j'aie ou cloque ou sambue, 

Haquenée belle el ambiant, 

Et selle de riche semblant, 

A las el à pendans de soye ; 

Et se chevauchier ne povoye. 

Quant li temps est frès comme burre, 

11 me fauldroil avoir un curre 

A cheannes. bien ordonné. 



PIÈCES EN VERS. "299 

Dedenz et dehors painturé, 

Couvert de draps de camocas. 

Je voy bien femmes d'aocas, 

De poures bourgois de villaige 

Qui l'on bien ; pour quoy ne l'arai-je. 

A quatre roncins atelé? 

Certes, pas ne sont de tel lé. 

Ne de tel ligne com je suy 

Par ma foy; encor ne vi-je huy 

Femme qui mieulx le doie avoir. 

Et si ne seroit pas sçavoir 

A vous, qui estes riches boni, 

Que je, dame de la maison. 

Entre les aultres n'apparusse 

Le plus grant, et que je ne fusse, 

Pour vostre estât et révérence, 

Femme de plus grant apparence 

Que ces poures femmes ne sont, 

Qui maintes bonnes choses ont. 

Encor voy-je que leurs maris, 

Quant ilz reviennent de Paris, 

De Reins, de Rouen ou de Troyes, 

Leur apportent gans ou courroyes, 

Pelices, anneaulx, fremillez. 

Tasses d argent ou gobelez, 

Pièces de cuevrechiés entiers. 

Et aussi me fust bien mestiers 

D'avoir bourses de pierrerie, 

Couleaulx à ymaginerie, 

Espingliers tailliez à esmaulx ; 

Et chambre, quant j'uray les maulx 
Î^D'enfans, belle et bien ordonnée 

De blanc cam-elot, et brodée, 

Et les courtines ensement, 

Pigne, tressoir serablablement. 

Et miroir, pour moy ordonner, 
|D'yvoire me devez donner; 

Et l'estuy qui soit noble et gent, 



300 RECUEIL CURIEUX. 

Pendu à cheamies d'argeiK. 
Heures me fauU de Noslrc-Dame, 
Si comme il appartienl à famé 
Venue de noble paraige, 
Qui soient de soulil ouvraige. 
D'or et d "azur, riches et ceintes, 
Ben ordonnées et bien pointes. 
De fin drap d'or très bien couverSes ; 
Et quant elles seront ouvertes, 
Deux fermaulx d'or qui fermeront, 
Qu'adonques ceuls qui les verront 
Puissent partout dire et compter 
Qu'on ne puet plus belles por'.er. 
Escuier fault et chamberière, 
Qui voisent devant et derrière, 
Et qui facent vuider les gens. 
Et si fault faire grans despens : 
Un clerc fault et un chapelain 
Qui chantera la messe au main; 
Un queux, une femme dé chambre ; 
Et si fault, quant je m'en remembre ; 
Maistre d'ostel et clacelier. 
Grant foison grain en un celier, 
Bestaulx, pouiailles, garnisons, 
Foings, avoines, ne leurs maisons, 
Grans chevaulx, roncins, haquenées, 
Salles, chambres bien ordonnées, 
Pour les estrangiers recevoir ; 
Et si leur fault encor avoir 
Beaux lis, beaux draps, chambres tendues, 
Et qu'ilz mettent leurs entendues 
A belles touailles et nappes. 
Et si fault, ains que tu eschapes. 
Belles chaières et beaux bans, 
Tables, tretiaulx, fourmes, escrans, 
Dreçoirs, grant nombre de vaisselle, 
Maint plat d'argent, et mainte escuelle, 
Sinon d'argent, si com je tain, 



PIÈCES EN VERS. 301 

Les fauU-il de plomb ou desîain ; 

Pintes, pos, aiguiers, chopines, 

Salières, et pour les cuisines _ 

Fault poz, paelles, chauderons, 

Cramaulx, rostiers, gausserons, 

Broches de fer, hastes de fust. 

Croches hanes, car, ce ne fut, 

L'en s'ardist la main àsaichier 

Le char du pot, sanz l'accrochier ; 

Lardouère fault et cheminons, 

Pétail, mortier, aulx et oignons, 

Estamine, paelle trouée 

Pour plus tost faire la porée ; 

Cuilliers grandes, cuilliers petites, 

Crétine pour les leschefrites. 

Aler souvent qnerir au four 

Longue pelle fault à retour. 

Qui dessoubz le rost sera mise ; 

Et si convient, quant je m'advise, 

Pos de terre pour les potaiges ; 

Et encor est-ce li usaiges 

D'avoir granz couteaulx pour les queux ; 

Et si fault avoir entre deux 

Bûche, charbon, sel et vinaigre, 

Lart pour larder qui ne soit maigre, 

Gingembre, cannelle, safran, 

Graine et doux (très doulx filz, apran ?) 

Poivre long, feuille de lorier, 

Pouldre pour la sausse lier ; 

Et s'aucune fritture est felte , 

Oile, sain fault, et la palette 

De fer trouvée au remouvoir . 

Et si te faiz bien assavoir 

Qu'il fault beaus couteaulx à trenchier 

Devant la table à ton mangier ; 

Pouldre de duc pour l'ypocras 

Te convient, et maint lopin cras, 

Sucre blanc pour les tartelettes, 



302 RECUEIL CURIEUX. 

Pommes, poires, neffles, noisettes, 

Frnmraaiges de presse et de Brie. 

Après disner, vient la mestrie 

Des dragoirs faire et apporter ; 

Lors, convient ses gens enhorter 

D'avoir succre en plate et dragée, 

Paste de Roy bien arrangée, 

Annis, madrian, noix coniittes. 

Et les choses dessus dictes. 

Convient pignolat qui refroide. 

Manus-Christi qui est roide, 

Et aultres espices assez. 

Que je suy'de nommer lassez ; 

Pour honourer les estrangiers, 

En chambres, après les grans mangiers , 

Touailles blanches sanz reprouche, 

A quoy on essura sa bouche, 

Quant le dragoir yert descouvert. 

Encor ne t'ay-je pas ouvert 

Qu'il fault escrins, huches et coffres ; 

Resgarde à quelz périlz tu t'offres : 

Chaussement te fault et solers. 

Pour les venues, pour les alers. 

De blanc, de noir et de vermeil : 

L'un de blanc, l'autre despareil. 

Qui soient fait coin ment qu'il prangne, 

Estroiz, escorchiez h poulaine. 

Ronde, déliée et agiie, 

Tant qu'on la voye par la rue; 

Aucune foiz soient à las, 

A bouclettes, puis hauls, puis bas, 

Selon l'esté ou les yvers, 

Et la saison des temps divers. 

Fault chances et cotle-hardie 

Courtelctle, afin que l'en die : 

Yezlà biau piet et failicet! 

Or, convient un large colet 

Es robes de nouvelle forge, 



PIÈCES KA VERS. 30â 



Par quoy les tetlins et la gorge. 
Par la façon des entrepans, 
Puissent estre plus apparans 
De donner plaisance et désir 
De vouloir avec eulx gésir, 
Et se de tetins est desmise, 
Il convient faire en la chemise 
De celle oui li sangs avale 
Deux sacs par manière de maie, 
Oii l'en fait les peaulx enmaler, 
Et les tetins amont aler. 
Et afin qu'elle semble droicte , 
Lui fault faire sa robe eslroicte 
Par les flans, et soit bien estraincte, 
Afin qu'elle semble plus joincte. 
Là ne fault panne, fors que toile ; 
Mais au dessoubz fault faire voile, 
Depuis les reins jusques au piet, 
Du cul de robe qui leur chiet 
Contreval comme uns fons de cuve, 
Bien fourré où elle s'encuve; 
Et ainsi ara la meschine 
Gresle corps, gros cul et poitrine, 
Par l'ordonnance qu'elle y met 
De l'ouvrier qui s'en entremet. 
Des nopces qui sont de grans coux, 
Puisse bien sermonner à tous 
Que c'est folie de les faire ! » 



Extrait des ControtJfrsfô î)fs 6(X(e ntûsculin ^t finiinin, 

par Cralian DIPONT, seigneur de Driisac (1550). 
l'harnoys que les dictes muguettes apportoient 

CONTRE L'aUTHEUR. 

Touchant l'harnoys, que sur elles portoient 
N'estoit à craindre, car armes n'estoieat 



304 RECUEIL CURIEUX, 

Que de fardures, sur leurs mains et uisages 
Et sur telins, dont, par semblans usaiges, 
Leur est aduis, qu'elles en sont plus belles 
Et que chascun dolbt estre amoureux d'eljes : 
Pour ce que n'ont la beaulté de nature, 
Elles s'efforcent de l'auoir par paincture. 

LES BONNES SENTEURS QUE LESDITES MUGUETTE8 PORTENT. 

Vis estoient-elles chargées de senteurs, 
Pour plaire mieulx à maint ung muguetteurs, 
Ainsi que ont, qu'est chose souueraine , 
Petis trosiques, muscalz, qui doulce alaine 
Font les pourtantz, especialement 
Dedans la bouche, car ont bon sentement. 

LES POULDRES DESDICTES MUGUETTPS. 

Aussi portoient, sur les accoustremens, 
Plusieurs pouldres, et sur leurs vestemens, 
Sur leurs manchons, sur mouchouers et coUetz, 
Comme de musc, et de Chippre oyselletz. 
Et maintz sache tz de pouldre à violete, 
Pouldre de Chippre ; aussi, de la cyuete, 
Que, dans leur c... tant en mettent petit, 
Grand chaleur donne, et très grand appétit. 
Aussi pourroienl de pouldres d'ambregtis 
Grand quantité, aussi pouldre de yris, 
D'aultres compostes, que l'on mect en praticques, 
Du calamy, qu'est fort aroraalicque , 
Souchet, cyprès, gyrofle et cynamone, 
Aussi des cèdres, apportoient grosse somme 
Du beninim, et storax calamide, 
Lapdane aussi, et de storax liquide. 

LES BONNES HERBES QUE POUTOIENT LESDICTES MUGUETTBS, 

Vis de toute herbe, que bonne senteur malne, 
Monlo. lanende, serpoillot, niaiollaine, 



PIÈCES EN VERS. 305 

Romarin, sauge, roses et raargucrines. 
Des giroflées, grandes et des petites, 
Soulciz, violettes, aussi des esglaatines, 
Lys, fleurs de seucz, pensées gallantines, 
Et toutes aultres herbes, fleurs et fleurettes 
Que sentent bon, apportoient les muguettes. 

AULTRE FORME DE SENTEURS DESDICTES MUGUETTES. 

D'allres senteurs, puisqu'il tant nous en sommes, 
Apportoient-elles dedans certaines pommes, 
En brasselez, aussi maintzpatinostres 
Desquelz souuent font-elles grosses monstres 
Pour recompense, mainctes foys aloes 
Lesquelz l'on nomme : de lignum aloes. 
D'aultres senteurs portoient grosse abondance, 
Desquelles n"ay à présent souuenance. 

LES GANDZ PARFUMEZ DESDICTES MUGUETTES. 

Gandz parfumez! de leurs gandz perfumez . 
Je vous promectz qu'on en eust aO'umez 
Et faiclz mourir, par dedans leurs tasnieres, 
Jeunes et vieulz, et de toutes manières, 
Tous les regnardz que nous auons en France, 
Qui pour fourrer nous font grosse soufi'rance. 

LES EAUES DES BONNES SENTEURS QUE PORTOIENT LESDICTES 
MUGUETTES. 

Touchant les eaues si voulez que les ronge , 
Elles portoient eaues de fleur d'orenge, 
Eaues de naphe, eaue de romarin, 
Eaue de murtre qu'a sentement begnin. 
Aussi de l'caue qu'est des roses sauluaiges, 
Qui bien leur sert souuent à leurs usaigcs. 

FARDEMENT DESDICTES FEMMES. 



Quant \ leurs fnrdz, p;ir art medieino' 
A 



39 



306 RECUEIL CURIEUX. 

De certain laict usent, dict -virginal. 

De la ceruse, et de mainctz lanemens. 

Aussi font-elles de diuers oignemens. 

Elles portoient aussi, pour maiiict ducat, 

Celles mugueltps , de bon sauon muscat, 

De quoy se lauent, tant visaige que mains, 

Dont de beaucoup l'on les estime moins; 

Des fleurs de febues, pour leur tainct refreschir , 

Apportoient eaues pour visaigcs blanchir, 

Et pour oster les tasches des visaiges, 

Et plusieurs fardemens saulvaiges 

CELLES QUI PORTOIENT LES SENTEURS SUSDITES. 

Es senteurs dictes, portoient les trop camuses, 

Les verollcuses, celles qu'ont les dentz creuses, 

Auec lesquelles ne falct bon deuiser 

De gueres pres,encor pys les bayser. 

La puanteur estoit si pénétrante, 

Que vous prometz que i'en veiz plus de trente, 

Que, par tout lieu qu'elles passoient et place , 

Bien l'on les eusse suyniesà la Irasse 

Des grans senteurs, dessus elles versées. 

Sans point faillir oii elles estoient passées. 

LES ESPONGES QUE PORTOIENT LESDICTES MUGUETTES, 

Plusieurs esponges apportoient aussi celles, 

Entre leurs cuisses, et dessoubz les aycelles. 

Ou soye-ie donc bien batu d'ung baston, 

l^our ne sentir l'espaulle de mouton, 

Le faguenas, et lelz senteurs infâmes, 

Mais telz harnoys portoient les grasses femmes. 

l'inuention pour garder de tumreu le boyau. 

Femmes inuentent maintes subtilitez. 
Aussi souuent grandes habilitez ; 
Car, en dancant celles danccslombardtjs, 
Qu'on appelb' f'u mainlz lieux les gaillardes. 



PIÈCES EN VERS, o07 

Et dans ïholoso, les aulcuns pantolfînes. 

Notez si sont bien habilles et fines : 

Pource que à maintes tumbé estoit le boyau, 

Lequel nommer ne seroil gucres beau , 

Combien que maintz, puis qu'il fault que le die, 

Disent et tiennent que c" estoit la Landie. 

Pour donner ordre à tel affaire, 

Certaines braves elles ont faict faire 

A certains maistres de leurs secrets ouuriers , 

Qu'elles appellent pour vray tirebrayes , 

Dont maintenant ne craignent saduancer 

A telles dances, pour les aller dancer , 

Ainsi que chieures, saillans faisant la moue, 

Laquelle chose gueres saige ne loue. 

De telles brayes, faire n'en fault double en ce, 

Car les ay veues sans aulcune doubtance : 

Dont, au conftictz. une d'icelles folles , 

Apres diuers reproches et paroUes, 

Desdictes brayes elle se deschaussa , 

Puis rudement contre moy s'aduança 

Pour me iecter, au trauers du visaige, 

Ung tel présent et fort plaisant ouuraige. 

Ce que pour rien ne vouldroys qu'eusse faict; 

Car telles brayes estoient, lors en effect, 

Et vous promeclz que ce ne sont point fainctes . 

De troys couleurs, fort mal sonnantes, paincles. 

LES LIVRÉES DES FEMMES. 

De rouge, blanc , et tané le fisent , 
Qui ne le voit, à tout le moins le sent. 
Par vrays blasons, les susdicles liurées 
A toutes femmes dsueraent sont liurées : 
Lesdicles brayes m^noient telle senteur, 
Que ne sentiz onc telle puanteur. 

LES SENTEURS PUANTE3. 

Jamais galbane, castor, neserapin, 



308 RECUEIL CURIEUX. 

Armoniac, soufre, aloos, comin , 

Iluyle de cade , ne l'assa-fetida, 

Tant ne sentirent, dont le cueiir me cuyda 

Du tout faillir, et si ne tout desgorge, 

Je fuz bien près lors de rendre ma gorge. 

Oncque retraict n'eust senteur si inauluaise 

Qu'elles auoient, ne camuse punaise. 



BLASON DES BARBES DE MAINTENANT. 
(Vers 1536) 

On dict en un commun proverbe 
Qu'on ne crainct homme s'il n'a barbe , 
Et que nul homme n'a renom, 
S'il ne poiie barbe ou grenon. 

C'est pour cela qu'au temps qui court 
On void tant de barbus en court : 
En ville, aux champs, et prez herbuz, 
On ne rencontre que barbuz : 
De grands barbaulx, pelils barbetz, 
Qui contrefont les marabetz. 

Mesmes on void les paysan tz 
La pluspart eslrc barbaysantz : 
Dont la pluspart font les barbuz 
De tant de gens qui sont barbuz : 
Car le barbu qui a forfaict, 
Incontinent sa barbe faict, 
Et se rend du tout incogneu. 

Mais cil qui a le mon Ion nud 
Et rasé, ainsi comme un prestre, 
Est bien plr.s; facile à cognoislre. 

Outre plus, ceiuy, qui a barbe 
Aussi espaisse ([u'en pré herbe, 
Est subjecl à mainte fortune. 



I 



i 



riÈCES EN VERS. 309 

Tout premier il tient de la lune , 
Estant triste et niclancoiique: 
Sa barbe le poinct et le picque, 
Et le rend tout pasle el defî'ait. 

Mais celui qui sa barbe faict, 
Est mieux qu'un barbu coloré, 
Toujours frais, bien délibéré, 
Le regard beaucoup plus plaisant 
Qu'un hideux barbaux paysant , 
Qui tord la gueulle et fait la raine : 
Sa barbe plaine de vermine. 
De morpions, de poux et lentes, 
Sans repos, et puces groulantes : 
Mais, sans cesser, sa barbe frotte, 
II la demesle, il la descrotte , 
Il la secoue, puis il la tire. 
Il la retord, puis il la vire. 
Il la resserre, et puis l'espart : 
Chacune main en tient sa part; 
Il la patine et la manie, 
Il la regarde et l'applanie, 
11 la lésion ne, et puis la pigne : 
Plus a de façons qu'une vigne, 
Sinon que point n'est vendangée. 

11 faict bon voir.à la rangée 
Ces barbes de diverses sortes ; 
L'une est déliée, l'autre forte, 
L'autre comme safran est jaulne. 
L'autre de la longueur dune aulne. 

Barbe raouclielée, barbe grise, 
Barbe comme colon de fri-e, 
Barbe blonde, Ijarbe mcslce, 
Barbe à moustache cordelce. 
Barbe blanche, barbe florie, 
Barbe d'Aaron ou Zacharie, 
Barbe qui monstre à son semblnnt 



510 BECUEIL CURIEUX. 

Estre cousue de fil blanc ; 
Barbe fourchue bravement, 
Barbe à poincte de diamant, 
Barbe noire, barbe morée , 
Barbe rousse, barbe dorée, 
Barbe qui ne tient qu'à la lèvre, 
Barbe saultant comme une chèvre ; 
Barbe aussi ronde qu'une esclisse, 
Barbe à croc , barbe d'escrevisse. 
Barbe à six poils, et barbe à chat , 
Qui pleusl à Dieu qu'on l'arrachasl 
Poil à poil à cil qui la porte , 
Car une barbe espaisse et forte 
Sent mieux son genre masculin. 

On void maintenant un colin, 
Un planteur d'aulx, un sabbottier, 
Porter barbe de savetier, 
Qui ne tient que par les rivets. 

L'autre, pour faire le mauvais, 
Sous le nez porte la moustache, 
Où par le froid souvent s'attache 
Un glasson venant des roupies. 
Gros comme sabotz et toupies , 
Tellement qu'il a le menton 
Plus roide et plus dur qu'un baston. 

Est-ce aussi le faict d'un abbé 
Comme un soldat estre embarbé? 
Ne qu'un évesque, portant mitre, 
Avec sa barbe entre en chapitre? 
Est-ce ainsi que nous abusons? 

Mais tu diras, par tes raisons, 
Que le pape en peut dispenser. 
Je respons (sans nul otTenser) 
Que la dispense en cesl affaire 
S'appelle congé de mal faire, 



PIÈCES EN VERS. Ôll 

Donnant scandalle à maintes gens. 
Que dirons-nous de noz regens, 
Noz licenciés et arliens , 
Advocats et praticiens, 
Voulans les Ijarbus contrefaire? 
Et toutes fois ne sçauroient faire, 
Aucun qui telle barbe aura. 
Un syllogisme in barbara .- 
Ils sont tous clercz barba tenus : 
Si ce n'estoit qu'ils sont cogneus, 
Ils se voudroient bien faire craindre. 
L'autre fera sa barbe taindre 
En noir, pour faire la fanfare : 
Vous diriez que c'est un barbare 
Barbarien de Barbarie. 

Je ne puis faire que n'en rie 
De voir ainsi ces barbarins 
Plus noirs que Mores tartarins, 
Laids et hideux outre mesure , 
Plus que ne permet leur nature ; 
Mais je treuve beaucoup plus beau 
De voir la carpe et le barbeau, 
La barbue et le barbillon , 
Bouillir au plat à gros bouillon 
Dedans leur sauce à beurre frais : 
Puis, boire souvent à grands traicts , 
Afin de la soif estancher. 

Venons maintenant à touscher 
La punition des barbuz , 
Et s'ils veulent comme d'abuz 
En appeler, sans nul séjour, 
Leur soit donné un certain jour, 
Pour plaider leur cause d'appel. 
II a semblé très bon et bel 
A messieurs les réformateurs 
Des barbuz , et leurs correcteurs. 
D'avoir un tel édict donné. 



312 RECUEIL CURIEUX. 

Tout premier ils ont condamné 
Tous barbuz à estre csbarbez, 
Barbariquement desbarbez, 
Sans que nul s'ose rebarber, 
Ne soy mocquer, ne soy gaber, 
Sur peine d'estre, par adveu, 
Flamboyé d'un flambeau de feu, 
Pour leur brusier menton et barbe , 
Si vivement que la reubarbe 
N'aura en ce lieu nul effect 
De les secourir par son fait. 
Or, quant aux laboureurs des champs , 
Vignerons , bourgeois et marchands, 
Et ces gros villains paysants , 
Leurs barbes seront bien duysans, 
Avec celles des escoUiers, 
A rembourrer bats ot colliers. 

Clercs du Palais, bazochiens, 
Pour faire des couples aux chiens, 
Leur barbe sera bien propice : 
Car il n'est tels que gens d'épice, 
Pour bien chasser, encor mieux prendre. 

Les gens d'armes pourront bien vendre 
La leur, puis que plus ne leur sert, 
Ou la jetter dans un désert 
Dessus les hayes et buissons , 
A celle fin que les piussons , 
Les fauvettes et les verdières 
Trouvent sur le lieu leurs matières 
Pour faire leurs nids à plaisir; 
Les cordonniers pourront choisir 
De ces barbes les poilz plus gros , 
Pour attacher à leur chégros. 

Les barbes des prolhonotaires , 
Des chicaneurs et des dataires 
Ne serviront à maistre nul. 



PIÈCES EN VERS. $15 

Sinon que pour torcher le cul. 

Quand à ceux qui ont fait leur vœu , 
Il leur est permis, par adveu. 
De porter barbes comme bermites. 
Chartreux , convers , anachoristes. 
Les grands seigneurs d'authorité 
Auront aussi la liberté 
De la porter selon leur guise, 
Pourveu qu'elle ne soyt trop exquise, 
Fuyant la curiosité, 
Et tenant médiocrité; 
Car ceux qui en sont curieux, 
Deviennent souventjglorieux , 
Tellement qu'on voit un chetif 
Autant et plus rébarbatif 
Que ne^sera un gentilhomme. 

Or, voilà l'ordonnance, en somme, 
Touchant l'affaire des barbuz. 

Donc, pour osier un tel abuz, 
Ami barbu, je te conseille 
Que plus en ce cas ne sommeille ; 
Mais, pour éviter le flambeau, 
Rase ta barbe bien et beau, 
Et ne te fie en la barbiere, 
Qu'elle ne coupe ton herbiere ; 
Mais fay-toy plutost barbayer 
A un gentil joly barbier, 
Qui t'esjouit, en barbayant. 
Te faisant du tout oubliant 
Ton deuil et ta melancholie. 
C'est donc une grande folie 
D'estimer un homme à sa barbe, 
Car bien souvent la belle gerbe 
Est sans grain et n'est que paille : 
Un barbu, ce n'est rien qui vaille, 
S'il n'a courage à l'advenant. 
Je dis donc, quant au remenant, 
A. 40 



314 RECUEIL CURIEUX 

Qu'il fait bon sortir de la case, 
Le pied ferrât, et barbe raze. 



BLASON DU MIROIR. 

PAR BÉRENGER LATOUR. 
(1556) 

Heureux miroir , ô miroir bien heureux, 
Représentant le visage amoureux 
De ma maislresse : oseray-je entreprendre 
A l'univers faire lire et entendre 
Combien de loz et de faveur as-tu ? 
Combien aussi est grande la vertu ? 
Certes ouy : car, aux louanges tiennes, 
Celle que j'ayme y pourra voir les siennes. 

Miroir céleste, en vigueur surpassant 
Mon cœur robuste, où elle va dressant 
De jour en jour mille flesches et dards, 
Accompaignez de ses poignants regards, 
Contre lesquels ne sert ma résistance : 
Or, sommes-nous différens en substance, 
Mais le plus fort est blessé de ses yeux, 
Et le plus fraisle ha victoire sur eux : 
Ainsi, d'un coup, tous deux recevons d'elle, 
Toy vie heureuse, et moy playe mortelle. 

Miroir plaisant à tous, fors à moy-mesme, 
Miroir aymé de celle que tant j'ayme. 
Tu es premier entre ses favoris 
Qu'elle visite : et si rid, lu lui ris : 
Si en maintien elle est grave et modeste, 
De Ion costé luy fais semblable geste : 
Tout ce que fait, tu fais : finablement. 
De poinct en poinct, ensuis son mouvement 
Et seul entons ses plaisirs et regrets, 
Te faisant pnrl de ses menus secrets. 



PIÈCES EÎV VERS. 815 

doux miroir, inventé pour congnoistre 
Ce qu'estant nosire apperceu ne peult estre. 
Les yeux ont bien force d'appercevoir 
L'humain pourpris, mais ne se peuvent voir, 
Sans ton moyeu : ô miroir souverain, 
Miroir gentil, poli, net, et serairi, 
Faisant rapport de maints lieux, sans rien feindre, 
Qui sont en nous, et l'œil n'y peult atteindre : 
Car les objets que devant toy rencontres 
Si laids, sont laids, si beaux, beaux tu les montres. 

A mon vouloir, fut ainsi, clair miroir, 
Qu'en tes portraits puissent faire apparoir 
L'affection, l'amour, la cruauté, 
Si vivement, comme fais la beauté 
Ou la laideur au front enracinée : 
Celle qui est pour mon grand tourment née. 
Alors au moins laschcroit éviter 
Si grand reproche : et viendroit imiter 
Celles qui ont l'esprit et le cœur mis 
Pour satisfaire au gré de leurs amis. 

Miroir ardant qui rends l'œil esbioui 
Comme un soleil : ô miroir obéi 
Mieux que les roys de la région basse. 
Car tu ne dis chose que ne se fasse. 

Jliroir savant, en conseil prompt et meur, 
Corps animé sans vie et sans humeur, 
Qui à chascun et h plusieurs ensemble, 
En mesme instant, leur dis ce que te semble 
Des faces leurs diversement formées. 

Miroir, mignon des dames renommées, 
En est-il une au monde sage et belle 
Qui au malin doucement ne l'appelle 
Pour assister, quand se pigne ou s'habille? 
Par ton conseil, son poil elle regrillo, 
Et mistement autour du front l'or.'onne : 



S16 RECUEIL CURIEUX. 

Par ton conseil, plus bel lustre se donne : 

Et avec eaux des macules efface, 

Enlaidissant sa vénérique face : 

Par ton conseil, se farde et espoussette, 

Et ses sourcils reforme à la pincette : 

Puis, mainte espingle accoustre, et ne fait chosâ 

Que ton conseil premier ne le dispose. 

Sage miroir, qui mets loy et police, 

En la beauté : ô juge sans malice, 

Qui sans faveur montrez à l'œil combien 

Est différent le mal, de ce qu'est bien ! 

Miroir luisant, discret ambassadeur 
De Cupido : ô miroir, ta rondeur 
Ou quadrature, en ce peu que contient, 
Enclorre peultlepoinct qui me souslient . 
Lequel sus tous est admirable et grand, 
Comprenant tout, et rien ne le comprend, 
Hormis toy-mesme, ô miroir de beau lustre, 
Peintre savant des peintres plus illustres 
Qui fut jamais : car, en tes effigies, 
Y semble avoir vitales^énergies : 
Et aussi bien meines tes friands traits. 
Que faict Nature en ses divins portraits : 
Ce que Parrhase, Appelles et Zeusis 
N'entendent point, ô miroir, tu choisis. 
Sans mains, sans yeux, le lieu de mes plaisirs, 
Quatrième poinct de mes plus grands désirs : 
Tu vois à gré ce beau tetin ouvert, 
Lequel tousjours m'est caché et couvert : 
Las ! tu le vois, sans ce que rien t'en garde, 
Par le mesme œil d'elle, qui le regarde. 

saint miroir, ô miroir bon et saint, 
Oii un miroir, plus beau que toy, s'empreint : 
Je voudrois estre en ta fonnc changé. 
Et de ce corps pour un temps cstrangé : 
Afin de voir, ù quel heur, ([uel délict ! 



1 



PIÈCES EN VERS. 317 

M'araie nue hors et dedens le licf. 

Miroir fourbi, bien fait, miroir blanchi. 
De toutes parts de splendeur enrichi. 
Presque semblable h. un très luisant astre, 
Fait pour mirer le teint plus blanc qu'albasfre 
De mon object; miroir de bonne grâce, 
Miroir loué : miroir de froide glace. 
Que ne crains-tu fondre en la môme flamme 
Où mon cœur ard, non mon cœur seul , mais l'arne? 
Certes, miroir, elle est froide et toy froid, 
Car, sans cela, ta matière fondroit 
Comme la neige au feu : mais tousjours vient 
Que le glaçon, de glaçon, s'entretient : 
(piel malheur! Madame se congèle 
A ma grand flamme, et je brûle au gias d'elle. 

Divin miroir, des vices repreneur, 
Reformateur, unique entrepreneur 
Sur les plus grans : 6 miroir très insigne. 
Œuvre des mains et toutes fois très digne; 
Arlistement faicl de raasse.esclaircie. 
Semblable à l'eau en sa superficie. 

Miroir bien fait, miroir bien composé, 
Mieulx que la cire, à prendre disposé 
Impressions bien peintes et trassées; 
Mais sont aussi proprement elTacées. 

Miroir muet, qui mieulx dits et harangues 
Que ceux qui ont multitude de langues ; 
Tu es aveugle, et si j'y vois trop mieux, 
Que ceux qui ont grand multitude d'yeux. 

haull miroir, miroir hault et supresme, 
Œuvre inventé pour congnoistre soy-mème. 

Miroir utile, ô miroir nécessaire ; 
Miroir n'ayant en ce monde adversaire, 



318 RECUEIL CURIEUX. 

Fors la trop crasse aleiue qui rend brune 
Ta face claire, ainsi qu'on voit la lune. 
clair miroir, célébré de chascun, 
Qui vice n'as pour reprendre, fors qu'un; 
Maisceluy-là est plus grave ou autant 
Que tes vertus; car tu es inconstant 
Comme Vertumne; en ce que tu conformes 
Et toutes gens, et de tous prens les formes. 
cœur loyal, ô cœur sur-tout ajmable, 
Qui comme toy n'est facile ne muable, 
Mais constamment imprimé porte en soy 
L'image vif de celle à qui doit foy. 

Du mien je parle, et fais conte en mes vers; 
Car, en dépit du temps aigre et pervers. 
Perpétuelle y sera la figure 
De ma maistresse : ô miroir, ta nature 
Combien estrange esta la mienne donq? 
Constant seray, sans que le siècle long 
Puisse du cœur m'amie osier ni prendre : 
Non, quand la mort le voudroit entreprendre! 



BLASON DE L'ANNEAU, 

PAR HUGUES SALEL. 

(rôôC) 

Je n'oseroys, après tant bons espritz, 
Mettre en avant mes imperfectz escriptz, 
Pour blasonner quelque membre ou partie 
Du femenin: ma force est amortye, 
La main me tremble, et mon œil devient lousche, 
L'aureille sourde, et muette la bouche, 
Deliberans le cueur destituer, 
Si à cela se veult esvertuer. 

Tant scullcment, pour le commencement, 
M'essaieray à louer l'ornement 



PIÈCES EN VERS. âl9 

Le plus petit, mais le plus précieux, 
Joignant de près au corps tant gracieux 
De ma maîtresse. gentil anelet ! 
Aneau d'or fin, en forme rondelet, 
Sur qui l'orfèvre a mainct jour travaillé ; 
Aneau bien faict et trop myeulx esmaillé 
Et enrichy de perle orienlalle, 
D'une turquoyse, esmeraulde royalle, 
D'ung dyamant, d'ung rubiz désiré, 
D'une esmalite, ou saphir azuré, 
Yenuz de loing, voire de-lù la mer. 

Aneau qui es ferme lien d'aimer, 
Aneau tesmoing de la foy conjugalle, 
Aneau jadiz vraye enseigne royalle, 
Cercle petit envyronnant le doy 
De celle-là h qui ma vie doy ! 
Heureux aneau, que, pour laver la main, 
La dame mect souvent dedans son sein, 
Que ne m'est-il octroyé une chose, 
Que de mon corps se fist métamorphose 
En ta figure, affin de fréquenter 
Où ne me puisque, de loing, présenter I 

Aneau, tu as privilège et franchise 
Du corps toucher si près que la chemise, 
Et bien souvent, sans penser mallefice , 
D'aller taster la dure et ronde cuisse, 
Le blanc tetin, l'estomac et le ventre. 
Et approcher de ce beau corps le centre, 
Où gist l'espoir des amans affligez. 

Aneau meilleur que celui de Gigès , 
Par lequel eut sa dame tant aimée ; 
Aneau de prix, méritant renommée, 
Plus que les sept forgez par Hyarcas. 
L'on m'entendroit, si je comptoisle cas : 
Mais tu m'entends, tu sçais bien mon vouloir^ 
Et celle là qui tant m'a faict douloir, 



320 RECUEIL CURIEUX. 

Lisant cecy, dira que j'ay raison 
De m'efForcer à faire ton blason. 



BLASON DE L'ÉPINGLE, 

PAR HUGUES SALEL, 

(1550) 

Epingle petite, pointue, 
Ferme, bien faicte, non tortue. 
Affilée de poincte fine ; 
Espingle d'or, ou argentine, 
A la dame tant nécessaire : 
Il m'est advis que Ion doyt faire 
De ta valeur quelque récit, 
Car n'est amant qui ne voulsist 
Avoir la moindre liberté, 
Que tu as l'yver et esté. 

Tu es au lever et coucher 
De ma maîtresse, où approcher 
Je n'ose qu'une fois l'année : 
Par toi est toute gouvernée 
La parure du corps joly. 

Premier, le front ample et poly, 
Quand lu le serres d'une toille, 
Se monstre plus cler que l'estoille. 
Après, tu tiens le chaperon, 
Et la doreure d'envyron, 
Qui donne lustre*et doulx umbraige 
A cest angélique visaige. 

Et si nous parlons du tetin, 
Il n'est crespc, drap d'or, satin, 
Velours, ou quelque autre ornement, 
Qu'on y peult asseoir bonnement. 
Sans y employer ton office. 
Je ne parle point du service 



PIÈCES EN VERS. 321 



Que fais à ce gent corps trousser, 
Assez ferme pour repousser, 
Lorsqu'il est gorny de tes armes. 
Trestous les amoureux gensdarmes. 

Espingle souvent indignée, 
Qui as ma main esgrafignée, 
Quant approchoit de ce gent corps, 
Je te supply, faisons accords, 
Tant que je puisse, au descouvert, 
Taster ce tetin tant couvert? 

Espingle, tu as grand-vertu : 
Dis-moi pourquoy ne brûles-tu, 
En approchant de l'ardant'flame, 
Qui mon doloureux cueur enflame ? 
Enseigne moy, sans plus attendre. 
Comme du feu le peulz deffendre? 

Espingle, dont Ton m'a faict don, 
Faicte à la forme d'ung bourdon, 
Pour substenterj'ardant désir 
Qui vient mon faible cueur saisir, 
L'exhortant faire le voyage 
D'aller voir ce divin corsage. 
Je te prye, impêtre la grâce, 
Qu'une fois tout nud je l'embrasse ! 



BLASON DES BASQUINES ET VERTUGALES, 

(i5C3) 



A vous, dames et damoyselles. 
Qui démontrez qu'estes rebelles 
A Dieu, voslre Père et Seigneur 1 
Oyez, oyez par grand'ferueur : 
A. /il 



322 RECUEIL CURIEUX. 

Iceluy vous fait à sauoir, 

(Qui a entièrement pouuoir 

Sus voslre corps et sus voslre ame) 

Qu'il se vengera du diffame 

Que iournellement commettez 

Par vos grands impudicitez, 

Par vos halntz et cheuelures, 

Anneaux, affiquetz et dorures: 

Qui donne suffisante preuue, 

Qu'en vous nulle vertu se treuue, 

Et qu'auez vouloir de desplaire 

A ce Père tant débonnaire. 

Que vous seruent ces vertugalles , 

Sinon engendrer des scan dalles? 

Quel bien apportent vos basquines, 

Fors de lubricité les signes ? 

Quel fruit vient de vos paremens, 

Sinon pertes et dampnemens? 

Pensez-vous que mieux on vous prise, 

Quand vous vous parez à la guise 

Des folles femmes eshontées, 

Pour apparoir plus affettées, 

Ou pour mieux à vostre aise aller 1 

Faull-il ainsi vous habiller 

Dissolument? femmes folles ! 

Notez bien ces saintes parolles : 

« Qui veult estre du monde amy, 

Se rend du Seigneur ennemy. 

Qui suit la prudence charnelle, 

Ira en la mort éternelle. 

Qui la chair maudite ensuiura, 

Torment éternel receura : 

Mais qui ceste chair mortifie, 

Dieu le bénit et iuslifie. 

Pour rendre Dieu misericords, 

Conuient mortifier le corps. 

Par croix, ennuit, dueil et moleste, 

Irons en la gloire céleste. 



PIÈCES EN VERS. Ô23 

Si auec Jésus nous souffrons, 

Certes auec luy nous viurons. 

11 faut doncques s'anéantir, 

Et au vueil de Dieu consentir. 

Qui veult que les pompes mondaines 

Soyent reiettées comme vaines. 

Ces dissolutions infâmes 

Font souiller et perdre vos araes. » 

Par vos habits desordonnez , 

Plusieurs brocards vous sont donnez. 

Le peuple dit : « Voyez ! la belle 

Pense estre plus iolie en elle, 

Pour auoir de l'or sus sa teste ! » 

« — 0, se dit l'autre, quelle est beste ! 

Pour fournir à tel ornement, 

Chez elle vit fort pouurement. » 

L'un dit : « la gente musquine! 

Qu'elle a une belle basquine ! 

Sa vertugalle est bien troussée 

Pour estre bien losl engrossée. » 

Un autre dit : « quel plaisir. 

Qui pourroit tenir ù loysir 

Geste busquée si mignonne, 

Qui a si auenaule trongne ! » 

Voila les maux que vous causez 

Par vos habits si desguisez. 

Ne craignez-vous point de Dieu l'ire, 

Et qu'en enfer on vous raartire, 

De tant irriter ce bon père 

Par vostre mal et vitupère ? 

Voulez-vous bien que vostre nom 

Soit taxé de mauuais renom, 

De perdre vos honneurs insignes 

Par trop vouloir estre poupines? 

La liberté que Dieu vous donne 

Est-ce, à vostre aduis, qu'on s'adonne 

A prendre robes dissolues, 

Qui vous rendent toutes poluos? 



o2f| RECUiilL ClilUliUX. 

La liberté saincte et chrestienne 

Ne permet que l'on s'eatrelienne 

De ces braues mondanités 

Ny d'autres grands difFormités, 

Mais bien icelle nous induit 

A renoncer tout'fol desduit, 

Et nostre chair rendre subiecte, 

Afin qu'en Dieu son espoir iette. 

Auiourd'huy, plusieurs libertines 

Disent sauoir choses diuines, 

Parlent de Dieu souuentes fois 

Par grand'ardeur à haulte voix, 

Traitent par grande affection 

De toute saincte instruction. 

Mais si à leur vie on regarde, 

On cognoistra l'une paillarde, 

Ou de son prochain mal-disante, 

L'autre maquerelle meschante. 

L'une secreltement derobbe 

Son mary, h fin d'auoir robbe 

Ou quelque affiquet précieux, 

Pour bien se montrer en tous lieux, 

Et si son mary n'a puissance 

De la vestir à sa plaisance, 

Au premier s'abandonnera, 

Qui plus d'argent luy donnera, 

Pour braucr, à sa vonlonté. 

Confite en toute voluplé. 

Ce n'est ainsi qu'il fault cognoisire 

Nostre Dieu, nostre père et maistre : 

Car, pour bien cognoistre iceluy. 

Nous fault cheminer comme luy. 

De nos paroUes ne tient compte, 

Quand pcchc nous vainc et surmonte. 

Dieu ne chcrciic ces caquctcurs 

Qui (Je la loy ne sont facteurs. 

La langue luy e:;t odieuse. 

Si del'œuure n'cd amoureua*. 



PIECES UN VERS. 

Parlez, dames, tant que voudrez, 
Du Seigneur Dieu, ne le rendrez, 
Pour cela, vers vous débonnaire, 
Si son vouloir ne voulez faire. 
Non point celuy qui, par honneur, 
Appelle Dieu Seigneur, Seigneur, 
Ira en la gloire des cieux : 
Mais bien cil qui est soucieux, 
D'exécuter tout promptement 
Son souuerain commandement. 
Je sçay bien que quelque mondaine 
Me fera response soudaine, 
Et me dira, pour sou excuse, 
Que par grande contrainte elle use 
D'habits braues et précieux, 
Pour à son mari plaire mieux. 
Une autre dira : « Ma voisine 
Porte vertugalle et basquine, 
Et, pour ce, comme elle ie puis 
M'acouslrer ainsi que ie suis. 
L'autre dira : « Dieu ne prent cure 
Et n'a regard sus la veslure. 
On peut tous habillemens prendre, 
Sans offenser et se mesprendre : 
Puisque Dieu l'or et soye donne. 
De les porter c'est chose bonne. » 
Ce sont les excuses friuolles 
D'un tas de plaisantes et folles. 
Mais ie leur responds que mieux vault 
Complaire à Dieu qui est là hault, 
Qu'aux maris, tous à dam faits , 
Vains, mensongers et imparfaits. 
A iceux on ne doit entendre, 
Ny leur instruelion apprendre, 
Sinon en tant que leur doctrine 
Est saincte, fidelle et diuine. 
Car sainct Paul, dedans son epitre 
Qui a des Golossiens le tiltre, 



326 RECUEIL CLRIEUX. 

Commande fort estroitement, 
Que les femmes 1res humblement 
A leurs maris seruent et plaisent, 
Non selon qu'iceux se complaisent, 
Ains selon Dieu : car l'homme vain 
Est par trop charnel et mondain, 
Et ne sauroit aucunement 
Faire ny iuger droitement, 
S'il n'ensuit et reuere en crainte 
Du Seigneur laparoUe saincte. 
Parquoy, dames, fermez l'oreille 
A tout homme qui vous conseille 
De conuerser mondainement 
Contre Dieu et son mandement. 
N'ensuyuez aussi vostre proche, 
Quand il vit en blasme et reproche, 
Et quant à ce que ces follettes 
Disent, par leurs raisons ineptes, 
Que Dieu ne défend que l'on porte 
Habits pompeux: ie m'en raporte 
Aux saincls etfidelles escrils 
Dans les sainctes Bibles escrits. 
N'apas dit l'apostre S. Pierre, 
Duquel point la parolle n'erre, 
Estant conduicte et inspirée 
Du Sainct Esprit, chose asseurée, 
Que l'ornement des femmes soit 
Non en dehors, comme on parçoit, 
Quasi eu tout pompeux, lascif : 
Ains au dedans un cœur naïf, 
Un cœur paisible, doux, béguin, 
Soit le parement femenin? 
Sainct Paul aussi, vaisseau eslu 
Du Dieu viuant, qui a voulu 
Par luy, selon sa grand'bonté. 
Nous déclarer sa voulonté, 
N'escrit-il pas à Tiraolhce 
Ceste chose, entre autres, notée : 



PIÈCES EN VERS. 327 

Que les femmes, de façon nette, 
S'accoutrent en habit honneste, 
Auec modestie et vergongne, 
Qui leur pudicité tesmoigne : 
Non point en cheueux tortillez, 
Passefillons frizez, gréiez, 
Estofes d'or, perles, rubis, 
Semez sus somptueux habits : 
Très subtile et fine pratique 
Pour apaster lœil impudique. 
Dont Salomon dit ; « Prens-toy garde 
Fuir la femme qui se farde ! » 
Aussi, certes, par tels apas, 
Luy raesme ne tresbucha bas. 
Parquoy quittez ces vanitez, 
Ces lasciues mondanitez. 
Reiettez ces grands vertugalles, 
Qui vous causent rongnes et galles. 
Laissez ces vilaines basquines, 
Qui vous font laides comme quines. 
Vestez-vous comme preudes femmes. 
Sans plus porter ces busqs infâmes; 
Laissez ces cheueux tortillez, 
Et simplement vous habillez ; 
Ne portez aucunes dorures, 
Qui sont du diable les armures. 
Car c'est un or fait inutile, 
Qui a l'indigent poure et vile, 
Que deuantvous voyez mourir, 
Pourroit au besoin secourir : 
Lequel certes point ne faudra, 
Alors que ce grand iour viendra, 
Que l'éternel Dieu souuerain 
Jugera tout le genre humain, 
Et qu'il dira à tous peruers. 
Qui plustot ont laissé aux vers, 
A la rouillure et moisissure, 
Ronger leurs biens, or et vesture. 



328 RECUEIL CURIEUX. 

Que subuenir au languissant, 

Du bien qui alloit périssant : 

« Quand i'auois faim, soif, desconfort, 

Nié m'auez aide et confort. 

Parquoy allez, gens mal-heureux, 

Au feu de l'enfer ténébreux ! » 

A ceste voix, vous dy-ie encor, 

Ne faudra cest inutile or 

De vous conuaincre et accuser, 

Qu'en auez voulu mesuser. 

Doncq, si auez d'or pleine bourse, 

Je vous pry'n'en abuser pour ce : 

Ains départez de vostre auoir, 

A tous pouures que pourrez veoir. 

Nostre Dieu deffend qu'on n'abuse 

De ses biens ; mais veult qu'on en use 

Auecques actions de grâce, 

Et que d'iceux l'aumosne on face. 

Nous sommes simples gardiens 

De nos possessions et biens : 

D'iceux chascun compte rendra 

Alors que nostre Dieu voudra. 

Par ce, pour en rendre bon compte, 

N'en abusez à vostre honte. 

Vostre famille entretenez, 

Et humblement vous maintenez. 

Si de Dieu parlez en maints lieux, 

Viuez encores beaucoup mieux. 

Faites que vos œuures reluisent 

En bien, si qu'à bien viure induisent. 

Montrez, montrez, par le dehors, 

Que Dieu habite dans vos corps. 

Faites apparoitre enuers tous 

La foy viue qui est en vous. 

Si qu'elle opère en charité : 

Car, viuant en tell'purité, 

Serez du Seigneur couronnées. 

Et par sa grâce guerdonnées. 



l'iÈCES EN VERS. o29 



En renonçant au monde iniinoude, 

Irez en la vie seconde, 

Et iouyrez de paradis, 

Là oij sont tous les benedicts. 

Mourir et vivre. 



LA COMPLAINCTE DE MONSIEUR LEC... 

CONTRE LES INVENTEURS DES VERTUGALES. 
(I5S2) 

Mauldicts soient ses beaulv inventeurs, 

Ces coyons, ces passementenrs 

De vertugalles et vasquines 

Que portent un tas de musquines 

Pour donner air à leur devant, 

De telle sorte que le vent 

Me donne tout droict en la barbe. 

Qu'il n'y a casse ny rubarbe 

Qui rne garde de truclietor, 

Quant on vient à les croebeler : 

Dont j'ay maints assaullz et alarmes, 

Tellement que souvent les larmes 

En tombent et me font suer, 

A force de m'en remuer : 

Voilà la peine que j'en porte. 

Que le grand diable les emporte. 

Et eulx et leurs inventions, 

Et les abominations 

Que ces eslrangers nous enseignent, 

Dont les playes soigneront et seigiienl ! 

De ma part, j'en suys nioifondu, 

Car le devant, pour ce estendu 

Au moyen de ces vertugalles, 

Me cause tant de rongne et galles, 

De cirons et boutons de raay. 

Que j'en parle tout cnrimé. 

Ay-je doncq pas bonne raison , 

A. 42 



330 RECUEIL CURIEUX. 

Voyant le feu en la maison 
De mon prochain qui me tourmente, 
Par force et peine véhémente, 
De me plaindre et me courrousser 
De me veoir tant de foys verser? 

Un temps fut, avant telz usaiges, 
Lorsque les femmes estoient saiges, 
(Devinez, lecteurs, quant c'estoit?) 
Que tant on ne me tourmentoit. 
Ce fut quant les cottes serrées 
Rendoient les femmes asseurées 
Des jolis habits et cacquetz 
Des plus grandz et petits nacquetz 
D'amours, car quoy, en muguetant. 
Pour avoir ce que Ion prétend, 
Une heure ou deux on devisoit, 
Ce pendant que l'on avisoit 
Le lieu convenable et propice 
Pour donner droict en la matrice. 
On babilloit soir et matin, 
On baisoit tastans le tetin. 
On mettoil la main soubz la cotte, 
On tastoit la cuisse et la motte, 
Et ce pendant que j'escoufois 
Ces beaux propos, je m'apprestois 
Et donnois ordre à mon affaire. 
Me doublant qu'on me vouloit faire 
Ou à mon voisin un lardon 
D'un pied ou demi de bourdon. 
Ainsi, quant propos on tenoit. 
Quelque homme ou femme survenoit. 
Avant que tout fut debatu, 
Qui me gardoit d'eslre batu. 
Ainsi je n'ostois point surpris. 
Mais maintenant qu'on aaprins 
Moyen qui de l'autre s'esgare. 
Je suis fi-appé sans dire gare, 
Et le mal lonibo sur ma teste. 



riÈGES EN VERS. 331 

Auparavant que je m'apresto, 
Estant tousjours prins en sursault, 
Doublant qu'on levé si Irus haull 
Ses vertugalles promptement, 
Que l'on veoit tout appertement 
La bute où chacun veult tirer 
Soubz l'espoir de me martirer ; 
Et n'ay loisir de m'apprester, 
Qu'on ne commence à cullcler : 
Par quoy j'endure tant de peine, 
Que souvent en suys hors d'alaine, 
Que l'on diroit estre punaise, 
Tant on m'en sent mal à mon aise ; 
Et ay le cerveau esvenlc 
D'estre en la sorte tourmenté, 
Qui bien souvent me rend resvant, 
Qu'à tous les diables le devant 
Qui faict de mal au derrière, 
Et n'y a dame ou chambrière 
Qui ne vueille s'entremesler 
Aulcunes fois de m'esbranler. 
Depuis qu'on les a invent»jes, 
On voit les femmes effrontées, 
Et si elles font rcnverseure, 
On les voit jusque à la fressure. 
Et ne sçauroient leur c. cacher, 
Quand]quelqu'un les vouldroit fâcher. 
Lucifer en fust l'inventeur, 
Ou Fricasse son serviteur, 
Afin de faire traverser 
Ceux qui taschent à les berser, 
Celles aussi qui sont hersées 
Et par tant de foys renversées 
Que icy et en autre cartier. 

Ils ne cherchent autre mesticr, 
Quoyquel'on en die ou barbouille, 
Car ce vent d'abas qui chatouille 
Leurs devants, les faict soubhailler 



3â2 UECUEIL CURIBUX. 

Quelque uiuguet pour les gratter ; 
Cependant il n'y a que moy 
Qui en ait soucy ou esmoy, 
Et me fault le travail choisir, 
Pour donner à l'autre plaisir. 
Sur cela, qu'on vouliez vous dire ? 
Y a-il matière de rire 
Ue veoir ma cause ainsi l'ouUée ? 
Car cloche n'est tant esbranlée, 
Sonnast-on pour un trespassé, 
Que je suys, qui m'en sens lassé, 
Et si n'ay trou, sens ne mougnon. 
Qui ne serve à mon compaignon. 
Quant mon compaignon rit et dance. 
J'observe après luy la cadence, 
Car les dames aux talons cours 
Peuvent bien peu sans mon secours, 
Et n'y a point de friandise 
Sans mon aydc à la marchandise. 
Qu'il soit ainsi, je m'en rapporte 
Aux amis de la basse-porte. 
Et comment ilz sont angoisseux, 
Quant ilz me sentent paresseux ; 
Et, au contraire, quant je trotte, 
Il n'y a femme, tant soit sotte 
Et mal apprise au jeu du bas. 
Qui ne donne joie et esbas. 
Aussi, sans moy, il ne peut rien, 
Car c'est moy qui luy faict ce bien 
De lui monstrer son remument, 
A qui, pourquo}, oîi, et comment, 
11 doibt tourner, mouvoir, saillir, 
Quant quelqu'un le vient assaillir, 
El comment il fault faire l'cstrainclc. 
Or, voyez comment on me traicte, 
l'our à tel bien et faiclz respondre , 
On me faict tous les jours morfondre 
Au moyeu des habilz recentz, 



PIÈCES EN VERS. âSâ 



Dont je jure tous mes cinq sens , 

Qu'elles mourront ou je raourray ; 

Et jamais ne me remura} 

En despit de tous leurs habilz , 

S'elles ne changent leurs liahitz : 

Mais je m'enquerrois volontiers 

S'elles treuvent en leurs psaulliers, 

Que tels habitz, au tour ordez, 

Leur soient selon Dieu concédez, 

Desquels leur devant est coifTé. 

J'ay grand peur d'en astre eschauffé, 

Après que j'auray bien souffert 

Au milieu et profond d'enfer. 

Ce n'est pas tout si un miserre 

Faicl la couri, soudain je me serre, 

De frayeur que tel bravousin 

Ne me prenne pour mon voysin: 

Car ces vertugalles ouvertes 

Rendent les fesses descouverles, 

Et moy aussi le plus souvent. 

Aussi soudain que le devant, 

Qui faict qu'à terre je me veaultre. 

Ayant peur de l'un et de l'aultre. 

Par tant, je les veulx adviser , 

Sans plus longuement deviser, 

A leurs habitz qu'ils donnent ordre, 

Tant qu'on n'y treuveplus que mordre; 

Ou contre elles me fascheray, 

Et de mon vent leur lascheray 

Si très punais et si très ord, 

Qu'il n'y restera que la mort ; 

Et s'il advient que quelque amy 

Me trouve au combat endormy 

En sa grande nécessité, 

Dy que je suys irrité 

Pour ces habillemens nouveaux, 

Qu'ont inventé ces jeunes veaux. 



334 RECUEIL CURIEUX. 

RESPONSE DE LA YERTUGALE AU G..., 

EN FORME d'invective, 

(1552) 

Mercy Dieu ! gentil cul infect, 
D'où est venu ce grand forfaict 
De parler de la vertugalle? 
Cul vilain, cul punays, cul sale: 
En ton epislre mal^limée, 
Tu dénigres ma renommée, 
Mal disant de mes inventeurs, 
Cul plain de vilaines senteurs ; 
As-tu ozé, par sotte rithme 
Indigne du tout qu'on l'imprime, 
A vertugalle t'atascher, 
Pour mon loz et bruyt empescher? 
As- tu ozé par escripture, 
Vilaine et orde créature, 
Conlrepeler en mon honneur. 
Voulant de moy eslre vainqueur ? 

Ton titre trop presumptueux 
Veu que tu n'es qu'un cul breneux, 
Te dict Monsieur à pleine gorge, 
Monsieur de A P, Monsieur S. George, 
Le bon sainct I II n'est pas ainsi : 
Ton père fust maistre Fy fy. 
Et Chiabrena fut ta mère, 
Gens tout remplys de vitupère. 
Et tu parles de mes ancestres, 
De toute honnesleté les maistres; 
Tu menasses les jeunes femmes ; 
Disant que les feras infâmes. 
Et que ne te remuras point, 
Quand viendront sentir le doulx poinct I 
Cela ne gist en ton pouvoir. 
Car subjcct es à leur vouloir, 
Et s'il fault que plus hault raisonne, 



PIÈCES EN VERS. 335 



Membre n'y a sur la personne, 
Si noble, si puissant, qui puisse 
Sans vouloir faire son office : 
Et, pour cela, doresnavant 
Tu le remuras plus souvent. 

Tu te ventes de tes beaulx faicts, 
Et dys que plus souvent tu fays, 
Pour ton plaisir, sortir de table 
L'homme, fut-il plus vénérable, 
Quant il a monsieur Là va tost ! 
A cela respondray bien tost : 
Ce n'est pas toy, mais bien Nature 
Qui ne peult endurer d'ordure ; 
Aultrement, l'homme periroit. 
Ou bien mille maulx encourroit. 

Quant est de moy ; le mien usaige 
Fut inventé d'ung homme saige ; 
Il a voulu que fusse ronde ; 
Plus parfaicte figure au monde 
Ne trouvez que rotondité, 
Plus plaisante à la deïté ; 
Le soleil rond, ronde la lune. 
C'est une chose bien commune. 
Le ciel tout rond pareillement 
Et la terre et le firmament : 
Brief, toutes précieuses choses 
Sont en rotondité encloses. 
Et ce qu'ayme surtout la gent, 
Rond est l'or, et rond est l'argent. 

Faicte je suys pour les grandes dames, 
Vertueuses de corps et d'ames : 
Faicleje suys pour damoiselles 
Qui ont vers leurs marys bons zelles. 
Je dis qu'une femme de bien, 
Pour avoir meilleur entretien 
Et [tlayre plus fort h son homme, 



330 RECUEIL CURIEUX. 

Me deust porter, voyre dans Homme, 
Non pas une femme commune 
Qui change ainsi comme la lune. 
Je leur fays avoir bonne grâce , 
En quelque lieu qu'el'soyent ou place ; 
Soit pour baller, soit pourcourir, 
Preste suys de les secourir. 
Bien venue suys en la court, 
Pourveu que l'argent ne soit court. 
Là tout le monde me salue, 
Là je suys la très bien venue: 
Homme n'ha là tant de puissance 
Qui ne me doibve obéissance, 
Homme n'ha là tant de sçavoir, 
Qui ne soit bien ayse à me voir. 

Vestue suys de drap de soye 
Et satin et veloux en soye : 
Le drap d'or et le drap d'argent 
Faist avoir aux dames corps genf, 
Entrelaillé, frangé, houppe, 
Bordé et de menu couppé. 
Là je suys de tous honorée. 
De grans chesnes d'or décorée. 
La petite pomme pendant. 
Ou la sphère d'or : cependant 
Je vous laisse à penser la grâce 
Que donne à ceste noble race ? 

Et puys serois exterminée, 
Pour ung cul, non pas ung cul, non, 
Mais le vray infernal chaudron ! 
Je m'en rapporte à ces raarchantz 
Qui sont es villes et aux champs. 
Qui duraient bien petites crottes, 
Si ce n'estoit que tousjours Iroftes. 

Je suys bien venue en tous lieux, 
Voire jiisquesà ces grande (lien\. 



PIÈCES EN VERS. 357 



']ar quant à moy, toute personne 
A qui mon amitié je donne 
Devient h. tous si gratieux, 
Que Juppiter lairroit les cieulx 
Et se mueroit encore en cygne, 
Pour frôler contre moy l'eschigne : 
Et ung viel cul, rempli d'envie, 
S'efforcera d'oster ma vie! 

Trou punais, cloacque et senline, 
Ta langue plus que serpentine 
Ainsi me rend le mal pour bien, 
Disant que je ne sers de rien ; 
Je couvre ta grand infamie, 
Et je serai ton ennemie; 
Si tu cognoissois le grand bien 
Que je le fays, aussi combien 
Je te suys en tout lieu propice, 
Tu me dirois : « Es-tu sans vice ! » 

Sçays-tu pas bien premièrement 
Que tu es le vray fondement 
De toute ordure et vilenie? 
S'il y a quelcun qui le nie, 
Y mecte le nez bien avant, 
En parlera comme sravant : 
Tesmoings seront les cliamberieres , 
Qui se retirent des croupières 
De leurs maistresses, plus souvent 
A cause de ton vilain vent. 
Tu es ung Iraistre arbalestrier, 
Car, en feignant cslre dextrier. 
Tu vise en bas, puis ta poison 
Droict au nez les frappe en traison, 
Que si ce n'estoit mes parfunclz , 
Qui ressuscitent les defunetz. 
De toy serois empoisonnée : 
Ton honneur, mal assaisonnée 
A. 



/l3 



338 1\ECUE1L CURIEUX. 

Avecques la puanle halaine, 
Est de ma maison trop prochaine. 
Tu diras qu'on ne peult sans toy 
* Estre vivant : mais bien sans moy, 
Et qui veult vivre longuement, 
11 faut donner à son cul vent? 
Je le confesse, cul infect, 
Car, pour cela, as esté faict : 
Mais pourtant ce n'est pas à dire, 
Que, quand tu entres en ton ire, 
Doibves blasmer les biensfaicteurs 
Et mes très sages inventeurs. 

Sçay-tu pas bien que ton office 
Est sans douleur et maléfice, 
Seulement descharger le ventre, 
Et alors faull-il pas qu'on entre 
En quelque lieu cloz et estroict 
Que l'on appelle le retraicl? 
Mais quoi? en tous temps et saison, 
Soit en public, ouen maison, 
Tu n'as jamais auculne honte, 
Fut ung roy, fut un duc, ou conte. 
Au lict, en table, ou en église, 
Tousjours esventer la chemise, 
Et lors, de tout bien ennemy, 
Tu fays que souvent ung amy 
Qui aymoit ardemment s'amye, 
Pour ung pet la tienne ennemye, 
Et nous sommes tous estonnez 
Comment tu en veulx tant au nez. 
Je te diray, venant au poinct, 
C'est pour ce que lu n'en as point. 
Cul infâme, cul envieux, 
Cul à tous humains odieux, 
Ozcs-tu prendre hardiesse 
De parler contre ma haultesse? 
J'ai veu dos culz plus d'un millier. 



piÈGi;s EN VRRS. 339 

Qui ont voulu s'humilier 

A moy. pour acquérir irm grâce, 

Et eulx aussi, en tnule placp. 

En tous lieux, sont si bien venus, 

Que sans eulx froidiroit Vénus. 

Pas ung mot ils ne son neront. 

Et leur office ne feront, 

Qu'en lieu secret à certaine heure. 

Et tousjours est ncct leur demeure ; 

Mais loy ne sçay quel cul tu es. 

Pour le moins tu n'es qu'ung punays. 

Que mauldit soit le ciladoux, 
Avecquesle sien chicanoux, 
Qui l'autre jour me desroberent. 
Et au Champ Gaillard me portèrent, 
Où vilainement fus donnée 
A la garse bien verolée 
Du citadoux, nommé Lo Blanc, 
Qui n'ha vaillant ung petit blanc, 
Et ne sert que de macquereau. 
On deut jelter celaen l'eau. 
On bien brusler ù petit feu ! 
Eslimez-vous cela ung jeu, 
De desbaucher d'honnestes femmes? 
Au feu, a ; feu, tous ces infâmes 
Quivendent les ii les de bien ! 
Je sçai bien qu'on n'en fera rien : 
Raison est par trop endormie. 

En somme, cesle belle amie 
Dudict citadoux, se prépare 
Pour faire en rue la fanfare 
E estre de tous regardée. 
Or, elle donq, ainsi fardée, 
S'en aloit tout droict îi la messe, 
Mais en allant fit une vessc 
Que je sentis laut de travers, 
Dont je la feis cheoir à l'envers 



o/(0 r.KCDElL CLHURIJX. 

Où lïil iiien une lieiirc el demie, 

l'cnsant que fiisl evanouyc, 

El lors monlroit ses griiigueuauldcs 

Plus dures que les baguenauldes 

Qui pendoient de son cul infect, 

Et pour vous dire tout son faict, 

Elle l'a tant faict à chascun 

Que ses deux troux ne sont plus qu'un. 

Finalement, il se réveille 

Et sescouant ung peu l'aureille, 

En sa chambre elle est retournée, 

Où, comme femme forcenée, 

Se tiroit par ses noirs cheveulx, 

En faisant promesses et vœulx 

Que jamais ne me porteroit, 

Et que plustot me brusleroit. 

Ce cul, indi^'ué de l'afTairc 
D'avoir esté veu en sa foyre, 
Maintenant nie vient à reprendre ; 
Ne le dcusl-on i)as mener pendre, 
De s'attacher à vertugalle ! 
Je ne suys faicle pour la gale. 
Mais bien jiour couvrir les genoux, 
Mes damoyselles, d'entre vous; 
Et ce viel cul de Lucifer 
Propice à servir ung enfer, 
Sur moy aussi blasonnera 
El point on no l'en punyra? 

Tu en mourras de malemord, 
Cul puant, cul liydeux, cul ord, 
Et seras pour plus l'esclaircir, 
Porlé par les noirs à noircir, 
Au trou punais chcrderonnct 
Encorcs grâce, qu'on li mect. 
Là lu recepvras les esgoulz 
Du Cliamp Gaillard (pii sont si doulx, 



riÈCKS i:.N vi'P.s. 3/|.l 

El (ouïes CCS (illcs paillardes, 
lia, je voulais dire gaillardes, 
Le jour el leste saiiict Patisard 
Desceiulanl de ce Champ Gaillard, 
Portanlz tribut, faisaiU hommage, 
Baiseronl ton pelaut visage, 
Et pisseront toutes illec 
Pour en roser ton vilain bec. 
Quant à cil qui m'a desrobée, 
Une potence est préparée 
Veis à veis de ta sépulture 
Pour reparer la grande injure 
Et me faire amende honnorable 
Pour le crime du misérable : 
Cependant le pauvre villain 
Seulement mangera du pain, 
Et de l'eau des esgoult bura 
Puis après on le pendera. 

Ainsi de ces vilains vengée, 
En mon estât seray rengée, 
Et regneray toute ma vie 
Entre les gens malgré envie. 



CONSOLATION AUX DAMES 

SUR LA RÉFORMATION DES PASSEMENTS, POINCTS-COCPEZ 
ET DENTELLES 

(1612) 

Ces points coupez, passements, et dentelles, 
Las! qui venoient de l'Isle et de Bruxelles, 
Sont maintenant descriez, auillig, 
Et sans faucur gisent cnseuelis : 
Ces beaux quaintins, où l'œil rau}' descouvre 
Plus de beaulez qu'il n'en paroist au Louure, 
Sont dcspouillez de leurs chers orncmens : 
On n'y voit plus ces petits regimens, 



342 IIECUKIL CURIHUX. 

Ces balailloiis, ces mousquets, el ces mines 
Qui faisoient voir que vous estiez bien fines : 
Tous ces oyseaux, ces amours, et ces fleurs, 
Où ne restoit que l'ame et les couleurs, 
Sont sans pouvoir, sans grâce, et sans mérite, 
Depuis que l'ordre à ce luxe est prescrite : 
Ces beaux collets, ces manches, cesrabas, 
Où un Tartare eust trouvé des appas, 
Tous ces pourlraicls et ces vaines figures 
Qui vous gagnoient beaucoup de créatures, 
Comm(3 trompeurs, et du tout superflus , 
Dames, enfin ne vous paroissent plus. 

Si ces atours auoient une parole. 
Qu'ils vous diroient en un langage drolle : 
« Cessez, beaux yeux, en vos pleurs vous noyer'.' 
C'est à nous seuls qu'il conuient larmoyer 
De n'estre plus maintenant en usage, 
D'auoir quitté l'air devostre visage. 
De ne voir plus l'or de vos blonds cheueux, 
Cordages saincts, l'object de tant de vœux ; 
De ne toucher à vostre belle gorge, 
Dont l'Amour faict les soufflets de sa forge, 
Ht non à vous, qui estes l'ornement 
Du plus superbe et riche accoustrement : 
Car, sans habits, passeoienset dentelles. 
Vous ne laissez de paroislre assez belles. » 

Mais, dites-moy, ce mal que vous plaignez, 
Et pour lequel vos yeux sont tous baignez, 
Vous l'eussiez bien inuenté par la mode, 
Qu'auriez iugé peut estrc plus commode? 
Mode féconde en mille inuentions : 
Le seul effroy de tant de nations, 
Monstre prodige, estrange et bien difforme, 
Demain pompeuse, aujourd'huy en reforme, 
Voulez-vous point que vos desseins maudits 
Soient obseruez plustost que les edicls ? 



PIÈCES EN VERS. 343 

Or , ie sçay bien que chante vostre plainte : 
C'est que iamais vous n'aymez la contrainte, 
Et en ce poincl vostre sexe est si doux, 
Qu'il ne se voit qu'aucune d'entre vous 
Ait ceste reigle enfrainted'aduanture. 
Vous vous plaisez à gloser la nature. 
Faire des lois, corriger l'univers, 
Ne vouloir rien, s'il n'est tuot de trauers : 
Conlre le droit vostre désir s'obstine. 
Pour l'équité vostre ame se mutine, 
Rien ne vous plaist que ce qui vient de loing, 
Ce qui est cher resueille votre soin; 
Vous vous portez tousjours à la deÊFense, 
Le bien permis plussouuent vousofîense : 
Bref, vostre esprit de contradiction, 

Pour le desordre a de la passion. 

Ne pleurez plus, changez de contenance. 
Et, sans gronder, reuerez l'Ordonnance, 
Qui met la drogue à un mal-heur fataL 
Et pour le bien ne faites point de mal. 
Que si quelqu'un s'apprestoit pour vous rendre 
Ce que le Roy vous a voulu deffendre, 
Deuoist-on pas plustost vous consoler ! 
D'aise, au rebours, vous deuez bien voler, 
Puis quel'Edict maintenant vous deliure. 
Par chacun an, de huict ou neuf cens livres . 
Vous ne perdrez vos amples reuenus ; 
Doresnauant point de maris cornus; 
Et dans Paris vos filles trop volages 
Ne donneront leurs iolis pucelages ; 
Vous n'emploirez les soirs et les malins 
A façonner vos crotesques quai n lins. 
folle erreur! ô despense cxcessiue! 

Mais, dites-vous, notre beauté si viue, 
Sans la faneur de ces riches rabas, 
Pour capliuer, n'aura plus tant d'appas, 
Et désormais, n'est^int veuës si braves. 



344 RECUEIL CURIEUX. 

11 ne faut plus espérer tant d'esclaves, 
Sous nos drapeaux de ieunes combattans. 
Or^ en ee poinct, dames, je vous altens; 
C'est bien trahir la raison et vous mesme, 
Et faire un crime égal à un blasphème, 
De croire ainsi que soyez sans beauté, 
Hors la faueur de ce bien emprunté. 

Le naturel iamais lart ne surmonte. 
Vous deuriez toutes mourir de honte 
De profaner ces aymables trésors. 
Que vous auez et de l'ame et du corps ! 
Comment veut-on qu'une laide sépare, 
Si des atours une belle s'empare ? 
Les ornements sont pour les seuls défauts; 
C'est attirer de soy-mesme les maux, 
C'est offenser le ciel et la nature. 
De rechercher l'estrangôre parure : 
Si ces atours estoientplus précieux, 
Ny que la main, ou la bouche, ou les yeux, 
Auecques vous elle les eust fait naistre 
En tous les lieux où ils souloient paroistre. 
Trouvez-vous donc un leton plus mignard , 
Pour estre plein de parure et de fard ? 
Un œil, plus doux, une plus belle bouche, 
Pour un atour si superbe et farouche? 
Si vous gardez encor le souuenir 
Du temps auquel on vous pouuoit tenir, 
En ce temps-là, vous estiez sans dentelles : 
Donc, autrefois vous n'auez esté belles ? 
Tout cet abus gist en l'opinion. 
Et n'est au vray que pure illusion : 
(]ar dans six mois seroit une folie 
De ramener ceslc mode abolie : 
Telle aujourd'huy qui la raison combat, 
Qui semble belle en un simple rabat. 
Douce, agréable, et humble comme un ange, 
Auiv une aulre <'lle seroit rslrani''e. 



PIÈCES EN VERS. oliO 

Je iure moy. par le flambeau du iour, 
Que iamais tant vous ne donnez d'amour, 
Qu'en simple habit, ou estant taules nues, 
Deux veritcz qui sont par trop connues. 

J'aduouëbien qu'un subit changement 
Peut csbranler nn ferme iugemenl : 
Le mal vous cuit, et vous fait de la peine. 
Mais qui croiroit guérir une gangrené, 
Ou un ulcère, auecque peu de mal : 
Le médecin seroil un animal. 
Les vaniteZjle luxe et les délices. 
'Qui, en un mol, sont l'amorce des vices. 
Chancres malins corrompent les citez, 
Et sans douleur ne sont point emportez. 

Je veux du mal h celles qui peu sages 
Vont ramenant ces funeste? usages, 
En violant les edicts et les loix, 
Ouurage sainctde tant debraues rois. 
C'est il chercher tou.-ipurs mille artifices 
Pour contenter les yeux et les délices, 
Par des couleurs taschant à desguiscr 
El des façons qu'on leur 1 tisse aduiser, 
Qui coustent plus, et qui sont moins utiles. 
Par où l'alnis s;*, glisse dans les villes. 

Cecy n'est dit qu'aux vulgaires espris : 
Car ie ne croy qu'il y ait du inespris 
Dedans voire ame, ô belle Caliirée: 
En Ions mes voeux sriinteiiten' adoré;^, 
Vous ne donnez auchmgo vo.. regret.-. 
Voudriez-vous cnfraindrc les arrcsts, 
Vous qui si bien maintenez vostre empire? 
C'est faire un crime alors que ia souspire. 
Vous gouu8rnez, par vos comnandemens, 
Mon cœur, mon ame, et tous mes mouuomîn's : 
Bref, vous au'zia plus grande p'vssance 



^llQ l.ECUEIL CURIEUX. 

Qu'on puisse auoir sur une obeyssance, 

Et ce bel œil, qui me donne la loy, 

Est mon seigneur, mon monarque et mon loy; 

Puis, Youssçavezquela vertu est belle. 

Sans le secours d'une mode nouvelle, 

Que la beauté a trop d'allechemens 

Sans l'attirail de ces vains ornemens, 

Que le poison des vertus plus antiques, 

Gist en l'abus de ces molles pratiques. 

Reserrez-do ne vos pleurs et vos soupirs. 
Voicy venir la saison des zephirs, 
Où vous aurez les œillets et les roses 
Pour vous parer, et maintes belles choses ; 
Et cependant observez les edits, 
Si vous voulez aller en paradis : 
N'endurez-point qu'on vous mette à l'amende 
Pour ces atoui'S de la terre flamande. 



LEGENDE ET DESCRIPTION 

DU BONNET CARRÉ ET LES PROPRIETEZ, COMPOSITION 
ET VERTU d'iCELUY. 

(1578) 

Incontinent après que le grand Lucifer, 

Se vide lomjjé des cieux au plus creux de l'enfer, 

11 appella tout liant ses diables et leur dit : 

«Or ra, mes compagnons, nous perdons le crédit 

Et benelice heureux que le beau ciel départ, 

El n'uuons scMilement qu'enfer pour nostre part : 

C'est nostre pnqiri; lieu : et ne nous faut prétendre, 

Sinon dorcsnauaut à mal faire entreprendie. 



PIÈCES EN VERS. o!l7 

Le péché nous est boa, le bien n(His est contraire : 

11 faut donc deucrs nous tousiours tacher d'atlraire 

Quelque pigeon nouueau : bref, par nostre malice , 

Faut par le monde rond faire régner le vicj , 

Abolir la vertu, et d'une estrange sorte , 

Tenir à nostre cas iour et nuit la main forte , 

Pour rendre des humains le règne diuisé. 

Or, voicy ce que i'ay de grand cœur auisé : 

Le peuple, en maint endroit, regardant d'auanlure 

Nostre façon hideuse et notre pourtrailure. 

S'en moque et rit souuent ; et surtout est tenue 

Adesdaing et mespris , nostre teste cornue. 

Mais, malgré ces moqueurs, partout le monde entier. 

Adorer ie feray de quartier en quartier 

Les cornes, tellement qu'heureux s'estimera . 

Celuy qui les voyant le genouil fléchira. 

Et sçavez-vous comment? en cest obscur manoir, 

Nous ferons un bonnet de quelque fin drap noir. 

Bonnet qui cauteleux quatre cornes aura. 

Dans lesquelles du tout nostre sçauoir sera , 

Sçauoir, dit-ie, infernal, malheureux et horrible. 

Dont sera gardien ce bonnet si terrible. 

De façon que tous maux en luy seront compris, 

Estant ce beau bonnet de nostre enfer le pris : 

Mesmes il sera tel, qu'au plus éminent lieu, 

Il sera veneré et serui comme un Dieu , 

En faisant triumpher qui luy obéira , 

Et mourir forcement qui luy contredira. 

Ainsi, ce seul bonnet, par son grand maléfice, 

Fera, sans nous peiner, cy après nostre office. 

Besongnons donc soudain, et que chacune rage 

S'employe auidement à ce gaillard ouurage. » 

Lucifer lors se tout, et sans quelque responce, 

Chacun des infernaux vint à ceste semonce. 

Satan bailla soudain le drap fin au possible, 

Belial print l'eguille et poignante et nuisible, 

El les filles d'Erèbe et de la Nuit obscure , 

D'aprester tostle fil prindrent toute la cure. 



3/i8 RECUEIL CURIEUX. 

Le bonnet fut taillé, et cliacun d'eux, à force, 

De faire ce bonnet d'heure en heure s'efforce : 

Tous les esprits malins, iusques au chien portier, 

Exercèrent ce iour Testât de bonnetier, 

Sans qu'aucun se trouuast contre l'oenure etriuant ; 

Firent premièrement la corne de deuant 

Pointue en aiguillon, et mirent en icelie . 

Pour bonneste ornement, rapine et sa séquelle. 

Larcin, son propre enfant, qui n'espargne personne, 

Fut mis, oui'C sa mère, en la corne félonne, 

Et les accompagna faux semblant, sans raison , 

Orgueil, fardé conseil, finesse, trahison, 

Cruauté, infamie, horreur auec fallace: 

Puis après, de grand cœur, sans bouger de la place, 

Firent des deux costez les deux cornes iniques, 

Où furent mises lors mille fausses practiques. 

Celle du costé dextre cust pour sa part enuie, 

Auec ambition, et n'estant assouuic, 

Eust encor derechef bon bec, caquet et ruse, 

Qui ses propres amis iournellement abuse , 

Auidité, faintise, inuention nouuelle, . 

Auarice. luxure, inimitié rebelle, 

Opinion peruerse , infidèle promesse . 

Desloyauté . cauteile , aussi peu de sagesse , 

Et de la grosse corne, auec grande furie. 

Prindrent possession trompeuse menlerie, 

Vendilion de cause, intime entendement, 

Renversement de droit, faux et léger serment . 

Mondanité, paresse, iniuslicc, asnerie, 

Falsification , vile chicanerie, 

Adiournemens, defaults, senlences, contreditz , 

Pour brouiller les plus saincfs qui soyent en paradis : 

Force prises de corps, apointemens à mettre, 

y entrèrent aussi auec procez leur maistre. 

Bref, tous les meschans tours, qu'enfer eust en caboche, 

Furent mis sur le cliamp dedans ce costé gauche, 

Et dans la grosse corne estant sur le derrière, 

Un grand nombre d' esprits de la sombre fasniere 



PIÈCES EiN' VERS. 3/^9 

Se posèrent soudain , aussi firent les rages 
Pour, par leur martiaux et vénéneux courages, 
Deffendre ce bonnet, exécuter son ire, 
Et faire que touiours et sans cesse il s"cmpire. 
Ce bonnet donc parfait par les diablesenserable, 
Lucifer, le voyant, estonné, de peur tremble , 
En preuoyant les maux qu'il estoil asseuré 
Que feroit quelque iour ce beau bonnet quarré. 
Ce fait, fit aporter feu ardent de son gouffre, 
Et repamlanl dessus venin mortel et soufîre , 
Sutruinigea 1res bien ce bonnet dangereux : 
Pirone tout entour, encores tout peureux ; 
Puis, en roullant les yeux, de sa griffe le touche, 
Et dit les vers suiuans de sa peruerse bouche : 

«Bonnet, qu'auec horreur ie monstre , 
bonnel, pestiféré monstre , 
Bonnet infernal et damné, 
Sur la terre bien fortuné , 
Bonnet infidèle et inique. 
Bonnet qui ne sent que practique, 
Bonnet terreur de tout le monde ; 
Bonnet en qui tout mal abonde; 
Bonnet, dos autres bonnets dieu , 
Bonnet [ui as le premier lieu 
En toute la rotonde terre : 
Bonnet qui tousiours fera guerre , 
Bonnet quarré, bonnet cornu 
Qui rendra son voisin tout nu ; 
Bonnet fait à quatre malices , 
Bonnet source de tous les vices , 
Bonnet non pareil , bonnel fort, 
Qui fera d'un bon droit le fort , 
Bonnet plus poignant que sagettes, 
Auecques ses quatre brayeltes ; 
Bonnet, qui portant nom de sage , 
Jourrasi bien son personnage, 
Que les plus grans l'adoreront 



o50 niiClJEIL CUKIEUX, 

D'aussi loing comme ils le verront 
Bonnet de soy-mesme meschant, 
Bonnet de tous costez tranchant, 
Bonnet remply de tricherie , 
Bonnet qui par chiquanerie 
Rendra maintjpreud'homme indigenl ; 
Bonnet amateur de l'argent , 
Bonnet qui le terrible enfer 
A voulu luy raesme étouffer, 
Bonnet menteur, bonnet criart, 
Bonnet qui fera, par son art , 
Un iour l'impossible possible; 
Bonnet fascheux, bonnet nuisible, 
Hardy bonnet, bonnet fantasque, 
Bonnet bon pour aller en masque, 
Bonnet qui sent bien sa marmitte, 
Bonnet qui fait la chatemitte , 
Bonnet qui dinera pour rien 
Et mangera d'autruy le bien, 
Bonnet pillart, bonnet fort chiche , 
Bonnet sur tous les autres riche , 
Bonnet friant, bonnet farouche, 
Inuenteur de mainte escarmouche; 
Bonnet, lequel estant pelé 
Sera soudain rcnouucllé , 
Par un morceau de parchemin ; 
Bonnet qui porté par chemin 
Aux petis enfans fera peur ; 
Bonnet mutin, bonnet trompeur. 
Bonnet qui plus d'or gaignera, 
Alors que mieux il mentira , 
Qu'un autre en disant vérité, 
Bonnet qui estant irrité 
Fera mesme trembler les cieux ; 
Bonnet par trop audacieux, 
Bonnet iiiuenleurde procez 
Duquel on cherchera l'accez ; 
Bonnet fardé, bonnet mauldit, 



PIÈCES EN VERS. 351 

Bonnet de sçauoir interdit , 

Bonnet dangereux et lubrique, 

Bonnet plus que diabolique , 

Bonnet contraire à Jésu Christ , 

Bonnet digne d'un Antéchrist, 

Bonnet propre pour tout mal faire , 

Bonnet pour faire un prince taire, 

Bonnet qui tiendra par enuie 

Des humains la mort ou la vie; 

Bonnet doux, bon et fauorable 

Au pecunieux vénérable ; 

Bonnet de crédit, bonnet braue 

Pour quelque asne qui n'a que baue , 

Bonnet qui ne vaut une pitte , 

Bonnet plain de fureur depitte , 

Bonnet pillart, bonnet infâme , 

Bonnet qui sçait par cœur sa game , 

Bonnet qui fait des loix rempart 

Et n'en tient pas la moindre part, 

Meschant bonnet, bonnet pointu, 

Bonnet ennemi de vertu , 

Bonnet fol et opiniastre. 

Bonnet sot et acariâtre, 

Bonnet rempli d'inimitié, 

Bonnet sans raison ny pitié , 

Bonnet que l'on doit bien fuir. 

Bonnet qui ne peut s'esiouïr 

Qu'à voir faire du mal : bonnet 

Peruers, dangereux et finet, 

11 te conuient,acheminer 

Par le monde et là dominer, 

Affin de le mettre en soucy : 

Desloge donc visle d'icy. 

Et va prendre possession 

De ta vraye habitation. » 
Si tost que Lucifer, presens tous ses suppos, 
Eust mis fin à ses dits et douloureux propos , 
Le iour s'osuanouil t't l'obscut vint sur terre. 



352 RECUEIL CURIEUX. 

Puis après, tout à coup un eclallant lùiinerre 
Entremesié d'esclairs vint nionstrer ses efTorts, 
Espouuentant d'un coup des hommes les plus forts 
Yoix des malins espritz furent lors entendues, 
Qui couroient forcenez ça et là par les rues, 
Bref, il sembloit adonc que cette terre basse , 
Refust en son chaos et primiliue masse. 
Lors, monsieur le bonne;, du centre bas, s'absente 
Et aux tristes humains brauement se présente, 
En sa lesse les met, les tourmente et menace , 
Et leur fait faire ioug sous sa cruelle audace. 
Les tond iusqu'à la peau et si bien les martyre 
Qu'il leur fait voir qu'il est de tous bonnetz le pire. 
Celuy le peut sçauoir, qui, contre l'équité, 
L'a helas ! à son dam bien expérimenté. 



ÉLÉGIE SUR LE BONNET CARRE. 

Depuis que Lucifer, par son trop grand orgueil, 

A esté des haults cieux ça bas précipité, 

Le monde tousiours a esté remply de dueil, 

Et le bon du meschant a esté reietlé. 

II apert par Cayn, de Satan incité. 

Qui son frère tua Abel, par grande enuie, 

Parce qu'il lui sembloit que sa simplicité 

A Dieu plus aggreoit que sa superbe vie. 

Des alors Lucifer faulx el malicieux, 
Auecques ses suppos, commença à forger 
Ce fin bonnet carré, pour ces ambitieux, 
Gens d'église et prélats: leur monstrant, sans songer, 
Les moyens allechans, pour le peuple ronger 
A leur deuotion ; et par tel moyen faire. 
Que contre leurs edits nul s'osast opposer, 
Sur payne de la mort qui feroit au contraire. 

K'est-ce pas un bonnet finement composé, 
Et tissu d'un esprit fort subtil et altilo. 



PIÈCES EN VERS. 355 

Que, quant sur la teste est d'aulcun homme posé, 
Et fust-il un asnicr de village ou de ville, 
Chascun à l'obéir est prompt et fort abile? 
Voire si fermement son dire on sanctifie 
Que, combien que d'effect soit de vie orde et vile, 
L'abusé plus, en luy, quasi qu'en Dieu, se fie. 

Helas! poures mondains, il est plus que saison, 
Que d'un cœur fort contrict, et saine conscience, 
Vous recouriez vers Crist, fontaine de raison, 
Reiettant ce bonnet, de Satan la science. 
Car qui de ses péchez a dueil et repentance; 
Il ne se laisse plus par telles gens séduire. 
De Dieu il sentira en son cœur la puissance , 
Kt plus ne luy pourra ce bonnet carré nuyre. 



SIZAIN A CE PROPOS. 



Dieu, garde nous du bonnet, 
De son papier, de son cornet. 
Et de sa plume tant inique : 
Garde nous de chascune corne, 
Saulue nous de son regard morne. 
Et de sa façon tirannicque. 

Je ne sçay pas ce que lu pense 
D'auoir si mal faict ce bonnet : 
Mais, pour cercher où le bon est. 
C'est une rude pénitence. 



DISCOURS NOUVEAU SUR LA MODE. 

l'autheur. 

Un iour que mon humeur me rendcAt solitaire, 
Tout pensif et songeard, contre njon ordinaire, 
Pour m'égayer un peu et pour passer le temps, 

A. 45 



354 RECUEIL CURIEUX. 

Je me deliberay d'aller iouer aux champs. 
Mais, comme ie sortois des portes de la ville, 
Je regarde venir deiiers moy une fille, 
Toute nuë de corps, de qui les cheueux blonds, 
Voletans, descendoient iusques sur ses talons, 
Changeante à tout moment la couleur de sa face, 
Et toutesfuis tousiours auoit fort bonne grâce. 
Dans une de ses mains elle auoit un cizeau, 
Et dans l'autre portoit un taffetas fort beau, 
Afin de s'en vestir ; mais, pour estre plus belle, 
Elle sembloit chercher une forme nouuelle. 

Enfin, comme je vis qu'elle approchoit de moy, 
Je luy dis, tout surprins de merueille et d'esmoy : 
« Avoir vostre façon et voslre beau visage. 
Je crois ;que vous soyez de diuin parentage ; 
Vos yeux monslrenl assez vostre diuinilé. 
Et que vous ne tenez rien de l'humanité; 
Mais, sans passer le iourà plus longtemps m'enquerre, 
Si vous estesfdes cieux ou fille de la terre, 
Au nom de Jupiter, dites-moy vostre nom ? 
Que ie face par tout voler vostre renom ! » 

Elle, iettant sur moy une œillade diuine, 
Tire ce long discours du fond de sa poitrine : 

« Je ne désire pas me faire des autels : 
Je ne suis que par trop congniie des mortels : 
Je ne le cherche pas pour me faire paroistre. 
Ma force et ma vertu me font assez cognoistre ; 
Toutesfois, ie veux bien, puis que c'est ton plaisir, 
Te disant qni ie suis, contenter ton désir. 
Je suis (comme tu dis) de la diuine essence, 
Mère du Changement, et fille d'Inconstance; 
Jupin, Mars, ApoUun, et le reste des dieux 
Qui ont commandement dedans l'enclos des cieux, 
N'ont pas tant de pouuoir en ceste terre ronde. 
Certainement, qu'en a mon humeur vagabonde. 
Je feiis tous les humains sous mes loix se ranger, 



PIÈCES EN VERS. 355 

Mais les François premiers qui aiment le changer , 

Les François, qui leur nom ont rendu redoutable 

Dedans tous les cantons de la terre habitable, 

Viennent s'assubietlir à mon commandement, 

Aimans, comme le fais, beaucoup le changement. 

En leur langue commune, ils me nomment la Mode, 

Car, ainsi que ie veux, les hommes i'accomraode. 

Je leur ai fait porter, pour commencer au corps, 

La moustache pendante et les cheueux retors : 

La France, en ce temps là, s'estant accoustumée 

Aux façons des bourgeois de la terre Iduraée. 

Après, i'ay fait couper ces cheueux qui pendoient 

Et iusques au mylieu de leur dos descendoienl ; 

Et, auec le tranchant, mis bas leur cheuelure, 

Qui peu auparauant leur seruoit de parure. 

Mille fois i'ay changé le blondissant coton 

Que l'auril de leurs ans leur fait croistrc au meaton ; 

Fait leur barbe tanlost longue, tantost fourchue, 

Tantost large; à présent, on prise la pointue ; 

C'est celle maintenant dont plus de cas on fait: 

Qui ne la porte ainsi n'est pas homme bien fait; 

Non plus que l'on ne peut estre de bonne grâce, 

Si l'on n'a aux sourcils releué la moustasse, 

Moustasse qu'on auoit iadis accoustumé 

Porter rase, qui lors vouloit estre estimé. 

Mais venons aux habits, desquels leurs corps ie couure , 

Où mon authorité encor mieux se descouure. 

Quelle nouuelleté n'ont souffert les chapeaux? 

Combien leur ay-je fait de changemens nouueaux? 

Je leur ay fait donner la façon albanoise, 

Qui a pour quelque temps eu le nom de française ; 

Puis, ie les ay fait plats auec un large bord : 

Ceste façon plaisoit aussi bien à l'abord; 

Mais elle a maintenant perdu toute sa grâce ; 

On n'en fait plus d'estat : Une outre a prins sa place, 

Qui a la teste ronde auec les bords eslroils. 

Et semble mieux turban que chapeau de François. 

Et, comme le chapeau de façon renouvelle, 



356 lŒCUEiL cuaiEux. 

Fais-ie pas au cordon une forme nouuelle? 

Ne l'ay-ie pas fait gros el puis après petit, 

Tantost plat, tantost rond, selon mon appétit? 

Je serois trop longtemps, si ie voulois le dire 

Combien ie fais par là ma puissance reluire, 

Depuis deux ou trois ans seulement, les cordons 

Ayans plus de vingt fois rechangé de façons : 

Je leur ay pour un temps mis des boucles dorées ; 

Personne n'en a plus, on les a retirées; 

Je les fais maintenant moitié d'un crespe fin, 

Bouffant en quatre plis, et moitié de satin. 

Nagueres l'on n'osoit hanter les damoiselles 

Que l'on n'eust le collet bien garny de dentelles; 

Maintenant on se rit et moque de ceux-là 

Qui désirent encor paroistre auec cela. 

Les fraizes et collets à bord sont en usage, 

Sans faire mention de tout ce dentellage. 

J'obserue tout le mesme à l'endroit des rebras, 

Lesquels i'ay fait porter tantost haut, tantost bas, 

Tantost pleins de dentelle, et, quand ie veux, l'y prise 

Auec le point coupé l'ouurage de Venise ; 

Mais ces braues rebras ont perdu leurs beautez : 

Ceux à bords, à présent, sont les plus vsitez. 

A leurs pourpoints ie fais tuusiours nouuelle forme; 

Ce qui plaisoit hier, auiourd'huy est difforme : 

Je les ay fait porter larges, longs, courts, eslroits. 

Je les ay fait changer de collet mille fois, 

Tantost façon de dents, maintenant de rondace : 

La nouuelle tousiours est de meilleure grâce; 

J'ay fait leurs ailerons larges d'un demy pié, 

Mesmes souuent pendems du bras iusqu'à moitié; 

Pour un temps l'esguillette y a esté prisée. 

Qui maintenant n'y sert de rien que de risée; 

Les ailerons estroicls sont les plus estimez; 

Les busqués ne sont plus comme iadis aimez, 

Auec quoy l'on auoit uccoustumé paroistre. 

Les plus estroits pourpoints sont ceux qui sont en eslre : 

J'ay auec le tranchant découpé leur satin, 



PIÈCES EN VEKS. 357 

Pour inonstrcr Ut tafias bleu ou iucarnadin, 
Qu'ils font mettre dessous cette large taillurc, 
Qui est, à vray parler, vanité toute pure. 
Encor, cela est-il peu prisé, si l'on n'a 
Le satin verd aux gands ou -velours incarna, 
Ou bien de franges d'or une paire bordée 
Qui porte sur le bras une demy coudée. 
Pour se ceindre, l'on a quitté le taffetas : 
Personne maintenant n'en fait guère de cas, 
Si ce n'est un qui porte une longue sutenne 
Qui soit ou de damas ou de velours de Genne ; 
Car les ceinturons seuls maintenant sont receus, 
Qui sont en broderie ou de soye tissus. 
Je ne pense, non plus> que maintenant on puisse 
Paroistre auec la chausse estroictc, ou à la Suisse, 
Ou bien toute bonffante à l'enlour de gros plis , 
De crins sous la doublure ou de coton remplis. 
Aussi, c'est estre fol que de penser paroistre 
Veslu d'une façon qui a perdu son estre; 
Il faut s'accommoder ainsi comme l'on fait , 
Refaire ses habits comme l'on les refait, 
Changer d'accoustremens, aussi tost que i'allume 
Dans les cœurs le désir de changer de couslurae : 
Car qui porte la chausse , encor que de veloux , 
Qui n'est froncée en haut et dessus les genoux , 
Qui n'a de gros boulons aux costez une voye , 
Ou de rang cinq ou six grands passemens de soye , 
Appreste grand subiect de rire à haute voix, 
A ceux qui vont suiuant mes inconstantes loix ; 
On le monstre du doigt, quand mesmes en science 
Il seroit estimé des premiers de la France, 
Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand, 
Auec un bas de drap tenir le premier rang, 
Ou bien qui oseroit, auec un bas d'estame, 
En quelque bal public, caresser une dame ; 
Car il faut maintenant, qui veut se faire voir. 
Aux iambes, aussi bien qu'ailleurs, la soye auoir, 
Et de large taftas la iartiere parée 



S58 RECUEIL CURIEUX. 

Aux bouts de demy pied de dentelle dorée ; 
N auoir pas les souliers camus comme autrefois , 
N'y plats à la façon des lourdauts villageois : 
Il les faut façonnez d'une iuste mesure , 
Le talon esleué, et pleins de découpure. 
Qui les porte autrement, il entendra tout haut 
Que quelque courtisan l'appellera maraut, 
Comme qui trop hardy voudroit hanter le Louure , 
N'ayant pas sur le pied une rose qui couure 
La moitié du soulier, ou qui en porte encor, 
Qu'il n'y ait alentour de la dentelle d'or. 
Mais quiconque , d'honneur désireux , a enuie 
Au modelle de court de conformer sa vie , 
Il ne faut pas tousiours esfre chaussé ainsi? 
Il faut qu'il ait souuent la botte de Roussy, 
Et l'esperon aux pieds, encore qu'il ne pense 
Que de passer le iour alentour d'une danse; 
Qu'il ait touiours le dos d'une eschavpe couuert, 
De tafias de couleur incarnat, bleu et vert. 
Ou d'autre qu'il verra plus propre à sa vesture , 
Aux deux bords enrichy d'or ou bien d'argenture , 
Qui pende, pour le moins, sur le manteau d'un pié, 
Et couure du collet une grande moitié; 
Qu'il ait sur le costé pendant un cimeterre, 
Gomme portoient iadis les Perses à la guerre , 
Court, mais de bonne trempe^ inutil toutesfois 
Aux batailles que font maintenant les François, 
La garde faite en croix ou en forme aquiline. 
Toute luisante dor, ou d'esmail toute pleine; 
Qu'il ait le manteau court, car d'en porter de longs, 
Comme anciennement, qui battent les talons, 
L'usage en est perdu, si ce n'est quelque prestre, 
Sage en théologie, ou qui soit es arts maistre, 
Ou quelque conseiller ou quelque président. 
Ou un qui s'enrichit au Palais en plaidant; 
Car, sans risquer l'honneur, ceste mode est permise 
Aux hommes seulement de Justice et d'Eglise , 
Qui ne vont pas, s'ils n'ont la sulcnne dessous 



PIÈCES EN VERS. 359 

Qui leur pende beaucoup plus bas que les genoux ; 

Qu'il l'ait, dis-ie , si court, que sa longueur ne puisse 

Que couurir tout au plus la moitié de la cuisse , 

Double tout alentour d'un velours cramoisy 

Ou d'autre qu'il aura chez un marchand choisy ; 

Car par trop , à présent, du laftas on abuse, 

Et chacun pour doublure à son manteau en use. 

Le bourgeois, cy douant, allant à un festin, 

Auoit sur le manteau deux bandes de satin ; 

Mais maintenant il faut, s'il veut estre honnesle homme , 

L'auoir plein de taftas comme le gentilhomme. 

Pourquoy, d'hanter la Court, qui fait profession , 

Que l'on ne voit iamais manquer d'inuention 

Pour passer en beauté d'habits la populace, 

Qui veut des courtisans tousiours suiure la trace, 

Il luy faut le velours; et sur noslre horizon, 

Quand renient à son tour l'estivale saison , 

Il luy faut, pour seruir de légère vesture , 

De simple taffetas un manteau sans doublure ; 

Et s'il est quelque fois de chasser désireux 

Le cerf visle courant, ou le lièvre peureux, 

Ou bien le loup, terreur de la rustique race, 

L'escarlatte est l'habit ordinaire de chasse; 

Aucune fois de court , pourueu qu'il soit paré 

De trois ou quatre rangs de passement doré. 

Mais mon pouuoir s'estend encor plus sur les femmes. 

Soit bourgeoises ou bien damoiselles ou dames. 

C'est moy seule qui fais leurs tresses et cheueux 

Noiiez, poudrez, frisez, ainsi comme ie veux. 

Une dame ne peut iamais estre prisée , 

Si sa perruque n'est mignonnement frizée , 

Si elle n'a son chef de poudres parfumé , 

Et un millier de nœuds, qui çà qui là semé , 

Par quatre , cinq ou six rangs, ou bien dauantage , 

Comme sa cheuelure a plus ou moins d'estage; 

Et qui n'a les cheueux aussi longs qu'il les faut, 

Elle peut aisément reparer ce defl'aut : 

Il ne faut qu'acheter une perruque neuue ; 



360 RECUEIL CURIEUX. 

Qui a de quoy payer facilement en treuue, 
, Mais c'est là la façon des dames : le soucy 
Des bourgeoises n'est pas de se coiffer ainsi ; 
Leur soing est de chercher un velours par figure, 
Ou un velours rasé, qui serue de doublure 
Aux chapperons de drap que tousiours elles ont; 
Et de bien agencer le moule sur le front, 
Qu'il face, aux deux costez, de mesure pareille, 
Leuer la cheuelure tu dessus de l'aureille. 
Aux dames ie fais cas d'un visage fardé : 
A la court auiourd'huy, c'est le plus regardé, 
Car, quand bien elle auroit une fort belle face , 
Si elle n'est fardée elle n'a pas de grâce , 
Et principalement le doit-elle estre, alors 
Que la ride commence à luy siller le corps , 
Et que de iour en iour une blanche argenture 
Va se peslemeslant dedans sa cheuelure ; 
Car c'est alors qu'il faut faire mentir le temps , 
Pour se faire honorer comme en ses ieunes ans : 
C'est lors qu'il est besoin se seruir d'artifices , 
Afin de rhabiller les ordinaires vices 
Que la triste vieillesse ameine pour recors , 
Aussi lost qu'elle vient se saisir de nos corps. 
Aussi, faut-il , durant le temps de son ieune âge, 
Soigneusement garder le teint de son visage; 
11 faut tousiours auoir le masque sur les yeux , 
De peur que peu à peu le clair flambeau des cieux, 
De ses raiz eslancez ne bazane sa face , 
Oij de la femme gist la principale grâce; 
Car ny les longs cheueux de son chef blondissant, 
Ny de son large sein le tetin bondissant , 
Ny les luisans esclairs de sa plaisante veuë, 
Ny son gentil maintien, ny sa forme menue, 
Ne peuuent pas la rendre excellente en beauté, 
Si elle a sur le front de la difformité. 
Mais ie veux maintenant te dire en quelle sorte 
Une galante femme en habits se comporte : 
11 luy faut des çarquans . chaisnes et bracelets , 



PIÈCES Ers VERS. 361 

Diaraans, affiquets et montans do collets, 

Pour chai'ger un mulet , et voires dauanlage 

Dont on pourroit auoir aist'^mont un village; 

Et telle bien souuent porte ces orneraens , 

Qui n'aura pas cinq sols de rente tous les ans. 

Encor, cela est-il aux dames tolérable ; 

Mais la bourgeoise fait maintenant le semblable , 

Qui ose bien porter des diamans au doigt , 

Qui cousteront cent francs, que pcut-esire elle doit, 

Et aime mieux payer tous les ans une rente, 

Que n'auoir pas au col une cbaisne pendante , 

Qu'elle acheptera plus beaucoup que ne vaut pas 

Ce que luy a laissé son père à son trespas ; 

Encore n'est-ce rien, si elle n a sur elle 

Colliers et bracelets comme la damoi-^elle , 

Et ne porte cent mille autres tels ornemens 

(Toy-mesme, tu peux bien cognoistre si ie mens?) 

Qui ne sont, en elTecI, qu'une vaine despence 

Qui donne clairement preuue de ma puissance. 

Et quand bien elle aura cela , ce n'est pas tout , 

Sa vaine ambition n'est pas encor au bout : 

11 luy faut des rabats, de la sorte que celles 

Qui Sont de cinq ou six villages damoiselles, 

Cinq collets de dentelle haute d'un demy pié , 

L'un sur l'autre montez , qui ne vont qu'à moitié 

De celuy de dessus; car elle n'est pas leste , 

Si le premier ne passe une paulme la teste ; 

Elle a pour ses rabats les fraizes eschangé, 

Dont elle auoit iadis tousiours le col chargé , 

Quand elle desiroit auoir belle apparence 

Ou à quelque festin ou bien à quelque danse ; 

Et lors il n'y auoit que celles qui estoient 

D'une condition honneste, qui porloient 

Deux collets ioincts ensemble auec doubles dentelles , 

Et les estimoit-on à demy damoiselles. 

L'on ne parloit alors sinon de celles-là 

Qui auoient à l'entour du col ces collets-là : 

Les voilà maintenant laissez aux artisannes, 

A. liQ 



362 RECUEIL CURIEUX. 

Et ie croy que l)ien losl, aux pauures paysannes, 

La volonté viendra de s'en servir aussi 

Et d'en couurir leur col, de hasle tout noircy. 

La femme du bourgeois, qui aime l'inconstance 

Pour le moins tout autant que la dame de France, 

Pour se couurir le sein, la façon a appris 

D'user de points -coupez ou ouurages de prix , 

Et non d'auoir le haut de la robe fermée , 

Comme elle auoit iadis de faire accoustumée , 

Et comme font encor beaucoup de nations , 

Où ie ne fais pas tant qu'icy d'inuentions ; 

Mais les dames, au moins pour la plus part, n'ont cure 

D'auoir en cest endroit aucune couuerture : 

Elles aiment bien mieux auoir le sein ouuert 

Et plus de la moitié du telin descouuerl, 

Elles aiment bien mieux, de leur blanche poitrine , 

Faire paroistre à nud la candeur albastrine , 

D'où elles tirent plus de traits luxurieux , 

Cent et cent mille fois , qu'elles ne font des yeux. 

Des rebras enrichis d'une haute dentelle , 

La bourgeoise s'en sert comme la damoiselle ; 

Mais ceux qui ne vont point iusqu'à moitié du bras, 

De la dame de court bien venus ne sont pas. 

Aux robes le tafias a perdu son usage 

Enuers celles qui sont de noble parentage ; 

Il leur faut le satin ou velours figuré ., 

Autour des ailerons force boulon doré , 

La manche détaillée à grande chiquetade '. 

Le taftas seulement sert dessous de parade -, 

Voires le plus souuent les robes de satin , 

Qui sont de couleur rouge ou bien d'incarnadin , 

Des damoisellcs sont les plus chères tenues 

Et dont iourncUement on les voit reuestuës. 

La robe de taftas a prins, d'ailleurs, son cours : 

La bourgeoise s'en sert maintenant tous les iour$ ; 

Encore , quand il est question d'estre leste , 

A quelque mariage , ou bien à quelque feste , 

Elle ose bien porter la robe de damas , 



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N 



PIÈCES EN VERS. 303 

Qui, pour se faire voir, naguère n'auoit pas 

Rien que robes de draps, ou bien robes de sarges. 

Aiiec queiie par bas pendante et manches larges ; 

Car, aux robes alors hautes manches portoient. 

Seulement celles qui de noble race esloient ; 

Mesmes. lors le burail estoit (rès-rare chose , 

Et le turc camelot, dont la bourgeoise n'ose 

En faire maintenant sa robe seulement . 

Qui de son coffre soit le pire habillement. 

Le grand vertugadin est commun aux Françoises, 

Dont usent maintenant librement les bourgeoises , 

Tout de mesmes que font les dames , si ce n'est 

Qu'auec un plus petit la bourgeoise paroist ; 

Car une dame n'est pas bien accommodée , 

Si son vertugadin n'est large une coudée. 

Les cottes de taftas ont beaucoup de credi! : 

La bourgeoise s'en sert sans aucun contredict , 

Aussi communément qu'elle faisoit naguère 

De drap et camelot son estoffe ordinaire ; 
Car iadis celles qui damoiselles n'estoient, 
Aux cottes, ny taftas , ny damas no portoient ; 

Le burail estoit lors l'estoffe plus commune 
A celles qui auoient à leur gré la fortune. 
Mais déa! quand ie dis commune, ie n'entends 
Dire l'estoffe dont elle usoit en tout temps ; 
Non , ce n'est pas ainsi comme ie le veux prendre , 
C'est mon intention autrement de l'entendre : 
Je dis les cotillons qui plus en vogue estoient, 
Et lesquels seulement les plus riches portoient , 
Au lieu du taffetas, dont à présent chacune, 
Soit qu'elle ait fauorable ou contraire fortune , 
Orgueilleuse se sert, enrichy braucment 
Alentour de six rangs de large passement ; 
Voires mais du damas, quei'auois, en mon ame, 
Designé de garder pour l'habit de la dame, 
Qui est contrainte auoir la cotte de veloux , 
Et d'autres de damas et de taftas dessous , 
Des bourgeoises en ce seulement dissemblable. 



S6/l RECUEIL CURIEUX. 

Jaçoil bien quelle porte une estolîe semblable. 

Pour une coite qu'à la femme du bourgeois, 

La clame en a sur soy l'une sur l'autre trois, 

Que toutes elle fait esgalement paroistre, 

Et par là se fait plus que bourgeoise cognoistre. 

A leurs bas, l'une et l'autre aime fort l'incarna, 

La bourgeoise l'estame, et si la dame n'a 

Sur les iambcs la soye, elle n'est pas parée, 

Bien qu'au reste elle fustiùchement accoustrée. 

Les bourgeoises, non plus que les dames, ne vont 

Nulle part maintenant qu'auec souliers à pont, 

Qui ayent aux deux eostez une longue ouuerture 

Pour faire voir leurs bas, et dessus, pour parure. 

Un beau cordon de soye, eu nœuds d'amour lié, 

Qui couure du soulier presques une moitié. 

Tout ordinairement prennent les damoiselles 

L'cscharpe de laftas, pour paroistre plus belles ; 

La bourgeoise s'en sert tant seulement aux champs, 

Soit liiuer, soit esté, soit automne ou printemps : 

Mesmes quand elle va dedans quelque village, 

D'un masque elle ose bien se couurir le visage. 

Mais que fay-ie? l'oublie à dire le plus beau : 

Mets-ie pas sur le dos des dames le manteau, 

Tout fourré par dedans, quand la froide gelée 

Arreste les sillons de la liqueur salée? 

Ne fay-ie pas aussi les enfans des bourgeois 

Aussi braues que ceux des princes et des roys, 

Chargez de carquans d'or, et autour de leurs testes, 

Pleins d'ornemens perleux qu'ils nomment serre-tesles^ 

Auec accoustremens du moins de taffetas, 

Bien souuent de velours ou d'un riche damas? 

Leur fay-ie pas tousiours pendre, au bas des aureilles, 

Quelques perles de prix ou bien choses pareilles, 

La chaisne d'or au col, aux mains les bracelets. 

Au doigt les diamants, au front les afiiquels, 

Et autres tels fatras qui valent dauantage 

Que tout le reuenu du bien de leur mesnage ? 

Mais ie ne montre pas seidement ma vertu, 



PIÈCES EN VERS. 365 

Aux façons des habits dont on est reveslu. 

C'est moi seule qui fais desguiser leur parole; 

On a beau consumer tout son temps à l'escole, 

Il faut, quiconque veut estre mignon de court, 

Gouuerner son langage à la mode qui court : 

Qui ne prononce pas il diset, chouse, vandre, 

Parets, contanlemans, fut-il un Alexandre, 

S'il hante quelquefois auec un courtisan, 

Sans doute qu'on dira que c'est un paytfan; 

Et qui veut se seruir du françois ordinaire, 

Quand il voudra parler, sera contrainct se taire. 

Qui peut trouuer un mot qui n'est pas usité, 

Est attentivement de chacun escouslé, 

Et celuy qui peut mieux desguiser son langage, 

Est aujourd'huy par tout estimé le plus sage, 

Encore qu'il ne soit autre qu'un icune sot, 

Qui de iatin ny grec n'ait veu iamais un mot, 

Qui n'ait iamais rien fait que tenir des requesles, 

Hanter les cabarets et faire force debtes; 

Et si quelqu'un prononce ainsi connue il escript, 

Quand de France il seroit le plus galant esprit, 

Qui auroit employé sa ieunesse à apprendre, 

Sans s'exercer à rien dont on l'ait pu reprendre. 

Il sera bafoué de quelque ieune veau 

Qui ne prisera rien que ce qui est nouueau. 

Bref, il faut obseruer, qui veut paroistre en France, 

Au parler aussi bien qu'aux habits, l'inconstance. 

Mais, pendant que ie vay discourant avec toy, 

La court, pour mon absence, est en un grand esmoy. 

Adieu ! Je m'en vay voir s'il faut que ic reforme 

Quelque chose aux babils, qui paroisse difforme. 

Je voy les courtisans desià las de porter 

Les façons que ie viens de le représenter. 

Les passemens dorez reuiendront en lumière : 

Je m'en vay les remettre en leur vogue première ; 

Les marchands se faschoient de vuir si longuement 

Demeurer dans leur coffre un si beau passement; 

Il faut les conlenler, et que cesle richesse 



366 RECUEIL CURIEUX. 

Seriie de parement à toute la noblesse. » 

Si lest que ceste dame eust cessé de parler, 
Soudain sesuanouit comme fait un esclair ; 
Et moy, tout estonné, plus longtemps ne seiourne, 
Mais dedans ma maison soudain ie m'en retourne, 
Jugeant bien, à part moy, que cestoit vérité 
De ce qu'elle m'auoit iusqu'icy recité. 

A Dieu. 



SATYRE CONTRE LA MODE, 



PAR LOUIS PETIT. 



!1686) 



Retirez-vouâ, Raison, vous estes incommode : 
Vôtre temps est passé, faites place à la mode! 
Tout le monde aujourd'huy l'aime, luy fait la cour 
Et vous abandonna, dès quelle vit le jour. 
Elle gouverne tout , et si-tost qu'elle change , 
Le plus sage Caton sous ses ordres se range. 
«Il faut donc qu'à mon tour j'obéisse à ses loix, 
Et que je laisse là mon habit trop gaulois! » 
Disoit Alcimedon , plus ridé qu'un vieux singe. 
Il prit donc la cravate, il se mit en beau linge. 
Se barda de rubans comme un jeune garçon ; 
Puis, flatté d'en avoir tout l'air et la façon , 
Se défit aussi-tost de sa perruque antique , 
Et personne à la cour ne fut plus magnifique. 

Damon, je fus surpris de voir ce vieux badin 
Se complaire en soy-mesme, et faire le blondin ; 
Luy, dont le dos voûlé, dont la démarche lente 



PIÈCES EN VERS. 367 

Démenloient hautement la jeunesse apparente : 
Je ne pus m'empescher de rire avec éclat , 
Quand je vis ce vieux fou faire le jeune fat. 

« Alcidon , me dit-il , mais quavez-vous à rire ? 
— Me le demandez vous? C'est que je vous admire , 
Luy dis-je. Ehl sied-il bien, à soixante et dix ans, 
D'estre ainsi curieux de ces vains ornemens? 
Voyez dans le miroir votre bouche enfoncée , 
Voyez de votre front la peau sèche] et plisséc. 
Et vos yeux enchâssez dans un sale coral : 
Tout cela vous dira que rien ne sied si mal 
A l'homme près d'entrer dans la décrépitude , 
Que de pajer son corps avecque tant d'étude. 
Sous ces ajustemens, sous cet habit poly. 
Croyez-vous qu'une Iris vous trouve plus joly? 
Rendront-ils à vos yeux ces lumières si nettes 
Qui poussoient autrefois leurs rayons sans lunettes ? 

« Verrez-vous de nouveau vos gencives s'armer . 
Et d'un feu de coral vos lèvres s'animer? 
Sur ce blanc champignon, qui vous tient lieu de leste, 
A semer un poil blond Nature est-elle preste ? 
Sçachez que l'air hydeux de l'âge décrépit 
Est plus hydeux encor sous un pompeux habit. 

— « La mode, me dit-il, demande ces manières,. 
Et l'on siffle les gens qui les ont singulières ; 
La mode a plus de poids que n'en ont vos discours. 
— Vivez donc en vieux fou le reste de vos jours, 
Luy dis-je ; Alcimcdon, faites-vous leste , brave ; 
Donnez-vous à la mode en ridicule esclave , 
Je sçay que vous avez beaucoup de compagnons 
Et qu'il est aujourd'huy bien des Alcimedons. » 

Mais. Damon, tout fléchit sous cette extravagante* 
On est toujours charmé de tout ce qu'elle invente. 
Aussi, dès le moment qu'elle l'a supprimé. 
Ce qu'on ostima tant re>;se d'rtre estimé, 



368 RECUEIL CURIEUX. 

Lhabit de Pantalon, les fraises gaudronnées 
Se virent en crédit durant assez d'années; 
La Rotonde eut son temps, la Barette eut son tour, 
Et rien ne coiffoit mieux, disoil-on à la cour, 
Lorsqu'on s'éguilletoit avecque la ceinture • 
Les galans paroissoient d'agréable figure , 
Avec les cheveux courts, avec les pourpoints longs , 
Les dames de jadis trouvoient beaux leurs mignons. 
La Trousse eut son mérile avec le bas d'attache ; 
Un temps fut qu'on fit cas de la grosse moustache. 
Barbe en pointe eut son règne ; et rien ne séioit mieux , 
Car aisément à tout s'accoutument les yeux. 

Mais tout cela passa comme le reste passe ; 
D'une trop longue mode en France l'on se lasse ; 
Et quand la nouveauté sur la scène paroist, 
Bizarre , ou non bizarre , on l'embrasse , elle plaist ; 
Mesme on peut s'étonner jusqu'oii son pouvoir monte. 
A ce propos, Damon , je te veux faire un conte. 

Au temps que l'on portoit ces monstrueux canons, 
Dont souvent la longueur alloil jusqu'aux talons , 
Et cachoit les deffauts d'une jambe cagneuse , 
Medor et Céladon, ne l'ayant pas heureuse , 
Mais d'ailleurs des mieux faits d'entre les courtisans . 
Se faisoient un honneur d'en porter des plus grands. 
Tous deux ils prétendoient en avoir l'avantage , 
Si bien que leurs canons croissoient comme leur âge. 
Un jour donc Céladon, dans la chambre du Roy 
Paroist en canons, grands à donner de l'effroy ; 
Puis, ayant fait sa cour, aussi-tosl se retire. 
Ces canons étonnans forcèrent à sourire 
Jules, l'homme d'esprit, d'un naturel railleur , 
Quand Medor, qui sortoit des mains de son tailleur, 
Entra lesle, bien mis. en canons aussi larges 
Qu'étoient du temps d'Ajax les plus puissantes targe». 
Ceux de l'autre pourtant remporloiont hautement. 
Apprenez ce que lit Jules fort plaisamment : 
De la tes!e, et du doigt, ce ministn' l'appelle ; 



PIÈCES EN VERS. 369 

A SCS ordres Médor paroist souple, fidelle : 
Il va les recevoir sentant voiler son cœur, 
Et se flattant desja d'estre de la faveur. 

Ce fin Sicilien, avec son air affable, 
Tire à l'écart Médor qui faisoit l'agréable; 
Puis, d"un air sérieux, il luy tint ce propos 
Le raillant finement, mais, en fort peu de mots ; 
« Bien que vos grands canons épouventeut les autres , 
J'en vois à Céladon de plus grands que les vôtres ; 
Prenez y garde au moins! c'est pour vous affronter; 
Vous sçavez quel remède il y faut apporter?» 

Mais qui peut distinguer le fou d'avec le sage ; 
Quand de l'homme à la mode on fait le personnage ; 
Et que peut-on juger de tous ces changemens 
Qu'elle introduit sans fin dans les habillemens , 
A quoy, sans raisonner, tout le inonde défère, 
Sinon que les François ont la teste légère? 

Ils le font bien paroilre aux ouvrages d'esprit : 
On en juge à la mode, à la mode on écrit, 
On néglige Cyriis, Pharamond, Polexandre, 
On laisse la Clélie, on ne lit plus Cassandre ; 
Et l'on prend ces livrets, où l'on ne trouve rien ; 
Où tout le beau travail du sec historien 
Est une seule intrigue, etsouvent mal noiiée : 
11 faut voir cependant combien elle est loiiée ! 
On en fait le sujet des conversations, 
On en fait le sujet des conteslalions ; 
Mesme de beaux esprits, et des plus authentiques , 
En donnent au public de savantes critiques. 
l'important ouvrage I En quels temps vivons-nous? 
Que la mode, Damon, fait de sortes de fous ! 

Je lenois l'autre jour ce discours chez Oranle, 
Oranle bel esprit, précieuse, sçavanle, 
Qui décide du sort des ouvrages du temps: 
A. 47 



370 RECriEIL CURIEUX. 

Mais à qui tout cléplaist, hors les beaux senlimens, 

Chose fade à la langue, et beaucoup ennuyeuse, 

Mesme qu'on peut nommer de belle viande creuse. 

Sçavez-vous de quel air elle me querella , 

Et les piquans propos dont elle m'accabla? 

«Vous estes du vieux temps, Alcidon, me dit-elle; 

Vous osez devant moy traitter de bagatelle ; 

Ces ouvrages divins, goûtez des délicats ? 

Qu'en comparaison d'eux vos gros romans sont plats! 

— S'il faut que le roman cède aux historiettes , 
Il faut que l'Opéra cède aux Marionnettes?» 
Luy dis-je en souriant; mais j'en demeuray-là, 
Car avec trop d'aigreur elle me répliqua. 

Tu peux juger, Damon, par cette impertinence, 
Jusqu'où la mode étend son injuste licence. 

Elle a sur le Parnasse un absolu pouvoir : 
Ce que les Bouts-rimezen leur temps firent voir , 
Si-lost qu'à leur fureur la porte fut ouverte, 
La plaine d'Héiicon s'en vit toute couverte; 
Au bout de quelque temps, la mode s'en passa, 
Et celle d'autres vers pour un temps la chassa, 
Vers que mirent au jour sous le nom de burlesque 
Certains rimeurs bouffons, de qui l'esprit grotesque, 
A force d'y mesler des mots de crochelteurs, 
Fit qu'on estima peu l'ouvrage et les aulheurs. 
Il en fiiut excepter un, pourtant entre mille 
Qui sçeut l'aire un plaisant du sérieux Virgile, 
Et dont les vers badins, aisez, point ennuyeux, 
Le peuvent disputer à des vers sérieux. 
Chacun soait cependant combien on eût de peine 
A vuidcr ce limon do la doclc fontaine. 

Mais, malgré soy, Damon, à la mode on se rend ; 
Et sa force est pareille h celle d'un torrent, 
Dont la rapidité soudaine et violente 



I 



PIÈCES EN VERS. 371 

Entraîne en sa fureur tout ce qui se présente; 

De tout ce qui luy plaist le niondo est enchanté ; 

Enfin elle fait tout avec authorité. 

Ne vois-tu pas comment Hélicon la révère ? 

A d'assez bons rimeurs aujourd'huy l'on voit faire 

De ces vers sans façon , vers libres , inégaux , 

Vers qu'on devoit laisser en proye aux madrigaux : 

Vers enfin , dont l'oreille est rarement charmée 

Et qu'on peut appeller de la prose rimée. 

Damon , voilà d'où vient ce grand débordement 

D'ouvrages imparfaits , et ce déchaînement 

De burlesque ennuyeux, de contes à Peau d'Asne , 

Qui de ce mont sacré vont faire un mont profane. 

Mais prétendre arrester la mode en sa fureur, 

C'est prétendre guérir tout le monde d'erreur. 

Tout se rend à ses loix, elle taille , elle ordonne, 
Aux orateurs sacrez des règles elle donne : 
Et ne voyons-nous pas que les prédicateurs 
S'accommodent toujours au goust des, auditeurs? 

Ils en jugent souvent par brigue , par caprice, 

Et l'on peut ajouter, avec tant d'injustice, 

Qu'à la cour un sermon, qui ne rciissit pas, 

Met sans aucun retour un prédicateur bas. 

La parole de Dieu, dans le siècle où nous sommes, 

Devient par ce moyen la parole des hommes : 

Ses traits sçavent charmer l'esprit de l'auditeur, 

Mais|assez rarement vont-ils Jusques au cœur. 

Aux directeurs aussi la mode est beaucoup chère : 

C'est d'elle uniquement qu'ils tiennent l'art déplaire. 

Eussent-ils d'un martyr l'ardeur, la piété, 

Sans ce je ne sçay quoy, de la mode emprunté, 

Qui gagne saintement les dames importantes, 

Ils se verroient réduits , tout au plus , aux suivantes ; 

Mais les grands directeurs, pour leurs dévots emplois, 

Ne veulent s'attacher qu'à des dames de choix , 

Des dames du grand air , des dames distinguées 



37i2 REcuiîu, cimiEux. 

Ei. leurs confessions uujourd'liuy sont briguées. 

«Mais d'où vient, demamloicat un jour quelques railleurs, 
Que si peu d'hommes vont chercher les directeurs , 
Et qu'ils ont autour d'eux ce grand nombre de dames? » 
Quelqu'un leur répondit : «C'est que ce sont des femmes.» 
Leur sexe est agréable, aimant fort l'entretien; 
Le directeur s'y plaist, et s'en acquite bien : 
La direction faite, on parle de nouvelles, 
Sans jamais oublier le secret des ruelles. 
Aussi, que diroient-ils en deux heures ou trois? 
Prends garde , directeur , le diable est bien matois ; 
Accourcis le discours, si tu veux estrc sage : 
Souvent, sans y penser, dans le piège on s'engage, 
Et le péril est grand dans de si long propos. 
Profitez de l'avis, mes beaux pères dévots? 
Les dévotes, Dumon , sont beaucoup à la mode; 
Avec Dieu, comme on peut, le monde on accommode ; 
On fait un peu de bien, on fait un peu de mal; 
Pour le matin, l'Fglise, et pour le soir, le bal. 
On reneonlie un galand : on luy preste l'oreille, 
Mais sans dessein , dit-on , que le cœur se réveille 
Par aucun sentiment contraire à la pudeur . 
Dites, qu'en pensez-vous? répondez, directeur? 

La mode est donc le Dieu presque de tout le monde. 
La raison en raison contre elle en vain se fonde : 
11 faut bien s'y soumettre, en dépit qu'on en ait, 
A moins que de passer pour un esprit mal fait. 
Elle décide aussi du prix de la science. 
Descartes paroist-il ? on l'adore, on l'encense: 
Arislote est un sot avec ses qualitez ; 
Par luy les Accidens furent mal inventez ; 
Et ses Universaux , et ses Catégories, 
Se peuvent appeler de pures rêveries ; 
Enfin de cet auliieur les dogmes sont bernez. 
Tel qui dans ses écrits ne mit jamais le nez, 
Pour paroistre à la mode homme scientifique , 



PIÈCES EN VERS. 373 

Soulienl qne ce rêveur a gasté la physique . 

Que sa doctrine n"est que pour les seuls pédants . 

Mais que celle de Tautre est pour les vrais scavanîs , 

Qui connoissent à fond dans leur docte cabale , 

Laftomate fameux, la glande pinéale . 

Et les rares secrets de la sensation 

Que ne connût jamais la gréque nation. 

« Allez vous promener , formes substancielles . 
Dit le Cartésien , ignorances réelles ! 
Ecoulons prononcer l'oracle de nos jours , 
Et n'oublions jamais ce mystique discours : 
Substance qui s'étend, et substance qui pense , 
C'est la suggestion de quelque intelligence . 
Paroles toutes d'or ! et qui les entend bien . 
Peut se vanter par tout d'eslre physicien. » 
Voila le procès fait au bonhomme Arislote . 
Et quiconque le suit est ignorant , radote : 
De son authorité Descartes le proscrit. 
C'est le roy des sçavans , et la mode y souscrit. 

Si-tost que Copernic présente son systhèmo . 
La modèle reçoit, et c'est presque un blasphème 
Que d'oser critiquer ce nouveau Josûé. 
Malgré ses ennemis, il doit estre loiié 
D'arrester le soleil , qui dans la vaste pleine 
Du globe de cristal couroitsans prendre haleine : 
D'avoir tant galoppé, qu'il devoit estre las ! 
De ce grand astrologue , il ne se plaindra pas. 
Contre luy cependant la terre est en colère ; 
Car étant, comme elle est, une pesante sphère, 
Qui de tout temps étoit dans un profond repos , 
Avec tant de citez qui luy chargent le dos. 
De tourner jour et nuit elle doit estre lasse. 
En vain à Copernic elle demande grâce, 
Parcequ'en s'arrètant une heure seulement. 
L'univers tomberoit dans le dérèglement. 

Tout cela, cher Damon , n'est pas de conséquence. 



574 RECUEIL CUmEUX. 

Que la mode en tout temps exerce sa puissance 

Sur les vers . sur les mots . sur les physiciens , 

Ce sont des jeux d'esprit qu'on peut nommer des riens: 

Que tout le genre humaiu lui serve de poupées , 

Tantost les habillant d'étoffes découpées , 

Tantost de tiretaine , et tantost de velours ; 

Ou de riches brocards, les plus chers , les plus lourds ; 

Que l'une en Pantalon vienne faire une entrée ; 

Une autre, en vray marquis, sous l'étoffe dorée ; 

Enfin, sous l'habit brun , ou sous l'habit d'éclat , 

Le sage est toujours sage , et le fat toujours fat. 

Mais elle veut aussi, par un désordre étrange, 

Que l'ame sous ses lois en esclave se range ; 

Et c'est elle aujourd'huy qui gouverne les mœurs. 

La vertu luy déplaist : on rit de ses rigueurs , 

Elle ne reçoit plus ny vœux ny sacrifices ; 

Des vices établis chacun fait ses délices , 

Et ceux sur qui le ciel en souphre se fondit , 

Par la mode du temps se trouvent en crédit; 

La nature s'en plaint, le beau sexe en murmure; 

Mais , sans avoir égard à devoir , à. nature , 

Dès que la mode veut qu'on soit un scélérat , 

Le libertin s'oblige au crime par contract; 

Il s'établit des loix, sans estre formaliste , 

Et c'est là le canal de la secte déiste. 

Elle est fort à la mode , on n'en est point gesné; 
« Pour vivre sans plaisir l'homme seroit-il né? 
Disent les forts esprits. Laissons la loy de grâce : 
C'est la part des capots , et de la populace. 
Crime , fraude , vertu , justice , bien , ou mal , 
Allons droit à nos fins ; pour nous, tout est égaL » 
Il ne faut point flatter cette damnable secte ; 
Par tout de son venin beaucoup de monde infecte. 
Sans elle, verroit-on ce grand emportement 
De cent crimes divers commis si hardiment. 
Ce brigandage ouvert, ces hautes injustices , 
Tant de fausses vertus dont l'on masque les vices? 



PIÈCES EN VERS. 375 

Sans elle, les donneurs de bénédictions 

Se veiToient-ils atteints des belles passions ; 

Seroient-ils si scavants dans la carte du Tendre ? 

Ah! qu'ils auront un jour de grands comptes à rendre! 

En ce siècle doré les vices vont beau train. 

La droiture s'en plaint , mais sa plainte est en vain , 

La foule des plaisirs occupe tout le monde ; 

Si la vertu murmure , on la berne , on la fronde; 

Enfin la tempérance a perdu son procès, 

Et le luxe est poussé jusqu'au dernier excès; 

L'horrible soif de l'or va jusques à la rage : 

Pour l'attirer à soy, l'on met tout en usage ; 

La mode estd'estre riche; il faut l'estre; etdust-on 

Devenir pour jamais esclave du démon , 

Les sens ont le dessus , la raison l'on écrase ; 

La seule mode enfin des désirs est la base. 

On a beau déclamer , le monde libertin 
S'abandonne aux plaisirs, s'abandonne au destin , 
S'étant mis fortement ce dogme dans la teste. 
Que son ame a le sort de Tame d'une beste ; 
Et son lâche dessein de contenter ses sens 
Fomente dans son cœur ces brutaux sentimens. 
Ainsi , ne croyant point de peines éternelles, 
Il court aveuglément aux choses criminelles ; 
Et n'étoit que souvent l'échaffaud luy fait peur, 
Il pousseroit plus loin le feu de sa fureur. 

Il garde toutefois de certaines mesures : 
En bon Tartuffe, il fait les dévotes figures ; 
Il assiste souvent à nos mystères saints ; 
Les lèvres il remue , au ciel lève les mains ; 
Il fléchit les genoux , se frappe la poitrine , 
Et ne diroit-on pas qu'une flamc divine 
Allume dans son sein l'ardente charité 
Qui nous mène au chemin de la félicité ? 
Mais ce n'est qu'un trompeur, ce n'est qu'un hypocrite : 
Au sortir du lieu saint, ce fou se précipite 



376 RECUEIL CURIEUX. 

Dans cet abime affreux de crime qu'on deffend ; 
L'un achelte une vierge, et sa mère la vend; 
L'un va trouver l'inceste, et l'autre l'adultère; 
L'un, d'un subtil poison, va régaler son père; 
L'autre , avec un faux coin à l'image du Roy , 
Va frapper des loiiïs , d'or de mauvais alloy ; 
L'un court à son usure, et l'autre à sa vengeance, 
Le juge corrompu fait pencher la balence 
Du côté qu'il lui plaist, quand le plaideur a mis 
Dans le fond de son sac bon nombre de loùïs. 

Chacun prend le party qui lui semble commode. 
Armide fait l'amour, et dit que c'est la mode, 
Qu'un commerce galant n'est point contre l'honneur, 
Pourvu qu'un seul amant soit reçu dans le cœur. 
« Malgré vous, poursuit-elle, un époux on vous donne, 
De qui mille deffauts composent la personne , 
Un jaloux , un tyran qui vous fait enrager : 
Le cœur, dans ce chagrin, cherche à se soulager. 
Ainsi, pour addoucir ma peine trop cruelle, 
J'ay conquis un amant à qui je suis fidelle , 
Puisqu'il est de mon choix n'est-il pas mon époux ? 
Ah! qu'il me venge bien de mon vilain jaloux ! « 
Que la vertu fulmine , et que l'honneur en gronde. 
Celte mode est du siècle , et l'équité la fonde. 
Ainsi la mode étend son pouvoir en tout lieu , 
Et passe jusqu'aux gens que l'on consacre à Dieu. 
C'est à qui briguera le meilleur bénéfice ; 
Non pas dans le dessein d'en faire mieux l'office, 
Mais pour estre à son aise, et, d'un gros train suivy, 
Pour avoir une table où tout soit bien servy . 
Et dont les mets friands que le flatteur admire 
Sont la substance , hclas ! du pauvi'o qui soupire. 
Les pauvres de ces gens sont de bons officiers , 
Comme maislres d'hôtel, cuisiniers, sommeliers; 
Ce sont cochers, laquais, portiers, mangeurs d'avéne 
Et mesme assez souvent la petite Climene , 
Pour soulager le ])oids du triste celil)at. 



PIÈCES EN VERS. 377 

Dont ils rompent le vœu, sans rendre le combat. 

Les dévots fondateurs de ces gras bénéfices 
Ne croyoieat pas fonder de quoy nourrir les vices : 
Leur dessein étoit bon ; car ils s'étoient flattez 
Qu'on ne changeroit point des morts les volontez; 
Mais Rome trouva bon de les mettre en commande. 
Des abbez réguliers la gesne étant trop grande. 
Depuis le gros seigneur, jusqu'au moindre bourgeois, 
Dans toutes les maisons, d'un enfant on fait choix, 
Pour, malgré luy souvent, luy donner la soutane. 
Bénéfices , ou non ; soit dévot , soit profane , 
Fut-il un vray brutal, ne sçeut-il A ny R, 
La chose est résolue, il faut qu'il soit abbé : 
N'eust-il qu'une prébende, et mesme une chapelle. 
Dès qu'il est tonsuré , c'est ainsi qu'on l'appelle ; 
Et c'est de là que vient cette confusion 
D'abbez, dont on pourroit compter un million. 
Il n'est rien de si propre, et leur douce manière 
N'a pas beaucoup de l'air de diseurs de bréviaire , 
Pour eux les saints canons n'ayant aucuns appas, 
La pluspart sont abbez comme ne l'étant pas : 
Ils courent les plaisirs, ils cajolent les belles, 
Et ce sont aujourd'huy les héros des ruelles; 
Us prennent aisément l'air tendre , l'air galant : 
L'un fait des jolis vers; et l'autre , avec son chant 
Doux, et passionné delà belle méthode, 
Charme Iris, qui s'écrie : — « Ah I qu'il chante à la mode I 
Sans mentir , il enchante; eh! qui s'en deffendra? 
Il ne s'épuise point, il sçait trois opéra! 
l'aimable garçon , et qu'il peut, à bon titre, 
Avec tant de lalens, aspirer à la mitre ! » 
La mode veut pourtant que tous les quatre mois 
Cet abbé si joly monte en chaire une fois. 
Et les dames y vont en foullc pour entendre 
Ce qu'il ne lui coûta que la peine d'apprendre : 
Combien de récriemens de ce ton précieux. 
Qui, bien que de la mode, est beaucoup ennuyeux? 

A. 48 



378 RECUEIL CURIEUX. 

Et de l'air qu'on l'écoute, et de l'air qu'on le loue, 
Ne jugeroit-on pas que c'est uu Bourdalouë ? 
Mais en ce siècle, helas ! où l'on vit comme on vit, 
La vertu, le bon sens se trouvent sans crédil. 
La mode a tout gasté , sans aucune espérance 
Que l'on puisse des mœurs rétablir l'innocence : 
Et malgré la raison et ses sages discours , 
Le monde en usera comme il a fait toujours. 

Pour toy, mon cherDamon, suy tes belles maximes, 
Détestant toute mode, oiise trouvent les crimes. 



SATYRE CONTRE LES HOMMES 

par une femme desprit , en réponse a celles que les hommes 
ont fait contre les femmes sur les modes ou manières de 
s'ajuster. 

(1703) 

Non, ne m'en parle plus: quoi que tu puisse dire, 

Corine, je rendrai satyre pour satyre. 

A mon juste dépit tu t'opposes en vain. 

Déjà, pour me venger, j'ay la plume à la main. 

Notre sexe est en butte aux outrages des hommes : 

C'est trop nous taire, il faut montrer ce que nous sommes. 

Hé, pourquoi respecter ces superbes rivaux? 

Corine, comme nous, n'onL-ils pas leurs défauts. 

Nous ne les attaquons du moins qu'en représailles. 

Tu vois qu'ils s'en sont pris jusqu'à nos prelintailles? 

En nous, s'ils en sont crus, tout est capricieux: 

Une mouche, un ruban, tout leur blesse les yeux. 

Cependant, si chacun connoissoit son caprice, 

]{t se donnoit le soin de se rendre justice, 

Malgré noire amour-propre où chacun veut pencher, 

Je crois que l'on n'auroit rien à se reprocher. 

Je suis de bonne foy : je sçai que nos coquettes 

Plus haut qu'il ne faudroit font monter leurs cornettes, 

Mais on ne les voit point relever leurs beautez 

Par un amas confus de cheveux emprunlez. 

l'eut-on, sans calaler, voir raiïrciise perruque 



PIÈCES EN VERS. 379 

Do rinscnsc Créon, dont la face caduque. 

Sous un nias(iuc trompeur, se flate à contre-temps 

De cacher à nos yeux le ravage des ans: 

Une vaste coëffure en vain couvre ses rides: 

La mort peinte déjà sur ses lèvres livides, 

Annonce que son âme est prête à s'exhaler. 

Et que Cloto pour luy n'a plus guère à filer. 

Quel est donc son dessein? Par cette vaine adresse. 

Croit-il tromper le cœur d'une jeune maitresse, 

Et, par le faux éclat d'un bizarre ornement, 

Prefend-il l'engager jusques au sacrement? 

Que je le plains, Corine! une femme trompée. 

D'une juste vengeance est sans cesse occupée : 

Et je ne réponds pas qu'il descende au tombeau. 

Sans porter sur son front quelque ornement nouveau. 

Ne vaudroit-il pas mieux qu'au déclin de son âge, 

11 affectât du moins de nous paroistre sage? 

Il auroit le plaisir de nous en imposer. 

Mais, hélas, l'on ne peut longtemps se déguiser! 

Pourquoi mal à propos enter sur la vieillesse 

Les rameaux verdoyans d'une folle jeunesse? 

Pour moy, j'ay beau chercher: sous sa riche toison, 

Je ne découvre pas une om!)re de raison. 

S'il en faut en un mot faire un portrait sincère, 

Sa perruque est pesante, et sa tète est légère. 

Il peut quand il voudra descendre au sombre bord, 

Il a rendu l'esprit longtemps avant sa mort. 

Mais laissons ce vieux fou ; la vieillesse obstinée 

N'est pas à la sagesse aisément ramenée. 

L'arbre que nous voyons plier sous son fardeau, 

Doit être redressé, lorsqu'il n'est qu'arbrisseau, 

Ainsi que ce blondin que nous voyons paroître 

Qui se donne avec nous des airs de petit maître, 

Juste ciel! que de poudre! Il en a jusqu'aux yeux! 

De quoy s'avise-t-il? veut-il paroître vieux? 

Que n'altend-t-il du moins que l'âge le blanchisse? 

Quel siècle est donc le notre? ou ne voit qu'arlifice; 

On diroit, h les voir se faire remarquer, 



280 RECUFIL CURIEUX. 

Que dans le carnaval chacun se A^eut masquer : 

« Mais, quoy, c'est le bel air? me repondra Timandre. 

La poudre à pleines mains sur nous doit se répandre; 

Et quant à moy jamais du logis je ne sors, 

Que l'on n'ait avec soin poudré mon juste-au-corps. » 

Poudrer un jusle-au-corps! quelle étrange parure, 

Quel poûl extravagant, et quelle bigarure! 

Tels eloient autrefois Scaramouche, Arlequin ; 

Tel est le dos d'un asne au sortir du moulin. 

Mais un peu trop avant ma censure s'engage : 

La perruque, après tout, est d'un commode usage ; 

Une tête fêlée, à l'abri d'un chapeau. 

Ne peut du mauvais air garantir son cerveau : 

D'ailleurs, c'est une loy communément reçue. 

Qu'il faut devant les grands se tenir tête nuë. 

Et la perruque à tous est d'un puissant secours. 

Mais d'où vient que Dorante en change tous les jours? 

Va-t-il à la campagne? il prend la cavalière; 

Revient-il à la ville? il prend la financière, 

La quarrée aujourd'hui, l'espagnole demain. 

Encore, approuverois-je un si plaisant dessein. 

S'il changeoil à la fois de perruque et de tête : 

Mais sous diverses peaux c'est toujours môme bête. 

Corine, qu'en dis-lu de tous ces maîtres fous 

Qui se sont mis en droit de se mocquer de nous? 

Tu le vois, leur caprice, au moins, vaut bien le nôtre; 

Mais la moitié du monde est la fable de l'autre, 

Et dans ce siècle injuste on se fait une loy, 

D'être Argus pour autruy, Tyresias pour soy. 

Un auteur irrité fraude la pretiiUaille, 

D'une écharpe rangée en ordre de bataille. 

Pourquoi ne pas décrire en style aussi pompeux 

Celle épaisse forêt do superbes cheveux, 

Que quelquefois un nain de grotesque figure 

l'ait tomber à grands flots jusques h. sa ceinture? 

« Uneélolfe, dit-il, mise en divers lambeaux, 

Peut servir à cacher de terribles delfauis : 

Une vaste perruque aussi couvre une bosse, 



PIÈCES EN VERS. 581 

Ainsi que le harnois fait valoir une rosse. » 

Que vous a fait, messieurs, le nom de falbala? 

Vous en inventez bien qui valent celui-là, 

Et la mode, voulant que les cheveux ])osliches 

Fussent communs à tous, aux pauvres comme aux riches, 

A produit aussi-tôt plus d'un barbare nom, 

Comme barbe de bouc, et têle de mouton. 

Mais laissons là ces noms, et venons à la chose. 

Ciel! qu'est-ce que je vois! quelle métamorphose! 

Les hommes, censurant l'Ouvrier souverain. 

S'avisent de changer leurs cheveux pour du crin ; 

Des plus vils animaux, ils prennent la figure, 

Et l'art impunément reforme la nature. 

Quoi! n'est-ce pas assez que pour orner leurs corps, 

Les vivans soient couverts de dépouilles des morts? 

Par quel abaissement et quelle horrible chute 

L'homme veut-il encor s'allier à la brute? 

Je consens volontiers qu'il tire ses cheveux 

Des vivans ou des morts, des riches ou des gueux; 

Qu'il en fasse chercher au bout du monde : en somme, 

Jusques-là je l'excuse: il n'a recours qu'à l'homme. 

Mais qu'il se pare enfin du crin de son cheval, 

C'est un aveuglement qui n'eût jamais d'égal : 

Que Cliton est plaisant, sous sa nouvelle hure. 

Lorsqu'un vent un peu fort souffle dans sa frisure! 

Mais c'est bien encor pis, s'il pleut, pour son malheur : 

Sa tête a pour le moins six grands pieds de rondeur, 

Et je ne puis le voir, que je ne me retrace 

Ce tableau surprenant que nous dépeint Horace. 

Ce n'est rien ; il éprouve un autre contre-temps : 

Veut-il tourner le col? tout tourne en même temps ; 

Ainsi que les cheveux le crin n'est pas flexible, 

Et prêt à succomber sous un poids si pénible, 

11 jure à chaque pas, et, dans son noir chagrin. 

Il maudit l'inventeur des perruques de crin. 

Je crois entendre ici Liset, dont la coëlTaro, 

Au moins s'il nous dit vray, doit tout à la nature: 

Il brille, et devant luy Pliœbus, le grand Phœbus, 



382 RECUEIL CURIELX. 

N'oseroit se montrer sans en être confus ; 

Sa tète cependant n'est riche qn'en mensonges, 

Ce n'est qu'à la faveur de certaines allonges, 

Qu'à tant déjeunes cœurs il fait un guet-à-pan : 

C'est l'oyseau revêtu du plumage d'un paon. 

J'ay honte de traiter cette indigne matière, 

Mais les hommes ici m'ont ouvert la carrière ; 

Eux-mêmes, du sujet, ils m'ont prescrit le choix. 

Pretintaille et perruque ont un semblable poids, 

Et rimer avec art pour une bagatelle, 

Est pour eux et pour nous une gloire nouvelle. 

Pour moy, jel'avoûray, leur ouvrage m'a plû; 

Malgré tout mon couroux, je l'ay vingt fois relu. 

Et quoique mon dépit m'ait fait prendre les armes, 

Des bons mots qu'on y voit j'ay ri jusques aux larmes. 

Qu'un quidan, dont le cœur est contraire à son nom. 

D'en être cru l'auteur, s'allarme sans raison : 

Le public est tout prêt à luy rendre justice ; 

On sçait bien que sa tête est féconde en malice. 

Mais on verra plutôt nait.re un géant d'un nain, 

Qu'un ouvrage d'esprit éclore sous sa main. 

Muse, changeons de style et montrons qu'une femme 

Aux plus nobles projets peut élever son âme; 

Reveillons, s'il se peut, les hommes nonchalans. 

Et transformons icy nos Medors en Rolans : 

Que désormais vainqueurs sur la terre et sur l'onde, 

Ils soient dignes sujets du plus grand Roy du monde. 

Quoy ! dans le même temps que Bavière et Villars 

Du Danube et du Rhin forcent tous les remparts, 

Et que l'aigle, à l'aspect de leurs fieres cohortes. 

Regagne épouvanté ses places les plus fortes : 

Des François, enyvrez des douceurs du repos. 

Pourront se contenter d'admirer ces héros, 

Et loin d'aller grossir leur triomphante armée, 

N'apprendront leurs exploits que par la renommée I 

Nous n'en voyons que trop de ces effeminez, 

Aux doux chars de Vénus lâchement enchaînez: 

De quel front peuvent-ils nous reprocher sans cesse 



I 



PIÈCES EN VERS. S83 

Tout ce qu'à leur égard nous avons de foiblesse, 

Eux, qui, moins exposez, mais plus foibles que nous, 

Tous les jours en captifs tombent à nos genoux? 

Que deviendroient-ils donc, si, pour vaincre leurs âmes, 

Les femmes les pressoient, comme ils pressent les femmes ? 

Ces lâches à nos yeux ne savent s'occuper 

Que du soin de mieux feindre et de nous mieux tromper. 

Et comment se peut-il que nos yeux se défendent 

Des pièges dangereux qu'à toute heure ils nous tendent? 

Faut-il être surpris de voir qu'ils soient aimez ? 

Ils sont, pour nous séduire, en femmes transformez. 

Dans notre école même, il sont appris l'usage 

De poudrer leur cheveux, de farder leur visage, 

De déguiser enfin jusqu'au ton de leur voix. 

Quel changement honteux! Sont-ce là ces Gaulois, 

Dont jadis le seul nom fut la terreur de Rome ? 

A peine ont-ils encor quelque chose de l'homme. 

Je ne veux pas confondre, avec ces lâches cœurs, 

Ceux qui, dignes enfants de leurs prédécesseurs, 

Comme eux, dans les hazards courent à la victoire. 

Et vont rendre à leur cendre une nouvelle gloire. 

Non, je ne parle ici que de ceux que l'amour 

Attache indignement à nous faire la cour. 

Corine, ces objets n'ont rien qui ne me blesse: 

Je leur pardonnerois leur honteuse molesse, 

Si du moins, en ces lieux, la paix, l'aimable paix, 

Faisoit régner l'amour avec tous ses attraits. 

Mais vivre auprès de nous dans une paix profonde, 

Lorsque Mars en fureur ravage tout le monde I 

Quels temps choisissent-ils ? Ne rougissent-ils pas 

De trouver dans l'amour encore des appas? 

Loin de verser du sang, de répandre des larmes. 

Est-ce le temps d'aimer, quand tout est sous les armes ? 

Non, la voix de l'honneur leur fait une autre loy : 

S'ils peuvent l'ignorer, qu'ils apprennent de moy 

Qu'une femme aujourd'huy, par des conseils sincères. 

Leur moulre le chemin qu'ont suivi tous leurs pères. 

Loin d'assiéger des cœurs, qu'ils forcent des remparts ; 



384 RECUEIL CURIEUX. 

Qu'ils ne se poudrent plus que dans le Champ-de-Mars ; 
Dans un corps vigoureux qu'ils portent un cœur mâle, 
Et n'ayent désormais d'autre fard que le hâle. 

« Voila, petit magot, malgré ce que l'on dit, 
De l'illustre Breonne, un ouvrage d'esprit : 
N'ecrit-elle pas bien ? est-ce que sa doctrine 
Ne brille pas du feu de la gloire divine ? 
Cent comme elle aujourd'huy ne font-elles pas voir 
Ce qu'au dessus de nous elles ont de pouvoir, 
Et comme l'HIppocrene, en miracle féconde, 
Pour elle fait couler les faveurs de son onde ? 
Il faut donc convenir, grimaud foible et jaloux, 
Que les femmes d'esprit en sçaventplus que nous. 
N'en parlez donc jamais qu'avecquo révérence; 
Soyez dans le respect et le profond silence : 
Apprenez à vous taire, ou craignez, en un mot. 
Quand vous en parlerez, de passer pour un sot. » 

A ce beau compliment, il sortit sans rien dire, 
Et nous fournit par là grande matière à rire. 
« De grâce, dit un autre en riant du sujet. 
Quel est l'original d'un aussi beau portrait? 
— C'est un petit magot, de fort basse structure; 
Un mauvais composé, de très laide figure, 
Qui se mêle de tout, qui brocante en tous lieux, 
Et qui de tout sçavoir est toujours curieux ; 
Il achele, il revend, il trocque, il trompe, il brigue, 
Et du matin au soir est toujours dans l'intrigue. 
Il acheté pour rion ce qu'il revend bien cher. 
Par là chacun luy dit: « Ha, vous avez bon air! » 
On luy gale l'esprit par mille flaleries. 
Et comme il ne voit pas que ce sont l'ailleries, 
Ce magot indiscret, foible de jugement. 
Qui ne se connoît pas dans son égarement, 
Est toujours dans l'erreur, et, rempli de luy-môrae. 
Vil, comme nous voyons, dans l'ignorance extrême. » 
Comme on alloit finir la conversation, 



PIÈCES EN VERS. 385 

Un autre fit encor certaine question, 

Et dit : '( Expliquez- moy ce que vous vouiez dire 

Par ce que vous nommez : Dame, Vierge et Martyre? 

— Qu'il en est, luy dit-on, à la ville, à la cour, 
Qui n'oseroient goûter les douceurs de l'amour; 
Chez lesquelles ce Dieu n'ose rien faire éclore, 
Qu'on appelle Madame aussi, par métaphore. 

— C'est porter ce beau nom de gloire, sans attraits, 
Quand ce Dieu dans les cœurs ne lance point ses traits : 
Quoi ! Dame, par honneur ? — N'en déplaise, dit-elle, 
.l'aime mieux être femme et simple demoiselle. 

En vain, sous ce beau titre, on se flatte l'esprit; 

Je ne sçaurois aimer un honneur sans profit. 

Je le répète encor, j'aime mieux être femme, 

Que tous les vains honneurs que l'on donne à la Dame; 

Du moins, l'on est maîtresse, et dans le sacrement 

L'on joiiit des douceurs que l'on goûte en aimant : 

H n'est tel qu'un époux, qui, d'une âme sincère, 

Vous embrasse en secret, et quelquefois vous serre. 

Cela fait du plaisir, cl vaut mille fois mieux 

Que de ce litre vain le nom fastidieux. 

— Tout cela seroit bon, si toutes leurs promesses 
Se passoient sans partage en solides caresses, 
Dit un autre ; mais, quand ils nous font quelques tours, 
Il faut chercher ailleurs quelques nouveaux secours. 
Lorsque, pour son malheur, un époux n'est passage, 
Et qu'il trahit la foy promise au mariage, 
Le proverbe autorise une fenune de bien, 
Qui fait choix d'un amant qui sage ne dit rien. 

— Ce beau precepte-là n'est pas une maxime. 
Qu'une femme d'honneur dût trouver légitime! » 
Reprit une autre dame en fureur de cela. 

Et qui n'approuvoit pas ce beau sentiment-là. 

Certain abbé présent à tout ce verbiage. 
Qui ne se pique point d'être un homme fort sage, 
Qui, sans cesse occupé du soin de fleureter. 
A. 49 



386 RECUEIL CURIEUX, 

Ne songe tout le jour qu'à rire et bien chanter, 

Qu'à jouer à tous jeux, à courir les ruelles, 

A débiter par-lout des sorneites nouvelles, 

Leur dit : « Si vous vouliez cesser pour un moment, 

Mesdames, s'il vous plait, tout ce raisonnement. 

Monsieur le Chevalier, parlant de ma figure, 

Auroità faire ici de quelqu'un la peinture, 

A vous le dire net, sans le dissimuler, 

Nous retenons tous deux notre tour à parler; 

Nous n'avons pu trouver dans vos contes frivoles, 

Seulement un moment pour placer doux paroles. » 



SATYRE SUR LES CERCEAUX, 

PANIERS, CRIARDES, MANTEAUX, VOLANTS DES FEMMES, ET St'R LES 
ALTRES AJUSTEMENTS, 

Par le Chevalier de Nisart. 

(1712) 

BPréfaee swp Bcs Ccrecaux, 

En forme de lettre à Madame de ***. 

Ce que je vous ai ouï dire, Madame, sur l'usage immodéré 
des cerceaux, dont les dames do la ville augmentent chaque 
jour le ridicule, m'a enfin déterminé d'en faire une critique. 
J'avois déjà entendu quelques femmes de condition, d'un goût 
très délicat, s'écrier très fort sur l'inconsidération des bour- 
geoises, d'ajouter à la mode tant de traits extravagants ; mais 
depuis que vous avez jugé qu'elles méritaient une satyre, j'ai 
pensé que ma Muse ne pouvoit se tromper en suivant un si sage 
conseil. Je vous l'envoyé, Madame, pour en juger. 

Je dois vous prévenir sur la familiarité 'des pensées, dont j'ai 
esté obligé de me servir : j'ai crû cjue, pour rendre utile cette 
critique, il falloit peindre à l'esprit les disgrâces attachées aux 
vanitez et aux dérèglements de la mode, afin d'obliger celles 
qui en font un mauvais usage, à faireplus de réflexions sur leurs 



PIÈCES EN VERS. 387 

devoirs ; et comme une critique sèche et un style froid font peu 
de progrès sur les esprits, et qu'il n'y a que les descriptions 
naturelles qui attachent et qui forcent, pour ainsi dire, les lec- 
teurs d'entrer dans l'esprit delà morale cachée sousl'apas de ces 
choses agréables à lire, j'ai pensé qu'il n'y avoit que cette voye 
à tenir pour obliger les coquettes à suivre modérément les pri- 
vilèges delà mode, et à ne s'en point servir pour donner lieu à 
la critique d'interpréter criminellement les actions les plus in- 
nocentes. En effet, Madame, il est du propre delà nature in- 
disciplinée de se porter toujours au mal, et d'en penser beau- 
coup sur les moindres apparences. 

Les plus sages ou les moins déraisonnables ne peuvent s'em- 
pêcher de blâmer cet excès où les femmes et les filles du temps 
font aller la mode, quand, sous l'abri d'un manteau volant et 
d'une jupe cerclée, de trente pieds de circonférence, l'on pense 
qu'il est possible de cacher les disgrâces de la nature, ouïes 
marques qu'elles laisse de ses foiblesses. 

Cette idée générale , à laquelle donne lieu l'inconsidération 
des petites bourgeoises, fait. Madame, l'objet de ma critique • 
estant vrai qu'il est du propre des femmes de cet ordre, d'oser 
imiter les nobles inventions des véritables Dames , et d'y 
ajouter, à telle extrémité, qu'il n'est point de modes dont elles 
n'altèrent les grâces et n'outrent, pour ainsi dire, les privi- 
lèges qu'elles acquièrent dans le monde. 

Comme l'objet de cette critique n'a rien de sérieux , et ne 
peut avoir d'autres applications que celles que je lui donne, 
il s'ensuit, par une nécessité dedespendance, que je n'ai pu lui 
refuser les traits vifs et plaisans qu'exige la poésie, mais dont 
j'ai retranché l'obscénité pour adoucir les libertés du langage. 

Quelque récréatives que soient les histoires que je rapporte, 
le voile, dont je me sers pour couvrir les grâces naturelles, les 
cachent, Madame, suffisamment, pour estre en estât de pa- 
roistre sous vos yeux. Toutes les dames de votre cercle l'ont 
aprouvé : je dois attendre de vous la même chose, puisque je 



388 HliCUElL CURIEUX, 

VOUS suis redevable de mes idées, et qu'il n'y a que vous à qui 
je sois obligé d'obéir, quand vous ordonnez. Je suis , 

Madame , 

Votre très obéissant serviteur , 

L. C D***. 



SATYRE. 

Ce n est que pour vous égayer, 
Mesdames, que je vous suplie 
De lire, sans vous effrayer, 
L'ouvrage que je vous dédie. 
Quoiqu'il semble être contre vous, 
Il est pourtant à votre gloire ; 
N'allez pas vous mettre en courroux, 
Pour deshonorer votre histoire; 
11 en faut rire, s'il vous plaist, 
Ou, si mon art ne peut suffire, 
Considérez votre interest 
Comme le sujet qui m'inspire. 
Je dois, par respect pour la cour. 
Et pour les sages de la ville. 
Distinguer au flambeau du jour 
La prudente de l'indocile. 
N'en croyez point l'extérieur ; 
Les aparences sont trompeuses : 
Je n'en veux qu'à la vaine erreur 
De toutesjes ambitieuses. 

Je vous attaque, et vous deffends ! 
Suspendez , malgré la satire. 
L'aveu des premiers mouvemens, 
Pour sçavoir ce que je veux dire. 



Si je vous flattois de l'espoir 



PIÈCES EX VERS. ^89 

D'une louange légitime, 

Peut estre que de ce devoir 

Vous ne feriez pas grande estime? 

Pour vous forcer à l'accepter, 
Je luy donne un air de satire, 
Qui sçaura vous solliciter 
Et vous contraindre de la lire ; 
Sans cela, vous refuseriez 
Les louanges qui vous sont diies, 
Et par là vous m'obligeriez 
A plaindre mes peines perdues. 

Plus je me trouve intéressé, 
Plus mon affection est grande ; 
Voyez si votre droit blessé 
Doit mériter qu'on le deffende? 

J'attaque icy tous vos atours. 
Et plains le sort de quelques-unes, 
Qui, trop foibles dans leurs amours, 
Donnent dans ces erreurs communes. 
Comme on a souffert autrefois 
Les gigognes et les troussures. 
Il faut bien, sous les mêmes loix, 
Souffrir encor d'autres parures. 

Lorsqu'un ornement est nouveau , 
Qu'il fatigue et qu'il incommode; 
L'on veut avec un grand cerceau 
Paroistre IMadame à la mode. 
Les falbalas ont eu leurs temps. 
Les slenlcerques et les crémones 
Faisoient jadis les ornemens 
De toutes sortes de personnes. 

Mais les bourgeoises de Paris, 
Dans ce qu'elles font inconstantes, 



890 RECUEIL CURIEUX. 

Ajoutent toujours quelque prix 
Au mérite des plus brillantes. 

Ce sont tantost manteaux volans, 
Ou des troussures équivoques, 
Qui font chez les sages du temps 
Estimer leurs vertus baroques. 
Quoi qu'on en dise, je conçois 
Qu'elles sont utiles aux belles, 
Qui sous les amoureuses lois 
N'ont pas toujours esté rebelles. 
Il est de certains accidents 
Qui causent souvent du ravage; 
Mais, grâce à tous ces ornemens, 
Ils en réparent le dommage. 
Il n'est point de décision 
Contre les jupes à la mode : 
Pour cacher sa repletion, 
On ne trouve rien d'incommode. 
L'une est maigre, et voudroit cacher, 
Qu'elle n'a ni gorge, ni taille; 
Et l'autre voudroit empêcher 
Qu'on la mit parmi la canaille. 
Chacune a donc son interest, 
Dans cette nouvelle structure, 
Qui recèle, quand il leur plaist. 
Les disgrâces de la nature. 
Enfin, je ne puis concevoir 
Comment, avec ce bricolage, 
Une femme peut se mouvoir. 
Ou faire de son corps usage; 
Car, dans certains besoins pressans, 
Chacun se meut à sa manière. 
Que font-elles, dans ces instants. 
Avec des cerceaux au derrière ? 
On loûroit les inventions 
De ces ridicules parades, 
Si c'esloient des précautions 



PIÈCES EN VERS. S94 

Pour leur servir de palissades. 
Mais le public, Irop indiscret, 
Dit que cette vaine parure 
N'est que pour prendre au trébuchet 
Ceux qui viennent à l'aventure; 
Et la critique, sans égard, 
Tient qu'incivile est l'habitude 
D'avoir placé le traquenard (1) 
D'une façon qui soit si rude. 
C'est ainsi que sous cet apas 
Le plus honneste homme s'attrape. 
Pour moy, qui ne m'y frotte pas, 
J'estime heureux qui s'en échape. 
Comme on pense différemment 
Sur cette invention nouvelle ! 
L'un dit que c'est pour donner vent 
Aux secrets apas d'une belle ; 
L'autre, que c'est pour éviter 
Qu'un peu trop d'ardeur ne l'emporte. 
Quand la vertu, pour résister, 
Craint de n'estre pas la plus forte. 

Un petit zephir à propos 
Fait quelquefois grande merveille, 
Quand il vient donner le repos 
Au mouvement qui nous reveille. 
C'est ainsi que de mon prochain 
Ma muse se fait l'interprète. 
L'air rafraîchit plus un beau sein. 
Qu'aucune autre voye indiscrette : 
L'iiir du cercle ou du falbala, 
Puisque l'un à l'autre succède, 
Opereroit, en soufflant là, 
Pour l'incontinence un remède. 

Ce seroit un secret nouveau, 

(1) Le premier cerceau d'en haut, aux jupes des femmes, se nomme le 
traquenard. 



392 RECUEIL CURIEUX. 

Si la sagesse qui l'inspire 
Avoit trouvé par un cerceau 
L'art de les empêcher de rire. 
Que les hommes seroient heureux, 
Si, grâce à ces nouvelles modes, 
Ils voyoient ralentir les feux 
De leurs femmes trop incommodes ! 
Mais c'est en vain : plus les zephirs 
Badinent souvent auprès d'elles, 
Plus ils raniment leurs désirs, 
Et moins ils les rendent fidelles. 

Ne restons point dans celte erreur ; 
Ma fiction n'est que chimère : 
Plus leurs cerceaux ont de rondeur, 
Moins leur vertu subsiste entière. 
Lorsque vous verrez les grands vents, 
Pauvres maris, prenez courage. 
Pour prévenir les accidents 
Qui menacent votre visage; 
Ou faites comme d'autres font, 
Méprisez cette erreur commune ; 
Pourvu qu'en timbrant votre front. 
Elle augmente votre fortune : 
Plus il vente, plus les ardeurs 
De tous leurs feux s'épanouissent; 
Plus elles vendent de faveurs, 
Plus les maris se réjoiiissent : 
11 n'est point d'étal plus heureux; 
Ils ont toujours pistolle en poche; 
Plus ils sont commodes chez eux, 
Plus ils voyent tourner la broche. 
Ont- ils tant de tort, à ce prix, 
D'aimer les cerceaux de leurs femmes, 
Puisque le bon vent de Paris 
En fait de si grosses madames? 

Voyons si ces femiiies du femps, 



PIÈCES EN VERS. 393 

Qui font à leurs vertus outrage, 
Doivent se servir des volans 
Dont elles profanent l'usage. 
Je sçai qu'ils sont de grand secours 
Pour les nocturnes aventures, 
Quand ces belles, dans leurs amours, 
Reçoivent certaines blessures. 
C'est aussi trop manifester 
L'extrême besoin qui les presse, 
Quand de l'art on veut emprunter 
Ce qui cache cette foiblesse ; 
C'est trop pour la mode enchérir. 
Je croy qu'il est de la Police, 
De modérer le vain désir 
Qu'elles montrent dans ce caprice ; 
Elle fait naistre le désir, 
Où regiioient les indifférences, 
Et sous cet habit de plaisir 
On croit cacher les apparences. 
Parce risible extérieur. 
Elles sont faites de manière, 
Qu'on ne vit jamais de rondeur 
Aussi large ni plus entière : 
D'un vase la capacité 
Jamais n'eut semblable ouverture; 
Et cette extrême impunité 
Deshonnore bien la nature. 
11 n'est plus d'austères vertus, 
Depuis cette mode inegalle; 
C'est comme des pigeons pâtus 
Qu'on voit exposez à la halle : 
Tout ainsi que ces animaux, 
Toujours pleins d'un amour extrême, 
L'on diroit que sous leurs cerceaux 
Leurs ardeurs s'épanchent de même. 
Ces cercles, montez par gradins, 
Enflent si bien toutes les jupes, 
Qu'il n'est point de verlugadins, 
A. 50 



69ll RECUEIL CURIEUX. 

Qui de loin prennent mieux les dupes 

Ce sont fileis pour amorcer, 

Ainsi que fait la larantoUe , 

Qui nous pique et nous fait danser, 

Quand sur notre front elle vole : 

De cet animal vicieux 

Il faut éviter la piquûre; 

Elle est trop chère aux curieux, 

Quand dangereuse est la blessure. 

Sous ces moules à cotillons, 

Un forme de panier ou ruche, 

Les mouches deviennent frelons, 

Et donnent souvent la cocluche : 

Leur miel est trop mêlé d'aigreur; 

Et si quelques foibles s'y prennent, 

De cette traîtresse douceur 

Les plus friansse ressouviennent. 

Ce sont ces insectes du temps, 

Dont les aiguillons, tant à ci'aindre, 

Piquent tous les jours tant de gens, 

Qui par honneur n'osent s'en plaindre. 

Frelons malins, noirs papillons. 

Guêpes de malheureux augure, 

Retranchez tous vos aiguillons, 

Ou laissez en paix la nature. 

« J'en endure assez, dit Cambis, 

Sans souffrir que l'on m'apostrophe : 

Ma femme veut dans ses habits , 

Du moins cinquante aulnes d'étoffe; 

Je n'y sçaurois plus résister: 

Elle ruine ma fortune; 

Elle va partout emprunter. 

Pour suivre cette erreur commune. » 



Les femmes de tous les états. 
De tous les rangs, de tous les âges, 
Sous le velours et le damas, 
Donnent dans tous ces étalages : 



PIÈCES EN VERS. 935 

C'est, dit-on, l'exemple du temps, 
Qui dans ce triste état vous plonge. 
Qu'à mon mal font les autres gens ? 
La peine d'autruy n'est qu'un songe. 
Tous les excez sont vicieux, 
Dans la forme et dans la figure, 
Et les habits fastidieux 
Sont toujours de mauvais augure. 
En effet, la grosse Didon, 
Dans sa complexion robuste. 
Porte un si large cotillon, 
A deux doigts de son demi-buste. 
Qu'on tiendroit dans ce grand endroit 
Un fort bataillon de Pygmées, 
Si dans la fable on en voyoit 
Qui pussent faire des armées . 
J'en connois dont la vaste ampleur 
Fait voir une plus large entrée, 
Qu'elle ne porte de hauteur. 
Bien correctement mesurée ; 
Tant qu'au lointain l'air confondu 
Les expose comme une boulle (1), 
Qui fait sur un objet perdu 
Douter, ou s'il marche, ou s'il roulle. 

11 est des modes de ce temps, 
Comme des ardents qui nous luisent : 
Si les vapeurs croissent aux champs. 
Les météores se détruisent. 

Cette mode, aux femmes de goût, 
Est quelquefois avantageuse; 
Mais leurs vapeurs qui gastcnt tout, 
Rendent la mode vicieuse. 
Ainsi qu'un peintre de nos jours, 

(1) Les petites femmes, aussi larges que hautes, paroissent de loin comme 
des boulles. 



396 RECUEIL CURIEUX. 

Mécontent de son barbouillage, 
A force d'ajouter toujours, 
Détruisit enfin son ouvrage : 
Les femmes, pour trop imiter 
L'ignorant pinceau de ce peintre, 
Veulent toujours voir ajouter 
Quelques lez à leur large ceintre; 
Leur désir ne se peut fixer : 
Elles sont esclaves des modes; 
Ce seroit les vouloir vexer, 
Que s'oposer à leurs méthodes. 
Passe encor pour les jeunes gens ! 
Mais pour cette vieille ridée. 
Qui sous ces nouveaux ornemens 
Marche, comme un oj son , bridée : 
Qui voudroit de son grand pannier, 
Faire encore avec nous l'usage? 
C'est ma foy gâter le métier, 
D'en vouloir portera son âge. 
Cependant elle en veut avoir, 
Et des plus beaux, quoi qu'il eu coûte; 
Le mal d'ignorer son devoir. 
Montre assez qu'elle n'y voit goutte. 
En vain, pour mieux la disposer, 
On lui dit qu'elle est surannée, 
Qu'elle ne doit plus embrasser 
Qu'une gotique destinée. 
Que toutes choses ont leur tems, 
Et que chaque terme à son âge ; 
Qu'il faut laisser aux jeunes gens 
Les habits d'un certain usage : 
Poiiit du tout, rien ne la fléchit, 
Et la pauvre femme entêtée 
Croit que sous ce galant habit 
Elle en sera bien mieux festce; 
Qu'il suffit, pour sçavoir charmer, 
De se mettre en dame Ragonde, 
Bien qu'au lieu de se faire aimer, 



PIÈCES EN VERS. 397 

Elle effarouche tout le monde. 

Elle est dans cet enlôtement, 
Et croit que, par sa braverie, 
En payant bien cher un amant, 
Il l'aimera toute sa vie. 
En vain, pour guérir ses vapeurs, 
Elle a recours à ce remède; 
A toutes les vieilles ardeurs, 
Le vertige toujours succède. 
A la vieille mère Grimaux 
Je reproche la même chose, 
Qui croit que, sous les grands cerceaux, 
Son âge se métamorphose. 
Elle est dans l'état du métier*, 
Et peut aisément s'y résoudre; 
La femme d'un cabaretiei' 
Peut bien cerceaux se faire coudre : 
Elle-même y donne le prix; 
Elle sçait que chacun en raille. 
Et que tout le monde à Paris 
L'apellc une vieille futaille. 
Je passe condamnation 
Aux femmes de ce caractère. 
Qui n'ont d'autre occupation, 
Que celle de cette chimère ; 
Mais je ne sçaurois pardonner 
Le foible d'un mari commode. 
Qui veut à sa femme donner 
Tous les extrêmes de la mode. 
D'autre part, je crains leurs rigueurs; 
Quand les femmes n'ont pas leur compte, 
Elles vont en cherclier ailleurs, 
Et quelquefois à notre honte. 
Un homme de petit pouvoir 
S'embarasse dans cette route, 
Lorsqu'une femme en veut avoir. 
Quoi qu'à son époux il en coûte. 



398 RECUEIL CURIEUX. 

Je plains fort un homme de cœur, 
Quand il est de foible ressource; 
Et que sa femme ose en fureur 
L'obliger de rendre la bourse. 
Je souffrirois plus volontiers, 
La grande Colosse de Rode, 
Si les cerceaux de ses panniers 
N'encherissoient trop sur la mode. 
Ils sont si durs d'extensions (1), 
Par les contours qu'elle leur donne, 
Qu'elle fait des contusions, 
Qu'aucun galant ne lui pardonne. 

Comme elle marche à pas comptez, 
Ainsi qu'un cocq d'Inde en colère. 
Elle fait voir, de tous costez, 
Du moins un arpent de derrière. 
Quand, avec ces airs triomphans, 
Elle paroist de cette sorte. 
Il faut ouvrir les deux batlans, 
Pour lui laisser libre la porte. 
Malgré toute la vanité, 
Qu'il ne faut pas qu'on dissimule, 
Jamais les femmes n'ont porté 
Si loin l'extrême ridicule. 
Puisque la cour veut bien souffrir 
Que la ville en cela l'imite, 
Elle devroit bien s'en tenir 
Au bon goust des gens de mérite. 
C'est une très grossière erreur, 
De croire que cette parure 
Donne, par cet extérieur, 
Quelqu'avantage à la nature. 
Au contraire, l'on croit toujours 
Que cette trompeuse apparence 

(1) La dure extension des cerceaux frape quelquefois ou accroche ceux (lui 
passent auprès d'elles. 



PIÈCES EN VERS. 399 

Recelle de folles amours 

La criminelle intelligence. 

Est-il un homme délicat, 

Qui voulut donner sa tendresse 

A des femmes de cet état, 

Qui de leurs faveurs font largesse? 

L'on craint toujours d'estre trompé 

En mille diverses manières; 

11 est aisé d'estre attrapé 

Par tous ces postiches derrières. 

Pour éviter tous les discours, 
Où cette brillante jeunesse 
Se voit sujette tous les jours, 
Elle devroit, avec sagesse. 
Dans un air de simplicité, 
Composer si bien sa parure, 
Que le médisant, arresté, 
Imposât silence au murmure : 
Par cet air l'esprit enchanté 
Decouvriroit le vray modelle, 
Qui peint aux yeux la pureté 
De cette grâce naturelle. 

Est-il rien plus beau qu'un corset. 
Qui naturellement figure 
El qui montre comme on est fait 
Dans le moule de la nature ? 
A quoi servent donc ces babils, 
Et tous ces monstres d'étalages, 
Qu'à faire naistre du mépris 
Contre des criminels usages? 
Dans cet état audacieux, 
Qu'anime le désir de plaire. 
Elles profanent les saints lieux, 
Jusques aux pieds du sanctuaire. 
En vain notre sage prélat 
Réitère ses ordonnances : 



llOO RECUEIL CURIEUX. 

Leur indécence avec éclat 
Semble augmenter leur imprudence. 
Est-il rien de plus vicieux, 
Ni d'un plus malheureux exemple, 
D'oser, à la face des deux, 
Insulter Dieu dans son saint temple? 
Veut-on inspirer de l'amour, 
Du respect et de la tendresse? 
Des corps de robes de la cour 
Il faut imiter la noblesse. 
Il n'est rien de si gracieux, 
Que cette charmante méthode; 
Et par cet air majestueux, 
La femme est toujours à la mode. 
Les belles gagneroient par-là 
Plus des trois quarts sur leur parure; 
La criarde et le falbala 
N'exciteroient plus le murmure. 
" L'on n'auroit plus à reprocher 

Les libertez de l'inconstance. 
Puisqu'on ne pourroit se cacher 
Du manteau de Tincontinence. 
Les filles ont donc interest , 
De quitter cette erreur commune, 
Puisque cet habit indiscret 
S'opose tant à leur fortune : 
Elles trouveroient des galans 
El des maris ii la douzaine, 
Tandis que l'essor des volans 
Aux vrais amans fait trop de peine. 
Leurs états beaucoup plus heureux 
Seroient respectez davantage. 
Il naistroit, de ces amoureux, 
A chacune un bon mariage; 
Et soumises au sacrement, 
Prises à la fleur de leur âge, 
Leurs vertus prendroient l'ascendant 
gur l'empire du cocuage, 



PIÈCES EN VErs. liOi 

L'on s'apai'îroit beaucoup mieux; 

De la mode on perdroit l'idée; 

La coquette, aux airs vicieux, 

Seroit autrement regardée. 

Profitez donc de mes avis, 

Grandes et petites bourgeoises; 

Réformez dans tous vos habits, 

Les airs de ces femmes grivoises. 

Si j'eslois fille par malheur, 

Sans taille, figure, ni hanches. 

Je ne prendrois rien de trompeur. 

Comme on le prend tous les dimanches; 

Je ferois voir que la beauté 

N'est point dans toute la parure, 

Mais qu'elle est dans la pureté 

Et dans Tappui de la nature. 

Je plaindrois leurs fragilitez, 
Dans le temps que je les condamne, ^ 

Si de leurs inégalitez 
Le Lutin n'estoit point l'organe. 

Passe encor pour le changement, 
Puisque leur plaist cette méthode. 
Si leurs cœurs gardoientun amant 
Tout autant que dure la mode ! 

Je reviens aux belles du temps. 
Qui des jupes font leur élude; 
Fâché que tant d'honnesles gens 
En veulent suivre l'habitude. 
Il en est pourtant dans l'Etat, 
Qui pourroienl servir de modelles, 
Et qui, loin de ce vain éclat, 
N'en font que paroitre plus belles. 

J'en connois beaucoup ;i la cour, 
Encore plus en celte ville. 
Qui, dans celte espèce d'atour, 
A. 51 



402 RECUEIL CURIEUX. 

Des trois quarts ôtent l'inutile. 

En vain cet exemple fait voir 
Les excez de cette folie; 
L'on ne se fait point un devoir 
D'imiter cette modestie : 
La bourgeoise, qui ne sent pas 
Cet esprit de délicatesse, 
Et qui croit que ces faux apas 
Donnent les airs de la noblesse; 
Entasse repli sur repli, 
Sans en vouloir jamais rabattre, 
Ou contre le pauvre mari 
Elle feroitUe diable à quatre; 
Tant qu'enfin, pour avoir la paix, 
Les maris ont cette molesse 
De n'oser pas trouver mauvais 
L'excès d'une telle foiblesse. 

Teste-bleu I faut-il, entre nous, 
Qu'il en soit de ce caractère, 
Qui, peii dignes du nom d'époux, 
Deshonorent leur ministère ? 

Bien qu'il soit honteux de souffrir 
Une semblable momerie. 
Et que l'on ne puisse guérir 
Une femme de sa folie ; 
Malgré ces traits intéressez, 
II faut convenir qu'à tous âges, 
II est moins d'hommes insensez, 
Que l'on ne voit de femmes sages. 

C'est assez vous représenter 
Les désordres de vos caprices. 
Pour vous apprendre à méditer 
Sur l'excez de vos artifices. 

Je passe à des moyens nouveaux 



PfÈCKS E.\ VRRS. 403 

Comme témoignages fuielles. 

Qui prouvent combien les cerceaux 

Nuisent à la vertu des belles. 

Ce sont des témoins indiscrets, 
Dont on estime la franchise : 
Il est quelquefois des secrets, 
Que le sage veut qu'on redise. 

Voici le fait en racourci, 
Comme le rapporte l'histoire : 
Lisez ! en deux mots, le voici ; 
L'objet est digne de mémoire. 

A Boulogne, un beau jour d'été, 
Une nombreuse coaipagnic 
Alla, pour estre en liberté, 
Célébrer certaine partie. 
Le rendez-vous fait aux Perdreaux 
Estoit disposé de manière. 
Que le repas fut des plus beaux, 
Et la chère la plus entière. 
Le jardin, peuplé d'arbres verîs, 
Et de bosquets épais et sombres, 
Recelé sous ces beaux couverts 
Le frais que nous donnent les ombres ; 
Là se servit ce beau repas. 
Qui, dans sa superbe ordonnance, 
Et par tous les mets délicats, 
Excitoit la réjouissance. 
L'on se partagea de façon, 
Que chacun, ayant sa chacune, 
Avoit sujet de ti'ouver bon 
Ce que lui donnoit la fortune. 
L'on mangea bien, on bût très fort. 
C'esloil assez pour faire rire, 
Et donner à l'amour essor 
Dans le milieu de son empire; 



liOk RECUEIL CUlllELX. 

Mais Bacchus, qui lui disputa 
Les avantages de la gloire, 
Voulut que ron ne s'arrêtât 
Qu'à chanter, qu'à rire et bien boire. 
Mais, par le secret merveilleux. 
Qu'inspira la (i) mère du monde, 
On sçut les accorder tous deux, 
Et boire et baiser à la ronde. 

Mais le vin, estant eu fureur, 
Avoit déjà fait du ravage. 
Et redit les secrets du cœur 
D'un amoureux qui faisoit rage. 
L'on craignit que l'effusion 
Ne portât plus loin l'avanture, 
Et que la vive oppression 
^ Ne fist naistre quelque murmure 

Comme il se faisoit déjà tard, 
Sous ce prétexte raisonnable, 
L'on fit consentir le gaillard, 
De quitter promptement la table : 
Dans le moment, il se ganta, 
Pour donner la main à sa belle. 
Qui civile n'y résista, 
Pour ne point paroistre rebelle; 
Il voulut passer le premier. 
Mais il chancela de manière, 
Qu'il mit le pied dans son panier, 
Et lui brisa tout le derrière. 

Tandis que tombez à la fois, 
A les relever on s'empresse, 
Deux autres, dans le petit bois. 
Courent débiter leur tendresse. 

Un jaloux, qui s'en aperçut, 
(1) La Joye. 



PIÈCES i;.\ VERS. 405 

Excita cette compagnie, 

Qui d'abord à l'endroit courut, 

Pour en faire plaisanterie. 

Dans cet endroit, ce brusque amant, 
Pour mieux célébrer cette feste, 
Et des cerceaux, en ce moment, 
Pouvoir mettre martel en teste.... 
H fut surpris dans l'attentat. 
La belle, vertueuse et sage, 
N'auroit osé faire d'éclat. 
Pour laisser ignorer l'outrage; 
En se défendant, ses cerceaux 
Sur sa tête enfin s'accrochèrent; 
Lorsque de leurs foibles cerveaux 
Les sens à la fois se broiiillerent : 
Elle en gémit, elle en pleura; 
On lui fit essuyer ses larmes, 
Et bien lest on la délivra 
De la cause de ces allarnies. 
Comme, en semblable occasion. 
Aisément on est en déroute, 
La belle, dans l'affliction, 
A l'embarras ne voyoit goûte (i) : 

Il falut l'en débarrasser : 
Puis, estant libre, elle fit grâce ; 
On ne la vit plus s'empresser 
A demander la contumace. 

Voila l'histoire des cerceaux. 
Et comme ces belles parures 
Font, sous ces ornements nouveaux, 
Naistre de belles avantures. 

Je ne sçai si tous ces récits 

(1) Elle vouloit faire faire le procès au galant, dans le temps du trouble. 



Ii06 RECUEIL CURIELX. 

Méritent votre confience, 

Et si vos grotesques hai)its 

Honorent bien votre prudence; 

Mais vous voyez les accidents 

Qui naissent du goust de ces modes. 

Et comme ces ajusteniens 

Sont h vous défendre incoinmodei5, 

Si Cioris, malgré sa vertu, 

N'avoit esté bien secourue, 

Après avoir bien combattu, 

C'estoit une fille perdue. 

Cet exemple, devant vos yeux, 
Doit vous faire battre en retraite; 
11 est des inomens périlleux, 
Oij l'on doit craindre sa défaite. 

La prudence veut que toujours 
En cela votre soin redouble : 
Peut-ou appeller du secours. 
Quand en fureur l'esprit se trouble ? 

Méfiez-vous de votre cœur, 
Apprenez à le bien connoistre; 
Ou ce dangereux séducteur 
Se fera toujours votre maître : 
En esclaves desnouveautez, 
Aux besoins plus ou moins commodes, 
11 faut fuir les exlremitez , 
Ei de très loin suivre les modes. 
Tous les cxcez dans les habits 
Suposent petites cervelles, 
Et grand foible dans les esprits 
Qui suivent les modt^s nouvelles. 



PIÈCES EÎV VERS. /l07 



AUTRE HISTOIRE 



Un certain jour qu'il faisoit beau, 
Un fiacre versa de manière 
Qu'un galant, pris dans un cerceau, 
Se trouva le nez en brassière. 
Il fut pris, les pieds et les mains, 
Et toule la figure entière : 
Comme on voit les petits poussins 
Sous la rondache de leur mère. 
Chacun crioit de son costé. 
Le galant, en cette déroute, 
Estant pris dans l'obscurité, 
Pour en sortir ne voyoit gotite. 
Le cavalier entortillé 
Se dégageant, montra la teste; 
Mais, comme il estoit barbouillé 
Et rendoit risible la feste ! 
Après s'estre debarassé 
Des bricolles de cette belle, 
En cet état, tout hérissé, 
Il se sauva vite avec elle. 
Là, certain cabaret voisin, 
A propos servit de retraite ; 
Où pour mieux leur prêter la main, 
On les mit en chambre secrette. 
L'on mit vite un fagot au feu, 
Où, tous les deux bien s'essuyèrent, 
Tant que, dans le commode lieu, 
Les cerceaux se racommoderent. 

Par là commence et finit tout ; 
Et la brune, comme la blonde, 
Veulent, pour estre de bon goust, 



408 RECUEIL CURIEUX, 

Porter une jupe bien ronde. 

Aussi l'ouvrier du cerceau, 
Connu pour un excellent maistre, 
En met trente aulnes de niveau 
Pour deux toises de diamètre. 
Il les leur place de façon, 
Jusques au dessus des entrailles, 
Qu'il ne leur faut plus qu'un bondon, 
Pour les mettre au rang des futailles. 

Quand je les regarde, en effet, 
Si ridiculement cerclées, 
La mode auroit beaucoup mieux fait 
De les avoir rendu sensées. 

Mais tout beau, n'allez pas toucher 
Les apas secrets de Lucile! 
Sa gloire feroit afficher 
La précaution inutile. 



AUTRE HISTOIRE. 



Dans une chambre du Palais, 
Deux plaideuses mal ajustées, 
Vouloient entrer, malgré Morlais (1), 
Pour estre plustôt écoulées. 
Par malheur, leurs jupons usés 
Laissant échaper leurs baleines, 
Bientôt, de leurs cercles brisés. 
Les liens devinrent des chaînes. 
Comme elles vouloient receler 
Le sujet de leur résistance, 



(1) Buffelier. 



PIÈCES EN VERS. 409 

Et ne vouloient pas reculer 
Pour prendre le pas d'avance, 
Elles s'accrochèrent si bien 
Que celle qui fut la plus forte, 
De l'accroc rompit le lien, 
Qu'acheva le gond de la porte ; 
Tant que les cerceaux malheureux 
Restèrent, dit-on, sur la place, 
Sans que la plus fiere des deux 
A l'autre voulut faire grâce. 
La plus foible, pour se venger, 
Prit au bon net l'autre plaideuse. 
Qui, rustre, pour se dégager, 
Devint encore plus furieuse. 
Elles se reprirent soudain 
D'une si plaisante manière, 
Que toutes deux tenoient en main 
Des vestiges de leur crinière. 
Sans écharpes et sans bonnet. 
Les cerceaux bas, leurs tètes nues, 
L'on comprend l'état indiscret 
De deux plaideuses bien émues. 
Le mépris que l'on en avoit 
Fit que chacun les laissa faire, 
Et que le spectateur rioit 
De leur audace téméraire. 
L'huissier absent revenu là. 
Elles s'acliarnoient davantage ; 
11 voulut doue les séparer. 
3Iaisun procureur, bon à croire. 
Leur dit : « Laissez-les déchirer, 
Leur cause étant contradictoire. » 
Au bruit, un magistrat sortit, 
Qui, surpris de celle indécence, , 
Ordonna qu'on les conduisit 
Chez le baillif, à l'audience. 
L'huissier de service, à l'instant, 
Conduisit ces femme? barroques 

A, 52 



lliO RECUEIL CURIEUX. 

Devant ce juge pénétrant, 
Qui rit de leurs airs équivoques. 
Toutes deux vouloientàla fois 
Et parler et se faire entendre, 
Sans qu'on put deviner leurs droits, 
Qu'elles vouloient faire comprendre. 
A chaque mol que leur disoit 
Ce juge pour faire silence, 
Chacune d'elles repliquoit : 
« Monsieur, écoutez ma défense! 
Je suis femme de quahté.... 

— Point du tout ! monsieur, elle impose. 
— Ho! monsieur, quelle fausseté! 
Répliqua la première en cause. 
N'écoutez point ce noir museau? 

C'est une plaideuse éternelle 

Qui, depuis trente ans, au barreau, 

Fait toujours question nouvelle. 

— C'est elle, dit l'autre, monsieur, 
Qui contre son époux fait rage, 

Et qui, sans honte et sans honneur, 
Met le trouble dans son ménage. 
Elle a cent procez à la fois ; 
Elle emprunte pour ne point rendre: 
Au seul aspect de ses exploits. 
Personne n'ose se défendre, 

— Elle a bonne grâce, ma foy, 
Reprit encore l'autre en furie, 
D'oser ainsi parler de moy, 
Après l'histoire de sa vie. 
L'objet du procès d'entre nous, 
Qui m'a fait une injure atroce, 
Est, qu'en me volant mon époux, 
Elle a chez moy fait le divorce. 
Au plus habile chicannçur 



PIÈCES EN VERS. ^11 

Sa Minerve rompt en visière ; 
Elle est au Palais la terreur 
De l'ame la plus chicanière. » 

A chaque mot qu'elle disoit, 
L'autre l'entrccoupoit sans cesse, 
Tant elle montroit de foiblesse 
Dans tout ce qu'elle repliquoit. 
Le juge eut beau dire et beau faire 
Pour adoucir leur aigre ton, 
Il fallut, pour les faire taire, 
Les menacer de la prison. 

A ce mot, il eut audience; 
Puis , entrant dans son cabinet. 
Il leur dit ; « Pour la bienséance, 
Remettez donc votre bonnet ? 
Je suis honteux pour vous, mesdames, 
De votre malheureux état. 
Peut-il convenir à des femmes 
De votre nom, d'en faire éclat? 
Enfin, vous voilà déchirées 
Par tous vos malheureux cerceaux. 
Dont les grandeurs démesurées 
Font toujours spectacles nouveaux. 
Du débris de vos équipages 
Vous scandalisez le Palais ; 
Mesdames, si vous étiez sages, 
Vous n'y reviendriez jamais. 
Renoncez donc à vos parures 
Qui font naitre ces accidens: 
Ces indécentes bigarures 
Deshonorent trop notre temps. 
Afin que ces cerceaux funestes 
Ne vous fassent plus désormais 
Exposer les malheureux restes 
De vos dépouilles du Palais; 
Allez, retirez-vous, mesdames! 



412 RECUEIL CURiEUX. 

L'on va vous prêter des manteaux, 
Pour cacher le sujet des blâmes 
Que vous ont causés vos cerceaux . » 

Ainsi leurs disputes cessèrent 
Après mainte imprécation, 
Mais qui bientost recommencèrent 
Avec leur protestation. 



RÉPONSE A LA CRITIQUE DES FEMMES, 

SUR LEURS MANTEAUX -VOLANTS , PANIERS, CRIARDES OU 
CERCEAUX, DONT ELLES FONT ENFLER LEURS JIPES. 

(1712) 



Dites-nous, brave Chevalier, 
Quelle est contre nous votre haine ? 
Est-il quelque mauvais panier 
Qui vous ait causé quelque peine? 
Que vous ont fait tous nos cerceaux? 
Est-ce que ces foibles barrières 
Nuisent quelquefois aux travaux 
De vos entreprises guerrières ? 
Quelques soins que vous ayez pris, 
Pour nous faire voir sans scrupule 
L'état des femmes de Paris, 
Dont vous peignez le ridicule; 
Pour ne point flatter votre erreur, 
Je ne crois pas que cette histoire 
Soit bien digne de la grandeur 



WÈCKS EN VERS. 413 

Dont vouciroit briller votre gloire. 

Votre enthousiasme en couroux 
N'a point consulté la nature, 
Qui semble exciter contre vous 
Du plus beau sexe le murmure. 
Quel a donc esté, s'il vous plaist, 
Le guide de votre satire? 
Il faut bien que quelqu'interest 
Vous ait engagé de médire. 
La mode, que vous insultez, 
"Vous a sans doute fait outrage ; 
Mais en vain vous lui résistez : 
Rien ne s'oppose à son usage. 
Notre sexe en est courroucé ; 
il trouve que l'injure est grande : 
Lorsque l'honneur est offensé, 
11 est juste qu'on le défende. 
Il faut estre bien de loisir 
Et n'avoir rien d'ailleurs à faire, 
Pour venir troubler le plaisir 
Que Ion se fait de pouvoir plaire. 
Pourquoi conlroUer nos cerceaux? 
Est-ce que votre muse oisive 
Métamorphose vos chapeaux 
En des couvercles de lessive ? 
Restez libres dans vostreetat : 
Nous avons assez de ressources, 
Sans critiquer le bout-de-rat, 
Ni l'invention de vos bourses. 
Que figure ce beau dessein 
Dont vous estimez la méthode, 
Quand, au Heu de cheveux, du crin 
Remplit cette bourse à la mode ? 
Qu'est-ce que quatre poils frisez 
Qui voltigent sur vos oreilles, 
Et de certains surlous croisez 
Qui bricolent vos nompareilles' 



llill ItJiCUEIL CURIEUX. 

De tous ces airs extravagans, 
L'on regai-de en vous la folie : 
Comme vous voyez les volans 
Qui causent voire raillerie. 
Vous historiez nos cerceaux, 
Et, par votre soin inutile, 
Pour faire rire les badaux, 
Vous insultez toute la ville. 

Si nous portons des cotlillons 
Qui vous paroisscnt si profanes, 
Vous portez au col des cordons 
Qui vous brident comme des asnes; 
Et, pire que nos tortillons, 
Far vos culottes gigantesques, 
Vous vous montrez en pantalons 
Plus risibles que les Grotesques. 
N'avez-vous pas, dans vos habits, 
Comme nous, recours aux usages? 
N'y voyons-nous pas des replis 
Gaudronnez à triples étages? 

Les femmes, moins folles que vous, 
Ont assez de délicatesse 
Pour ne pas montrer de couroux. 
De l'excès de votre foiblesse. 

Je ne répons à votre écrit 
Que pour vous faire mieux entendre 
Qu'il n'est pas d'un homme d'esprit 
D'attaquer qui peut se défendre. 
Si nous voulons parler devons, 
Et vous peindre à notre manière. 
Je ne sçay pas qui d'entre nous 
Fourniroit le plus de matière; 
Mais, puisque vous nous attaquez, 
Vousconnoisticz, loin de nous rendre, 
Qu'il est des endroits pratiquez 
Que les femmes sçavcnt défendre. 



PIÈCES EN VERS. 415 

Nous ne nous rendons pas toujours; 
Les plus grands conteurs de fleurettes 
Qui se vantent de leurs amours, 
Ne disent rien de leurs défaites. 
Je sçay bien que tous nos volans, 
Nos cottillons et nos troussures, 
Passent, ciiez les honnestes gens, 
Pour d'impertinentes parures : 
11 faut pourtant s'y conformer 
Si l'on ne veut passer pour folle. 
La Mode, à la bien exprimer, 
D'esclave devient une idole : 
Il faut l'encenser malgré soy, 
Puisqu'elle veut estre servie. 
Et qu'elle seule fait laloy 
A la raison assujettie. 
Je conviens qu'il est enlre nous 
Des femmes pleines de foiblesse ; 
Mais, dans votre juste couroux, 
Vous ne distinguez pas l'espèce. 
Si les belles ont quelquefois 
Voulu, par d'indiscrètes flammes, 
Usurper les plus nobles droits 
Des grands privilèges des femmes; 
Et qu'en faveur de leurs volans, 
Et de leurs trop larges ceintures. 
Elles cachent à leurs galans 
Les accideps de leurs quarrures : 
Pourquoy vous faire le censeur 
Des disgrâces de la nature? 
C'est montrer, dans un mauvais cœur, 
Une ame insensible et trop dure ; 
C'est n'avoir point d'humanité, 
Et, par une rigueur extrême, 
C'est affecter la cruauté 
Contre la moitié de soi-même ; 
C'est même attaquer, dans Paris, 
Les hommes ainsi que les femmes, 



416 RECUEIL CURIEUX, 

Et, malgré leurs discrets maris, 
Publier leurs secreltes flammes. 
Nos cerceaux sont-ils criminels 
Pour estre un ouvrage de mode, 
Et, par vos propos éternels. 
En changerez-vous la méthode ? 
Quand ils seroient témoins secrets 
Des échapades de quelqu'une. 
Faut-il, par vos coups indiscrets, 
En rendre l'histoire commune ? 
Tout est criminel à vos yeux, 
Et, sous les jupes étendues 
Et les volans mystérieux, 
Vous croyez les filles perdues. 

N'en déplaise à votre rigueur, 
Votre critique n'est pas sage : 
Lorsque vous en voulez au cœur, 
Vous tenez un autre langage. 
Quand vous estes à nos genoux, 
Vous traitez comme bagatelle 
Ce qui maintenant, selon vous, 
Est une action criminelle ; 
Vous vantez nos ajuslemens 
Et votre stérile abondance, 
Toujours d'un même compliment, 
Nous promet la persévérance. 

Voila le détestable soin 
Qui vous procure tant de dupes, 
Et par où nous avons besoin 
De volans et de grandes jupes. 
Pourquoy le prendre sur ce ton ? 
Est-ce que la vertu commode. 
Dès qu'il vous plaist, change de nom, 
Pour rendre le vice à la mode ? 

Vous, enfin, qui nous connaissez, 



PIÈCES KN VERS. 4|7 

Et qui vous piquez de sagesse, 
Et qui si souvent jouissez 
Des momens de notre faiblesse : 
Pourquoy, maîtres de notre sort, 
A nos habits porter envie? 
Voudriez-vous donner la mort 
A qui vous inspirez la vie? 

Puisqu'enfin nous ne pouvons rien, 
Que vous seuls formez cette chaîne, 
Qui fait entre nous le lien 
De la société humaine ; 
Vous dispensez donc le pouvoir, 
Suivant votre affreuse doctrine, 
De faire, malgré nous, mouvoir 
Les ressors de noire machine? 
Puisque ce sont tous vos beaux dits 
Qui font naistre ces avanlures, 
Et nécessitent les habits 
Avec (le trop large? ceintures, 
Pourquoy les faire remarquer. 
Pour nous en rendre les victimes? 
Le malheur de vous pratiquer, 
Devient la cîiuse de nos crimes. 

Vous faites donc votre procez 
Et, sans pouvoir vous en défendre. 
Vous rendez criminel l'accez 
Qu'auprès de nous vous osez prendre , 
Et, par là, vous nous faites voir 
Que, foibles dans notre défense. 
C'est vous qui, pour nous décevoir, 
Faites toujours les pas d avance. 
Si les foibles dans leurs amours 
Quelquefois aux plus forts se rendent : 
C'est qu'il est des temps et des jours 
Qu'en vain les fieresse défendent. 

A. 53 



418 RECUEIL CURIEUX 

Ceux qui les sçavent engager 
Devroient bien estimer ces modes, 
Puisque, pour l'heure du berger, 
Us sçavent les trouver commodes. 
Si vous seuls causez tous les maux 
Que faitnaistre votre inconstance, 
Vous devez louer les cerceaux 
Qui cachent votre incontinence; 
Car les inlerests de Cloris, 
En cela, deviennent les vostres. 
Pourquoi donc montrer du mépris 
Contre les foiblesses des autres? 

Cessez donc de renouveller 
Les marques de vos cœurs perfides; 
Puisque vous n'en pouvez parler 
Sans vous montrer leurs homicides ; 
Ou, comme un galant indiscret, 
Si vous vouiez en faire gloire^ 
Vous avez trouvé le secret 
De bien enrichir votre histoire. 

Toutes les femmes à la fois 
Vont, en l'honneur de vostre vie, 
Pour la défense de leurs droits, 
Bien faire votre apologie. 
Contre les iunoceiis plaisirs, 
Vous ne faites voir qu'un faux zèle, 
Qui montre qu'à tous vos désirs 
Toula la nature est rebelle; 
Ou bien, par unconlraire efl'et, 
Vous ne montrez cette foiblesse 
Que contre l'esprit indiscret 
De quclqu'infidelle maîlresse. 
Avez-Yous cslé niailrailé 
Par quchiue sinislre avanture ? 
Quelque inconslanfe a-t-elle cslé 
La cause de votre murmure ? 



PIECES EN VERS. 

Vous fait-elle encore souffrir 

En secret certaine disgrâce, 

Dont l'ennuyeux ressouvenir, 

A ce triste aspect, se retrace ? 

Que, par ce fâcheux accident. 

Votre muse mise en déroute. 

Vous ait mis sous un ascendant 

Où votre verve ne voit goûte? 

Si les coups sont encor recens, 

Vous avez raison de vous plaindre; 

Si ce sont vieux ressentimens, 

Je trouve qu'ils sont fort à craindre. 

Si quelques objets de mépris 

A vos yeux ont paru volages, 

Faut-il que cent mille, à Paris, 

Soient en butte à tous vos outrages? 

Il faut, dans ce simple argument, 

Convenir de cette maxime : 

Que ce vice, dans un amant, 

Est de l'amour le plus grand crime. 

Pourquoi donc vous en prendre à nous 

Des malheurs de votre disgrâce ? 

Si tous les plaisirs de chez vous 

A vos chagrins cèdent la place; 

Si vous parlez en mécontent, 

Votre censure est récusable ; 

Ou si vous estes impotent. 

Votre sort est plus misérable. 

C'est une extrême absurdité 

De vouloir critiquer la mode : 

Ce tiran de la liberté 

Veut qu'à son gré l'on s'accommode. 

Je ne la suis qu'à petits pas : 

Elle ne veut pas qu'on recule. 

Et si je ne la suivois pas, 

J'en deviendrois plus ridicule. 

Ainsi, blâmez à pleine voix 

L'invention dans sa naissance; 



lli9 



/|20 llECLiilL CDlîlEUX. 

Mais ne vous faites point de loix 
Qui maltraitent notre innocence. 
Ce sont foiblesses, entre nous : 
Mais nous avons chacun les nostres. 
L'on passeroit pour estre fous, 
Si l'on n'estoit comme les autres. 

Non, non, tous vos soins superflus 
Ne changeront point nos usages ; 
Il est plus d'austères vertus. 
Que l'on ne voit d'hommes bien sages 
Que vous font nos ajustemens, 
Pour en critiquer les manières ? 
L'on voil, dans vos habillemens, 
Tout du moins autant de chimères. 

N'accusez donc point nos cerceaux 
De receler nos avantures, 
Puisque la cause de nos maux 
Vient bien souvent de vos parjures. 

Revenez donc de votre erreur, 
Ne croyez plus faire des dupes , 
La pureté de notre coeur 
Ne doit pas dépendre des jupes. 

En vain, vous viendrez à nos pies, 
Et croirez que, par vos sornettes 
De complimens estropiés. 
L'on admirera vos fleurettes ; 
Et que, sous l'espoir des volans, 
Qui cachent aux yeux les emplettes, 
Nous accorderons à vos sens 
Ce que demandent vos courbettes. 

Espérez cet heureux succez ; 
Mais, si quelqu'une vous en flatte. 
Craignez que de ce libre accez 



riÈCES EIN VliRS. 421 

La malepeste ne vous gratte. 

Pauvres hommes, qui vous flattez 
Quelquefois d'espérances vaines, 
Et qui souvent vous irritez, 
Accablez du poids de vos chaînes ; 
Est-ce que vous no sçavez pas 
Quel est sur vous notre avantage, 
Et que nous avons des apas , 
A qui vous devez rendre hommage ? 
Que notre empire est souverain , 
Et que c'est estre un infidèle , 
D'oser s'honnorer du dessein 
D'estre à son usage rebele ? 
Vous devez donc vous rejoUir 
D'un bien que nous trouvons commode; 
Et nous laisser en paix joiiir 
Des avantages de la mode. 
Loin d'employer pour nous votre art, 
Contre les mauvaises maximes ; 
Des modes que fait le hazard , 
Vous voulez nous faire des crimes? 
Vous parlez contra votre honneur , 
Lorsque vous attaquez le nostre : 
Avant de prouver notre erreur , 
Il faut reconnoistre la vostre : 
Autrement, on dira de vous , 
Que, sous les mêmes avantages, 
L'on a droit de rire des fous , 
Comme ils se sont mociinez des sages 
Vous devez même respecter, 
Dans les femmes les plus volages , 
L'honneur du sexe , et le porter 
Amieux faire admirer les sages. 
Sans ce prétexte, vos écrits 
Ne peuvent acquérir de gloire ; 
Ils exciteront le mépris, 
Au lieu d'honnorer votre histoire. 



422 RECUEIL CURIEUX. 

Vous qui vous picquez de grandeur. 
D'esprit et de délicatesse , 
Vous auriez dû, pour votre honneur, 
Ne vous piquer que de sagesse. 
Il n'est point d'un homme d'esprit , 
De s'occuper de bagatelles , 
Ni d'armer contre son crédit 
Dix mille légions de belles. 
Je ne voudrais pas me montrer 
Sur l'etiquet de la préface ; 
Je craindrois, loin de m'illustrer, 
Encourir certaine disgrâce. 
Vous devez craindre les amans 
Qui doivent défendre leurs belles, 
Si du mérite des volans 
Ils font quelqu'usage avec elles. 

Songez donc à les prévenir 
Sur les écarts de votre muse, 
Il n'est qu'une voye à tenir 
Pour mériter qu'on vous excuse : 
C'est d'avouer ingénument 
Que, chagrin de quelque avanture , 
La douleur de l'événement 
Cause malgré vous ce murmure. 



PIÈCES EN VERS. 4^3 

L'ART DES COIFFEURS DES DAMES, 

CONTRE LE MÉCHANISME DE PERRUQUIERS, 
Poème. 
{1769} 

De l'art élégant de coëffer 
Je vais célébrer la victoire 
Sur le vil métier de raser, 
Qui s'étoit arrogé la gloire 
D'asservir depuis trop long-tems 
Sous son empire lyranuique 
Le plus précieux des talens, 
Dont les progrès déjà brillans 
Languissoit sous la méchanique 
De ce despote chimérique. 

Coëffeurs, vous voilà triomphans, 
Et votre victoire est complctte! 
Thémis, qui na d'autre toilette 
Qu'un siège auguste, où ses arrêts 
Des dieux mêmes sont les décrets, 
Défend votre corps respectable. 
Certes, il étoit réservé 
A notre siècle éclairé. 

L'ami de tout art agréable, 

De tirer de l'obscurité 

Un talent aussi relevé 

Que celui d'un coëffeur aimable, 

Qui sçait donner à la beauté 

Ces grâces nobles et piquantes 

Qui rendent le sexe aujourd'hui, 



A24 RECUEIL CURIEUX. 

Par ses coëffures élégantes, 
Si supérieur au temps jadi. 



J'augure tout bien de ceci ; 
Ce n'est pas une rêverie, 
Que des coëffeurs le nouveau corps, 
Par ses grands et nobles efforls, 
Surpassera la barberie, 
Incapable d'aucuns elTorls ; 
Comme on a vu dans nos grands-villes 
Les marchandes de modes habiles 
Former bientôt un Corps, à part 
Des simples lingeres utiles, 
Et laisser bien loin à l'écart 
Ces obscures douairières. 
Pour arborer leur étendart. 
Qu'elles portent avec tant d'art * 
Dans leurs brillantes carrières (1). 
Tels les coëffeurs, tous gens ailiers, 
Se séparants des perruquiers, 
Laisseront croupir dans la crasse. 
Entre le savon et la tignasse, 
Ces très-méchaniques ouvriers. 

Sexe enchanteur, dont la puissance 
Soumet les mortels et les Dieux, 
Dames qui régnez en tous lieux. 
Et dont le despotisme en France 
Sur tout est des plus merveilleux; 
C'est vous qui donnez l'existence 
A cet art des plus précieux. 
Dont vous avez pris la défense ; 
C'est aussi par reconnoissance 
Qu'il vous adresse ainsi ses vœux : 



(1) En 1669, les marchandes de modes qui jusqu'alors n'avoient fait qu'un 
même corps avec les lingeres, ont formé h part cotte brillante communan té, 
qui est aiijoin'd'hiii si respoclablc. 



PIÈCES EN VERS. 425 

Heureux et mille fois heureux 
S'il mérite votre indulgence! 

Mesdames, souffrez qu'en ce jour 
Vos coëffeurs, chacun à leur tour, 
Vous attribuent toute la gloire 
De leur brillante victoire, 
Et qu'ils tâchent tous à l'envi, 
Quand votre empire les rassure, 
D'inventer des goûts de frisure, 
Et toujours du beau, du joli, 
Où l'art surpasse la nature. 

Nous autres experts en coëffure, 
Pouvons varier à l'infini 
L'art d'orner votre chevelure, 
Dont nous sçavons tirer parti 
Pour relever votre parure. 
Par exemple : est-il créature 
Qui n'admire le goût présent, 
Ces beaux toupets hauts d'une toise, 
Aussi fermes qu'un bâliment? 
Le clocher de Georges-d'Amboise 
Menace moins le firmament. 

Vive aussi ce mode récent 
En tuyaux d'orgue, qui vous donne 
L'air de Cibele porte-tours; 
Ce cercle en guise de couronne, 
Qui relevé tant vos atours 1 

Voyez aujourd'hui nos fringantes : 
Entre leurs boucles élégantes 
Folâtrent les badins amours, 
Se balançant sur les flottantes. 
Un dédale a moins de détours 
Que ces chevelures magiques, 



426 RECUEIL CURIEUX. 

Ces petits canons, ces piques 
Braqués, pointés par Cupidon, 
Qui se fait un joli brandon 
De tous ces contours magnifiques. 
Le perruquier le plus vanté 
Auroit-il cette habileté? 
Ce noble goût pour la parure 
Est tout de notre invention. 

Nous sçavons dans l'occasion 
Suppléer même à la nature. 
Vous manque-t-il de chevelure? 
Dans ce cas toul-à-fait piteux, 
Qui vous priveroit des aveux 
Des conlcurs de tendres merveilles, 
Nous rapportons de faux cheveux, 
Des favoris pour vos oreilles, 
Qui rappellent ces dédaigneux. 
Ceci n'est que trop ordinaire 
Chez les dames de qualité, 
Alors notre main ouvrière, 
Dans une telle rareté, 
Sçait remplacer la quantité 
Manquante au devant, au derrière, 
Où le crâne est en nudité. 
D'une architecture factice, 
D'un crêpé si bien cimenté, 
Qu'en corrigeant au mieux le vice, 
Jl cache aux jeux notre artifice. 

Sexe charmant, vous savez trop 
Combien notre art vous est utile? 
On nous voit vous suivre au galop, 
Aux champs, à la cour, à la ville. 

Mais ce n'est pas par son seul art 
Qu'un coëffeur luit de toute part. 
Qui ne connoît son élégance. 



PIÈCES EN VERS. 427 

Que n'auront jamais les barbiers, 
La plupart maussades ouvriers? 
Dans le femel aréopage, 
Voyez l'allure d'un coëffeur : 
C'est un aimable persiffeur, 
De Vadé parlant le langage, 
Dans les cercles très en usage : 
Galant et disert raporteur, 
On remarque avec quelle aisance, 
Quelle grâce, il parle de tout, 
D'habits, d'ouvrages de bon goût, 
D'esprit, de musique et de danse, 
D'agrément de dames surtout ; 
Historiographe des belles, 
Il sçait la nouvelle du jour, 
J,e dictionnaire des ruelles. 
Tous les marchés qu'a fait l'Amour, 
Soit avec un duc de finance. 
Un talon rouge de la cour. 
Ou quelqu'étranger d'importance ; 
Sur répée et le manteau court, 
Son esprit n'est jamais à court; 
On applaudit son éloquence; 
Ses propos sont divins, exquis. 
Tel que nos sémillans marquis, 
Tournant sur l'axe des fleurettes, 
Afin d'égayer les esprits, 
Il sçait placer dans ses récits 
Des Vulcains nouveaux les aigrettes, 
Les complaisances de Cypris, 
Et tant de sourdes amourettes 
Que l'on intrigue dans Paris. 
En un mot, parmi les coquettes 
C'est le grand héros des toilettes. 

Concluons donc de tout ceci, 
Qu'un coëffeur, par sa rare science, 
Ses grands talens, son importance, 



il28 RECUEIL CURIEUX. 

Est un homme très-accompli, 

Tel qu'il le faut pour plaire aux dames, 

Soit qu'elles soient filles ou femmes. 

Mais ce qui paroît singulier, 
Même tout-à-fait incroyable, 
C'est qu'on lui compare un barbier, 
Vêtu comme Fiacre, à la diable. 
Un lourd et poudreux perruquier, 
Jaseur, conteur impitoyable ; 
Par état, l'écho du quartier; 
Par son babil, insupportable! 
Qu'une telle comparaison, 
Mesdames, est bien peu raisonnable! 
J'en appelle à votre raison, 
Qui les bannit de la toilette. 
En effet, voit-on Barbillon, 
Si téméraire et assez bête 
Pour qu'il ose jamais porter 
Sa main savoneuse et inepte 
Sur un féminine tête 
Que les Grâces font respecter, 
Fut-ce celle d'une grisetlc? 
Car, en fait d'assaut de chignon, 
La moindre nymphe vaut Junpn, 
.iunon fut-elle plus coquette. 

Eglé, la minaudiere Eglé, 
Dont la tête est si vaporeuse, 
I^lt le cerveau si mal réglé, 
Essuieroit une crise affreuse, 
Si riiumide main d'un barbier, 
Fut-il le premier perruquier, 
Avec son odeur savonneuse, 
Osoit toucher le noble crin 
De cette vertigineuse. 
Tel est des barbiers le destin. 



PrÈCKS EN VERS. 429 

Quant à nos consœurs les coëfîeuses, 
Qui se donnent des airs penchés 
Et des grâces majestueuses. 
Nous ne sommes pas si fâchés 
De les voir des plus envieuses 
D'aller sur nos petits marchés : 
Une coëffcuse est si rusée, 
Et fait si bien la mijaurée! 
Un élégant peigne en sa main 
Se change en joli caducée ; 
De plus, elle connoît si bien 
L'allure d'un cœur féminin, 
Que ce seroit être inhumain 
De leur ôter un appanage, 
Où le coëffeur tout le plus fin 
Près d'elles y perd son latin. 
On sçait avec quel avantage 
Nos chères sœurs, dans ce canton, 
Font plus d'un galant personnage; 
Officieres de Cupidon 
Et faiseuses de mariage, 
Pardevant le Dieu du plaisir 
Et son confrère le Désir ; 
Chez les nymphes du bel usage 
Se chargeants de leurs billets doux, 
Et d'assurer les rendez-vous 
Mieux que la poste parisienne, 
A l'Amour d'annoncer l'antienne 
Et d'amuser l'Hymen jaloux. 

Vu cette importance à Gythere, 
Et ce besoin si nécessaire 
De nos vénérables consœurs ; 
Vu que nos droits en sont meilleurs, 
Nous les laissons volontiers faire : 
Mais que des barbiers mal-adroits, 
Pour nous ravir ces mômes droits, 
Fondent sur nous en vrais corsaires, 



430 RECUEIL CURIEUX. 

Thémis leur donne sur les doigts, 
Frais et dépens sont leurs salaires, 
Et, l'art n'étant plus aux abois, 
Nous en coëfTons mieux mille fois. 



Beau sexe, pour nous seuls courtois, 
Vainement un barbier se forge 
Le droit de jamais vous coëffer; 
Contraint par état de raser, 
Et prenant les gens à la gorge. 
C'est un alTront à la pudeur, 
Qui ne plaira jamais aux dames. 
On sçait, d'ailleurs, qu'à toutes femmes 
Les gens à rasoir font peur; 
D'entre vous, plus d'une Héloïse 
Craint fort pour son cher Abailard, 
A qui l'on fit une sottise. 
Pour avoir été trop gaillard 
Dans une amoureuse surprise. 
Jamais donc les barbiers poudreux 
Ne pourront être assez heureux 
Pour partager nos bénéfices, 
Car ils ont les rasoirs contre eux, 
Et les rasoirs sont maléfices. 

De plus, le barbier-perruquier 
Ne poudre que sur l'escalier. 
Tandis qu'un coëÊTeur de Gythere, 
Tant moindre que vous le voudrés, 
Ne poudroit pas sur les dégrés 
Les Grâces même ni leur mère. 
C'est toujours en lieu solitaire, 
Sans jetter de la poudre aux yeux. 
Comme à Paris c'est l'ordinaire. 
Pour imposer à qui mieux mieux 
D'une ingénieuse manière, 
Qu'il vous prodigue la poussière 
Blanche, brune, jonquille, enfin 



PIÈCES EN VERS. /l31 

La plus propice à votre tein. 

Mais, pour conviction dernière 
De la supériorité. 
Et de cette dextérité, 
Que d'un coëlîeur l'habile main 
A sur l'engeance perruquiere, 
Je ne veux que ce fait divin : 
Oui, je le demande au plus fin, 
Les blonds cheveux de Bérénice, 
En astres seroient-ils changés, 
Si les barbiers s'étoient chargés 
D'en bâtir le bel édifice? 
D'après ce fait, quel perruquier 
Ne nous rendra cette justice, 
De convenir que son métier 
Est en tout inférieur au nôtre. 

On peut cependant composer, 
Car tout coëffeur est bon apôtre; 
Voici façon de s'arranger. 
Nous pourrions livrer quelques têtes 
Aux fers des barbiers nos rivaux. 
Des vieux crins qu'ils soient les bourreaux, 
Qu'ils exercent leurs mains ineptes, 
Leurs fers, leurs massifs ciseaux, 
Sur ces durs cheveux d'étrangères, 
Que le peigne n'exalta guères, 
Têtes de champêtres fermières, 
Aux crins gros, aux rempans toupets ; 
Mais aux tètes vives, légères. 
Qui tournent comme moulinets, 
A toutes chevelures jeunettes, 
Aux beautés tendres et coquettes. 
Aux dames de condition, 
Nous réservons nos mains adrettes. 
Pour les coëffer sur le bon ton. 



432 RECUEIL CURIEUX. 

LES TOILETTES DU JOUR, 

POÈME BURLESQUE EN 4 CHANTS. 
(1806) 



LA TOILETTE DU MATIN. 



PREMIER CHANT. 



Avec une plume d'autruche, 
Teinte de serkis , de carmin , 
Sur le salin et la baudruche (1), 
Je chante, en vers de Pellegrin , 
Un art qui changea maint Empire , 
L'architecture des plaisirs, 
L'art d'étayer ou de construire 
Les palais mouvans des zéphirs ; 
Un art , source de nos conquêtes , 
Qui , dirigeant toutes les têtes, 
\ réunit, sans accidens. 
Les choux , les roses , les comètes , 
Les conducteurs, les girouètes, 
Les voiles et les coups-de-vents (2) ; 
Une science approfondie 

(1) Le scrquis est le noir des sultanes pour les ciJs, les Fourcils; la bau- 
druche est une pellicule préparée dont on se sert pour les fleurs arlificielles. 

(2) Coëffure nouvelle où l'on jette ses cheveux sur le nez, comme si l'on 
recevait à dos un orage. 



PIÈCES EN VERS. /l33 

Qui désespère tour-à-tour 
Les Vénus de la Comédie, 
L'Institut, l'Encyclopédie.... 
Enfin, les Toilettes du jour. 

Muse ! jette au loin ta tunique, 
Ta chlamyde et maint oripeau ; 
A nu fais voir le style antique, 
El sois le type du vrai beau ; 
De la Nymphe naïve et pure 
Peins-nous les secrets innocens. 
Et défais de tes doigts décens 
Le nœud coulant de sa ceinture ; 
Oppose au groupe des amours , 
De maintes Circés suranées , 
Les philtres , les profonds détours 
Dont elles veulent , tous les jours , 
Rafraîchir leurs roses fanées ; 
Peins-nous, maint ftuit rond, succulent. 
Mais qui , dans leur jardin brûlant , 
Bientôt vers la terre se penche, 
Et que moissonnerait le tems, 
Si quelques faunes bienfaisans 
Ne venaient étayer la branche; 
Puis , esquissant quelque portrait , 
Quelques tableaux où la licence 
Forcément se mêle au sujet , 
Ramène-nous à l'innocence , 
A la fraîcheur, à la décence, 
Seuls gages du plaisir parfait. 

Unepersienne demi-close, 
Filtrant les premiers feux du jour, 
Au regard furtif de lamour, 
Montre Cécile qui repose. 
L'Aurore, à ce corps délicat, 
D'un souffle donne l'incarnat 
Et croit faire naître une rose... 
A. 55 



koll IIECUEIL CURIKUX. 

Cécile vè\e au doux zépliir 
Qui , d'un coup d'aile , la réveille ; 
Elle ouvre une bouche vermeille, 
Qui semble oxhaler le désir. 
Guettons, dans l'amoureu-v empire, 
Le premier souffle du malin.... 
Laideur baille, beauté soupire; 
Elles pressentent leur destin... 

Bientôt la douce rêverie 
A Cécile vient rappeler 
Du zéphir l'image chérie ; 
C'est d'Orlange 1... On n'ose en parler... 
Quoiqu'il ait tout , beauté , franchise ; 
Qu'il présente un époux parfait , 
On n'a pas l'aveu de Géphise , 
De sa tante.... On soufre , on se tait I 
— « Pour mon tuteur, il est bon homme ! 
« Dit Cécile ; mais je ne sais.... 
« Des gestes, des regards, ses traits.... » 

Yalsain, entendant qu'on le nomme, 
S'approche.... Il circulait la nuit, 
Piano, comme l'on peut croire I 
Du sentiment qui le conduit 
11 faut vous détailler l'histoire : 
Yalsain, tuteur, à cinquante ans , 
Garde tous les travers du temps ; 
Blasé sur l'amour , la tendresse , 
Moins par raison que par faiblesse , 
De ses yeux seuls pouvant jouir , 
Il cherche à voir dans les prairies, 
Las de tant de roses flétries , 
Un seul boulon s'épanouir. 
La pupille est cette fleurette ! 
S'il peut entrevoir sa toilette 
C'est assez pour le réjouir. 
Vingt fois il lit un orifice 
Dans le plafond , dans le lambris ; 



riÈCRS li.\ VERS. 435 



iMais. par un moyen pins propice , 
Il a trouvé d'iieureux abris. 

Dans un cabinet inulilc, 
Touchant la cliaml)re tlo Cécile , 
Un faux poêle, fait récemment, 
Doit cacher notre vieil amant. 
Il peut s'y placer en attente : 
Son cœur est la flamme brûlante 
Dont Vulcain échauffe ces lieux ; 
Et les bouches du calorique, 
De Valsain exhalant les feux , 
Doivent sur la beauté pudique 
Porter ses regards curieux... 

Essayons donc. Valsain s'y place 
Sans bruit ; bientôt ce corps de glace, 
Par l'espoir un peu réchauffé , 
Se flatte d'avoir triomphé... 
Ne vit-il qu'une ombre légère... 
Mais Cécile toujours sévère , 
Même avant de fuir le duvet . 
Prend une tunique décente , 
Voile sa poitrine innocente 
Et son pied même à l'indiscret. 
Ainsi fait la prude fillette ; 
Nuls verroux ne sont assez surs ; 
L'œil d'une mouche l'inquiète , 
Et l'on voit à travers les murs ! 

En effet... Mais que sert l'optique, 
Lorsqu'on a tiré les rideaux ? 
Attendons des objets nouveaux... 
La chaussure!... Cet art magique 
Établit , à l'aspect du pié , 
Un certain rapport sympathique 
Par l'épreuve justifié. 



436 RECUEIL CURIEUX. 

Pourquoi? connaissez le raistère ; 
L'Amour, à Cithère caché , 
Voulant dérober h sa mère 
Les pas de l'aimable Psyché , 
Fit à cette nymphe charmante 
Un pied si raigaon , si bien pris , 
Qu'à peine sur l'herbe naissante 
Elle efTaçait les pleurs d'Iris , 
Et que nulle trace imprudente 
Ne la décelait à Cypris ; 
Depuis lors , par reconnaissan ce , 
L'Amour donne de préférence 
Un petit pied à la beauté , 
Et lui dit, par ce don vanté , 
De fuir lentement l'innocence 
Et d'aller à la volupté 
Ea s' appuyant sur la décence. 

Valsain , de cette vérité 
Voudrait s'assurer, et sa vue 
Cherche le pied de l'ingénue ; 
Mais c'est en vain !... Quand à propos 
Arrive C.an (1), le héros 
Du cothurne et de la chaussure, 
El qui, d'un coup d'oeil, prend mesure. 
— « Mademoiselle, excusez-moi... 
» J'ai tant de visites à faire... 
» Je me dois à toute la terre. .. 
» Voyons cette main et ces doigts..? 
» Souffrez qu'aux détails je m'arrête... 
» Boni j'ai votre pied dans ma tète! 
» Chaussez-moi ce soulier chinois?... 
» Pour rendre une jambe divine , 
» Que de chef-d'œuvres j'imagine I 
» Souliers plians pour les flateurs , 
» Couverts pour la femme sensible ; 

(1) Fameux négociant en chaussure. 



PIÈCES EN VERS. 437 

» Chaussures d'administrateurs, 

» Pour marcher droit, s'il est possible 

» J'ai pour la scène un brodequin , 

» Où maint petit talent se hausse, 

» Qui fait marcher comme arlequin 

» Et fait crier quand on le chausse ; 

)) Pour les cavaliers, nous ferons 

» Des souliers servant d'éperons 

» ( Car, pour les bottes , l'on s'en passe ! 

» A cheval, la suprême grâce, 

» Tant des arts on a la fureur , 

» Est d'aller, les pieds en danseur , 

» Et les bras jouant de la basse) ; 

» Talons glissans pour nos Vénus; 

» Beaucoup de pointes aux poètes; 

» Coup-de-pied leste aux parvenus; 

» Et pas de quartier aux coquettes ! 

» Enfin , botte molle aux maris , 

» Des suvarofs aux militaires , 

» Boite serrée aux étourdis , 

» Et des revers aux gens d'affaires I » 

Pendant ces mauvais jeux de mots, 
Cécile se chausse en silence 
Et mylord Cuir , avec aisance , 
S'assied sur un lit de repos , 
Que devant Valsain , juste, on place. 
— « Combien mon ouvrage a de grâce ! 
» Mes sots confrères, à genoux, 
» Vous chausseraient !... Posture basse; 
» Et qui n'est pas faite pour nous ! 
» Bon pour les tuteurs, les vieux fouxl » 

Mon Valsain qui déjà se pique , 
Prenant pour lui ce compliment, 
Par la bouche du calorique 
Pousse C.an si rudement , 
Qu'aux pieds de la belle pupille , 



43d RECUEIL CURIEUX, 

Il s'en va tomber sur le nez... 

— « Eh bien ! dit la Scage Cécile, 

» Que faites-vous donc prosterné?... 

— » Excusez-moi , mademoiselle ! 
» Une force surnaturelle... 

— » Est-il fou ? Quel est ce transport ? 

— » En admirant, je vous assure , 
)) Ce pied divin, celte chaussure... 
» J'ai senti le coup le plus fort!... 

— » Vous osez! — A vos pieds, je jure. 
■ — » Vous me pressez..! » Avec effroi 
Elle appelle : — « Delivrez-moi 

» De cet homme! » En vain il résiste ; 
On prend, on chasse notre artiste, 
Qui descend criant : trahison! 
Jurant par sa botte colante, 
Son vernis, sa cire luisante , 
Que le diable est dans la maison... 

Valsain pétille en son attente , 
Et guette de nouveaux atours. 
Heureusement, depuis trois jours, 
Cécile paraît languissante ; 
C'est la piqûre des amours ! 
Et Valsain qui sait le mystère 
Attend des docteurs complaisans, 
Et d'eux son œil beaucoup espère. 

Un docteur entre; c'est B...ems, 
Vrai docteur pour apprendre à vivre, 
Qui guérit, sans faire un seul livre , 
Et porte encor pour écriteau , 
L'antique perruque à marteau. 

— « Approchez , ma chère Cécile , 
Dit-il (en s'assoyant tout près 

De Valsain ) , » j'ai bien des secrets... 

— « Bon I il est dans mes intérêts, 

» Pense Valsain ; soyons tranquille. 



PIÈCES f;.\ vers. /iS9 

— » Esculape fut foudroyé 
» En sauvant le fils de Thésée, 
» Dit B...er/is : sans être effrayé, 
» Je me dévoue à l'amitié, 
» Et la cure est bien plus aisée. 
« D'un serpent caché sous les fleurs, 
» Le serpent du dieu d'Épidaure 
» Doit préserver les jeunes cœurs. 
» Cécile, il en est temps encore, 
» Je suis franc , quoique médecin ; 
» Sachez tout... Le tuteur Yalsain 
» Est honnête, il est très aimable... 

— » Bien! s'écrie en lui le tuteur. 

— » Mais c'est un homme épouvantable ! » 
Ajoute notre vieux docteur ; 

» C'est un libertin... — « Le maroufle! 
DitValsain. — « Voit-il de beaux yeux, 
)) Autant de soufflé!... » Valsain souffle 
Sur sa perruque, et, furieux. 
En poudre il voudi'ait tout réduire. 

— « Que de beautés il sut séduire ! 
» Combien de volets ai rachés ! 

» Combien de marteaux attachés! » 
Dans sa rage , Valsain accroche 
Les marteaux poudreux deB...ems 
A la grille dont il est proche. 

— « Mais près de vous il perd son temps •• 
» Vos principes m'en sont garans ; 

» Pour votre santé , ma Cécile! 
» Ma visite est bien inutile, 

» 11 suffit de l'entretenir 

» Je pars... car j'ai bien à guérir! 
» Je traite nos grands , de l'enflure ; 
» Courtisans, de la courbature ; 
» Grand nombre de femmes auteurs , 
» Ayant et donnant des vapeurs : 
» Je traite encore à maint théâtre , 
» Force dégoûts, force embarras, 



llllO RECUKIL CURIEUX. 

» A l'un un rhume opiniâtre, 
» A l'autre une roideur au bras; 
» Le transport aux jours de recettes, 
» Et, ce qu'à peine l'on croira, 
» L'indigestion aux poëtes, 
» Le splen aux filles d'Opéra. 

» Pour vous, on vous conservera, 
» C'est facile, belle ingénue! 
» Il suffit de vous bien couvrir 
» Et n'aller pas la tête nue. » 

Alors, se levant pour partir, 
Sa perruque reste accrochée ; 
Tête nue , il se trouve ainsi 
Suivre la mode reprochée ; 
Mais, sans humeur en tout ceci, 
Il recouvre sa tête chauve : 
— « Adieu, chère enfant ! Dieu vous sauve 
» Valsain n'aura pas réussi. 
» En vain , par un hasard fantasque , 
» Je perdais ma perruque ici , 
» En revanche j'ôte son masque. » 

Il sort , et Valsain furieux , 
Ouvre encore de plus grands yeux 
Sur Cécile qu'on a sauvée... 
Elle passe à d'autres appas. 
Bientôt, sa manche relevée 
Laisse entrevoir le plus beau bras. 
Une main potelée et pure , 
Des ongles rosés, délicats. 
Développant sa chevelure , 
Un cou de lis. — « Bon , » dit tout bas 
Valsain , « apportez vos merveilles , 
» F...onI D...ac! fameux L...our(l) ! 

(1) Fameux parfumeurs. 



PIÈCES EN VERS. kki 

» Nous allons comme les abeilles 
» Butiner au jardin d'amour, 
» Et près de tant de fleurs vermeilles 
» Jouir dos parfums d'alentour. » 

Justement vient dame B...elte , 
Fine marchande à la toilette... 
— « Chez votre tante il n'est pas jotir . » 
Dit la messagère d'amour ; 
« Je vous ofi're donc ma corbeille 
» Oiizéphir, par mainte merveille, 
» Prépare un innocent détour. 
» Je suis la rivale de Flore ; 
» El comme elle , je fais éclore 
» Lys et rose chaque malin... 
» Mais ces fleurs sont sur votre teint... 
» Ouvrons la boîte de Pandore, 
» Car les maux et l'espoir sont-là ! 
» Poudre pour les dents, en voilà I 
» Mais les vôtres sont sans pareilles... 
» Ici de charmans cure-oreilles ! 
» Mais vous m'entendrez sans cela... 
» Voici le savon des Sultanes, 
» Bon pour blanchir nos Roxelanes I 
» Mais vous! c'est le teint de Vénus... 
» J'ai là les sucs du faux Bacchus, 
» D'un dieu piquant, du fameux Maille, 
» Dont le secret , tant envié . 
» Fait , dit-on , au bas de la taille, 
» Ce que les Chinois font au pié ; 
» Mais la vertu ne peut m'entendre... » 
{ Cécile rougit, sans comprendre. ) 
« Enfin , ici je puis ofl"rir 
» Des ridicules à choisir. 
» En voici pour les étourdies, 
» A doubles fonds , pour leurs billets ; 
» Pour les intriguantes hardies , 
» Ce sont des mailles, des filets ; 
•A. 5G 



llfl'i RECUEIL CURIEUX. 

» Dans ceux-ci , la prude orgueilleuse, 

» D'une main, sait vous rassurer ; 

» Dans d'autres, la solliciteuse 

» Cache un opiat pour pleurer. 

» En serrant ceux-là, beauté vive 

» Vous prend les doigts en folâtrant, 

» Et, sur le fait même, il arrive 

» Qu'elle y prend la main d'un traitant. 

» Enfin, voici pour la jeunesse ; 

» L'hymen y montrant son adresse 

» ( Car il brode mieux que l'amour) , 

» Brode au passé l'indifférence , 

T) En chenille plus d'un entour, 

» Au crochet par fois l'innocence, 

» Et le fond du cœur est à jour. 

» Vous en ferez l'expérience. 

» Tenez, prenez-moi ce sachet : 

» Dessus son cœur quand on le met , 

» On en ressent un bien étrange... » 

Elle dit, le donne, et s'enfuit. 
— « ciel ! un billet de d'Orlange ! » 
Dit Cécile... Mais certain bruit 
Lui cause une terreur panique ; 
Dans la bouche du calorique 
Elle cache le doux billet ; 
Et Valsain, qui fit le tapage 
( Car il avait toussé de rage ) , 
Lit et connaît tout le secret; 
Puis remet l'écrit, sans mot dire. 

Cécile, n'entendant plus rien, 
Prend la lettre, et s'enfermant bien, 
Près de son foyer va la lire , 
Relit, baise ce doux aveu ; 
Cette ardeur la gagne elle-même, 
Son cœur bat , son teint brille un peu 
,— «Mais aussi pourquoi tant de feu? 



PIÈCES EN VERS. dd^ 

« J'éprouve une chaleur extrême ! » 
Dit-elle. « A-l-on froid quand on aime ? 
» Voyez encore mon tuteur 
» Qui met des bouches de chaleur ! » 

Parlant ainsi , comme elle y touche , 
Elle sent sortir de la bouche 
Soupir étouffé de Valsain , 
Qui paraît lui brûler la main. 

— « Eh quoi ! dit Cécile étonnée , 

» Le poêle est chaud?.. Quels gens glacés 1 

» A mon âge , on a bien assez 

» D'une petite cheminée! » 

Aussitôt, ses bras élancés 

Avec une adresse angélique , 

Par la bouche du calorique , 

Jettent l'aiguière à flots pressés... 

— « J'éteindrai ces feux insensés . » 
Dit-elle, en redoublant la dose ; 
Valsain jette des cris, pour cause ; 
Cécile accourt , Dieux ! quel tableau ! 
Elle en feu , Valsain tout en eau : 

Il tombe aux pieds de sa pupile : 

— « Pardon, dit-il, chère Cécile! 
» Ahl d'un Actéon imprudent 

» Epargnez la tête éperdue! 
» Chaste Diane! en vous voyant, 
» C'est assez de l'avoir perdue. 
» Oui, je confesse à vos genoux 
» Et votre décence et mon crime. 
» Ce moment double mon estime ; 
» D'Orlange sera votre époux ; 
» Une dot est votre vengeance! 
» Cachez bien votre intelligence 
» Jusqu'à ce soir; car, entre nous, 
» D'Orlange déplaît à Céphise. 
» Ma femme en agit à sa guise; 
» N'importe, avant la fin du jour 



kkk RECUEIL CURIEUX. 

» Elle fera quelque sottise, 
» Son pardon servira l'amour. 
» Mais, rassurez-moi sans détour, 
» N'allez pas, Ciané barbare , 
» Trahissant le dieu du Ténare 
; » (Car l'hyménée est un enfer), 
» Faire rougir mon front de fer : 
» Comme cette nymphe inhumaine 

» Vous seriez changée en fontaine 

» Mais non! l'urne m'arroserait! 

» Et j'en ai la preuve, ma chère ! 

» Soyez plutôt dieu du mystère, 

» Qu'ainsi mon pinceau vous peindrait : 

» L'Amour lui dit tout à l'oreille, 

» Et dessus sa bouche vermeille 

» L'Amitié pose son cachet. » 



LA TOILETTE DV DINER. 



CHANT SECOND. 



Mari qui prédit que sa femme 
Avant l'aurore faillira, 
Qu'elle suivra nouvelle flamme, 
Ou, coquette, le ruinera, 
Ou, vertueuse, grondera, 
A dit vrai, sauvera son âme ; 
Le bon Valsain le prouvera. 

Déjà cinq heures sont sonnées. 
Les Amphions du Limousin, 
Viennent de tinir leurs journées. 
Chez Céphise, il est jour entin. , 



PIÈCES EN VERS, flk^ 

De cette épouse de Valsain, 
Des modes protecti-ice ardente, 
Deux enfans qu'eu trouve partout, 
S apprêtent h. remplir l'attente : 
Ce sont le Bon, le Mauvais Goût! 
Le premier eut Pliél)us pour père : 
Aglaé fixa ses regards : 
Il a les grâces de sa mère. 
Et le charme du dieu des Arts. 
Le second naquit de Thalie, 

Mais, hélas! par un accident 

Celte Grâce était endormie, 
Et Midas devint son amant ; 
11 en naquit un bel enfant, 
Couvert dor, à face vermeille; 
Mais, malgré son luxe éclatant. 

On vit le petit bout d'oreille! 

Comme elle ainsi, mainte beauté, 
Plus d'une muse qui circule, 
Rêvant grâce et volupté. 
Ne met au jour qu'un ridicule. 

Mais, soyons justes, à Paris, 

Quand femme perd l'éclat de Flore, 

Quand l'Amour fuit avec les ris, 

Le fils d'Aglaé reste encore. 

Céphise en a fait son héros. 

Peignons la donc en arabesques. 

Je crains bien qu'en des chants burlesques, 

Il ne fuye un peu mes tableaux 

N'importe, courrez mes pinceaux! 

Bravez le dieu de la satire ; 

11 enrage, quand il admire, 

Mais, quand il rit, il ne mord pas : 

Chatouillez donc sa barbe grise, 

El revenons à ma Céphise, 

A son réveil, ses faux appas. 

De ses rideaux de cachemire, 



litlQ RECUEIL CURIEUX. 

Je vois sortir deux bras fanés, 

Et le voile, qui se déchire, 

Laisse apercevoir un long nez. 

Céphise, en sa lampe d'albâtre, 

Souffle, non le feu de Vesta, 

Mais l'image d'un feu folâtre, 

Qu'un souffle, en son cœur, emporta 

Sur un autel de forme antique, 

Où l'art écrivit : Amitié ! 

En vain son bras s'est appuyé, 

L'autel fuit comme un trait magique. 

L'Amitié ne peut soutenir 

Qu'un cœur épuré par son frère ; 

Mais tout fuit la femme légère. 

Ce réveil peint son avenir. 

Notre belle, que rien n'afflige, 
Et qui ne croit pas au prodige, 
Rit, et sonne nonchalamment. 
Paraît Emma : c'est sa négresse ! 
Près de Céphise elle s'empresse, 
Et vient annoncer son bain prêt. 
C'est un exorde à la toilette ; 
Céphise prend des bains de lait ; 
Valsain, vrai docteur de coquette, 
Les prescrit; c'est une recette. 
Epoux sur le pied d'amitié, 
Valsain a de la prévenance; 
C'est un mari de circonstance : 
Il est le quart de sa moitié. 

Ou entre au bain ; Valsain arrive, 
Et, suivant sa marche attentive, 
Pendant le bain il contera 
Les nouvelles de l'Opéra, 
Les tours de Fatmé, de Zélime; 
Les tours qu'à lui-même on fera. 
Tout en contant, Valsain s'anime; 



PIÈCES EN VERS. khi 

Céphise lui plaît, il l'exprime; 

Par prodige, il veut l'embrasser 1 

Sa femme de le repousser, 

En s'étonnanl de l'aventure, 

Et de s'en prendre à la coëfTure, 

Perruque neuve h la Titus. 

Mais, dans ces transports impromptus, 

Tout en disputant la victoire. 

Voilà le toupet entraîné, 

Voilà ce Titus détrôné 

Qui tombe au fond de la baignoire!.... 

Un nuage le cache aux yeux : 

En vain la main précipitée 

Cherche, parcourt la mer lactée, 

Pour retrouver ses faux cheveux 

Céphise en rit au fond de l'âme, 
Et dit : — «Mon cher! quelle épigramme 
» De chercher là votre Titus! » 
Après maints efforts superflus, 
Péchant sa perruque humectée, 
Valsain, dans le lait de Bagneux, 
Puise, ainsi que le roi des Dieux 
Le fit dans le lait d'Amalthée, 
La sagesse au front radieux. 

Soudain on entend la sonnette; 
C'est le cousin, le fat Delmon, 
Voisin, vrai meuble de coquette, 
Qui toujours entre sans façon.... 
Valsain, en époux qui sait vivre, 
Cause un moment, puis prend un livre, 
Et part, tandis qu'on sort du bain ; 
Il sait qu'au cabinet voisin, 
Delmon attendra qu'on soit prête, 
Il sait aussi qu'à la toilette. 
Amoureux, marchands, beaux esprits 
En se forçant à la retraite, 
Sauvent eux-mêmes les maris!..., 



flllS RECUEIL CURIEUX. 

Céphise en a sa cour coraplette; 

Et, pour commencer, B ail 

S'annonce; il est gascon, dentiste! 

Pour la loilelte il passe bail. 
— « Madame, à regarder ma liste, 
» C'est bien votre tour!.... Au corail 
» Cette bouché va faire honte!.... 

» Procédons à notre travail 

» Pendant ce temps, que je vous conte...! 

» Une damé, quartier d'Antin, 

» Perdait une dent incisive; 

» Mais las! elle était si craintive, 

» Que mé voir pâlissait son teint.... 

» Je prends un fil d'or, je lui lie 

» Cette dent, puis je la supplie 

» De tirer à chaque momens.... 

» Cela durait depuis.... deux ans 

» Je cherche une rusé nouvelle, 

» Pour qu'elle reculé d'horreur ; 

» Au mari (laid à faire peur), 

» Je parle, en tenant la ficelle; 

» Il m'entend, embrassé la belle, 

» Qui fait un tel saut dé fureur, 

» Que la dent part!.... Et donc! je pose 

» Que haine est bonne à quelque chose!. 

» Autre histoire! elle est dé mon fils, 

» Premier poëte de Paris, 

» Un vrai prodige de lycée : 

» En séance, il l'a prononcée!.... » 

« Apollon, par un mal de dents, 

» Avait la bouche resserrée; 

» Nos caustiques, par trop mordans, 

» Dit-on, l'avaient même ulcérée; 

» Thalie en vain la fit rincer 

» Avec nos vers de mélodrames, 

» Nos poëines, nos épigrammes, 

» Tout ce qui peut calmer, glacer; 

» Des dents on le voyait grincer. 



PIÈCES EN VERS. 449 

» Mais Melpomene fit merveille! 
» Dans de l'essence de Cinna 
» Trempant la plume de Corneille, 
» A l'instant le mal se calma; 
» Il en restait un à l'oreille ; 
» Lors, prenant le fer de Pirrhus, 
» Avec tant d'art, du blond Phébus 
» Elle effleura les dents divines, 
» Qu'il chérit jusqu'à sa douleur, 
» Et qu'il applaudit à sa sœur 
» D'avoir afl'ermi ses Racines. » 



— « Plat calembourg ! dit notre fat, 
» On devrait faire un opiat 
» Pour serrer un peu les mâchoires 
» Aux bavards, aux conteurs d'histoire. 
» Qu'en dites-vous, monsieur Corail (1) ? » 



Sans plus répliquer, B ail 

Ole un râtelier à Céphise, 
L'emporte pour le nétoyer. 
En met un d'yvoire à sa guise. 
Et court ailleurs faire crier. 



Bientôt arrivent à la file 
Les grands costumiers de la ville, 
De nos toilettes l'ornement: 
Céphise tour-à-tour attend. 
Entre mille talens qu'on cite 
De tant de Phèdres, rH....ite (2), 

(1) Il aurait pu ajouter qu'au faubourg Saint-Germain les dentistes posent 
des surdents artificielles en ivoire aux vieilles coquettes, pour renfler leurs 
Joues enfoncées. 

(2) Aussi grand coiffeur que le Grec était mal coiffé. 

A. 57 



/i50 RECUEIL CURIEUX. 

Et les G. ..on (3) et les C.ant (4). 
C.ant si chère et si célèbre, 
Qui, de la Newa jusqu'à l'Ebre, 
Fait des tailles et des appas 
A cent beautés qui n'en ont pas: 

— « Madame, c'est moi qui commence ! » 
Dit-elle, entrant avec aisance; 

« Je vends à prix d'or mes lacets ; 
» Mais, à Paris, comme à Versailles, 
» Point de salut sans mes corsets, 
» Point de noblesse sans mes tailles. 
» HéiasI ce n'est plus le bon tems! 
» De formes les cieux sont avares ; 
» J'ai perdu tous mes ci-devants, 
)) Et les contraires sont bien rares!.... 
(On essaye, en causant tout bas.) 
» Si l'on payait encore, hélas! 

» Mais non Mainte actrice vantée 

» Dit que je suis un Prométhée, 

» Créant nouveaux corps chaque jour : 

» Puis, restant court, comme en ses rôles, 

» Hélas! elle paye en paroles, 

» El le crédit est mon vautour ! 

» La prude m'appelle une Egide, 

» Quand son honneur est offensé; 

» Mais, chaque soir, un buse cassé 

» Dit que cette beauté timide 

» S'expose bien souvent... Enfin, 

» Tous les jours j'empêche un Vulcaia 

» De hausser autant les épaules,, 

» Mais il les lèvera soudain, 

» Si je demande trois pistoles. » 

— « Quoi, les hommes ont des corsets?.... » 

— « Madame, à rompre les lacets ! 

(3) Tailleuse célèbre. 

(4) Habile faiseuse de corps. Les épaules, les hanches saillantes s'aplatis- 
sent, se nivellent sous ses habiles ciseaiix. C'est une véritable statuaire. 



riiiCES EN VEl\S, 451 

» Je pourrais en fournir la liste : 

» J'ai des corset*, col>:;t monté, 

» Pour donner l'air de qualité ; 

» J'en liens aussi pour maint artiste 

» Aujourd'hui bien souple, bien triste, 

» Et qu'un succès, un coniptiuient, 

» Font redresser le nez au vent; 

» J'en tiens pour les vertus sévères, 

» Pour amincir les beaux danseurs, 

» Pour les théâtres d'amateurs 

» Oii les amoureux sont grands -pères.... 

» Et, tenez, l'autre jour encor, 

» Dans Omazet, chez une dame, 

» On ne savait pas que mon corps 

» De tous ces talons était l'âme. 

» Sans corps, Jacob eût étouffé 

» Son cher Joseph, quand il le presse , 

» Simon était trop étoffé ; 

» Benjamin montrait sa grossesse.... (1) 

» Enfin, partout j'ai réussi. 

» Mais mon but est de plaire ici I.... 

» C'est fait; vous êtes à merveille*, 
» Encor quatre petits coussins : 
» En fait de taille, en fait de seins, 
» Vous n'avez pas votre pareille I.... » 

Elle dit, d'un air satisfait, 
Jetant deux mémoires énormes : 
Pour tromper ailleurs dans les formes, 
Elle part en cabriolet. 

L'illustre G... on vient ensuite. 
Trottant, déposant au plus vite, 
Sur un divan, dans le salon. 
Son grand modèle et maint carton ; 

(1) Ce rôle est toujours joué par une fename. 



452 RECUEIL CURIEUX. 

Puis, pénétrant chez la maîtresse ; 

— « Souffrez, dit-elle, qu'on vous presse, 
» Madame! C'est mon jour d'envoi: 

» Dès ce soir même, j'expédie 
» Le modèle pour la Russie ; 
» Pétersbourg serait dans l'effroi, 
» S'il retardait d'une minute : 
>) Permettez donc que j'exécute, 
» Au plutôt, mon petit emploi » 

Disant ces mots, elle lui passe 
Un galant demi-négligé; 
On pose un grand voile avec grâce, 
Et l'on s'habille en abrégé. 

— « Et votre neveu, belle ingratte? 
Dit le fat à dame G... on. 

» Court-on toujours à sa leçon?... 

» Il est professeur en cravate. 

» De son talent Paris est fou, 

» Et chacun se jette à son cou : 

» Il fait le nœud d'amour qui coule, 

» Nœud d'hymen qui ne tient à rien, 

» Nœud d'intrigant qui se déroule, 

» Aux héros le nœud gordien. 

» Fût-on nul, ou même un peu bête, 

» Par un élastique caché, 

» Il sait donner un air penché, 

» Ou faire approuver de la tête ; 

» Mais le plus fin de son métier, 

» C'est sa cravatte dramatique ! 

» Qui porte le ^^destin tragique 

» Et cache un arsenal entier. 

» Son tissu, que la chaleur serre, 

» Au moindre mot, fait écrier 

» Tous les cabaleurs du parterre : 

» Des pointes, on feint d'essuyer 

» Les pleurs que n'a pas la paupière; 

» Un petit sifflet de carton, 



PIÈCES RN VERS. /|5o 

» Que le plis cache avec mystère, 
» Quand on approuve du menton, 
» Aux oreilles dit le contraire.... 
» C'est ainsi qu'on juge aujourd'hui 
» La scène, même la tribune. 
» Votre neveu fera fortune, 
» Madame, et je réponds de lui. » 

Pendant qu'on s'habille et qu'on brode, 
Notre Valsain qui toujours rode, 
Et du jardin est remonté, 
A côté d'un carton de mode. 
Entrevoit, dans l'obscurité, 
Sur le divan, belle ingénue 
Et nonchalamment étendue, 
Dormant avec sécurité : 
— « Sommeil charmant, qu'elle est bien faite 1 
» C'est une nymphe de G. ..on! 
» Las! dit-il, la pauvre fillette 
» Ici repose sans façon : 
» Elle se lève avec l'aurore, 
» Fait des chiffons et fait encore 
» L'amour, chiffon bien plus joli!.... 
» Je gage qu'elle rêve à Flore, 
» A son Zéphir, à Tivoli » 

Lors, tout en supposant, il pose 
(Volets fermés et porte close) 
Une main sur un pied charmant; 
Et, comme on ne dit mot, il ose 
Davantage.... Un baiser brûlant 
Devrait réveiller la petite : 
Point! notre froid Valsain s'agite; 
Croyant gagner un nouveau droit, 
Il prend un brillant à son doigt, 
Veut le glisser à l'innocence. 
Et, pour vaincre sa résistance, 
Il cherche à décroiser ses bras ; 



littl^ RECUEIL GCRIEUX, 

Mais soudain avec grand fracas, 
Le bras détaché se déploie, 
Et de Valsain calmant la joie, 
Lui donne un vigoureux soufflet,.., 
Le vieux amant, très-stupéfait, 
Saisit cette main échappée.. . 
On vient au bruit, on fait grand jour*. 
— « Ciel! dit G.. .on, quelle équipée! 
» Quoi! vous maltraitez la poupée; 
» Le modèle fait pour la cour ! 
» Que dira-l-on à Pétersbourg? » 

Valsain, confus, tâche de rire, 
Kn voyant la nymphe à ressorts 
Qui causait ses ardens transports ; 
Et chacun bientôt se retire, 
Habillé comme il méritait : 
Dans son boudoir rentre Céphise, 
Le mari dans son cabinet, 
Et l'artiste dans son remise. 

Grâce à tant de Pygmalions, 
Céphise, ainsi que Galathée, 
Croissait en beauté frelatée, 
Quand deux jockeis, fiers embryons, 
Annoncent le grand H....ite. 
Phèdre attend, les cheveux épars.... 
Appuyé sur son acolyte. 
L'artiste impatient s'agite, 
Jette de superbes regards; 
Comme un général il s'avance. 
Et son aide-de-camp soudain 
Prend ses javelots et s'élance 
Pour faire une reconnaissance, 
Et lui démêler le terrain. 
D'un coup d'œil, il saisit la carie; 
Enfin, tirant une pancarte 
Où, suivant lui, David, Gérard, 



PIÈCES EN VERS. 655 

Tracent les prodiges de l'art (4), 

H....ite dit h Cépliise: 

— « Desirez-vous être Artémise, 

» Qui, dit-on, mourut déplaisir? 

» Ou bien la belle Cléopâtre, 

» Qui buvait le soir dans l'albâtre 

» Son 6poux, afin de dormirfS)?.... 

» Pour les hommes, on peut choisir : 

» Voyez ces coups-de-vents terribles 

» Pour dérober un trop long nez, 

» Et ces cheveux abandonnés, 

» Pour peindre des amans sensibles I 

» Voyez ces toupets d'avocat 

» Où l'éloquence est déchaînée, 

» Et ces coiffures d'Alhenée 

» Où tout est bien long et bien plat!.... 

» En un mot, toute la journée, 

» Il me faut noircir des maris, 

» Fah"e valoir des favoris, 

» Débrouiller gens d'académies, 

» Faire un frontaux petits génies; 

» Un plus grand aux dévôls nouveaux. 

» Force mèches sur les yeux faux! 

» Force crochets pour la finance! 

» Et vous jugez par-là, qu'en France, 

» Je n'ai pas d'instans de repos. » 

Tout en jasant, l'artiste frise : 
« — Je me sers de papier brouillard, 
Dit notre habile homme à Céphise, 
» Il convient bien mieux à mon art. 
» Je coiffe nos femmes poètes : 
» Pour papillote, à leurs toilettes, 
» J'employais très-souvent leurs vers ; 

(1) Les croquis que portent les coiffeurs sont l'ouvrage de quelques élèves 
de l'École de dessin et se payent comme les devises de Berthélemot. 

(2) Voilà justement comme on écrit l'histoire. ... dans les boudoirs! 



456 RECUEIL CURIEUX. 

» Mais cela glaçait tous mes fers : 
» Le papier blanc, tel qu'on l'aprête, 
» Reste beaucoup mieux à la tête. » 

Critiquant à tort, à travers, 
11 étend son huile de rose; 
Le blond cendré devient du jai, 
Le paon se forme, se compose, 
Et couvre les plumes du geai ; 
Le feu d'une ardente prunelle 
Par cent crochets va ressortir, 
Et de la plus folle cervelle 
Approche enfin le repentir {l)\ 
H....ite de s'applaudir, 
Près de sa Phèdre qu'on colore... 
— « Oh oui! dit-il, le Minotaure 
» (Vous savez, c'est un grec charmant?) 
» Eût brûlé d'être votre amant! 
» Dans vos traits la pudeur est peinte, 
» Tant mon incarnat est subtil ! 
» Vos charmes sont un labyrinthe 
» Dont, seul, j'ai su saisir le fil ! 

Pour finir ce panégyrique, 
Delmon dit au coiffeur gaîment : 
» Courez à l'hôtel Britannique ! 
» La fille du roi d'Astracan, 
» Qui vient d'arriver du Mexique, 
» Sur un navire de Rouen, 
» Grâce à mon appui, vous attend, 
» Et je vous donne sa pratique : 
» On parle tant de vos succès 
» Au grand Opéra de la Mèque, 
» Qu'elle en arrive tout exprès 
» Pour que vous la coiffiez en grecque, 
» Et repart aussitôt après. » 

(1) Mèche àecheye\i\ tombante; les misanthropies sont le contraire. 



PIÈCES EN VERS. 457 

L'artiste, ravi, court, les laisse, 
Et cherche encore la princesse. 

On préludait à d'autres soins, 
Lorsque soudain se fait entendre 
Cette voix qui vient tout suspendre, 
Débats, fleurettes, faux témoins : 
Phrase sublime et tant chérie 
De nos ahbés, de nos auteurs; 
Mot qui fait battre tous les cœurs.... 
« Madame, vous êtes servie ! » 
Valsain entre avec ses amis : 
D'Orlange est le seul véritable ; 
Les autres ont des apétis 
Qui du moins honorent la table. 
C'est l'abbé Bûche, c'est Damoa, 
Dont les Prônes et les Idylles, 
Au cuisinier sont très-utiles : 
Le premier verra son sermon 
Onctueux servir de tunique 
Au dieu que le Juif adora (1) ; 
Damon va voir son opéra 
En salmis, comme la musique ; 
Les petits vers dos amoureux 
Couvrent les assiettes montées.... 
On donne la main deux à deux, 
En évitant les édentées. 
L'Abbé se met près du turbot, 
Cécile est auprès de d'Orlange, 
Le Docteur auprès du Vougeot, 
Delmon près d'un glacé d'orange, 
Céphise près du plat couvert, 
Les amoureux près des chef-d'œuvres. 
Et les maris sont aux hors-d'œuvres I 
Chacun est à sa place; on sert. 

(l) Veau doré pour veau d'or. Tous les gastronomes deviendroient juifs 
pour celui de Robert. 

A 53 



kbS 



RECUEIL CURIEUX. 



TOILETTE DU BAL. 

CHANT TROISIÈME. 

Bals charmans, jeux légers des Grâces, 
Où, près d'un mari peu dispos, 
Une femme peint par des passes 
Comment elle danse à huis-clos! 
Bals, oii Vulcain conduit, sans peine, 
Vénus à quelque Mars nouveau, 
Et fournit lui-même un réseau 
Où le couple amoureux s'enchaîne; 
Peignez nos plaisirs et nos mœurs!... 
En vain dit- on que Terpsicore 
Sur le Pinde bégaye encore, 
Et cède l'esprit à ses sœurs ; 
L'Olympe à la danse est propice ; 
Les astres valsent dans les cieux ; 
Bacchus, ce fils du roi des dieux, 
Bacchus fut fait d'un tems de cuisse ; 
En nous éclairant Apollon 
N'est qu'un pirouetteur habile. 
Et tout beau danseur, comme Achille, 
N'est vulnérable qu'au talon. 

Dansons donc; mais de la toilette 
Un bal veut les plus beaux secrets : 
Dînons avec notre coquette. 
Puis suivons-la dans ses aprêls. 

Déjà du Tokai, de l'Espagne, 
On a vidé plus d'un flacon ; 
Et quelques volcans de Champagne 
Ont peint un orage au plafond. 
Parmi ces tètes échauffées, 



PIÈCES EN VERS. Û59 

Pour le soir on fait maint projet, 

Et toutes paraissent coîfTées 

De Céphise, charmant objet 

Dont les coups-d'œils sont des trophées: 

Verra-t-on le nouveau ballet, 

Le Rénelagh, ou bien Boulogne? 

L'Abbé, qui sable le Bourgogne, 

Croit que du sermon on fait choix ; 

Delmon croit qu'on parle du Bois : 

A ce nom de Bois, il s'enflamme 

Et dit : — « Venez -y donc, madame ! 

» C'est ce soir que nous proclamons 

» Le dernier goût , le ton suprême : 

» J'en serai le héros moi-même. 

» Voici comment nous le formons! 

» Cet enfant de la fantaisie , 

» Répandant des flots d'ambroisie , 

» Et d'un spencer emmailloté , 

» Sur Pégase sera monté : 

» Ses deux bras lui serviront d'ailes ; 

» Ses pieds, aux regards de nos belles, 

» Battant d'élégans entrechats , 

» Vont dans l'âme des plus cruelles 

» Lui faire faire plus d'un pas. 

» Un peu de rouge à la figure 

» Et de noir' à ses favoris , 

» Lui donneront l'éclat d'Iris ; 

» Il n'aura que demi-chaussure , 

» Demi-guêtre, demi-coîtfure , 

» Moitié d'un bambou, d'un habit !.c. 

» Pourquoi par moitié tous ces charmes?... 

» Le voici • Jupin , par pitié, 

» Pour tant de Vénus en alarmes , 

» Réduit nos attraits à moitié. 

» Mais je crains bien^ belle Céphise I 

» Qu'il ne reste encor trop d'attraits 

» Et qu'au quart on ne nous réduise, 

» Pour que vous puissiez vivre en paix... » 



460 RECUEIL CURIEUX. 

— « Le remède est dans les extrêmes , 
» Dit-elle, d'un air dépité ; 

» Et vous nous guérirez vous-mêmes 

» Sous l'habit de la vérité. 

» Allez donc seul à Bagatelle ! 

» J'ai justement, ajoute-t-elle , 

» Un bal prié... Le manquer, moi ! 

» Manquer une fête nouvelle !... 

» J'attends monsieur C.che et Laloi(J). 

» Vous jugerez de ma toilette , 

» Messieurs , ainsi que mon époux ; 

» Il sait vivre , et je suis discrette : 

» Il n'a rien de caché pour vous ! » 

Soudain arrive monsieur C.che , 
Grand homme , illustre bonnetier , 
Inventeur des molels de pluche(2), 
Le plus gros bonnet du quartier. 

— « Allons, monsieur C.che, dit-elle 
» Tout bas, nous irons dans ce coin ? 

» Adroitement, sous votre aisselle, 
» Cachez mes molets avec soin , 
» Puis les glissez avec adresse.... » 

Le bon homme, que l'on caresse, 
{ Sans dire quel est l'acheteur ) 
Conte comment il est l'auteur 
De cette mode enchanteresse : 
— « Ma femme aimait les beaux mollets ; 
» Je n'avais que des cotterets ; 
» C'est assez le défaut des C.che !.., 
» Pour lui plaire , en peau de baudruche , 

(1) Fameux modiste. 

(2) Molets très en faveur aujourd'hui, surtout chez les femmes. Cette plu- 
che est tissue en dedans avec la maille; elle se couche sur le molet et le ren- 
force. Un petit maître, en bas noirs et qui les mettrait à l'envers dans l'ob- 
scurité, ne ressemblerait pas mai à un ouran-outang. 



PIÈCES EN VERS. 461 

» Je m'appliquai donc deux coussins (1) ; 

» Mais un commis, des plus malins , 

» Un beau jour que, par aventure, 

» Je dormais dans mes magasins, 

» Joint mes niolets , d'une couture ; 

» De sorte, hélas! qu'en me levant , 

» J'eus les deux molets par devant. 

» Les voisins pâmèrent de rire ; 

» Et pour éviter la satyre 

» J'inventai ces molets divers , 

» Qui courent dans tout l'Univers. 

» J'empluche aussi sous mille formes 

» Les gens étiques ou difformes... 

» Dans un de nos grands opéras, 

» L'Olympe, une antique machine, 

» Tomba ; Jupiter sur le bras, 

» Junon sur sa chaste poitrine , 

» Sur la cuisse le dieu Bacchus , 

» Phébé tomba sur son corsage , 

» Et Vénus ainsi que d'usage : 

» On croyait tous les Dieux perdus ; 

» Le parterre criait : A l'aide ! 

» Mais ils se levèrent fort sains , 

» Et dansant avec leurs coussins , 

» Montraient le mal et le remède. 

» Enfin , j'abonde en tous les cas ; 

» Mais pour d'autres sont ces emplettes. 

» Madame a les jambes parfaites : 

» Elle va donc entrer ses bas. » 



11 pose d'énormes lunettes ; 
Céphise lève un falbalas. 
Sous ce falbalas de dentelles. 



(1) Avant que l'art eût perfectionné les molets, c'étaient des coussins où 
l'on plantait des milliers d'épingles ou même des devises, sans que les por- 
teurs s'en doutassent. 



/l62 RECUEIL CURIEUX. 

Carlin gronde , l'air étonné : 
C'est le Cerbère des ruelles ; 
De C...clie il menace le né. 
Bêtes enfin font connaissance; 
Les raolets prennent consistance , 
Et monsieur C.che était content ; 
Lorsqu'un petit sous-lieutenant , 
Vrai Champenois, sortant du coche, 
D'un clavecin organisé 
Ignorant l'usage , s'approche , 
Et ; croyant prendre un air aisé , 
Sur les touches sa hanche pose ; 
Elles rendent un son flûlé 
Dont il est fort déconcerté, 
Et soupçonnant une autre cause , 
11 fuit et renverse Damon , 
Qui s'en va tomber sur Del mon , 
Lequel tombe sur l'abbé Bûche , 
Lequel tombe sur monsieur C.che, 
Qui tombe enfin sur le carlin , 
Lequel n'entend pas raillerie , 
Au nez prend la bonneterie, 
Et lui fait un petit larcin... 

On lave la tête au bonhomme 
Qui sort content, quoique berné , 
Voyant qu'on a doublé la somme 
Et qu'il lui reste un pied de né. 

C.che part avec ses costumes. 
Entre le plumassier D...our. 
« Arrivez donc! Malgré vos plumes, 
» Mon cher, votre vol est bien lourd, 
» Et vous n'êtes pas un amour ! » 
Dit Delmon. — « Excusez, Madame, 
» Si j'ai tardé ; mais quand on court... » 
Dit remplumé... « Four mainte femme, 
» Au quartier d'Enfer je fournis 



PIÈCES EN VERS. À 63 

» Beaucoup d'oiseaux de paradis ; 

» Au grand opéra des aigrettes , 

» Force plumets à nos coquettes ; 

» L'on court après les grands esprits, 

» Et j'en trouve peu dans Paris! 

» En voici pour nos tragédies : 

» Esprits longs, blancs comme leurs vers; 

» En voici pour nos comédies : 

» Ce sont des esprits de travers ; 

» Et pour nos Muses de Lycée, 

» Esprits courts , h tête émincée , 

» Qui disent au cœur déchiré 

» Combien ces Muses ont pleuré ! 

— « Quel sot abus que tant de plumes 
» Au Parnasse et dans nos costumes I 
» Je voudrais bien le voir tombé, 
» Dit Delmon , car il m'assassine. » 
— « Pourquoi donc? lui repart l'Abbé. 
« Connaissez sa noble origine. 
» Pour fixer le Tems, le Plaisir 
» Lui prit un peu de son plumage ; 
« A Mercure il courut l'offrir 
» Pour hâter son galant message 
» Le vieillard, du rapt furieux, 
» Cherchait ce qui manque à ses ailes ; 
» Le Plaisir , pour tromper ses yeux, 
» A la cour, aux champs, en tous lieux, 
» Empluma courtisans et belles, 
» En perroquets , en tourterelles : 
» Plumage du Tems, plus léger , 
» Resta toujours au messager. 
» Comment démêler sa parure 
» Parmi tant de plumes d'oison ? 
» Le vieillard y perdit son nom. 
» Le Tems, depuis celte aventure, 
» Près du Plaisir fuit sans retour , 
» Par souvenir de son injure ; 



kGk RECUEIL CLfllEUX. 

» Les belles placent chaque jour 
» Force plumes dans leur coëfifure , 
» Et l'intrigue en orne, à la cour, 
» Le chapeau de plus d'un Mercure. 

— « Kt votre histoire, mons D...ourl 
» Contez-Ui nous, c'est votre touri 
» Dit Delmon. Elle est des plus belles!... » 
Sans répondre , et tout stupéfait , 
D...our s'enfuit à lire d'ailes... 
Et mon fat raconte le fait : 
— « Femme jolie , adroite à plaire, 
» A D..our sut se marier ; 
» Et comme la plume, légère, 
» Elle avait l'esprit du métier. 
» Un grand seigneur la voit, l'enflamme ; 
» Mais, l'argus surveillant sa femme, 
» Jamais seule on ne parlera... 
» Monseigneur députe un Mercure, 
» Qui, pour le bal de l'Opéra, 
» Vient commander une ceinture, 
» Couronne; barbe, et cetera : 
» Le tout du plus riche plumage ; 
» C'est un Zamore qu'on verra... 
» Deux cents louis en sont le gage, 
» Le magasin se vuidera. 
» D..our ravi, fait un prodige 
» De l'art , mais notre agent exige, 
» Sur l'artiste, d'eu voir l'effet. 
» Après quelques façons d'usage , 
» On passe dans un cabinet... 
» A peine le mari sau.age 
» Pose-t-il le dernier plumet , 
» A-t-il compté mainte pistole, 
» Que la plumacière s'envole 
» Dans un char leste , en tapinois, 
» Et laissant là son iroquois. 
» En vain il la suit dans la rue 



PIÈCES EN VERS. /l65 

» Criant : « Celte femme est à moi ! » 

» Maint laquais, aposté, lehiie,... 

» Disant : — Messieurs, c'est un huron ! 

» Il court après toutes les femmes! 

» Gare aux vulres!... Chacun est prompt 

» A rentrer, hors les vieilles dames... 

» Enfin, lassé, craignant l'éclat, 

» D..our revient, tempête, jure, 

» Et bientôt reçoit la parjure 

» Qui pleure et rapporte un contrat... 

» C'est ainsi que les époux sages 

» Doivent se conduire à Paris ; 

» Que dans le quartier Saint-Denis 

» Se remplument les bons ménages! » 

On rit des malheurs du marchand, 
Quand Valsain paraît, annonçant, 
Le croirait-on? L...oi, lui-même !... 
Laloi, ce modiste suprême ! 
A ce nom célèbre, imprévu, 
Ou s'écrie : ô bonheur extrême ! 
Laloi paraît... On n'a rien vu ! 
Jamais, jamais , dans l'empirée, 
On n'admira le roi des Dieux 
Traversant l'enceinte sacrée 
D'un air plus grand, plus radieux ! 
On voit qu'il règle la nature, 
Tout dit qu'il met à jour les cœurs, 
Et qu'il fait éclore les fleurs 
En gaze, en clinquant, en peinture. 
Il est suivi de mille amours... 
D'autres croiraient, à ses entours, 
Voir Bacchus dans les saturnales : 
Ses Faunes, au lieu de cimbales, 
Portent des tyrses d'oripeaux; 
Et les Bacchantes, pour timballes, 
Portent des cartons de chapeaux. 

Bientôt .s'élalent cent merveilles, 
A. 59 



466 IIECUEIL r.LJUEUX. 

De ceiil beaulés illustres veilles ! 
Enfin -, c'est la robe du bal I... 
A sou aspect, cri général! 
Lalégresse est universelle, 
On applaudit sur les cartons , 
El l'armure de la Pucellc 
Réjouit moins les fiers Bretons. 

Le héros fait signe à ses Grâces, 
Qui le suivent par bataillons ; 
Il leur trace, dans les espaces, 
Avec le doigt, quelques sillons.,. 
On exécnte ce qu'il pense. 
Pendant qu'il veille à son emploi : 
« Vous souriez de l'importance 
» Qu'on meta mon art? dit Laloi. 
» Messieurs , daignez penser qu'en France 
» L'art de plaire est l'unique loi. 
» Cet art de plaire , où la Tournure 
» Est le fils de la Volupté, 
» C'est un vol fait à la nature , 
» C'est un rival de la beauté. 
» L'Amour piqué, coutre sa mère, 
» A cet enfant donna le jour ; 
» Il est moins joli que son père , 
» Mais plus piquant , et fait au tour. 
» La Tournure, nouvel Amour, 
» Se drape avec goût , élégance , 
» Place au hasard ses javelots ; 
» Ses mines et sa pétulance 
» Dérobent ses légers défauts ; 
» Ces défauts mêmes sont des charmes 
» Il fait des jouets de ses armes , 
» Nous aveugle avec son flambeau , 
» Tord un peu sa bouche vermeille , 
» Place une mouche pour bandeau , 
j» Ou met son bandeau sur l'oreille. 
j9 Tout cela lui sied à merveille f 



PIÈCHS K.N VERS. /l67 

» Miiis, i>uiir modérei' sou essor , 

» En tout lieux , et surtout en France, 

» Il faut du goût, de la prudence , 

» Et c'est moi qui suis son inenfor. » 

Chacun en convient sans ettbrt ; 
Et l'on revient à l'héroïne. 
En vain Céphise se dessine , 
Laloi voit les larcins du tems ; 
■ — « J'oubliais les points importans. 
» Il faut, dit-il, sur la poitrine, 
» Cent mille écus de diamans !... » 
Il regarde les assislans. 
On se tait. L'époux saule au lustre... 

— « Oui, monsieur, une femme illustre 
» N'en peut avoir moins , sur ma foi ! 

» Je vous le dis : de par Lidoi ! 

» Le bon goût uen peut rien réduire ; 

» On peut les louer , sans le dire... » 

— « Et combien ? — Pour un soir , au plus . 
» Cela coûtera mille écus ! 

— (f Mou mari! — Non, pari)leu, madame I 

— « Petit mignon!... — No:i, sur mon âme! 

— « Fi ! le vilain ! — Vous m'insultez l 
» C'est ainsi que vous nous ti'aitez, 

» Pauvres maris , sur tout le globe !... » 

Lors, s'approcliant au petit pas. 

Tandis que Laloi tient la robe 

Et l'allonge un peu par le bas , 

De ses éperons il la presse -, 

Il accroche le falbalas , 

En feignant une maladresse , 

Et ravageant crêpe, oripeaux , 

11 s'enfuit avec les morceaux. 

Quelle terreur dans l'assemblée I 

Jadis l'oriflaujine enlevée 

Epouvanta moins Godefroi. 

Sur l'étendard que perd Laloi. 



468 RECUEIL CURIEUX. 

Les nymphes tombent consternées , 
Les roses languissent fanées ; 
Les faunes brisent leurs pipeaux : 
On eût dit le siège de Troie , 
Voir Hector enlevant sa proie , 
Et frémir le grand roi d'Argos. 
Mais c'est alors que se déploie 
Le talent, l'âme d'un héros : 
— « Cessez d'inutiles allarmes ! » 
Dit Achille, prenant ses armes, 
Et levant au Ciel ses ciseaux. 
Puis, pénétré du style antique, 
Il taille la robe en tunique, 
La borde d'un dessin charmant , 
Et d'un chiffon, son art magique 
Forme un nouvel ajustement ! 

Voilà l'a-propos, le génie ! 
Ne riez point de sa manie ? 
Songez plutôt, jeunes guerriers, 
Sur quel sol ingrat il travaille , 
Et qu'un pareil champ de bataille 
A vu flétrir bien des lauriers ! 



Chacun reconduit le grand homme. 
On l'applaudit , on le renomme. 
Il part dans son char triomphal. 
Puis, tandis que son époux jure , 
Céphise monte en sa voiture 
Et va tout raconter au bal. 



PIÈCES EN VERS. 469 



LA TOILETTE DE NUIT. 



CHANT QUATRIEME. 



La Mode , fille du caprice , 

Naquit dans Tisle de Vénus ; 

L'Inconstance fut sa nourice , 

Et son précepteur fut Momus ; 

Mais son empire est à Lutèce. 

Là, sur un trône de chifTons , 

En évoquant Rome et la Grèce , 

Elle écrit ses décrets profonds 

Sur les rubans et sur la gaze.. . 

Ses ministres, avec emphase, 

En pet-en-l'air, en blanc corset. 

Près d'elle opinent du bonnet ; 

Comme au Conclave , avec sagesse , 

Délibèrent sur des chapeaux ; 

Ou bien , petits Colberls nouveaux , 

Brodent les dessins qu'on adresse 

Et jettent un voile à propos. 

Là , cette reine des toilettes, 

Ayant pour sceptre un évantail , 

Envoie en tous lieux son travail 

Et la beauté par estafettes , 

Fait des Zéphirs , des peuples rois , 

Des Sybarites, des Romaines , 

Crée un grand homme tous les mois , 

Et tous les jours des phénomènes ; 

Place l'esprit dans nos pourpoints ; 

Le talent, dans les mélodrames ; 

Enfin, changeant les corps, les âmes , 

N'est constante qu'en deux seuls points 



470 



RECCEIL CURIEUX. 



La légèreté dans les femmes , 
L'indulgence dans les époux!... 
Valsain va le prouver pour tous. 

L'Hymen s'endort, quand l'Âniuur veille. 
Sa couche est un champ d'opium ; 
Mais, s'il a la puce à l'oreille. 
Son lit est celui dlxion. 
Aussi, Valsain de dépit danse: 
Songeant que, malgré sa défense , 
Céphise au bal prend ses ébats , 
Dans sa chambre il fait de grands pas. 



Entre Petit, lailleur habile, 
Apportant son habit de bal. 
— (f Voyez, dit-il, quel goût! quel style! 
» C'est un chef-d'œuvre capital I 

Gommé je bombe une poitrine ! 
» Gommé je fais muscler vos bras! 
» Gommé j'exalte votre échine! 

Et mets les gens dans dés beaux draps! 

Mais rien dé perdu, sans reproche ; 

Si vos habits sont écourtés , 

Ce que j'ôté sur les eûtes 

Je ]é fais passer dans la poche... 
I) Le gilet!... il ne va qu'au cœur ; 

Pas plus loin , afin qu'on respire... 

C'est un bouquet de cachemire 

Qui dit à tout éspéclateiir : 

La belle, dont je suis vainqueur. 

iJouné la palme à mon martyre. 

Lé cœur est dans lé pautalon ; 

Il fait pendant à votre montre : 

Tous deux battent à l'unisson, 

A chaque beauté qu'on rencontre. 

Mais dans nos goûts soyons bornés ; 

Hier, un fou, cela mé choque: 

Mit son pantalon jusqu'au nez: 



PJJiCES EN VIvUS. 471 

» On crut quil était ventriloque. 

» Il faut dé la mesure en tout , 

» Et ma mesure est générale ; 

» Je n'ai pas la coupé fatale , 

» Et mon patron est plein dé goût ; 

» Ce patron , c'est vous !.. » — « La migraine 

» Me retient ; allez, cher Petit ! 

» Je perds le fil de votre espiit ! » 

Dit Val sain. — « Ce n'est pas la peine? » 

Dit Petit, « Je cours à mes fers , 

>» Je répasse tout l'Univers. » 

11 court. Valsain, piqué, s'écrie • 

— « J'entendrai du moins l'étourdie 
» Avec son Phébus, au retour, 

» Mon cœur pardonne à sa manie : 

» Elle suit les travers du jour. 

» Mais ayons raison de ce tour ! 

» Cherchons... Bon! d'Hermès, d'Hippocrale, 

» Je possède tous les secrets . 

» De la toilette, je me flatte . 

» De troubler enfin les apprêts.., >i 

Il dit, et tenant sa bougie 
A sa petite pharmacie , 
II choisit maint ingrédient 
Et pianissimo descend : 
Devant la porte de Cécile , 
Il passe, et songe à sa candeur, 
A son sommeil doux et tranquille , 
A l'époux qu'il garde à son cœur. 

— « Mais sa toilette , quand j'y pense t. .. 
» Si j'osais... Tenons mon serment I... 

» Puis, que verrais-je ? 1 innocence, 

» Qu'Amour de ses ailes défend , 

» Et pour aiguière une onde pure. 

» Qu'avec son carquois il répand, 

» Je verrais du Dieu la main sûre, 



472 RECUEIL CURIEUX. 

» De Psiclié voilant les attraits , 

» Posant pour épingle ses traits 

» Et son bandeau sur sa ceinture... 

» Je le sens , t'est trop et trop peu ! 

» Tenons parole , comme au jeu 

» Font certains joueurs qu'on renomme, 

» Quand faillir ne vaut pas la somme! 

» Mais la négresse, à mes projets, 

» Peut nuire!... A travers les serrures 

» Voyons si l'on dort... Deux figures ! 

» Me trompai-je ? on s'embrasse!... Paix !. 

» Parbleu I c'est un de mes jokeis! 

» A la pauvre Emma , bête et sage , 

» Ce jokei, fripon, libertin, 

» Aura persuadé, je gage, 

» Quand die blanchissait du fin, 

» Qu'il pourrait blanchir son visage 

» Par un baiser , comme un bazin ! » 

Il dit , et ne les perd de vue... 
Le baiser finit l'entrevue. 
Emma chasse notre étourdi. 
Elle est sage quoiqu'ingénue ; 
Mais , par un moyen moins hardi , 
Voulant toujours être blanchie, 
De Céphise elle a les flacons, 
Et, de tous témoins affranchie , 
Elle prend le blanc par flocons , 
Et pose mainte et mainte couche , 
En barbouille son nez, sa bouche, 
Ses épaules comme son front : 
Enfin les pots y passeront. 

La pauvre Emma, bien récrépie, 
S'admire, pousse des soupirs, 
Mélange d'ennuis, de désirs, 
Et bientôt retombe assoupie 
Dans ses atours de carnaval, 



PIÈCES EN VEBS. 47â 

Oubliant le retour du bal. 

« Elle dort... Entrons chez ma femme ! 
» Je suis sûr de n'être pas vu !.. 
Dit Valsain. « Cherchons... Sur mou âme! 
» Pour moi, c'est un temple inconnu ! 
» Voyons d'abord... Ici la jatte, 
» Où Céphise . de grand matin , 
» Prend du petit lait pour son teint!... 
» Un bouillon !... Pour moi ?... je me flatte... 
» Non, non, c'est pour le cher voisin.... 
» Ici le cachou ! Sans scrupule, 
» Je puis y faire un changement ; 
» Mettons en place un doux calmaQt... 
» C'est de la sagesse eu pilule, 
» Et le parfum n'est pas tlateur... 
» Suivons notre échange imposteur... 
» Cherchons la pâte de concombre... 
» Je l'aperçois, ici, dans Tombre.... 
» Un peu de sulfate on va voir : 
» Le teint de lys changer en noir! » 

Cela fait, Valsain se retire,. 
Leur apprêtant un nouveau tour. 
Car déjà les éclats de rire. 
Du bal, annoncent le retour. 
Céphise rentre, évaporée. 
Guirlande et robe déchirée, 
Bâillant, à voir son râtelier! 

— « Ah ! quelle soirée amusante ! 
» Avez-vous vu ma vieille tante 

» Qui valse avec son héritier? 

» Et cette petite bourgeoise, 

» Avec sa robe d'une toise ! 

» Cela n'a qu'un teint et des fleurs, 

» Et veut garder les beaux danseurs!... » 

— « Les beaux danseurs! Est-ce qu'on danse? » 
Dit Delmon avec suffisance; 

\, 00 



hlll RECUEIL CURIEUX. 

Et crispant ses petits rnolets. 
« Un provincial qui commence, 
» Peut avoir des bras, des jarrets; 
» C'est une honte!... A nos laquais 
» Laissons les sauts de Mascarillel... » 

Tandis qu'ainsi chacun babille, 
On prépare son négligé, 
Et pour n'ôlre pas dérangé, 
On laisse Emma, la pauvre fille, 
Et notre potage est mangé. 

— « La gélatine est l'ambroisie, 

» Dit notre fat, un suc sans prix! 
» Moi, je n'ai qu'un souffle de vie : 
» J'en sens deux, lorsque je l'ai pris: 
» Et si vous étiez moins constante... » 
Sentant son haleine brûlante. 
De Céphise il prend le cachou.... 

— « Par ce secret, dont je suis fou, » 
Dit Delmon, qui déjà pétille, 

« Les paroles sont au cédrat, 

» Les soupirs sont au chocolat, 

» Et les baisers à la vanille. 

» Mais vous n'en voulez pas goûter? 

» Quoique coquette, on vous irrite, 

;) Si l'on veut se faire écouter... 

» EL cependant mon cœur palpite!... 

— )) Votre cœur? Non, non; s'il s'agite, 
» Je sais par quelle invention ! » 

Dit la reine des élégantes ; 
« Avec un acier à délentes. 
» On fait des seins à passion, 
» Des cœurs à répétition, 
i> Et des poitrines palpitantes. 

— » Il est vrai ; mais ces seins divers 
» Palpitent à lors, à travers, 

» Et môme hier, chez Célimène, 
» Ces faux cœurs lirent une scène : 



PIÈCES EN VERS. ^|75 

» L'un battait pour d'anciens amants, 

» L'autre pour la beauté naïve ; 

» L'autre quand un époux arrive, 

» Ou lisant les nouveaux romans.... 

» C'étaient par-tout des contre-sens ! 

» Et l'on reconnut l'imposture; 

» Mais mon cœur bat d'après nature... » 

Ainsi causant innocemment, 
Avec sa pâle accoutumée 
Elle ôte son rouge et son blanc... 
Mais, ô ciel ! elle est dans l'instant 
Noire comme la cheminée 1 

Elle sonne avec grand fracas; 
Accourt Emma, tout assoupie. 
Avec sa face récrépie ; 

Et Delmon de rire aux éclats 

— « Est-ce un songe, et puis-je le croire ? 

» Emma blanche et Céphise noire 1.... » 

Céphise formait maint soupçon, 

Quand le fat tirant son flacon, 

Lui dit : « Tour d'un savant maussade ! 

» Il a changé votre pommade, 

» Le cachou, fait mille noirceurs!.... 

» Il paîra ces tours, je l'espère; 

» Passez cette essence.... Aux couleurs, 

» Elle rend l'éclat ordinaire. 

» Quand tous les teints sont imposteurs 

» C'est un meuble bien nécessaire I 

» Emma peut en user aussi, 

» Pour reprendre son teint noirci. » 

Emma fuit avec la recette ; 
Céphise respire et s'en sert. 
Grâce à ce trésor de toilette. 
Son masque tombe , à découvert : 
Les rides écrivent son âge; 



/l76 KECUEIL CURIEUX. 

Pour en dérober la moitié 

On court au lait clarifié, 

Qui n'éclaircit point son visage, 

Tandis que Delmon, à longs traits, 

Boit le philtre de tant d'attraits.. . 

Céphise s'en doute et le chasse ; 

Mais Delmon réclame une grâce : 

— « Je loge en cet appartement ; 

» Il fait un iroid de Sibérie. 

» Daignez, en voisin, je vous prie. 

» M'accorder que bien décemment, 

» Et derrière ce paravent, 

» A demi je me déshabille : 

» Puis, dans mon bazin, lestement 

» Je m'enfuis, je suis en famille I » 

La bonne Céphise y consent, 
Pourvu que tout soit bien décent, 
Et le grand paravent se place : 
Il doit prévenir tout regard ; 
Mais, dans le cristal d'une glace. 
On peut s'entrevoir par hasard. 

Commençant par la chevelure, 
Chacun se hâte à qui mieux mieux : 
Céphise quittant l'artifice. 
Lance la sienne vers les cieux 
Près de celle de Bérénice : 
Tandis que, de son front, l'amant 
Détache vingt boucles noircies, 
Et de son vaste coup-de-vent 
Éteint la moitié des bougies. 
Pour papillotles, tous les deux 
Us s'appliquent, les malheureux ! 
Lebiun, Fontanes, et Delille, 
Legouvé, Picard, Andrieux ! 
Lorsque tant d'autres, par la ville, 
Ont ce qu'il faut, en vers, en style, 



PIÈCES EN VKKS. , Ml 

Pour faire dresser les cheveux ! 

Céphise ôlc un triple collier, 
Delmon défait ses six c'avalles , 
Et leurs poitrines délicates 
A l'envi montrent un gosier. 
Si sec, que, sang nulle hyperbole. 
On y voit passer la parole. 

— « En ce moment, si je m'en crois, 
» Ma cousine, vos jolis doigls 

» Touchent les fruits des Hespéndes ?,.. 
» Que ne puis-je, nouveau Paris, 
» Pour vous, cueillir un double prix ! 
t Quels Irésors pour mes yeux avides ! » 

— « Taisez-vous! Nul ne peut les voir; 
>) Je les cache à toute la terre. » 

Eu effet, pour plus de mystère, 
On les jette au fond d'un tiroir. 
De son côté, dans son asile, 
Delmon jette son habit bas. 
Pour lui la chose est bien facile : 
Il n'a qu'à secouer les bras ! 
Étranger dans sa vaste manche, 
Avec art notre fat se penche : 
Soudain, collets et matelats, 
Ce monde, que son dos supporte, 
Roule, fuit, et son poids l'emporte 
Avec les épaules d'Atlas. 

Bientôt, arrivés à la taille, 
Avec ardeur chacun travaille 
A faire partir son lacet : 
L'une dérouie, l'autre arrache. 
Car Delmon, il faut qu'on le sache, 
Comme maint fat, a son corset. 
Céphise se hâtant, pour cause. 
Il entend tomber quelque chose. 
Comme un coussin, sur le parquet : 

— « Quel bruit I » dii-ii, chère Céphise! 



478 RECUEIL CURIEUX. 

« Seriez-vous donc tombée assise?... » 

— « Non, dil-elle, pas tout ù fait. 
« Pas d'examen, soj^ez discret. » 
La glace fait voir la cousine 

Qui relève un double coussin 
Que l'on cache avec la poitrine. 

— « Passe! » dit le galant voisin, * 
« Je n'ai vu tomber qu'une mode ; 

» Mais ma Céphise en finira, 
» Car bientôt elle passera 
» Toute entière dans la commode. » 
Enfin, arrivés à ce point. 
Chacun dépouillé d'embonpoint, 
Modeste et tenant sa parole. 
Vient d'endosser la camisole, 
Et nos squelettes gracieux 
Déjà se font tendres adieux : 

— a Bon soir, cousin !» — « Bon soir, Céphise ! 
» Ah! si, malgré voire rigueur, 

» Ce paravent (quelle surprise!) 

» Disparaissait pour mon bonheur!... 

» L'amour me devrait ce prodige ! » 

— « Il le fait ! » s'écrie à l'instant 
Valsain, tirant le paravent. 

» Ce dieu lui-même vous corrige : 

» Sans art vous pouvez juger ! 

» A travers un voile léger, 

)) Chacun de vous n'est plus qu'une ombre ; 

« En voyant vos défauts sans nombre, 

» Reconnaissez que les habits 

» Ne font ni Venus, ni beaux hommes, 

» El qu'en un mot, mes chers amis ! 

» Vous n'adoriez que des phantômesl... » 

Céphise veut balbutier, 

Dire : « C'est un tour d'écolier ! » 

— « Point de fable, ma chère épouse ! 
» Je ne suis pas d'humeur jalouse ; 

» Mais à l'ordre veillons enfin ; 



PIÈCES EN VERS. A79 

» Nous recevrons moins de visites, 

» Et désormais le cher cousin 

» Ne les fera plus si malin... 

» Quant à ces belles interdites 

» Qu'ici cette rumeur conduit, 

» Emma s'ira coucher sans bruit, 

» El je garde Cécile, un ange, 

i> Dont je demande le bonheur, 

» Pour prix de notre double erreur ! 

» Demain elle épouse d'Orlange. 

» C'est à ce couple séducteur 

» Que nous laisserons la toilette ; 

» Us ont la grâce et la fraîcheur : 

» Pour plaire, telle est la recette!... 

» Quant à nous, moins de vanité, 

» De costumes, de sots usages; 

» Les Heurs ne l'ont pas la beauté, 

» Le manteau ne fait pas les sages. 

» Sans rien outrer, soyons moins foux ; 

» Ma femme ! tu veux des bijoux, 

» Manquant de ceux de Cornélie; 

» Eh bien ! Cécile et son époux 

» Pourront encor charmer ta vie I 

» Tâchons d'y joindre plus de mœurs... 

» Quoiqu'en glosent certains censeurs, 

» Ninon, après mainte aventure, 

M Avec raison disait :— Messieurs ! 

» Sur un bon sol, comme les fleurs, 

» Les mœurs repoussent de bouture! » 



1 



CHANSONS 



Alix MODES DES FESiMES A LA FIN D[j BÈGNE DE LOIIS XIV. 



LA POULE DINDE EN FALBÂLÂ. 



Femme en pretintaille et fontange, 
Croit être belle comme un ange ; 
Mais ce vain falbala, par son ample contour, 

La rend grosse comme une tour. 
Et tout cet atirail si fort l'enfle et la guindé, 
Qu'elle ressemble un poulet d'Inde. 

Dans Paris, beaucoup, pour deuise. 
Ont plus d'iiabist que de chemise, 
C'est à dire bien des rats, 
La poule d'Inde en falbala. 

Ah ! quelle étrange métode ! 
Changer si souuent de mode ! 
Tous les jours il y en a, 
La poule d'Inde en falbala! 

L'on voit des métamorphoses 
Jusque dans los moiiulK^s chusos ; 

A. (il 



/l82 RECUEIL CURIEUX. 

Rien n'est exempt de cela , 
La poule dinde en falbala. 



CHANSON NOUVELLE 

SUR LA MODE DES CoRDELIBRES. 



Jeunes filles d'apresent, 
Qui aimez à plaire ; 
Et pour avoir des amants, 
Il faut prendre promptement 
Une cordelière, et vous, 
Une cordelière. 

Vous voyez, par tout Paris, 
Que c'est la manière . 
Pour avoir des favoris, 
Vous faut avoir aujourd'huy, 
Une cordelière, et vous, 

Une cordelière. 

Depuis cette mode icy, 
Jusques aux tripières, 
Leurs trippes ont renchéri , 
Et augmenté de prix, 
Pour avoir, sans contredit, 

Une cordelière. 

Les vendeuses de navets, 
De choux, et herbieres, 
Et crieuses de balels, 
Disent : « J'auray cette fois 
Une cordelière, moy, 

Une cordeliore. » 



PIÈCES lîN VERS. /j8, 

« Puisque la mode osl, enliu, 
Dit la boulangère , 
Je gagne assez sur le pain. 
Pour avoir, pour le ccrlain, 
Une cordelière, moy. 

Une cordelière. » 

La fille du rôtisseur 
Et la pâtissière. 
Et la fille du tourneur, 
Veulent avoir, pour leur honneur, 
Une cordelière, au gué , 

Une cordelière. 

Un garçon, jeune et courtois, 
Qui sçait la manière, 
Pour avoir à peu de frais 
Les amours comme il lui plaist, 
Faut toujours porter sur soy 

Une cordelière. 

Dans le fauxbourg Saint-Laurent, 
Une jardinière 
S'est laissé, par son amant, 
Attraper bien finement. 
Pour avoir plus promptement 

Une cordelière. 

Les servantes d'apresent 
Qui sont les plus fieres, 
Se rengorgent mesmemenl, 
Ayant ce petit agrément 
Une cordelière, au gué. 

Une cordelière. 

Une d'entr' elles, par honneur 
D'une amour sincère, 
Pour avoir un décroteur. 



kSli RJiCUlilL GLIUEUX. 

A acheté dessus l'heure 
Une cordelière, au gué, 
Une cordelière. 



LA DESOLATION DES SERVANTES 

SUR LA DEFENSE DU GALON. 



Ecoutez la chançon, 

Laquelle est fort plaisante, 

De sur tout le galon 

Deffendu aux semantes. 

Ah ! ce n'est plus le tems, [bis.) 
Car apresent, car apresent, 

Faut croire, 
Le passement d'or et d'argent, 
Vous n'en porterez plus guère ! 

Filles en condition, 

Que cela vous est nulle, 

Pour porter du galon 

D'auoir ferré la muUe, 

Car ce n'est plus le temps, {bis.) 

Vos rubans gallonnez 

Qui ornent vos fontanges, 

11 vous les faut quiter 1 

Cela vous seroit étrange, 

Car ce n'est plus le temps! {bis.) 

Four complaire au garçon, 

Donnez vous sur vos gardes 

De porter du galon. 

Semante, prenez garde. 

Car ce n'est plus le temps {bis.) 

L'on voit les chambrions, 

Comme des demoiselles. 



PIÈCES EN VERS. 485 

Tout ornez de gallons : 

Faut quille ces modellcs, 

Car ce n'est plus le temps, {bis.) 



CHANSON SUR LES HABILLEMENS DES DAMES, 

Sur Cair des Ramoneurs. 

(Aousti702.) 

Dans les pays où nous sommes, 
Les femmes, comme les hommes, 
C'est à qui plus changera. 
Ramonez cy, ramonez là! 

L'habit le plus magnifique 
N'est plus quun garde-bouliquc. 
Quand à la mode il n'est pas, etc. 

A la cour, toutes les dames, 
A la ville, toutes les femmes, 
Se mettent sur ce pied là, etc. 

Tous les jours comtesse change 
De cornette ou de fontange. 
Selon que la lune va, etc. 

Leur cornette à triple étage 
En deux rayons se partage, 
Pour leur fournir de l'éclat, etc. 

Il en est de moins rangées, 

Qu'on appelle négligées, 

Qui servent pour les fracas, etc. 



/l86 RECUEIL CURIEUX. 

Les barbes de ces coiffures 
Pendent jusques à la ceinture, 
Et peut-estre iront plus bas, etc. 

Elles ont des palissades 
En forme de barricades, 
Comme femmes des combats, etc. 

On auroit bien de la peine 
A s'eschaper de leur chaisnes. 
Quant leurs fers sont en estât, etc. 

Quand leur teste se tignogne 
De bavoUets de Bourgogne, 
Le tignon n'y manque pas, etc. 

A tous momens elles tapent 

Leurs cheveux, pour qu'ils ne chapent 

C'est à qui plus tapera, etc. 

On n'oseroit leur déplaire : 
L'assassin, le mousquetaire, 
Font respecter leurs apas, etc. 

Rien ne résiste à leurs charmes, 
Il faut leur rendre les armes. 
Quand l'engageante est au bras, etc. 

En femmes de bon commerce, 

Elles ont une renverse, 

Et Veschelle à l'estomach, etc. 

Pour faire mieux une chute, 
Elles font une culbute 
Des favoris avec cas, etc. 

Pour mieux donner dans la mine, 
Elles sont en gourgandines, 



PIECES EN VERS. ^87 

Monstrant à tous leur estomach, etc. 

Quand elles ont leur visage 
Brouillé de quelque mesnage, 
Battant l'œil cache cela, etc. 

Et pour mieux tenir chez elles 
Leurs amans trop infidèles, 
Licol leur sert dans ce cas, etc. 

Elles font de leur visage, 
Souvent, comme d"un image; 
C'est à qui plus le peindra, etc. 

Quand leur beauté vient commune, 
Dans certains iours de la lune. 
Leurs escharpes couvrent cela, etc. 

Leurs habits ont plus d"estoffe. 
Qu'il n'en faut à saint Christophle, 
Pour l'habit, cullotte et bas, etc. 

Pour paroistre moins coquettes. 
Elles n'ont que des grisettes, 
Des cordelières avec cela, etc. 

Elles paroissent ignorantes 
Sous une longue innocente : 
Dans le fond ne le sont pas, etc. 

Jamais elles ne reculent 

Avec leurs petites mulles, 

Qui dans leurs pieds ne tiennent pas, etc. 

Toujours nouvelle manière: 
Des souris, des jardinières! 
Rien ne semble mieux aux rats, etc. 



488 RECUEIL CURIEUX. 

Tantost sont des cadenetes, 
Des croissants et des comètes : 
Bientost le ciel y sera, etc. 

Et depuis la grande mode, 
C'est une longue et commode 
Aussi haute que les bras, etc. 

Le Roy, voyant les cornettes 
S'ellever jusques aux planettes, 
A mis les cornes à bas, etc. 

Si cela mettait des bornes 
A toutes les autres cornes, 
Messieurs, vous n'en auriez pas. 
Ramonez cy, ramonez là I 



CHANSON NOUVELLE 

SUR LES BAGNOLETS. 

Sur l'air : Je suis un garçon carillonneur ; ou bien : Quand je vous 
ai donné mon cœur, etc. 



Ma comere, j'ai un beau secret ! 
Il va par toute la France : 
On me croit dans la sobriété, 
A voir mon apparence, 
Car, pour paroître plus cachée. 
Je m'ai fait faire un bagnolet. 

Autrefois je ne pou vois pas 
Estrc aimée des bons drilles; 
A présent, porloi^t cet é(at, 



PIÈCES EN VERS. ^i89 

On me fait bonne mine; 
De tous cotez, je suis aimée, 
Depuis que j'ai un bagnolet. 

Dans les bals et les assemblées, 
Les lieux plus d'aparence, 
Dans ces endroits, je peux aller, - 
Sans faire de résistance ; 
On me dit : « Vous pouvez entrer 
Avec votre bagnolet? » 

Si je vais dedans un jardin, 
Ou un lieu de plaisance. 
On me présente du bon vin 
Avec révérence ; 
On croit que je suis de qualité, 
Portant ainsi un bagnolet. 

La fille d'un maître savetier, 
Ecoutant ces deux filles, 
Qui disoient que, pour être aimée 
De quelques amans bons drilles, 
11 falloit porter un panier, 
Sans oublier un bagnolet : 

Cette fille ne manqua pas 

De le dire à sa mère. 

« Maman, tirez-moi d'embaras ? 
Tâchez de me satisfaire ; 
Car, pour plaire à mon bien-aimé, 
Je veux avoir un bagnolet. » 

Sa mère lui répond d'abord : 
« Ma petite Isabelle, 
Tu crois donc que j'ai des trésors 
Pour le faire demoiselle ; 
Non, ce n'est pas ta qualité, 
Pour que tu portes un panici-. » 

A. . 62 



/l90 RECUEIL CURIEUX. 

Plusieurs servantes du pays 
Suivent la mode nouvelle, 
Pour gagner un beau favori, 
Elles font les demoiselles, 
Portent des bas de soye et paniers, 
Sans oublier un bagnolet. . 

Filles, vous pouvez être assurées, 
Dans votre jeunesse. 
Si vous voulez être aimées, 
Et avoir des caresses ; 
Il vous faut porter un panier, 
Sans oublier un bagnolet. 



CHANSON NOUVELLE 

SUR LES PANIERS. 

Sur l'air de Lon lan là; ou bien : C'est Cupidon qui m'inspire. 
(Il se peut dire aussi sur le mirliton.) 



Qui veut ouïr chansonnette 
Des demoiselles de Paris, 
Qui ne sçavent comment se mettre, 
Vous les voyez aujourd'huy 
Dans un pannier, landerirette. 
Dans un pannier, landeriri. 

C'est un bon cache-malice 
Qui est fort bien inventé. 
Car très-souvent il se glisse, 
Je ne sçai si vous m'entendez ? 
Dans leurs panniers, landerirette, 
Dans leurs panniers, landeriri. 



PIÈCES EN VERS. /l.91 

La fille la plus honnête. 
Si elle veut-se divertir, 
Afin d'être plus allerte, 
Elle se met, sans contredit, 
Dans un pannier, etc. 

L'on n'attend point à l'automne, 
Quand Venus veut vendanger : 
Il remplit fort bien la tonne ; 
L'amant y trouve son plaisir, 
Sous un pannier, landerirette, etc. 

Les filles sont bien trompeuses 
A leurs prétendus maris ! 
Elles font tant les scrupuleuses ; 
Souvent cachent le petit, 
Sous un pannier, landerirette, etc. 

C'est une jeune bergère. 
Voulant en avoir aussi : 
Etant par trop ménagère. 
Mit des cordons, à ce qu'on dit, 
A un pannier, etc. 

Il y a des vieilles anticailles. 
Pour mieux être dégagées. 
Elles disent, coûte qui vaille. 
Qu'elles veulent se mettre aussi 
Dans un pannier, etc. 

Et si cela continue, 
Faudra parler au Voycr, 
Qu'il fasse élargir les rues, 
Pour qu'on puisse se ranger 
De leur pannier, landerirette, etc. 

C'est aujourd'huy la coutume, 
Qu'ainsi les dames vont au marché, 



/iDâ RECUEIL CURIEUX» 

Les servantes portent la pécune : 
Derrière eux, vous les voyez, 
Avec le pannier, etc. 



Il faudra, jeunes coquettes, 
Garder cet hyver ici, 
Puisque vendanges sont faites, 
Reserver, je vous le dis, 
Tous vos pannierS; landerirelle, etc. 



CRITIQUE DES MODES DES FEMMES. 

Sur l'air du Cordon-Bleu; ou : En amour on n'entend pas de raison. 



Pour le coup, ma foi, je n'en puis plus, 
II faut que ma muse se débonde ! 
Tous les jours nous sommes rebatus 
Des attraits de la brune et la blonde : 
Chacune veut avoir le devant ; 
Aux nouvelles modes, 
Elles s'accommodent; 
On les voit se guinder foleraont ; 
Rien n'est épargné dans leur ajustement. 

Voyez-les, dans leur appartement, 
Consulter, étant à leur toilette. 
Un miroir, qui, souvent complaisant, 
Leur fait métamorphoser la tôle, 
Leur cachant un défaut apparent, 
Soit dans leurs parures. 
Ou dans leurs figures, 
Mais hélas I c'est iuutillement... 
Tout est découvert à la suite du lems. 



PIÈCES EN VERS. 493 



Satisfaites de leur beau portrait, 
On les voit se rôder dans les rues, 
Tout comme un petit cochon (U lait , 
Allongeant le col comme des grues, 
Affectant un air très-serieux , 
La bouche plus close 
Qu'un bouton de rose, 
Et roulant de tous côlez les yeux : 
Imaginez-vous voir un chat amoureux. 

Enfin, dans cet insolent harnois, 
Je n'en puis plus à force de rire, 
Si quelquefois on les montre aux doigts, 
Les sottes croyent qu'on les admire ; 
Aussi-tôt, comme un poisson dans l'eau, 

Elles s'émoustillent, 

Et leurs culs frétillent ; 
L'habit de chacune est le plus beau... 
Chacun, à son goût, a le plus beau museau 

Pleines de leurs sottes vanités, 
Vit-on jamais pareille folie ! 
On voit briller au plus haut degré 
En elles la noire jalousie. 
Jusqu'à même se maltraiter, 

Pour la seule envie 

D'être plus jolie, 
Etdesçavoir mieux se parer... 
C'est à qui mieux sçaura se déchirer. 

Consultez chacune dans son goût. 
Malgré l'amitié la plus étroite, 
Vous les verrez déchirer de coups. 
Celle qu'on dit être la mieux faite. 
Et dire d'un esprit jaloux : 

« Elle est trop coquette ! 

Sa taille est mal faite ! 
Ahl monsieur^ vous n'avez pas de goûtf 



494 RECUEIL CURIEUX. 

Elle a le nez gros, elle a le teint trop roux. » 

Mais, pour prouver leur légèreté. 
Vous n'avez qu'à consulter les modes 
Pleines d'orgueil et de vanilé ; 
Remarquez comme elles s'accommodent : 
Elles changent, à tous momens, 
Et dans leurs coeffures, 
Et dans leurs parures... 
Oui, le beau sexe est plus inconstant, 
Et bien plus léger, que n'est encore le vent. 

Remontez jusqu'à quinze ou vingt ans. 
Et voyez quelles sont leurs parures? 
Ba volets, chicorée et rubans, 
Faisoient lors leurs plus belles coeffures ; 
Et les crémones et les carcans, 
Pleins de bigarures 
Et des chamarrures ; 
La cordelière a fait son tems, 
Et les bourguignones n'ont plus d'agrément. 

On voyoit briller les falbalas 
Même jusqu'au bas de leurs chemises, 
Et s'il s'en trouvoit qui n'en eut pas. 
On les regardoit comme sœurs grises: 
Prétentailles, jupes à volants. 

De grandes écharpes !... 

Ces vilaines satrapes. 
Par ma foi, ne sçauroient commen t 
Se défigurer, pour faire des amans. 

Imaginez-vous voir Arlequin 
Gesticulant à la comédie? 
C'est le vrai portrait de ce lutin, 
Tant pour l'habit, que pour la manie. 
A son habit, on juge fort bien 

Qu'il est fait pour rire : 

C'est ce qu'il inspire. 



PIÈCES EN VERS. /i95 

Elles m'en fournissent le moyen : 

Je ris tous les jours, qu'il ne m'en coûte rien. 

Mais revenons aux modes du tems. 
Plus d'écharpes, plus de prétenlailles! 
Si l'on n'est coeffée en chien-courant, 
Ou passe pour de pures canailles ; 
Puis, il faut avoir des papillons, 

He petits bonshommes; 

C'est ainsi qu'on nomme 
Tout l'attirail des pauvres guenons : 
Au lieu de rubans, il leur faut des ponpons. 

Les portes cocheres, limaçons, 
Les boucles ornent ces lunatiques; 
Le plein, le croissant et les lignons," 
Sont modes dont chacune se picque: 
Tignon frisé, et tignon carpe! 

Margot salissonne 

Même se tignonne ! 
Enfin, pour dire la vérité, 
L'on ne voit que chignon tignoué I 

Voyez-les avec leurs bagnolets? 
Ce sont de véritables guenuches, 
Semblables à des esprits folels ; 
Babillant, tout comme des peruches. 
Elles portent un grand desespoir 

Autour de leur tète ; 

Mais les pauvres bêtes 
Vivent, hélas! sans s'appercevoii-, 
Que c'est dans le cœur qu'elles doivent l'avoir. 

Le solitaire n'a plus de goût ; 
Les folles n'usent que de follettes ; 
Les mirlitons sont connus de tous ; 
On en voit même chez les grisettes 
Et de la Régence et de Marly, 



/i.96 RECUEIL CURIEUX. 

La mode est récente ; 

Robe en innocente: 
Les sultanes en sont aussi; 
La robe habillée est un très-bel habit. 

Les jupons picqués sont estimés; 
Les cerceaux, les paniers, tout de même; 
Et contre les arrêts énoncez, 
On en use malgré les loix même ; 
Par ce moyen, les bosseliers 

Ont fait leur fortune : 

Car il n'est aucune, 
Qui, pour peu qu'elle ait de deniers. 
Ne fasse l'empiète de quelques paniers. 



On en voit qui sont bourez de crin ; I 

On en voit qui sont remplis de paille : 
Le diable en a donné le dessein 
Pour la vanité de la canaille. 
Par ma foil je n'ai jamais rien vu 

Plus insuportable, 

Ni plus effroyable : 
On leur voit presqu'à toutes le cul!... 
Enfin, c'est la mode, qu'on n'en parle plus. 

Je permets, avec juste raison, 
Tout cet ornement à la noblesse ; 
11 convient à gens d'extraction, 
Il convient aux illustres princesses; 
Mais lorsque je vois dame Alizon 

Dans cet équipage, 

Jarnyl j'en enrage, 
Et si je suivois ma passion, 
Je décoefferois son indigne chignon. 

J'aurois aussi lieu de critiquer 
Les hommes qui suivent ces manies: 



PIÈCES EN VERS. 497 

Mais il faut eufin les toUerer : 

Ils sont nés pour complaire à S^'lvie; 

Ils ont tous ce malheureux penchant... 

Soite complaisance ! 

Fatale indolence ! 
Mais on voit toujours qu'avec le tems, 
Ils reviennent tous de ces égaremens. 

Si je n'invective pas contre eux, 
C'est que je vois que dans leurs manières 
Ils ne sont pas tant capricieux, 
Et ne cherchent seulement qu'à plaire; 
De plus, c'est qu'ils s'aiment entre eux. 

Et sans jalousie 

Ils passent leur vie, 
Us sont galans, ils sont généreux.... 
Mais, pour le beau sexe, il est toujours envieux. 

Ma muse, trêve de compliment ! 
Nous pourrions causer quelque orage; 
Laissons là les modes d'à présent, 
Gardons-nous d'en dire davantage. 
Faisons nos excuses prompteraent, 

Et cessons de rire, 

Laissons la satyre ; 
Rendons-nous un peu plus complaisants... 
Ma foi ! rien n'égale la mode du tems. 



KIN„ 



misw 



lUiiMMIE 



COSTUMES HISTORIQUES 



ï. Recueils généraux de Costumes, où ceux de la France 
se trouvent compris, 

(Franc. Descerpz. ) Recueil de La diversité des habits qui 
sont de présent en usaigctantés pays d'Europe, Asie, Affri- 
que et illes sauvaiges , le tout fait après le naturel. Paris , 
Rich Breton, 1562, p. in-8, fig. en b. 

J. Sluperius. Omnium fere gentium, nostrrc aetatis natio- 
num habitus et effigies ; Joan. Sluperii Herzelensis in eos- 
dem epigrammata ; adjecta ad singulas icônes gallica tctra- 
stica. Antuerpiœ, J. Bellerus, 1572, p. in-8, 121 fig. en bois. 

Habitus pr£ecipuorum populorum tam virorum quam femi- 
narum singulari arte dcpicti. Trachtenbuch. Norimbergœ, Hans 
Veigel, 1577, p. in-fol., fig. en bois d'après Jost Amman. 

Abr. Bruin. Imperii ac sacerdotii ornatus divcrsarum gen- 
tium peculiaris vestitus. Colon., Ahr. Bruin excudebat, 1578, 
in-4 de 21 ff. de texte, par Hadr. Damman, et de 50 fig. 

— Omnium pêne Europse, Asire, AfricsB et America) gen- 
tium. habitus, elegantissimc œre incisi : quibus accedunt ro- 
mani pontificis, cardinalium, episcoporum. nnà cum omnium 



500 BiniJOGRAPIIlE DîvS 

ordinum monacliorura et religiosorum habitu. Antuerp., cura 
Abr. deBruin, 1581, in-fol , 500%. 

Plusieurs tirages sous différentes dates. L'un d'eux est intitulé : 
Habits de diverses nations, recueillis par Mich. Colyn. 

Jacq. Boissard. Habitus variarum orbis gentium. Habitz 
de nations estranges. Trachtcn mancherley volcker des 
erdskreyk. S. n. (Francof. ), 1581, in-fol., 60 fig. 

JosT Amman. Gynseceum sive theatrum mulierum, in quo 
prgecipuarum omnium per Europam imprimis nationum, gen- 
tium, etc. , fœraineosbabitus videre est, artificiosissimis figuris 
expresses à Jodoco Ammano (additis octostichis Franc. 
Modii). Francof. ad Mœn., impensis Sig. Feyrabendi , 1586, 
p. in-4, 122 fig. en bois. 

Il y a une édit. moins complète avec texte allem. 

Jost Amman a dessiné les fig. de plusieurs autres recueils de 
Costumes de son temps. 

Cesabe Vecellio. Degli abiti antichi et modcrni di diverse 
parti del monde libri due. Venegia, Boni. Zenaro, 1590, in-8, 
420 fig. en bois d'après les dessins du Titien. 

Réimpr. en 1598, avec un texte latin par Sulstatius Gratialianus, 
sous le titre de Habiti... di tutlo il monda; di nuovo accresciuti di 
moite figure. Dans l'édit. de 1664, les dessins sont attribués au grand 
Titien. 

Alex. Fabri. Diversarum nationum ornatus, cum suis ico- 
nibus. Padova, 1593, 3 part, in-8, 304 fig, 

J. de Glen. Des habits, mœurs, cérémonies, façons de faire 
anciennes et modernes du monde ; traicté non moins utile que 
délectable, plein de bonnes et saintes instructions, avec des 
pourtraits des habits taillés, par J. de Glen, Liégeois. Liège, 
J. de Glen, 1601, in-8 

Habillements de plusieurs nations représentez au naturel 



COSTUMES HISTORIQUES. 501 

en 137 belles figures (par J Goeree). Leide , P. Yander Aa, 
s. d. (vers 1700), in-4 obi. 

Teodoro Viero . Raccolta di stampe , clie rappresentano fi »ure 
ed abiti di varie nazioni, seconde gli originali e le descrizioni 
di più celebri reeenti viaggiatori e degli scopritori di pacsi 
nuovi. Venezia, 1783-90, 3 vol. gr. in-fol., 360 fig. 

(Sylv. Maréchal.) Costumes civils actuels de tous les peu- 
ples connus, d'après nature. Paris, s. d. (1784-87), 4 vol. 
in-8, fig. color. 

Maillot. Recherches sur les Costumes, les mœurs et les 
usages civils des anciens peuples, publ. par Martin. Paria, 
1804, 3 vol in-4, 296 fig. au trait. 

Le second volume est entièrement consacré à l'Histoire de France. 

Jules Ferrario. Le Costume ancien et moderne , ou His- 
toire du gouvernement, de la milice, de la religion, des arts, 
sciences, usages, etc., de tous les peuples anciens et mo- 
dernes, déduite des monuments. Milan, 1816-27, 13 vol. 
gr. in-4, fig. color. 

Il y a une édit. ital., publ. en même temps, à laquelle ont été 
ajoutés 3 vol, en t83o, sous le lilre à'Aggiunta e rettificazioni. 

Six vol. de cet ouvrage sont consacrés à l'Europe, un seul à la 
France. 

Le texte ital. a été réirapr. in-S et in-12, à Florence, à Livonrne 
et à Naples. 

Cam. Bonnard. Costumes des treizième , quatorzième et 
quinzième siècles, extraits des monuments les plus authenti- 
ques de peinture et de sculpture, avec un texte historique et 
descriptif. Paris, 1828-36, 2 vol. in-4, 220 fig. color. 
II y a une édit. ital. publ. à Rome. 

Mazuy. Tj-pes et caractères anciens, d'après des documents 
peints ou écrits , dessinés par Fragonard et Dufey, Paris , 
1841, gr. in-4, fig. color. 

FÉL.DE Vigne. Vade-mecum du peintre, ou Recueil de Ces- 



502 BIBLIOGRAPHIE DES 

tûmes du moyen-âge pour servir à l'histoire de la Belgique et 
pays circonvoisins. Gand, 1835-40, 2 vokj gv.^ in-4, 195 fig. 
grav. et color. 

Voy. aussi : Costumes , mœurs et usages de la cour de Bourgogne, 
sous Philippe-le-Bon , tirés de l'Hist. de Girard de Nevers , 25 pi. 
in-fol., lithog. et color. 

Od. Fialetti. De gli habiti délie religioni, con le armie 
brève deserittion loro . Venet., 1626, in-4, 72 fia;. 

Reproduit deux fois avec titres français : Briefve hist. des ordres 
religieux, 1658, ei Hist. de Vinstitut. des ordres religieux, 1680. 

Voy. aussi les mêmes sujets, grav. par Sclionebeck, dans Yllist. 
des ordres religieux et militaires ( Amst., 1695-99, 4 vol. in-8 ); dans 
l'Hist. des ordres monastiques du père Helyot (Par., 1714, 8 vol. in-4), 
plusieurs fois réimpr. ; dans l'ouvrage de Bonanni , Ordinum reli- 
giosor. catalogus (Romae, 1706, 3 vol. in-4), et dans un grand nom- 
bre d'autres ouvrages spéciaux. 

Jacq. Ch. Bar. Recueil de tous les Costumes religieux et 
militaires, avec un Abrégé historique et chronologique. Paris, 
1778-98, 6 vol. in-fol., fia:, color. 

Voy. aussi un recueil analogue, avec explication allem. par G. -F. 
Schwan, Abbildungen aller Geisilichen , etc. (Manheim, 1779-94, 
3 vol. in-4, fig. color. ).' 



II. Recueils particuliers des Costumes français. 

Bkrn. de Montfaucon. Les Monuments de la monarchie 
française , avec les figures de chaque règne que l'injure du 
temps a épargnées (en franc, etonlat.]. Paris, 1729-33, 
5 vol. in-fol., 307 fig. 

On trouve aussi les mômes fig. sans texte, sous ce titre : Trésor des 
antiquités de la couronne de France, représ, en figures d'après les ori- 
ginaux {Ls. ITnye, 1745, 2 vol. in-fol. ). 

(Ch. Tos. DR Bevv.) Histoire des inaugurations des rois, 



COSTUM£S HISTORIQUES. 503 

empereurs et autres souverains , avec un précis de l'état des 
sciences et des arts sous chaque règne , depuis Pépin jusqu'à 
Louis XVI. Paris, 1776, in-8, fig. 

N.-X. WiLLEMiN. Monuments français inédits pour servir 
à l'histoire des arts , des Costumes , etc , avec un texte his- 
torique et descriptif par André Pottier. Paris, 1806-33, 
2 vol. in-fol., 302 fig. color. 

(Beaunier etRATTiER. ) Recueil de Costumes français ou 
Collection des plus belles statues et figures françaises , des 
armes , des armures, des instruments , des meubles , etc., 
dessinés d'après les monuments, manuscrits, peintures et vi- 
traux , avec un texte explicatif , suivi d'une Notice historique 
et chronologique devant servir à l'histoire de l'art du dessin 
en France depuis Clovis jusqu'à Napoléon. Paris, 1810 et 
suiv., in-fol., fig. color. 

Cet ouvrage, resté inachevé, s'arrête à Louis XII. 

Hipp. Lecomte. Costumes civils et militaires de la monar- 
chie française depuis 1200 jusqu'à 1820. Paris , s. d. (1820), 
4 vol. p. in-fol , 380 fig. color. 

Horace de Vielcastel. Collection de Costumes , armes et 
meubles , pour servir à l'histoiic de France depuis le com- 
mencement de la monarchie jusqu'à nos jours. Paris, 1828- 
33, 3 vol. in-4, 300 fig. color. 

Herbe. Costumes civils et religieux , avec les meubles , les 
armes, les armures, depuis les Gaulois jusqu'à 1834, dessin, 
d'après les historiens et les monuments. Paris , 1834 , p. in- 
fol , 90 fig color. 

De Clugnv. Costumes français depuis Clovis jusqu'à nos 
jours , extraits des monuments les plus authentiques de pein- 
ture et de sculpture , avec un texte historique et descriptif et 
des notes. Paris, 1836-39, 4 vol. in-8, 640 fig., grav. par 
Massard, coloru 

Perrochel. Le jardin de la Noblesse françoise, dans lequel 



50/t BIBLIOGRAPHIE DES 

se peut cueillir leur manière de vestement. — Le théâtre de 
France , contenant la diversité des habits , selon la qualité 
des personnes. Paris, Estienne, 1629, in-4 , fig. par A. 
Bosse , Briot, etc. 

(Pierre de Lamésangere). Galerie française de femmes cé- 
lèbres par leurs talents , leur rang ou leur beauté , portraits 
en pied dessinés par Lanté , grav. par Gatine , avec des no- 
tices biographiques et des remarques sur les habillements. 
Paris, 1827, in-fol., fig. 

MuLLER. Sketches of the âge of francis the first. London, 
1841, fig. color. 

Quadrilles des Modes françaises depuis François P'" jus- 
qu'à, nos jours. Paris, 1834, in-fol., fig. color. 

Horace de Vielcastel. Collection de Costumes pour servir 
à l'histoire de France et de la Révolution française et de 
l'Empire. Paris .s. d., p. in-fol., fig. color. 

Grasset Saint-Sauveur. Recueil complet des Costumes des 
législateurs, des autorités constituées civiles et militaires. 
Paris, 1796, in-4, fig. color. 

(De la Mésangère). Journal des dames et des modes, du 
1"' juillet 1798 jusqu'à ce jour. Paris, 1798 et suiv,, in-8 
( 4 vol. par année), fig. color. 

Nous ne croyons pas utile de citer les nombreux journaux de 
modes, qui se sont établis sur le modèle de celui-ci, sous différents 
litres , depuis le commencement du siècle, et qui se multiplient tous 
les jours. 

Modes françaises ou histoire pittoresque du Costume en 
France depuis août 1818 jusqu'en 1821. Paris, 1821, 2 vol. 
8in-, fig. color. 



COSTUMES HISTORIQUES. 505 

III. Histoire de la Mode et des choses de toilette, 
principalement en France. 

G. Clavelin. Étrenncs récréatives (Histoire) de la Mode. 
Pam, 1821, in-12,%. 

Voyez aussi : De la bizarrerie des modes et des usages, daos les 
Variétés hist. etlitt., recueill. par un amateur (Par.^ 1756, 3 vol. 
ln-12). 

(Louis Charpentier.) Essais historiques sur les Modes et le 
Costume en France ; nouv. édit. pour servir de supplément 
aux Essais histor. sur Paris, de Sainte-Foix. Paris, 1776, 
in-12. 

Le chevalier de C (Villiers). Essais historiques sur les 

Modes et la toilette de France. Paris, 1834, 2 vol. in-18, fig. 

HoK. DE ViELCASTEL. Modosct Costumos. Voy. ce mém. avec 
fig. color. , dans le Moyertrâge et la Renaissance, publ. par Paul 
Lacroix et Ferdin. Seré. 

Ant. Solerh (Théop. Raynaud), De pileo cseterisque capitis 
tegminibus, tam sacris quam profanis. Amstelodami, 1672, 
in-12, fig. 

R. D. P. (RosNiviNEN de Pire). La Pogonologie ou Discours 
facétieux des barbes, auquel est traictée l'origine, substance, 
différence, propriété, louange et vitupère des barbes. Rennes, 
P. Bretel, 1589, p. in-8. 

(AuG. Fange.) Mémoires pour servir à l'histoire de la barbe 
de l'homme. Liège, 1774, in-8. 

Voy., entre autres ouvrages sur ce sujet : Joh. Henmngii Tricholo- 
gia id estdecapillis veterum collectaneahistorico-philolugica{}ildi'^dch., 
1678, in-12)', Pogonologie ou hist. philos, de la barbe, par J.-A-D. 
(Dulaure. Constantinopk, 1786, iu-8, fig.), etc. 

Nicolaï. Recherches historiques sur l'usage des cheveux 
postiches et des perruques dans les temps anciens et uiodor- 



506 BIBLIOGRAPUIE DES 

nés, trad. de l'allem. (par Jansen). Paris, s. d. (1809), in-8, 
fig. (Extr. du Magas. encyclopéd.) 

Voy., entre autres ouvrages sur le même sujet : M. C. T. Rangonis, 
De capillamentis seu vulgù paruquen liber [Magàeh., 1663, in-12, 
fig. ), et l'Éloge des perruques, par Ackerlio (Deguerle. Paris, 1799, 
in-12). 

(MoLÉ.)Histoire des Modes françoises, ou Révolu tionduCos- 
tume en France, depuis l'établissement de la monarchie jus- 
qu'à nos jours ; contenant tout ce qui concerne la tête des 
François, avec des recherches sur l'usage des chevelures ar- 
tificielles chez les anciens. Paris, 1773, in-12. 

Motteley a extrait de cet ouvrage VHist. des révolutions de la barbe 
des Français (Par., 1826, p. in-12). 

(Charrier.) Discours traitant de l'antiquité, utilité, excel- 
lences et prérogatives de la pelleterie et fourrures, avec plu- 
sieurs remarques curieuses. Paris, P. Billaine, 1634, p. in-8. 

R. P. Lesson. .^Histoire de la soie, considérée sous tous 
ses rapports depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Roche- 
fort, 1846, in-8. 

Magino Gabrielli. Dialoghi soprarutilisueinvenzionicîrca 
la seta : e si dimostrano in varie figure istoriate tutti gl'esercizi 
ed istromenti, che nell'arte délia seta si ricercano. Roma, 
h^ered. di Giov. Giglioti, 1588, in-foL, fig. en b. 

Clairla-n. Recherches sur les vêtements des hommes, par- 
ticulièrement sur les culottes, avec des notes critiques, his- 
toriques, et des gravures. Paris, an XI, gr, in-8, fig. 

Giov. Pennacchini* Nobilta et antichita de' sartori, cavate 
da molti autori approvati. Venetia, 1650, in-4. 

ÏV, Lois somptuaires et ordonnances relatives 
ou Costume. 

AuBERT DE Vertot. Disscrtatiou sur l'établissement des 
lois somptuaires parmi les Français. Voy. cette Dissertât. 
dans le t. vi des Mém. de l'Acad. des inscr. et belL lettres. 



COSTUMES HISTORIQUES. 507 

Edit du roy portant règlement des habits avec défenses à 
tous ses sujets d'user sur iceux d'or et d'argent. Paris, 1613, 
in-8. — Ordonnance du roy pour la reformation de la disso- 
lution et superfluité qui est es habillements. Ihid., 1617, in-8. 
— Ordonnance du roy portant défenses de porter d'aucuns 
passement, poinctz couppez et dentelles. Paris, 1626, in-8. 

Il y a , dans le recueil des Ordonn. des rois de France de 
la troisième race, dans le recueil de Fontanon , dans le Code de 
Louis XIV, etc., une foule d'ordonnances somptuaires qui n'ont 
pas été imprimées à part comme celles-ci et quelques autres anté- 
rieures. 

Ordonnance des vicaires généraux de Toulouse contre la 
nudité des bras, des épaules et de la gorge, et l'indécence 
des habits des femmes et des filles. Toulouse, 1670, pièce 
in-8. 

Il existe d'autres ordonnances analogues , émanées de l'autorité 
ecclésiastique, mais elles n'ont été publiées que dans les collections 
de droit ou d'histoire. 

Le p. Menestrier. Dissertation sur l'usage de se faire por- 
ter la queue. Paris. 1704, p. in-12. 

Réimpr. avec des notes de Leber, dans la Collect. des Diss. et traités 
partie, relat. à VBist. de France. 

V. — Théorie de la Mode et hygiène du Costume. 

(Caron.) Toilette des dames ou encyclopédie de la beauté. 
Paris, 1805, 2 vol. in-18. 

Manuel des toilettes, dédié aux dames. Paris, s, d., p. 
in-12, fig. 

Le miroir des Grâces ou l'art de combiner réléganco, la 
simplicité et l'économie dans l'habillement, par une dame, 
trad. de l'angl. Paris, 1811, in-18, fig. color. 

C. Mazeret et A. -M. Perrot. Miroir des Grâces ou diction- 
naire de parure et do toilette, Paris, s, d. (1821), p. in-12, fig. 



508 BIBLIOGRAPHIE DES 

Almanach des Modes et des mœurs de Paris. Pam, 1813-20, 
8 vol. in-18, fig. 

(Ch. R. E. de Saint-Maurice.) Almanach de la Mode de 
Paris. Tablettes du monde fashionable. Première année. Pa- 
ris, 1834, in-18, fig. 

Ch. Et. Gaucher Observations sur le Costume françois. 
Voy. ces observ. dans le Journal des Beaux-Arts, en 1774. 

Jacq. Agathange Leroy. Recherches sur les habillements 
des femmes et des enfants ou examen de la manière dont il 
faut vêtir l'un et l'autre sexe. Paris, \112, in-12. 

Bernard Christophe Faust à l'Assemblée Nationale, sur un 
vêtement libre, uniforme et national, à l'usage des enfants. 
S. n.. 1792, pièce in-8. 

VI. Pièces en prose et en vers sur le Costume et sur 
les Modes, 

(Oliv. de la Marche.) Le parement et triumphe des dames. 
(Publ. par P. Desrey.) Paris, J. Petit (1510), p. in-8 goth. 
de 77 ff. 

Réimpr. plusieurs fois. L'édit. de L^Jon, Oliv. Arnoullet, sans date, 
est intitulée: Le parement..., auquel sont contenus et déclarez tous tes 
habits, paremens, vestures, triumphes et ornemens qui appartiennent 
à toutes nobles dames et femmes d'honneur. 

La Mode qui court au temps présent. Paris, 1612, pièce 
in-8. 

Discours nouveau sur la Mode (en vers), Paris, 1613, in-8 
de 20 p. 

Réimpr., avec des notes de M. Castaigne, dans le Bull, archéol. 
et histor. de la Charente (Angoulême, 185i, in-8 de .S^ p.). 

La nouvelle Mode à la négligence. Paris, 1622, pièce in-8. 

DeFitelieu, La Contremode. Paris, L. de Heuquemlle, 1642. 
in-8 



COSTUMES HISTORIQUES. 509 

Réglôment de la Mode. L'an 42 des bilboquets, 8 des pantins 
et Y"^ des navets, s. d. (1742), pièce m-8. 

Complaincte de monsieur le C... contre les inventeurs de 
vcrtugalles. Paris, Gnill. Nyverd, s. d. (vers 1550), in-8goth. 
de 8 ff . 

Voy. aussi la Réponse de la vertugalle en forme âHnv>ective ( ihid., 
s. d., in-8 de 8 ff.), et le Dehat et complainte des meuniers et meu- 
nières à rencontre des vertugalles^ en forme de dialogues (ibid., 1556 , 
in-8). 

Le blason des basquines et vertugalles, avec la belle re- 
monstrance qu'ont faict quelques dames quand on leur a re- 
monstré qu'il n'en falloit plus porter. Lyon, 1563, p. in-8 
de 8 ff . 

Voy. aussi, dans le recueil deBlasons, poésies anciennes, publ. par 
Méon, ceux qui sont relatifs à quelques objets de toilette. 

Traité de l'origine et des progrez du vertugadin. S. n. 
(Paris), 1733, in-12. 

Satyre nouvelle (en vers) contre le luxe des femmes pour 
la réformation des modes : nompareilles , rubans, falbalas, 
abattans, rayons, maris, colinettes, crémones, sourcils de 
hanneton, mousquetaires, souris, assassins, battaupouces, 
suffoquants, favoris, steinquerques et pretentaillos. Paris, 
1703, in-8. 

Satyre (en vers) sur les cerceaux, paniers, criardes, man- 
teaux volants et autres ajustements des femmes. Paris, 1727, 
in-12. 

Jean Dant. Le chauve ou le raespris des cheveux. Paris, 
Billaine, 1621, p. in-8. 

Beaumont, coeffcur dans les Quinze-Vingts ( J. H. Mar- 
chand). Encyclopédie perruquière, ouvrage curieux à l'usage 
de toutes sortes de têtes. Paris, 1757, in-12, fig. 



510 BIBLIOGRAPHIE DES 

(C'6 DE Caylus?) Encyclopédie carcassièrc ou Tableaux des 
coeffures à la mode. Paris, 1763, in-12, fig. 

(J. Henri Marchand.) Les Panaches ou les coeffures à la 
mode , comédie représentée sur le grand théâtre du monde ; 
précédées de recherches sur la coeffure des femmes de l'anti- 
quité. Paris, 1778, in-8. 

La première édition est de 1769, in-12. 

J. N. Palette. Eloge de la coeffure à la Titus pour les da- 
mes, contenant quelques observations sur les coeffures moder- 
nes dites à la grecque, romaines, etc. Paris, 1810, in-8 
de 16 p. 

La grande Propriété des bottes sans cheval en tout temps. 
Paris, 1616, pièce in-8. 

Le chevalier de Rozandre. La Louange et l'utilité des bot- 
tes. Paris, Rob. Datif resne, 1622, pièce in-8. 

Voy. aussi : Poésies nouvelles sur le sujet des bottes sans couture, par 
Nie Lestage (Bordeaux, 1677, in- 4). 

La Commodité des bottes en tout temps, sans chevaux, 
sans mulets et sans asnes, avec la gentilesse des manteaux à 
la roquette et des cheveux à la garcette. Paris, 1629, in-8 
de 16 p. 

La Fourrure et l'hiver, ou le Mitonnct. Paris, 1738, pièce 
in-8 

(Gabiot). Origine de la gaze et des bouffantes. Paris, 1776, 
pièce in-8. 

Réimpr. à la suite du Duel, poème (Par., 1777, in-8), avec le nom 
de l'auteur. 

Le Caleçon des coquettes du jour. La Haye, 1763, pièce 
in-8. 

(Le comte d'Etalleville. ) La Toilette du jour, poème bur- 
lesque en quatre chants. Paris, 1806, in-12 



COSTUMES HISTORIQUES. 511 

C. M. (Ch. Mulot). L'Art de la parure ou la toilette des 
dames, poème en trois chants. Paris, s. d. (1811), in-18, fio-. 

VII. Traités techniques sur les différentes parties du 
Costume. 

Legros. L'Art de la coeffure des dames dans le nouveau 
goût d'à présent, avec un Traité en abrégé d'entretenir et con- 
server les cheveux. Paris, 1767, in-8. 

L'Allemand. Essai sur la coeffure, trad. du persan. Césarée 
{Paris), 1776, in-12, fig. 

Lefevre , maître coeffeur. Traité de l'art de la coeffure des 
femmes. Paris, 1778, in-12. 

Jos. DuPLEssis , perruquier. Essai sur l'art de la frisure. 
Hollande [Paris), 1760, p. in-8. 

TissoT. Traité de la nature des cheveux et de l'art de coef- 
fer. Paris, 1776, in-12. 

P. VaLARET. Manuel du coiffeur , précédé de l'Art de se 
coeffer soi-même. Paris, Roret, 1828, in-18, fig. 

— Le Coiffeur de la cour et de la ville, démontrant par un 
grand nombre d'exemples l'art de composer la coiffure , de 
l'orner, de la mettre en harmonie avec les différents carac- 
tères de physionomie , la nuance des cheveux , le costume , la 
taille et le teint des personnes ; suivi de Conseils aux dames 
sur le choix des couleurs , des plumes , des pierreries , joyaux 
et autres objets. Paris, 1829, in-18, fig. 

Fr. Alex. Garsault. L'art du perruquier et du baigneur 
étuviste. Voy. ce Traité, avec pi., dans la grande De^mp des 
arts et métiers. 

NoLLET- Art du chapelier. Voy. ce Traité, avec fig,, dans 
la grande Descripf . des arts et métiers 



512 BIBLIOGRAPHIE DES 

Fr. Alex. Garsault. L'Art du cordonnier. Voy. ce Traité, 
avec fig. , dans la grande Descript. des arts et métiers. 

MoRiN. Manuel du bottier et cordonnier. Pam, Roret, 
in-18, fig. 

P. Camper. Dissertation sur la meilleure forme de sou- 
liers. S. l. et s. d., in-4 de 45 ff., fig. 

Art de la chaussure considérée dans toutes ses parties. 
Nancy, 1824, in-8, fig. 

DoFFEMONT, maître tailleur. Avis important sur différentes 
espèces de corps et de bottines d'une nouvelle invention. 
Paris, 1758, in-12. 

Reier , tailleur pour femmes, à Lyon. Essai sur les corps 
baleinés , pour former et conserver la taille aux jeunes per- 
sonnes. Lyon, 1770, in-12. 

Ben. Boullay. Le Tailleur sincère, contenant tout ce qu'il 
faut observer pour bien tracer, couper et assembler toutes 
les pièces principales qui se font dans le métier de tailleur. 
Paris, 1671, in-8, fig. 

Henry, maître tailleur. Livre de dessins de chamarrure 
pour les habits, vestes, etc. Dédié à Mgr le prince de Conti. 
Paris, 1741, in-4, fig. 

Fr Alex. Garsault. L'Art du tailleur, contenant le tail- 
leur d'habits d'hommes , les culottes de peau , le tailleur de 
corps de femmes et enfants, la couturière et la marchande de 
modes. Voy. ce Traité, avec fig., dans la grande Pe^mp^ des 
arts et métiers. 

Vandael, tailleur. Manuel du tailleur d'habits, contenant 
la manière de tracer, couper et confectionner les vêtements. 
Paris, Roret, in-18, fig. 

Fr. Alex. Garsault. L'Art de la lingère. Voy. ce Traité , 
avec fig., dans la grande Descript. des arts et métiers. 

La Fleur des patrons de lingerie, ii deux endroits, à points 



COSTUMES HISTORIQUES. 513 

croisés , ù, point couché et à point piqué ; en fil d'or, fil d'ar- 
gent et fil de soye ou autre, en quelque ouvrage que ce soit, 
en comprenant l'art de la broderie et tissuterie ou tissotericy 
Lyon, P. de 5"' Lucie, 1539, pet. in-4 goth., fig. 

La première édit. paraît être celle de Paris, 1530, in-4, souvent 
réimpr. 

Voy. encore différents traités de broderie et lingerie, par Fed. V in- 
ciolo (Par., 1587, in-4, fig.); jiar J. Ostans [Lyon, 1585, in-4, fig.); 
par Antoine Belin [ibid., s. d., in-4), etc. 

Nouveaux portraits de point coupé et dentelles, en petite, 
moyenne et grande forme. Monbeiiard, 1598, in-4. 

Math. Mignehak. La Pratique de l'aiguille industrieuse 
pour toutes sortes de lingerie. Paris, 1605, in-4, fig. 

VllI. Traités moraux contre le luxe et /'immodestie des 
Costumes. 

Chrestienne instruction touchant la pompe et excez des 
hommes débordez et femmes dissolues, en la curiosité de leurs 
parures et attiffements d'habits qu'ils portent...; avec une 
briève description d'orgueil et vanité de ce monde. 5. n., 
1551, in-l(>dc45ff. 

H. D. C. iHiEROME DE Chastili.onj. Bref et utile discours 

sur l'immodestie et supcrfluité d'habits, avec une traduction 

de deux oraisons prises de Tite-Live. . . Sur la fin, est mise la 

déclaration du roy sur la rélbrmation des habits. Lyuti, Séb. 

Gryphiun, 1577, in-4 de 71 p. 

Traité de Testât houneste des chrcstiens enleuraccoustre- 
ment. Genève, Jean de Laon, 1580, in-8. 

F. A. E. M. iFranc. ^stienne.) Remontrance charitable 
aux dames et damoyselles de France sur leurs ornements dis- 
solus, pour les induire à laisser l'habit du paganisme et pren- 
dre celuy de la femme pudique et chrestienne ; avec une éié- 
A. 65 



54 â BIBLIOGRAPHIE 

gie de la France se complaignant de la dissolution desdites 
damoyselles. Paris, Seb. Nivelle, 1581, in-8. 

JoAN. Frider. MATETSiEsn, Theologici discursus quadraginta 
de luxu et abusu vestiuni nostri temporis. Coloniœ, J. Crithins, 
1612, in-12. 

Pierre Juvernay. Discours particulier contre les filles et 
les femmes mondaines découvrant leur sein et portant des 
moustaches. Paris, 1640, p. in-8. 

La lr<^ édit. de 1637 est intitulée : Disc, partie, contre les femmes 
débraillées de ce temps. 

Voy , sur le même sujet, quelques ouvrages publ. vers la même 
époque: Le Chancre ou couvre-sein féminin, par Polman {Douai, 
1635, in-8); De Cabus des nudités de la gorge (Par , 1675, in-12), 
attribué à l'abbé Jacques Boileau. 

(L'abbé de Vassets.) Traité contre le luxe des coeffures. 
PaHs, 1694, in-8. 



TABLE 



PREMIERE PARTIE. — lois somptuaires. 

1294 ( PHILIPPE-LE-BEL ) 3 

1350 (JEAN) 6 

17 octobre 1367 (charles v) 8 

Vers 1450 (CHARLES vu) 12 

17 décembre 1483 (charles viii) 13 

1532 (FRANÇOIS ler) ^4 

8 décembre 1543 (FRANÇOIS I" ) 16 

19 mai 1547 ( HENRI II) 18 

12 juillet 1549 (HENRI II) 20 

Extraict des Registres du Parlement 25 

17 octobre 1550 (HENRI II) 26 

Extraict des Registres du Parlement 28 

22 avril 1561 (CHARLES IX ) 29 

17 janvier 1363 ( charles ix) 35 

21 janvier 1563 (CHARLES IX ) 42 

Janvier 1563 (charles ix) 44 

10 février 1563 (CHARLES IX ) 47 

23 avril 1573 (CHARLES IX ) 48 

2 janvier 1574 (CHARLES IX ) 55 

Juillet 1576 (henri m) .... , 57 

24 mars 1583 (henri m) 60 

Extraict des Registres du Parlement 68 

Novembre 1606 (henri iv). 71 

8 février 1620 (louis XIII ) 74 

Janvier 1629 (louis xiii ) 76 

12 décembre 1633 ( louis XIII ) 77 

Extraict des Registres du Parlement 81 

16 avril 1634 (louis xiii) 82 

1644-1677 (louis xiv). — Ordonnances contre le luxe et la 

superfluité des habits .... 87 



516 TABLE DU 

DEUXIÈME PARTIE. — pièges en prose. 

(1400) Extrait du Trésor de la Cité des Dames, par Christine 
de Pisan 133 

(1 573) Extrait de Y Instruction pour les jeunes dames, par Marie 
de Roinieu. . . , 142 

(1578) Extrait du livre intitulé : Deux dialogues du tangage 
français italianizé, par Robert Estienne 156 

(1612) Aduis sur l'usage des passements d'or et d'argent. . 185 

(1612) La Mode qui court et les singularitez d'icelle, ou l'ut, 

ré, mi, fa, sol, la, de ce temps 203 

(1613) Extrait des Diverses leçons de Loys Guyon, sieur de la 
Nauche 210 

(1617) Extrait des Aventures du baron de Fœneste, par Théo- 
dore Agrippa d'Aubigné 217 

(1620) Extrait des Ouvertures des Parlements de Louis d'Or- 
léans 222 

(1633) Remontrance au Roy, sur la reforraation des habits, et 
de l'employ des estoffes d'or et d'argent, soye et autres, faites 

et manufacturées dans les provinces estrangères. . . . 250 

(1634) Extrait du Discours traitant de V Antiquité, utilité, ex- 
cellence et prérogatives de Ja pelleterie et fourrures, par 
Charrier 255 

(1769) Mémoire pour les Coëffeurs des Dames de Paris, contre 

les maîtres Barbiers-Perruquiers 264 

(1800) Aperçu sur les Modes françaises, par Ponce 276 

(1810) Éloge de la CoifiFure à la Titus, par J.-N. Palette, coif- 
feur 287 

TROISIÈME PARTIE. — pièces en vebs. 

(1420) Extrait du Miroir de Mariage, parEustache Deschamps. 297 
(1530) Extrait des Controverses des sexes masculin et féminin, 

par Gralian Dupont, seigneur de Drussac 303 

(Vers 1536) Blason des Barbes de maintenant 308 

(1536) Blason du Miroir, par Bérenger de Latour 314 

(1536) Blason (le 1 Anneau, par Hugues Salel 318 

(1536) Blason de l'Épingle, par Hugues Salel 320 

(1563) Blason des Basquines et Verlugales 321 

(1552) La complaincte de Monsieur le C, contre les inven- 
teurs (les vertugales 329 

VmMùi'.: . . ! i .^.AÏiJkiSlJi 
106 AiN GELliâ 



KECUEIL CUIUEUX. 51 / 

(1552) Response de la Verlugale au C, en forme d'invective. 334 

(1612) Consolation aux dames, sur la réformation des passe- 
ments, poincts-coupez et dentelles ... 3il 

(1 578) Légende et description du Bonnet carré et les proprictez, 

composition et vertu d'iceluy 3i6 

Élégie sur le Bonnet carré 352 

(1613) Discours nouveau sur la Mode 353 

(1686) Satyre contre la Mode, par Louis Petit 366 

(1703) Satyre contre les hommes, par une femme d'esprit, en 

réponse à celles que les hommes- ont fait contre les femmes 

sur les Modes ou manières de s'ajuster 378 

(1712) Satyre sur les cerceaux, paniers, criardes, manteaux, 
volants des femmes, et sur les autres ajustements, par le 

Chevalier de Nisart 386 

Autre histoire 407 

Autre histoire 408 

(1712) Réponse à la Critique des femmes, sur leurs manteaux- 
volants, paniers, criardes ou cerceaux, dont elles font enfler 

leurs jupes 412 

(1769) L'art des coiffeurs des dames, contre le méchanisme des 

perruquiers. — Poème 423 

(1806) Les toilettes du jour. — La Toilette du matin. . . 432 

— La toilette du dîner 444 

— La toilette du bal 458 

— La toilette de nuit 469 

CHANSONS. 

La Poule d'Inde en falbala 481 

Chanson nouvelle sur la mode des Cordelières 482 

La désolation des servantes, sur la défense du Galon. . . . 484 

Chanson sur les habillements des dames 485 

Chanson nouvelle sur les Bagiiolets 488 

Chanson nouvelle sur les Paniers 490 

Critique des Modes des femmes 492 

Bibliographie des costumes historiques 501 



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